- il y a 3 mois
Paola Locatelli est allée à la rencontre de Julia Wallach (@frankiedoubleyu) , rescapée des camps d’extermination d’Auschwitz en Pologne, pour nous parler du quotidien d’une déportée. Julia est venue transmettre son histoire, une partie de son passé douloureux, la violence physique et mentale, la fatigue, les maladies... La réalité des camps. C’est avec beaucoup d’émotion mais aussi une pointe d’humour que Julia explique cet évènement tragique de son existence à Paola.
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00:00Aucun enfant a survécu à une déportation.
00:02Dans mon convoi, il y avait une femme qui était enceinte.
00:04Et puis naturellement, le bébé, il est arrivé, il est né,
00:07et il arrive, il a pris le bébé, il l'a jeté en l'air et il a fait tirer au pison.
00:11Vous m'excuserez l'expression, quand on m'emmerde avec Dieu,
00:14s'il y avait eu vraiment un vrai Dieu, il n'y aurait pas eu 6 millions de morts.
00:18Vous, Julia, vous êtes une survivante de la Shoah.
00:23À quel âge êtes-vous rentrée dans ces camps ? Comment est-ce que ça s'est passé ?
00:27J'ai été arrêtée à 17 ans.
00:29Je ne réalisais pas ce qu'ils pouvaient faire aux Juifs.
00:31Je ne réalisais pas.
00:32J'étais très naïve et très bête.
00:34Ce n'était pas l'intelligence qui m'a étouffée.
00:36Ah non, non, ça je peux vous dire.
00:38Je croyais, je gommais tout ce qu'on me racontait.
00:41Et par la suite, malheureusement, j'ai mûri.
00:44Vous êtes rentrée dans ces camps.
00:47Est-ce que vous vous souvenez de votre premier jour ?
00:50Oh oui, alors.
00:52Premier jour, on vous rase la tête.
00:54Deuxième jour, on vous déshabillait, on vous laissait toute nue devant tout le monde.
00:59Et après, on vous donnait les vêtements.
01:01Et après, ça continuait de plus en plus, de plus en plus pire, jusqu'à temps qu'on s'habitue.
01:06L'habitude, c'est une seconde nature.
01:08Comment vous vous êtes sentie ?
01:09C'était quoi vos émotions ?
01:11Est-ce que vous aviez peur quand vous étiez dans ces camps ?
01:13Je ne sais pas si j'ai eu peur.
01:14J'aurais tout fait pour ne pas me laisser aller.
01:17Mon père, sans oreille, était là.
01:19Moi, je ne vivrais pas.
01:21Mais toi, il faut que tu vives.
01:22Il faut que tu sortes tout ce que j'ai caché.
01:25Je n'ai pas pensé tellement à moi.
01:26Je n'arrivais pas parce qu'on était tous bousculés.
01:30Quand vous rentrez, l'organisation, comment ça se passe ?
01:32Est-ce qu'ils vous mettent avec les femmes ?
01:34Les femmes avec les femmes et les hommes avec les hommes.
01:36Il n'y a pas d'enfants.
01:37Tous les enfants sont déjà morts.
01:39C'est pendant le trajet ?
01:40Le trajet, oui.
01:41Aucun enfant a survécu à une déportation.
01:44Je racontais une histoire authentique.
01:46Enfin, elles sont toutes authentiques.
01:48Mais celle-là, c'est la plus atroce que je vais vous raconter.
01:51Dans mon convoi, il y avait une femme qui était enceinte.
01:54On a tout fait pour la cacher.
01:56Ça s'est bien passé.
01:57Et puis naturellement, le bébé, il est arrivé, il est né.
02:00Et puis les vieilles nous ont mis en dehors pour qu'on assiste à l'accouchement.
02:03Et puis, à ce coup, on a entendu le bébé piailler.
02:06Au même moment que le nourrisson, il a piaillé, un essai s'est passé.
02:10Au même moment.
02:11Et le essai est arrivé avec son fusil.
02:14Il nous tape avec un coup de crosse pour qu'on nous laisse rentrer dans la maison, dans le pavillon.
02:19Et nous, on fait tout, tout, tout, tout, pour ne pas qu'il arrive.
02:22Et il arrive, il a pris le bébé, il l'a jeté en l'air et il a fait tirer au pison.
