00:00 "Faites pas de délusion, vous êtes rentrés ici par la porte, vous n'en sortirez pas la cheminée.
00:04 Tant que vous pourrez travailler, vous travaillerez, il n'y a aucune espérance de survie."
00:08 Au mois de juin 1942, il y avait des bruits de cucourailles qui allaient avoir des rafles.
00:18 Ma mère avait 50 ans, mon père 52 ans, j'avais ma soeur qui avait 16 ans,
00:23 moi j'avais 14 ans et un petit frère de 11 ans.
00:25 Quand je suis arrivé, que je suis monté à l'appartement, il y avait les scellés.
00:29 Je ne comprenais pas ce que c'était.
00:30 Alors je suis descendu en disant "qu'est-ce qui s'est passé ?"
00:33 Ils m'ont dit "le policier est revenu"
00:36 et puis évidemment ils ont arrêté mes parents et mon petit frère qui avait 11 ans.
00:40 Mais mon petit frère était né en France.
00:42 Ils ont été directement envoyés à Drancy et ils ont été déportés le 19 août 1942.
00:48 Alors j'ai fait le tour du quartier pour voir s'il y avait des membres de ma famille,
00:51 il n'y avait plus personne.
00:52 Alors j'ai commencé à pleurer parce que je ne savais plus où aller.
00:55 Le 24 août 1942, le policier est allé à Drancy pour faire partie du transport.
00:59 Il a été arrêté en 1943 et il a été arrêté en 1944.
01:02 Il a été arrêté en 1946 et il a été arrêté en 1947.
01:05 Je suis arrivé vers le 24 ou le 25 août à Drancy.
01:12 J'y suis resté presque une semaine ou une dizaine de jours, pas plus.
01:15 Et puis on a été désigné pour faire partie du prochain transport
01:18 qui soit disant allait travailler dans des camps de travail en Allemagne.
01:22 Je me suis dit quand même qu'est-ce que tous ces gens-là vont aller faire dans des camps de travail en Allemagne ?
01:26 Les gendarmes nous disaient pour nous rassurer,
01:28 "Oh, ne vous inquiétez pas, vous les jeunes, vous irez travailler."
01:31 Ils nous ont précipité dans ces wagons à bestiaux, à 50-60 personnes par wagon.
01:37 Ils nous ont mis un seau avec de l'eau parce qu'il faisait très chaud déjà,
01:41 le 2 septembre il faisait encore très chaud.
01:43 Ils nous ont mis un teneau pour les besoins hygiéniques.
01:45 Alors il y avait beaucoup de femmes avec des enfants, des femmes qui venaient d'accoucher.
01:49 Enfin, vous voyez, des personnes âgées, ça a été affreux.
01:52 La première nuit déjà des personnes qui sont décédées, les bébés qui hurlaient.
01:56 Alors le premier jour, évidemment, le seau avec de l'eau, il a été épuisé, tout le monde avait soif.
02:02 Et puis le deuxième jour, le teneau était plein, il s'est renversé.
02:05 On a fini dans les excréments et le train s'est arrêté sur une immense quai.
02:09 C'était un quai qui se trouvait à 2 km entre Schwyz et Birkenau.
02:13 Quand les portes se sont ouvertes, on a vu arriver les premières capots.
02:17 Les femmes allemandes à coups de gourdin pour nous faire descendre des wagons à bestiaux.
02:22 Évidemment, vous savez, il n'y a pas de marche-pied.
02:24 Les premiers qui sont descendus ont commencé à tomber.
02:27 Ça a été une pagaille terrible pour faire descendre tous ces gens.
02:30 Une fois que tout le monde a été aligné, on a vu arriver les premiers déportés
02:34 qu'on les reconnaissait avec leurs pigeons arrayés.
02:36 Ils passaient derrière nous, furtivement nous disant
02:39 "Ne prenez pas d'enfants avec vous, donnez-les aux personnes âgées".
02:42 Vous ne comprenez pas ?
02:43 Et puis finalement, sur cet entrefait est arrivé un Allemand, un K.O. parleur,
02:48 en disant que les personnes âgées, les enfants, les femmes qui étaient fatiguées
02:51 pouvaient monter dans les camions, ça leur faciliterait l'arrivée au camp.
02:54 Vous aviez pratiquement 650 personnes qui sont montées dans les camions.
02:58 Quand je suis descendu, je suis tombé et j'ai encore la plaie.
03:03 Vous voyez ?
03:04 Je suis tombé dans la caisse, j'avais le genou qui saignait.
03:08 Alors je m'étais dirigé vers les camions, puis il y a un SS qui m'a attrapé par le dos,
03:12 en me disant "Vous êtes jeune, vous pouvez marcher".
03:14 On a été sélectionnés à 106 femmes.
03:16 On a été mis de côté, les autres ont été envoyés vers les camions,
03:19 directement à la chambre à gaz.
03:21 Le portail s'est ouvert, la chose qu'on a vue, c'était cette espèce de fumée épaisse, toute noire.
03:31 Adrian Ché a fait la connaissance d'une jeune femme qui avait 5 ou 6 ans de plus que moi, Marie.
