00:00Et là, il vient me voir, il me dit « c'est 50-50, soit tu te réveilles avec une jambe, avec un genou, ou soit tu te réveilles amputé. »
00:06Je ne savais pas si j'allais marcher avec une canne, si j'allais être en fauteuil.
00:09J'étais en soirée, je décide de rentrer chez moi, il doit être 4-5 heures du matin, j'étais en scooter.
00:16J'arrive à 5 minutes de chez moi, le feu rouge qui passe au vert, j'accélère, le temps de tourner la tête,
00:21et une voiture qui arrive à fond à l'heure sur moi, que j'essaie d'éviter, mais qui me tape l'arrière du scooter et qui me propulse sur les voitures.
00:28Je me relève, je ne me rends pas compte de ce qui vient de se passer.
00:31Je ne vois que mon pouce, j'ai mon pouce qui était retourné, donc je me relève, je marche.
00:35Il y a une sorte d'entreprise à côté, c'est le gardien de l'usine, etc., qui entend le choc, qui descend, qui vient m'aider.
00:42Et je n'avais aucune douleur à la jambe à ce moment-là, en fait.
00:45Je marchais, j'allais très bien.
00:46Il voulait m'appeler les pompiers, je lui ai dit « non, déposez-moi à l'hôpital. »
00:49Il me dépose à l'hôpital.
00:51En voyant le panneau « urgence », mon corps s'est tellement détendu.
00:55L'adrénaline, elle est partie, la douleur de ma jambe, elle commence à arriver.
01:00J'arrive vers les urgences et là, je ne sens plus ma jambe, en fait.
01:02Là, on me demande de sortir de la voiture.
01:05Impossible.
01:05Tellement de douleur que je n'arrive plus à bouger.
01:08Et à ce moment-là, je tombe dans les pommes.
01:10D'après ce que les médecins m'ont dit, j'ai eu une sorte de luxation du genou avec l'artère qui s'est bouchée.
01:16Le sang n'a pas coulé, donc c'est pour ça que je n'ai pas vu que j'avais un problème au genou.
01:19Ils m'ont fait un pontage, donc ils m'ont pris une veine dans ma jambe qui allait bien.
01:23Ils l'ont mis exactement là où l'artère s'était bouchée pour refaire circuler le sang, en fait.
01:27Ce qui a permis de sauver ma jambe.
01:29Quand je me réveille, il me réveille du coma.
01:31Je vois une dizaine de médecins, de chirurgiens qui arrivent vers moi.
01:35Je demande au médecin « Oui, qu'est-ce qui s'est passé ? »
01:37« Ouais, mon pouce, il va bien. »
01:39Je lui dis « Ah, c'est vrai, vous avez sauvé mon pouce ? »
01:41Et il me regarde et il enlève le drap.
01:44Donc je vois ma jambe suspendue à une barre.
01:47Je leur dis « Mais demain, moi, je travaille. »
01:50Il me dit « Ah, non, mais vous savez quel jour on est ? »
01:52J'ai dû faire 3-4 jours de coma.
01:55Là, je réalise que ça va être très, très, très long, en fait.
01:59Il me transfère dans une chambre en réa.
02:00Et un médecin qui vient me voir, il me dit
02:01« Là, on a réussi à vous sauver la jambe,
02:04ce qui est une opération très difficile.
02:06On est très contents. »
02:07Et il me dit « Le sang n'a jamais recirculé jusqu'au pied. »
02:10« Quand le sang ne circule plus au pied, on ampute au niveau de la cheville. »
02:13Donc je leur dis « Non, non, je ne vais pas me faire amputer, etc. »
02:17Je leur dis « Mais ce n'est pas à vous de décider, là.
02:18On va aller voir vos parents, on va leur dire. »
02:20Ma mère refuse, ma mère est très croyante.
02:22Elle leur dit « Tu es grand, attendez quelques jours. »
02:25Le médecin lui dit « Ok, on va attendre 2-3 jours, etc. »
02:28Moi, je ne réalise pas, moi.
02:29Moi, je suis dans un déni total.
02:32Moi, dans ma tête, je n'allais pas me faire amputer.