02:26Alors, quand on m'emmerde, vous m'excuserez l'expression, quand on m'emmerde avec Dieu,
02:30s'il y avait eu vraiment un vrai Dieu, il n'y aurait pas eu 6 millions de morts.
02:36Voilà, c'est tout.
02:38Pourquoi les enfants ne rentraient pas dans les camps ?
02:40S'ils ne pouvaient pas travailler, pour avoir son pain, pour manger, il fallait travailler.
02:44J'ai pioché, ça m'a coûté mes dents.
02:46Parce qu'en piochant, un jour, il y a un soldat qui m'a dit, tu fais mal ton travail.
02:51J'ai fait non, je le fais comme je veux.
02:53Je crois que c'est la seule fois que j'ai répondu à un allemand.
02:55Il m'a battu.
02:57Et bien, je me suis retrouvé, je n'avais pas de dents ici et pas de dents là.
03:00Voilà, c'est tout.
03:01Et de plus ça, je me suis dit, Julia, tu te calmes, tu ne réponds pas, tu fais le minimum.
03:07C'était très dur, parce que pas répondre et recevoir des coups, il faut choisir.
03:13Il y avait une bonne planque quand même.
03:15J'ai eu de la chance, je suis rentrée pour éplucher les pommes de terre.
03:18J'ai épluché des kilos de pommes de terre.
03:19Mais c'était une bonne planque.
03:23Mais ça n'a pas duré longtemps.
03:24J'ai eu le typhus.
03:25Les intestins ont un robinet au verre.
03:28Et puis, c'est ouvert, mais voilà.
03:30Et vous vous videz, c'est ça, le typhus.
03:32Alors, on était, je ne vous dis pas, affaibli.
03:34Le chef de tous les camps de Birkenau-Hauschwitz.
03:37Il me fait, toi, tu ne vas pas travailler.
03:40Tu vas aller au rivière, au rivière, c'est l'hôpital.
03:43Et tu vas te soigner.
03:44Non, je ne me soigne pas.
03:46Je vais être malade travailler.
03:47Et il me fait, moi, je te dis, tu ne vas pas travailler.
03:50Et je l'obéis, enfin, sur le moment.
03:53Et puis, je risquie et je vais travailler.
03:56Et là, pour ma malchance que j'ai eue, j'arrive au camp, il y avait Hummler.
04:01Hummler, il était là pour la sélection.
04:03Sélection, ça veut dire, vous triez, tu meurs, tu vis.
04:06Tu meurs, tu vis.
04:07Voilà, c'est ça, la sélection.
04:08D'un seul coup, il me regarde et il me fait,
04:10est-ce que tu veux travailler ?
04:13Il m'a soulevé la porte et je suis la seule rescapée.
04:16Et pourquoi ?
04:18Vous ne posez pas de questions ?
04:19Je ne sais pas.
04:19Combien de temps vous travaillez par jour ?
04:22Ah, voilà, bonne question.
04:24De 8h de matin jusqu'au soir de 8h.
04:27Voilà, tous les jours.
04:28Et une fois de temps en temps, un dimanche sur 7 ou sur 6,
04:33on avait un repos.
04:34Voilà.
04:34Ce n'était pas grand-chose, mais c'était mieux que rien.
04:37Voilà.
04:37Vous avez perdu beaucoup de poids ?
04:38Oh, ça, je crois que pendant 2 ans, je n'ai jamais mangé à ma faim.
04:41Ma part de pain, je me la gardais précieusement, je la cachais sur mon ventre.
04:46Comme ça, il fallait m'assommer pour avoir ma part de pain.
04:49Mais je n'étais pas mec comme mon mari.
04:51Mon mari, il pesait 27 kilos quand il est rentré des camps.
04:55Ce sont les Américains qui l'ont libéré et qui l'ont mis dans un train.
04:59Il est arrivé à la salle pétrière le jour même.
05:01Vous étiez seule ou avec quelqu'un dans la cellule ?
05:04Comment est-ce que c'était quotidiennement une journée là-bas ?
05:06Toutes les personnes qui vivaient autour de moi, c'était des copains, des copines, enfin, des connaissances.
05:12Mais je n'étais pas amie avec eux.
05:14Ma meilleure amie était une prostituée.
05:16C'était le scandale du camp.
05:18Elle était très belle, très gentille.
05:20C'était un amour de jeune femme.
05:23Ça a été le grand amour au point de vue amitié.
05:26Et elle chantait comme il dit de Piaf.