03:35 Je me dis "Mais qu'est-ce que c'est que ça ?" ça sentait mauvais.
03:37 Et puis une fois qu'on a été douchés, on nous a remis dans un autre barraque,
03:41 où il y avait des grandes tablées avec des hommes derrière,
03:44 qui nous ont rasés entièrement et qui nous ont tatoué un numéro sur le bras.
03:47 On ne comprenait pas ce qui nous arrivait.
03:49 Alors au bout d'un moment, on leur a demandé "Mais les personnes qui sont montées dans les camions,
03:53 à quel moment on va les retrouver ?"
03:55 On a eu l'explication en nous disant "Vous ne faites pas de délusion,
03:57 vous êtes rentrés ici par la porte, vous ne l'en sortirez pas par la cheminée.
04:00 Tant que vous pourrez travailler, vous travaillerez, il n'y a aucune espérance de survie.
04:04 Tant que vous travaillerez, vous resterez là, le jour où vous ne pourrez plus, vous finirez comme les autres."
04:10 Retrouver ma soeur dans cet état-là, moi je ne l'ai pas reconnue.
04:13 Ça faisait presque dix mois qu'elle était à Auschwitz.
04:16 Alors évidemment, les retrouvailles ont été un peu pénibles.
04:20 Elle m'a dit "Écoute, pour moi c'est la fin."
04:22 Elle s'est soulevée, elle m'a dit "Toi t'es jeune, la guerre va bientôt finir."
04:25 Et elle s'est tenue le coup.
04:26 Et puis elle dit "Tu me promets, si tu as une chance de revenir,
04:29 de raconter ce qui nous est arrivé, qu'on ne soit pas les oubliés de l'histoire."
04:32 Et puis évidemment, elle est retombée sur sa pailleuse, moi j'ai été obligé d'aller travailler.
04:36 Et puis quand je suis revenu, je savais très bien où elle avait fini.
04:39 Les capos sont arrivés pour nous faire sortir en disant "Prenez vos affaires, prenez votre couverture, on évacue le camp."
04:50 Ça c'était le 17 janvier 1945.
04:53 Et c'est ce qu'on a appelé la marche de la mort.
04:55 Premier jour en rang par cinq, encadré par les SS.
04:58 Le deuxième jour, évidemment, les rangées par cinq, elles se disloquaient un petit peu.
05:03 Parce que pour marcher par moins de 20 degrés, avec de la neige glissante,
05:09 et celles qui tombaient, les SS, ils les sortaient des rangs, ils leur mettaient une balle dans la nuque.
05:14 On a marché pendant trois jours, comme ça, jusqu'à Gleiwitz.
05:17 Alors on nous a fait monter dans des wagons découverts.
05:20 Et là on est arrivé au camp de Bergen-Belsen.
05:22 Alors là, ça a été l'horreur.
05:24 C'était la pagaille complète.
05:26 Les Allemands n'évacuaient même plus les barraques où les gens étaient entassés.
05:31 À une heure de l'après-midi, on a vu le drapeau blanc sur la forteresse de Mauthausen.
05:36 Donc les Allemands avaient mis le drapeau blanc, ils avaient ouvert les portes, ils étaient partis.
05:40 En disant que de toute façon, ils n'allaient pas laisser de survivants, qu'ils allaient revenir, qu'ils allaient tuer tout le monde.
05:44 Enfin, ils faisaient ça à chaque fois qu'il fallait évacuer un camp.
05:47 On s'est dit, qu'est-ce qu'on fait ?
05:49 Alors il y en a une qui dit, si on sort, ils vont nous tirer dessus.
05:53 Ben je dis, si on reste, ils nous tireront dessus quand même.
05:55 Alors je dis, on va risquer.
05:57 Donc on est sortis, on est arrivés dans une clairière, où là il y avait un bâtiment.
06:01 C'était un ancien couvent.
06:03 Et devant la porte de ce couvent, il y avait des prisonniers de guerre français qui travaillaient comme aides infirmières.
06:08 Alors, ils nous ont désinfectés, bien sûr.
06:11 Ils nous ont fait prendre une douche.
06:13 Ensuite, ils nous ont pesé. Je devais peser 32 kilos.
06:21 Des gens qui sont venus vers nous à Belleville en nous disant, qu'est-ce qui vous est arrivé ?
06:25 Racontez-nous.
06:26 Enfin bref, on a commencé à parler avec Marie, ce petit attroupement.
06:30 Puis d'un seul coup, il y a un bonhomme qui s'est déchaîné, qui m'a dit,
06:33 mais vous êtes venus folles, vous racontez n'importe quoi, ça ne peut plus exister.
06:37 Quelle idée de propager des histoires pareilles ? Un vrai scandale.
06:40 Et il nous a regardés en disant, au fait, vous êtes revenus si peu nombreuses.
06:44 Qu'est-ce que vous avez fait, vous, pour revenir et pour nous faire des histoires ?
06:47 Au fait, vous êtes revenues si peu nombreuses.
06:49 Qu'est-ce que vous avez fait, vous, pour revenir et pour les autres ?
06:52 Alors, vous voyez, on a été culpabilisés d'être revenus.
06:55 [Musique]
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