02:34Et la nuit, elle passe.
02:36Toutes les 2-3 heures, une infirmière passe
02:37pour vérifier si le sang a recirculé.
02:40Elle le met au pied et elle entend un petit battement, en fait.
02:43Là, elle appelle tous les médecins.
02:44On dirait qu'ils avaient gagné la Coupe du Monde.
02:47Ils étaient très contents.
02:48Moi aussi, très heureux.
02:50Mais malheureusement, ça n'a jamais recirculé jusqu'aux orteils.
02:54Je suis tombé sur un chirurgien très cash.
02:56Il m'a dit « Là, vous êtes là tout l'été.
02:58Et là, tu prends vite conscience que là, tu ne vas pas bouger. »
03:02Je me dis « Non, mais on va tenter plein de choses
03:03parce qu'il y a plein de choses à réaliser,
03:05parce qu'il y a plein d'opérations à faire. »
03:06Donc, il y a eu plein d'opérations,
03:08comme la greffe de peau pour accélérer la cicatrisation.
03:11À la période de tout l'été à l'hôpital,
03:13j'ai été opéré une quinzaine de fois.
03:15La première amputation pour les doigts de pied,
03:18en fait, je l'ai vite oubliée
03:19parce que les chirurgiens m'ont fait comprendre
03:21que le plus important, ce n'était pas mes doigts de pied
03:24parce que ça ne m'empêche pas de marcher.
03:26Mais avant, ils m'ont fait comprendre
03:27que le plus important, c'était de libérer mon genou
03:29parce qu'avec la luxation du genou,
03:31ils m'ont mis des fixateurs externes.
03:33Et au moment de les enlever, un mois et demi après,
03:36tous mes tissus s'étaient collés
03:37au niveau de la rotule, au niveau des tendons.
03:39Donc, je ne pouvais plus plier le genou.
03:41J'avais une flexion de genou de 20 degrés,
03:44ce qui est impossible pour marcher.
03:45Pour marcher, minimum, c'est 60 degrés.
03:48Donc, le plus important, c'était de libérer mon genou
03:50pour retrouver cette flexion.
03:52Là, ça faisait quoi ?
03:52Deux ans, deux ans hospitalisés,
03:54deux ans de ne pas rentrer chez toi,
03:56de se faire opérer, de ne pas sortir.
03:59Au fur et à mesure du temps,
04:00j'ai eu quelques périodes où j'étais en colère
04:03contre la vie, la vie en elle-même.
04:06Je m'en veux parfois moi-même.
04:08Pourquoi j'ai fait ça ?
04:09Pourquoi j'ai pris cette route-là ?
04:10Alors que ce n'est pas du tout mon chemin.
04:12Quand je regardais tous les Facebooks
04:14de tous mes potes qui étaient en vacances
04:17et que toi, tu es sur ton lit d'hôpital,
04:19c'est très, très, très difficile.
04:21Je suis quelqu'un de très gentil, très calme.
04:24Et là, j'ai commencé à mal parler aux infirmières.
04:26Je suis parti voir le médecin.
04:27Je lui ai dit, il faut que je fasse une pause.
04:29Là, je commence à être aigri, méchant,
04:31et ça ne me ressemble pas.
04:32À ce moment-là, ma jambe, elle est à 30 degrés.
04:35Je suis en béquille.
04:36L'amputation, il n'est pas cicatrisée à fond.
04:40Le médecin m'entourise à partir en faisant attention.
04:42Et je prends un billet pour le Brésil, en fait.
04:44J'étais avec mon sac.
04:45J'ai visité plein de villes.
04:47J'étais avec mes béquilles.
04:48Je me sentais bien.
04:49Et quand je suis revenu, je suis revenu zen, apaisé.
04:52Fin 2013, j'allais voir mon chirurgien.
04:54Il me dit, tu as des douleurs.
04:56Tu marches très, très mal.
04:57Là, ce qu'on va faire, c'est que je vais te mettre une grande barre dans la jambe.
05:01C'est ce qu'on appelle une arthrodèse.
05:03Là, tu ne pourras plus plier genou.