05:28On la faisait chanter pour nous changer les idées.
05:31Et elle tombe malade.
05:33C'était le typhus et la malaria.
05:34« Si on n'a pas de médicaments, on y passe. »
05:38Alors bon, elle y est passée.
05:40Mais avant de passer, elle m'a fait « Julia ».
05:43Elle me donne le nom de son peu.
05:45Je crois que c'est net.
05:46Voilà.
05:46Elle me donne le nom et tout ça.
05:48Elle me donne tout.
05:49Elle me fait « S'il te plaît, venge-moi, s'il te plaît, venge-moi. »
05:52Et puis, arrivé après la guerre, avec mes copines, on a été à Pigalle.
05:56Au moment où on sort du métro de Pigalle, je me fais, moi, arrêter par la police, vos papiers.
06:03Et je sors ma nouvelle carte d'identité qui était la carte de rapatriement.
06:07Alors, il est là, le flic.
06:09« Qu'est-ce que c'est, cette ***-là ? »
06:10« C'est pas eu, monsieur. »
06:12« Moi, je reviens des camps. »
06:13Et bien, il m'a dit pourquoi que j'étais là.
06:15Alors, je lui dis pourquoi j'étais là.
06:17Il m'a emmenée voir.
06:19Il savait de qui je parlais, le proxénète.
06:21Quand je l'ai vu, je lui dis « Salut, au revoir. »
06:24Malgré tout, dans le camp, il y avait des ***-là, comme d'habitude.
06:29Mais il y avait des gens qui étaient comme ça.
06:31Est-ce qu'il y a des gens qui vous ont marqué dans ce camp ?
06:33Il y avait une qui s'est évadée des camps.
06:36La Leuferin, c'est ce qui faisait les…
06:38La Leuferin, ça veut dire la courcière.
06:41Elle faisait des courses pour les grader, pour tout ça.
06:46Elle était amoureuse d'un autre déporté.
06:48Il y a eu un truc fumant.
06:50On était en train de travailler et on entend la sirène d'évasion.
06:54On a commencé à chanter « Gluki Scheraide ».
06:57« Bon voyage », qu'on leur a chanté en allemand.
06:59Et on apprend, c'était Mala.
07:01Mala, c'était la courcière.
07:03Se sont évadés tous les deux.
07:05Mais voilà, Mala a attrapé le typhus, cette sale maladie, pendant l'évasion.
07:10Donc, elle était affaiblie et elle se fait arrêter.
07:13Lui, c'était un amour.
07:14C'était son amoureux.
07:16Il s'est laissé prendre.
07:17Et l'allemand, il commence à harceler Mala.
07:21« Fais ceci, fais cela, nan, nan, nan. »
07:23Il l'harcelait.
07:24Alors, elle s'évade.
07:26Elle débouscule l'officier allemand.
07:30Puis elle dit « Qu'est-ce que vous voulez ? Vous voulez me tuer ? »
07:32« Ben, tuer moi », qu'elle a dit.
07:34Il l'a tuée.
07:35Ça a été un cri général de tout le camp.
07:38Il y avait presque une révolte.
07:39Ils ont appelé l'armée pour nous garder.
07:41Parce qu'ils avaient peur de nous, maintenant, les Allemands, à ce moment-là.
07:43Et bien, cette scène-là a été marquée dans les histoires.
07:47Parce que Mala était une femme d'un calme.
07:51Mais gentille, adorable comme tout.
07:54Et puis, la révolte était plus forte qu'elle.
07:56C'est une anecdote qui est triste.
07:58Mais elle mérite qu'on raconte de Mala, ça.
08:01Voilà.
08:02Il n'y en a pas eu beaucoup, les survivants.
08:04Vous vous ayez tatoué un numéro ?
08:06Vous l'avez encore ?
08:07Là, mon numéro.
08:0946645.
08:12Voilà.
08:13Au lieu de m'appeler Julia Valak, je m'appelle 46645.
08:16On était toutes numérotés.
08:18Des hommes et des femmes.
08:19Est-ce que vous aviez l'impression de ne pas être une personne humaine ?
08:22Que les gens, vous voyez, juste comme des numéros, comme des objets, pas comme des humains.
08:27C'est exactement ça.
08:28Ils n'étaient pas humains.
08:29Il n'y a qu'un numéro qui comptait.
08:30C'est vrai qu'il y a eu des fois, par incident, pas dire un accident, par incident,
08:36qu'il y a eu des gentillesses de la part des Allemands, j'en connais pas beaucoup.
08:41Et c'est dur pendant deux ans d'être entouré que de personnes qui vous rabaissent, qui vous jubilient ?
08:48On a appris à ne pas les regarder.
08:50C'était notre défense, de ne pas les regarder.
08:52On m'a battu, on m'a cassé les dents.
08:55Moi, j'ai eu mon compte avec les Allemands.
08:57Alors, j'ai appris, c'est fini, je ne me mêle plus de ce qui ne me regarde pas.
09:01Et puis, à un point, c'est tout.
09:02Il fallait être docile.
09:03Docile, c'est très dur d'être docile dans une civilisation qui n'est pas humaine.
09:09Est-ce qu'à des moments, vous vouliez tous les tuer, sauter à la gorge ?
09:14On avait des envies comme ça.
09:16On savait qu'est-ce qu'ils nous attendaient, ils nous tuaient tout de suite.
09:19On pouvait avoir peur quand ils avaient des crises, de vous taper jusqu'à temps que vous mouriez.
09:24Quand ils vous prenaient, et puis avec une matraque, ils vous battaient.
09:29J'ai un cousin, il a fait quatre ans de camp.
09:32Il est rentré des camps.
09:34Il était traumatisé.
09:35Il travaillait dans le pain.
09:37Et puis, il voit une petite jeune fille déportée passer.
09:40Il l'appelle, il lui envoie un pain.
09:42Et un essai, ça a vu qu'il a jeté le pain.
09:44Il a reçu 500 coups sur les fesses, mon cousin.
09:48Est-ce que dans des camps, il y avait des agressions sexuelles ?
09:51Est-ce que vous aviez peur pour vous ?
09:53Sincèrement, elle me posait une belle question.
09:56J'étais pas une beauté, alors je craignais rien.
10:01Et puis, on avait rien en plus de ça, alors.
10:03Avec quoi vous voulez que je m'arrange ?
10:06J'avais une amie, elle s'appelait Pouline.
10:08Elle était belle, elle était superbe.
10:10Puis, elle tombe malade.
10:12Ah, comment elle s'appelait cette femme-là ?
10:13Elle l'a prise, elle l'a prise où elle dormait pour profiter d'elle.
10:18Les femmes soldats allemands, elles étaient pires que des...
10:23Pires !
10:24Et c'est les femmes qui violaient les autres femmes ?
10:27Oui, oui, c'était les femmes, les femmes, les femmes, les femmes.
10:30Mais c'était séparé, les deux ?
10:32Femme et homme ?
10:33Ah oui, on était séparé.
10:34C'est obligatoire.
10:35Parce que déjà, on avait un capot allemand qui cherchait le côté vicelard de l'être humain.
10:42Et un jour, il a trouvé la coupe en train de faire l'amour.
10:45Ce s*** de capot-là.
10:47Et d'un coup, tout le monde en rond.
10:50C'était pour montrer, dans la position, comment ils les allaient trouver.
10:53Elle, la culotte relevée, et lui, le pantalon baissé.
10:57On n'a personne à regarder.
10:59On n'a pas soutenu l'allemand.
11:01Il est devenu fou, l'allemand.
11:02Il est parti lui-même, et puis il nous a foutu la paix.
11:06On était bien contents qu'il fiche le camp.
11:09Comment ça se passait par rapport à vos règles, par exemple ?
11:11On n'en avait pas.
11:14Mais non, quand on ne vous mangeait pas, à votre fin, vous n'avez plus de règles.
11:18Les règles, moi, elles sont arrivées.
11:21J'étais déjà quatre ans à Paris.
11:23Au bout de quatre ans, j'ai eu mes règles.
11:24Quatre ans après ?
11:25Quatre ans après, oui.
11:26On n'en avait pas, on n'en avait pas.
11:27On était contents, d'un côté.
11:30Comment on se serait lavé ?
11:31Parce que ça aussi, se laver avec un morceau de pierre comme ça, soit disant du savon,
11:39croyez-moi que ce n'était pas la joie de se laver avec ça.
11:42Moi, je sais que ma première douche, vraiment douche, j'ai pris au bout de deux ans dans le camp.
11:48Alors, attends.
11:48On nous a dit qu'on allait travailler dans une usine.