05:04Tu seras jambe tendue pour ne plus avoir de douleur.
05:07Vivre avec une barre dans la jambe, à force, c'est très handicapant.
05:10Pour prendre l'avion, pour le train, pour le restaurant.
05:14Il y a plein de choses où tu es exclu.
05:17En fait, tu ne peux pas t'asseoir.
05:18C'est des petites choses comme ça au fur et à mesure
05:20qui te prouvent que ce n'est pas une vie pour toi.
05:23Et si tu es actif, ce n'était pas une solution pour moi.
05:26Par contre, je suis resté quand même deux ans avec.
05:28Je n'avais plus de douleurs aux genoux,
05:29mais j'avais des douleurs aux pieds, au niveau des orteils.
05:31Ce qu'on appelle les douleurs fantômes.
05:33Comme si je serrais mes orteils comme mon poing.
05:35Comme si on me serrait très, très fort.
05:37Des brûlures, des coups de jus.
05:40Ce qui me permettait de ne pas avoir mal, c'était des comprimés.
05:43Et surtout, faire des exercices.
05:44Il faut faire croire à ton cerveau que le membre est toujours là.
05:48En fait, on met un miroir en face de nous.
05:50Et en fait, avec l'effet miroir, le cerveau pense qu'on a toujours le membre qui a été amputé.
05:55Donc, je bougeais mes orteils de ma jambe droite.
05:58Ce qui faisait croire à mon cerveau que mes orteils de la jambe gauche bougeaient aussi.
06:03Donc, ça a plutôt bien fonctionné.
06:05Il me dit, après, il y a peut-être une solution.
06:07C'est de mettre une prothèse de genou.
06:08Un genou artificiel pour pouvoir remarcher.
06:11C'est la dernière solution.
06:12Il me fait passer plusieurs examens pour voir si c'est possible.
06:16Parce qu'il me dit, là où j'ai subi mon pontage qui m'a permis de sauver ma jambe au départ,
06:21il est pile poil au niveau où je dois mettre la prothèse de genou.
06:24Donc, si on touche au pontage, le sang ne va plus circuler.
06:28Et à ce moment-là, tu vas te réveiller, tu n'auras plus la jambe.
06:31Et là, il vient me voir, il me dit, c'est 50-50.
06:33Soit tu te réveilles avec une jambe, avec un genou, ou soit tu te réveilles amputé.
06:38Il m'a dit, moi, je ne le fais pas.
06:39Mais, je vais envoyer ton dossier à mes collègues, mes confrères,
06:43pour voir si eux sont aptes à le faire ou ils sont d'accord, surtout.
06:46Début 2017, c'est là où j'ai eu le rendez-vous avec le chirurgien.
06:51Il m'avait annoncé que les autres chirurgiens, ce n'étaient pas possible pour la prothèse de genou, etc.
06:55Tout ton dossier, tout le monde envisage l'amputation.
06:58Il m'a dit, Richard, il n'y a que ça à faire.
07:00Et lui, il m'explique aussi que les gens, maintenant, avec la technologie et tout ce qui se passe,
07:06dans le milieu des orthoprothésistes, que je pourrais remarcher,
07:10que je pourrais avoir une meilleure qualité de vie.
07:12Il me dit que, pour lui, la meilleure solution, c'est celle-ci.
07:15Donc, il me dit, il réfléchit.
07:16Et j'ai appelé toutes les personnes que j'ai eu, toutes les connaissances,
07:18toutes les personnes, tous mes amis que j'ai pu rencontrer en centre de rééducation
07:22qui ont subi une amputation ou autre.
07:24Et Internet, YouTube, j'ai pris tellement d'infos
07:28que je me suis dit que c'était la meilleure solution.
07:31Mon cerveau avait réuni toutes les infos possibles.
07:33Et là, je suis allé le voir et je lui ai dit que je suis d'accord pour me faire amputer.
07:36Quand j'ai pris la décision, j'étais déçu.
07:38Je n'ai pas pleuré, mais j'ai pleuré la veille de l'opération.
07:41La nuit, je me suis levé.
07:43Je n'arrivais pas à dormir.