11:51Mais il faut aller à la douche.
11:53On ne voulait pas aller à la douche.
11:54On avait peur que ce soit des fours crématoires.
11:56On avait peur que ce soit des gaz.
11:57On nous a battus.
11:59On s'est tapés à coups de crosse pour prendre une douche.
12:03Et puis après, quand on a vu que l'eau coulait et qu'on n'avait rien, qu'on n'était pas mort,
12:07on s'est laissé laver.
12:10Mais pendant deux ans, je ne me suis pas lavé.
12:12Est-ce que ça a créé des problèmes au niveau de la peau ?
12:14La gale, c'est des boutons.
12:17Croyez-moi, ce n'était pas drôle.
12:20Comment vous avez fait pour sortir de ce camp ?
12:23Je me suis échappé.
12:24On a fait la route de la mort.
12:26La route de la mort, j'étais marcher, marcher, marcher sans arrêt.
12:29Il n'y a pas d'autre mot.
12:30Ma meilleure copine est née morte sur la route.
12:33C'est la route d'Auschwitz à Preslau.
12:35Ça faisait, je crois, 80 kilomètres.
12:36À pied.
12:37Jusqu'à maintenant, je me demande comment on a fait.
12:40Je ne sais pas comment on a fait.
12:41Quand vous avez fait pour manger, pour boire,
12:43quelle était la situation pendant ces 80 kilomètres ?
12:46Manger et boire, c'est une habitude.
12:48On mange, on mange, on mange pas, on mange pas, c'est pareil.
12:51Si j'avais à manger, je mangeais.
12:53Si j'avais pas mangé, je mangeais pas.
12:54Voilà, c'est tout.
12:55On pouvait pas faire autrement.
12:56On n'avait pas le droit de s'arrêter.
12:58Fallait marcher.
12:59Ils avaient tellement peur des Russes, les Allemands.
13:01Alors, ils se protégeaient avec nous.
13:04Mais, je me rappelle, on arrive à Preslau,
13:07et puis, il y avait une neige.
13:09Je ne vous parle pas de la neige.
13:10Vous savez que, jusqu'à maintenant,
13:12j'ai été entouï pour toi trois fois au sport d'hiver.
13:14Je déteste le sport d'hiver.
13:15L'espoir d'hiver, il ne faut pas m'en parler.
13:20Parce qu'il faisait moins 25.
13:22Il se lavait à l'eau glacée.
13:25Croyez-moi, on sautait sur les pieds pour se réchauffer.
13:29C'était presque une rigolade.
13:32Le mot est dur,
13:34mais des fois, on a eu des crises de fou rire.
13:36Mais c'était les périodes les plus noires de ma vie.
13:38Alors, maintenant, le côté marrant.
13:41De loin, on voit des soldats qu'à qui ?
13:44Alors, on a dit, c'est des Français.
13:46Eh bien, non, c'était des Américains.
13:48Et l'Américain, le bel Américain,
13:50Paul Souski-Rouski-Françouski.
13:52Moi, je fais French.
13:53Toutes femmes françaises, c'est des femmes volontaires en Allemagne.
13:56Quoi ?
13:57Je fais, non, mais dis, ça ne va pas dans ta tête.
13:59Je me mets en colère contre le soldat.
14:01Le soldat américain, il me fait,
14:04montre-moi tes papiers.
14:05Je n'ai pas de papiers.
14:06Alors, il me fait,
14:07qu'est-ce que tu fais sans papiers ici en Allemagne ?
14:09Et puis, il m'énerve tellement.
14:10Je fais, je vais te montrer quelque chose que tu ne connais pas.
14:12Et je lui montre mon matricule.
14:14Il me dit en yiddish.
14:15Parce que, vous savez que les Juifs parlent une langue
14:17qui s'appelle le yiddish.
14:18Il me dit en yiddish.
14:19Tu ne peux pas dire que tu es Juif ?
14:21Ah, ça, j'ai oublié de le dire.
14:22Je ne sais plus le dire.
14:23Voilà.
14:24Et puis, ils nous ont sauvés.
14:25Ce sont les Américains qui nous ont sauvés.
14:27Alors, on est rentrés dans le camp des Américains.
14:30Ça, c'était marrant.
14:31Ils étaient obsédés avec...
14:33La propreté.
14:34Merci, c'est ça.
14:35Alors, il fallait passer sous un truc...
14:38A tout prix.
14:40Il fallait toujours passer sous un truc
14:41pour se faire désinfecter.
14:43Voilà.
14:44Qu'est-ce qu'ils avaient peur,
14:44les Américains, de nous ?
14:46Non, mais ils ont été chouettes.
14:48On est tombés d'une division américaine
14:51engagée volontaire des Juifs
14:53pour défendre les Européens.
14:55Quand vous êtes sortis de ce camp,
14:57vous aviez...
14:5820 ans.
14:5820 ans ?
14:59Je suis rentré pour mes 20 ans.
15:01Vous n'étiez pas traumatisé
15:02quand vous êtes rentré ?
15:03Je ne m'occupais pas de moi.
15:04Non.
15:05Là-dessus,
15:05quand on est traumatisé par quelque chose,
15:07c'est quand on s'occupe de soi-même.
15:09Et moi, je ne suis jamais occupé de moi.
15:10C'est une question de la psychologie.
15:12Pour moi,
15:13du moment où j'étais vivante,
15:15c'était vivre la vie.
15:16C'est ça qui comptait pour moi le plus.
15:17Et vous ne faisiez pas des cauchemars, par exemple ?
15:20Moi, non.
15:20Mon mari, tout le temps.
15:22Moi, jamais.
15:23Il avait des urlements.
15:24Si je suis cardiaque,
15:25combien de fois je pouvais mourir sur place
15:27avec mon mari,
15:29avec des urlements,
15:29il a été massacré, lui.
15:32Tout ça parce qu'il n'a pas voulu
15:33dire que c'est lui qui avait volé le pain.
15:36Alors, ils l'ont massacré.
15:40Ça me rend trop triste.
15:42Pardon, pardon.
15:43Je ne voulais pas vous faire pleurer comme ça.
15:45Ce n'était pas mon intention.
15:48Comment vous faites pour vous reconstruire ?
15:50Même si je pense qu'on se...
15:51Je ne sais pas comment ça se fait.
15:52J'ai eu de la chance.
15:54Je suis tombée sur un bon mari.
15:55Un déporté aussi.
15:56On était deux déportés.
15:58On s'entendait à merveille.
16:00C'est une chance inouïe.
16:01Et puis, j'ai eu mes deux enfants.
16:03Et après, la suite, vous en connaissez une là.
16:06Croyez-moi, avoir ça après la guerre,
16:09c'est un événement.
16:11Parce que beaucoup, beaucoup de femmes
16:12n'ont pas pu avoir d'enfants.
16:14On était toutes malades des Auvergne.
16:16Toutes, toutes malades.
16:17Est-ce que vous avez du coup cette impression
16:19qu'ils vous ont volé votre jeunesse ?
16:22Ah oui, ça oui.
16:23Parce qu'en plus, ils ont pillé l'appartement de mes parents.
16:26Parce que j'ai eu une voisine,
16:28elle m'attendait, elle attendait tous les jours,
16:31devant chez moi, si j'étais rentrée.
16:33Et quand je suis rentrée, elle me fait,
16:34si tu savais ce que...
16:36Qu'est-ce que les bilos ont fait ?
16:37Ils t'ont pillé.
16:39Elle me racontait tout ce qu'on nous a fait.
16:41Ils nous ont fait les autres locataires.
16:42Voilà.
16:43Je lui dis, vous savez, je m'en fous maintenant.
16:46Mes parents sont morts, mais je m'en fous.
16:47Non, je ne te laisse pas.
16:49Tu vas aller chez le commissariat
16:51et je t'emmène au commissariat.
16:52Je lui dis, ce n'est pas la peine.
16:54Elle m'a traîné au commissariat
16:55pour que je les dénonce.
16:57Les commissariats, à l'époque,
16:58étaient tous des collaborateurs.
17:00Si vous avez vu jouer le film
17:02Paris brûle-t-il,
17:04il faut regarder le film Paris brûle-t-il.
17:05Paris était pourri.
17:07Pourri, pourri, pourri.
17:08Paris, à l'époque,
17:09on ne m'a jamais rendu
17:10ce qu'ils ont pris à mes parents.
17:13Jamais.
17:13Ils vous ont volé aussi
17:14les photos de vos parents.
17:16Ils m'ont tout pris.
17:17C'était vraiment des ordures.
17:18Vraiment le mot des ordures.