07:44Et je me suis regardé ma jeunie et m'ai dit, mais pourquoi ?
07:47Pourquoi ça t'arrive à toi ?
07:48Pourquoi ceci ? Pourquoi cela ?
07:49Si j'étais dégoûté pour ma famille et mes amis, en fait.
07:51Je me suis battu pour ma mère, mon père, mes frères.
07:53Je me suis battu de 2011 à 2017.
07:58À ce moment-là, j'ai totalement perdu.
07:59Quand j'ai arrêté de pleurer cette nuit-là,
08:01je sais que j'allais me battre pour ces personnes-là qui m'ont toujours soutenu.
08:03Le lendemain, déterminé, je subis l'opération.
08:06Quand ils m'ont réveillé en salle de réveil,
08:08la première chose que j'ai faite, c'est de regarder.
08:10Je ne t'ai pas trompé.
08:12J'ai regardé, un peu choqué, mais on ne réalise pas.
08:16On est encore dans les vapes.
08:17Je n'ai pas de douleur, j'arrive à me déplacer un petit peu.
08:20Trois mois après, on a commencé le processus pour avoir la prothèse provisoire.
08:25En fait, quand j'ai commencé à porter la prothèse la première fois,
08:29j'avais complètement oublié ce que c'était de marcher, en fait.
08:32Je n'avais pas marché depuis six ans.
08:35Je boitais, mais je ne marchais pas.
08:37Donc, j'ai dû réapprendre comme un enfant à poser le pied, à poser le talon,
08:42et surtout à comprendre le système de la prothèse.
08:45C'est une prothèse avec un microprocesseur.
08:47C'est-à-dire qu'elle va m'aider à me déplacer.
08:48Si je vois que je suis sur une pente et que je veux monter assez rapidement,
08:51elle va accélérer, on va dire, la marche.
08:54Certes, je ne peux pas courir avec, mais je peux m'adapter à beaucoup de choses.
08:58Un mois et demi plus tard, j'ai pu partir du centre de rééducation.
09:00Le premier jour où je suis rentré, là, c'est là où j'ai eu des petits mots à Ironman, Avengers.
09:07C'est très mignon, mais après, on a un peu honte par rapport aux autres dans la rue, on va dire,
09:11parce qu'on te regarde, on regarde la prothèse.
09:13Enfin, moi, c'est ce que je ressentais au départ.
09:15Je me suis dit, je vais montrer ma prothèse sur les réseaux sociaux, en fait,
09:18pour savoir s'il y a des commentaires, si on me donne de la force, s'il y a des gens qui m'insultent.
09:22Donc, j'ai ouvert le Insta.
09:24Et à ce moment-là, j'ai eu plein de messages positifs,
09:27plein d'encouragement, plein de gens qui sont venus me voir.
09:32J'ai eu plein de personnes en situation de handicap,
09:34amputées comme moi, mais qui ne s'acceptent pas.
09:36Et si moi, je peux, à ma petite échelle, encore une fois,
09:39redonner un peu de motivation et leur dire que ce n'est pas très grave.
09:43Ça proteste, t'inquiète pas, les gens, ils la trouvent stylée.
09:46Mon Insta, il m'a permis de me décomplexer à 100%.
09:50Et ce que j'essaie de faire actuellement, je vais dans les écoles.
09:54J'explique ce que c'est le milieu de l'handicap.
09:57J'explique qu'il y a des choses à dire, des choses à ne pas dire.
09:59Et ça m'apporte beaucoup, en fait.
10:01Je pense que ma décision en 2017 de me faire amputer,
10:04c'était la meilleure décision que j'ai prise.
10:08Ça m'a changé la vie, ça m'a redonné goût à la vie,
10:12même si je ne l'avais pas perdue.
10:13Ça m'a permis de retrouver une qualité de vie
10:16dix fois supérieure à celle que j'avais avant l'amputation.
10:19De pouvoir me déplacer sans canne, sans béquille,
10:22ne plus prendre de comprimés.
10:24Certes, j'ai perdu un membre de mon corps,
10:27mais j'ai gagné dix autres choses ailleurs.