17:20En étant au camp,
17:21je ne pensais pas que Paris,
17:23que les Parisiens
17:24étaient aussi sales de mentalité.
17:27Je ne pensais pas.
17:28Pas comme ça.
17:29C'est à quel moment
17:30que vous vous êtes sentie libre ?
17:32Dès que vous êtes partie du camp,
17:33ça a pris du temps ?
17:34Ça n'a pas pris du temps.
17:35Dès que j'ai récupéré mon appartement.
17:37Parce que je n'ai pas récupéré
17:38tout de suite mon appartement.
17:39J'ai récupéré quelques mois après
17:41parce que je vivais
17:42chez mes cousins.
17:43Ça a mis quand même
17:43quelques temps après.
17:44Une fois que j'ai eu mon appartement,
17:46c'était formidable.
17:48Quelle émotion vous avez ressentie
17:49quand vous vous êtes sentie libre ?
17:51La joie de vivre.
17:52J'avais envie de vivre.
17:54Avec deux amis,
17:55on allait danser.
17:56Je ne savais pas danser
17:57parce que je ne connaissais
17:58pas les nouvelles danses.
18:00Mais ma joie de vivre.
18:01Jusqu'à temps que je connaisse mon mari,
18:03je suis tombé sur un casanier.
18:05Il détestait d'en danser.
18:07Il détestait de la musique.
18:08Oh là là !
18:09Enfin bref,
18:10je me suis entendu
18:11et vécu pendant 70 ans.
18:13Alors, il est mort
18:13il n'y a pas longtemps.
18:14Parce que, soit disant,
18:15paraît-il,
18:16qu'entre déportés,
18:17on ne pouvait pas...
18:18Il n'y avait pas de bon mariage.
18:20Moi, je ne sais pas.
18:20Moi, j'ai trouvé sur un déporté
18:22et puis on s'est très,
18:23très bien entendu.
18:24C'était un père
18:25et un grand-père merveilleux.
18:27C'était un homme
18:28super bon mari.
18:29Voilà.
18:30Voilà, c'est tout.
18:31Vous y pensez souvent ?
18:32Au camp,
18:34à ce que vous avez vécu ?
18:35Oh, je pense souvent au camp.
18:36Oui, oui, je pense.
18:37Oublier,
18:38je n'oublierai jamais.
18:39Oui.
18:39Ça,
18:40j'oublierai jamais.
18:42Mais y penser,
18:43j'y pense.
18:44C'est quand même dur
18:45de raconter le camp.
18:46Parce que le camp,
18:48ça avait cette ère.
18:49Dieu pour tous
18:49et chacun pour soi.
18:50Quand on dit
18:51Dieu pour tous
18:51et chacun pour soi,
18:52c'est vrai.
18:53J'étais contente quand même
18:54de pouvoir survivre ce camp
18:57pour pouvoir le raconter.
18:58Ça vous a pris du temps
18:59de pouvoir...
19:00Je ne voulais pas
19:02qu'on parle des camps.
19:03Pas tout de suite.
19:04Et puis,
19:05heureux point est venu
19:06à la maison,
19:07la radio.
19:07Ah oui.
19:08On sonnait la porte
19:09en me disant,
19:10parait-il,
19:10vous êtes une rescapée
19:11des camps ?
19:12Je fais oui.
19:13Vous pouvez raconter ?
19:15Ça ne m'est pas encore arrivé
19:16mais je suis sûre
19:16que je ne pourrais pas.
19:17Il fait,
19:18il faut essayer.
19:18Il y a des gens
19:19qui n'ont pas connu.
19:20Vous, vous avez connu.
19:21Puis le type,
19:22il était sourd de lui.
19:23Je fais,
19:23hé, hé, hé,
19:24on se calme.
19:25Je raconte ce que je veux raconter
19:26mais je ne raconte pas comme ça.
19:28Réalisez ce que vous m'avez demandé.
19:31Et vous croyez
19:31que je peux le raconter calmement ?
19:33Impossible.
19:35À ce point-là,
19:37vous ne pouvez pas comprendre.
19:38Justement,
19:39vous ne pouvez pas comprendre.
19:40Et petit à petit,
19:42j'ai commencé à raconter
19:42mais je pleurais en même temps.
19:44Je ne pouvais pas,
19:45au départ,
19:45raconter ma déportation
19:46sans pleurer.
19:48Et c'était impossible.
19:49Je pleurais à chaud de larmes.
19:50Je vous ai pleuré tout le temps.
19:52Bon,
19:53puis je me suis calmée
19:54par la suite.
19:55J'ai pris le dessus
19:56et il fallait que je fasse plaisir
19:58aux autres
19:58qui voulaient connaître
20:00la vérité.
20:02Il faut apprendre
20:02à se maîtriser.
20:04On ne peut pas tout avoir
20:04dans la vie.
20:05Ou on se laisse aller,
20:06ou on surmonte.
20:08Je voulais vivre
20:09pour avoir des enfants,
20:11pour me marier
20:11et surmonter ma peur.
20:13C'est incroyable
20:15d'avoir autant d'espoir,
20:17d'avoir cette force
20:18de caractère.
20:18C'est dans ma nature.
20:20Je suis une optimiste,
20:21moi.
20:21Il n'y en avait pas
20:23beaucoup d'optimistes,
20:23croyez-moi.
20:24Je ne vais pas vous faire pleurer.
20:26Non, mais c'est beau
20:27ce que vous dites.
20:27C'est très beau.
20:28Pardon.
20:29Une autre question.
20:31J'ai vu un documentaire.
20:32Oui.
20:33C'était des survivants
20:34de la Shoah
20:35qui disaient
20:36qu'ils ressentaient
20:37une certaine culpabilité
20:38qui s'en voulaient
20:39d'avoir survécu
20:40alors que d'autres étaient morts.
20:42Est-ce que vous ressentez ?
20:43Non.
20:43Moi, je n'ai pas ressenti ça.
20:44Il y en a beaucoup
20:46qui l'ont ressenti.
20:46Moi, je n'ai pas ressenti ça.
20:48J'avais les paroles
20:48de mon père.
20:49Toi, tu vivras.
20:51Il faut que tu vives
20:51pour raconter
20:52ce que tu vas voir
20:52comme horreur.
20:54Il m'a dit.
20:55Je crois que c'est ça
20:55qui m'a fait vivre.
20:56Je raconte ce que j'ai vu.
20:58Un point, c'est tout.
20:59Vous avez survécu
20:59pour partager votre histoire ?
21:01Oui.
21:01Tout le monde est sensible.
21:02Tout le monde est triste.
21:05Mais il faut savoir
21:06raconter au bon moment.
21:08Quand c'est au bon moment,
21:09ça se passe
21:09comme une lettre à la poste.
21:10Moi, au départ,
21:11je ne faisais que de pleurer
21:12quand je racontais.
21:13Qui racontera cette histoire ?
21:15Après moi,
21:16moi, j'ai écrit un livre.
21:17Déjà, j'ai fait un livre.
21:18Ça y est.
21:19Moi, j'ai fait mon devoir.
21:20Ça y est, c'est fini.
21:21Je laisse au soin
21:22à la suite.
21:23Voilà.
21:23Nous, les jeunes,
21:24notre génération,
21:25les gens de mon âge,
21:27de 17 ans,
21:28qu'est-ce qu'on pourrait faire
21:29pour raconter votre histoire ?
21:30Pour que ça perdure d'un temps,
21:31pour que personne l'oublie ?
21:33Je ne veux pas faire
21:33la publicité pour mon livre.
21:36C'est à vous de raconter.
21:37Je le ferai pour vous.
21:38C'est la fin.
21:39Voilà.
21:41Je vous délivre.
21:42Soyez...
21:43Croyez-moi.
21:44Vous faites tout
21:45que vous êtes fermés.
21:45Soyez gentils.
21:47Continuez.
21:48Je vous ai posé
21:49plein de questions.
21:50Vous m'avez raconté
21:51votre histoire.
21:52Et c'était très prenant.
21:54J'ai adoré échanger avec vous.
21:56Ma chérie,
21:57calmez-vous.
21:58Soyez gentils.
22:00Calmez-vous
22:00parce que
22:01j'ai bientôt
22:02vous...
22:02Allez vous rejoindre.
22:05Que vous ressentez
22:06cette tristesse,
22:07je suis entièrement
22:08d'accord avec vous.
22:09Et puis,
22:09on ne peut rien changer
22:11dans la vie.
22:12Ce que vous faites,
22:13c'est merveilleux.
22:14Voilà.
22:14C'est tout.
22:16ORIGINE
22:18ORIGINE
22:18ORIGINE
22:20ORIGINE
22:21ORIGINE
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