00:01La matinale de Radio Classique avec David Abiquaire.
00:05Une visite de deux jours à Paris, un partenariat stratégique, des promesses d'investissement dans des parcs de loisirs, des
00:10contrats avec Alstom, CMH, CGM.
00:12Quel rôle l'Arabie Saoudite entendait-elle désormais jouer sur la scène internationale ?
00:17Et pourquoi Riyad semble-t-il multiplier et panacher ses alliances ?
00:21Je pose la question à David Rigolero, chercheur à l'Institut français d'analyse stratégique et rédacteur en chef de
00:26la revue Orient Stratégique,
00:28notamment. David Rigolero, bonjour.
00:30Bonjour.
00:31Quelle lecture faites-vous de cette visite officielle de Mohamed Ben Salman à Paris, dont la dimension économique semble particulièrement
00:37importante ?
00:38Oui, pas seulement économique, mais en tout cas c'est une visite de deux jours qui est très importante, effectivement.
00:43D'abord parce que c'est peu fréquent que le prince héritier se déplace à l'étranger.
00:49Les derniers déplacements, c'était à Washington en novembre 2025.
00:53Avant, c'était en octobre 2024 en Égypte.
00:56Et il choisit la France, effectivement, pour son premier déplacement depuis le début du conflit dans la région du Golfe.
01:02Donc c'est un marqueur fort, effectivement, ce qui montre qu'il y a une relation particulière, sinon privilégiée, avec
01:10la France.
01:10Alors pourquoi vous dites qu'elle est particulière ou privilégiée ? Pourquoi nous ?
01:14Alors pourquoi nous ? D'abord parce que vous évoquez qu'il y a eu un partenariat stratégique qui a
01:18été formalisé lors de la visite d'Emmanuel Macron le 3 décembre 2024.
01:23Donc effectivement, à l'occasion de cette visite, il y a eu la mise en œuvre d'un partenariat à
01:30la fois dans ses modalités économiques, stratégiques, géopolitiques.
01:34Tout simplement parce que l'Arabie saoudite est le poids lourd régional, justement, à la fois en termes énergétiques, évidemment,
01:41avec le pétrole,
01:41mais aussi religieux, puisqu'il y a la présence des lieux saints dans le royaume.
01:46Et puis c'est, au niveau, effectivement, de la région, c'est l'alter-ego, on va dire, c'est
01:52en face à face avec la puissance chiite iranienne.
01:56Alors la France, pays des droits de l'homme qui reçoit MBS d'Arabie saoudite.
02:01Alors on se souvient, il y a huit ans, de l'assassinat au consulat turc d'Arabie saoudite du journaliste
02:10Jamal Khashoggi,
02:12avec de très fortes présomptions quand même sur les services saoudiens.
02:18On sait aussi que ça n'est pas un régime où les droits de l'homme et de la femme,
02:23d'ailleurs, sont prioritaires.
02:25Est-ce qu'on est passé dans une époque de réel politique ?
02:29Est-ce qu'on est à l'âge des prédateurs ?
02:31Et finalement, la France, elle fait moins de cas de ce genre d'obstacles à une relation cordiale.
02:37Alors, en tout cas, depuis l'arrivée de Vladimir Poutine, de Donald Trump et d'autres,
02:43c'est vrai qu'on a coutume de dire qu'on est rentré dans l'âge des grands prédateurs,
02:47mais la réelle politique, elle a toujours existé précédemment, ce n'est pas une nouveauté.
02:51Il se trouve qu'il y a un principe de réalité qui s'impose, qu'on le veuille ou non,
02:54à tout le monde.
02:56Là, en l'occurrence, effectivement, vous avez hoqué la tragique élimination de Jamal Khashoggi,
03:02au consulat d'Istanbul, justement, en octobre 2018,
03:06qui avait conduit à une forme de... qu'avait fait un paria de Mohamed Bin Salman.
03:12Et il se trouve que, finalement, Mohamed Bin Salman, au fil des années, a été réinséré,
03:18justement, par principe de réalité.
03:20En réalité, cette, on va dire, normalisation s'est faite très largement à l'initiative de Donald Trump.
03:26Les autres pays ont suivi, mais c'est vrai qu'il y a eu, de la part de la France,
03:31une position un peu particulière qui a été critiquée, d'ailleurs,
03:34puisqu'il y a eu un voyage en décembre 2021 de Macron à Jeddah,
03:37alors que ce n'était pas une visite officielle en tant que telle.
03:40Et puis, la fameuse poignée de main d'MBS en juin 2022, quand il est venu à Paris,
03:45qui avait suscité beaucoup de...
03:46Puisqu'il y a des associations qui poursuivent, justement, Mohamed Bin Salman
03:52pour les questions des droits de l'homme
03:55et, justement, de la liberté, les libertés civiles.
03:59Donc, c'est très ambivalent, parce que là, on voit la tension
04:02entre, effectivement, les exigences morales et puis le principe de réelle politique.
04:07Alors, justement, la réelle politique, c'est des milliards d'euros,
04:11c'est ces parcs d'attractions à thème, on en a parlé autour des mangas.
04:15C'est aussi des contrats qui concernent CMA, CGM et Alstom.
04:20Que recouvrent réellement ces annonces ?
04:23Quelle est la part de réalité ?
04:26Et quelle est la part de projet ?
04:29D'abord, il y a une quinzaine d'accords.
04:33Alors, il faut préciser que ce sont des Memorandums of Understanding,
04:36c'est-à-dire des protocoles d'accord.
04:39Un protocole d'accord, ce n'est pas un accord en bonne et due forme.
04:42C'est le tout début.
04:43Oui.
04:43On voit, d'ailleurs, à quel point la notion de Memorandum of Understanding
04:47est sujette à caution avec celui qui avait été signé entre Iraniens et Américains
04:51dans le Golfe, justement, pour le cesser le feu.
04:54Mais en tout cas, c'est le signe, effectivement, d'un approfondissement des relations.
04:58Il y avait déjà une dizaine de protocoles d'accord
05:01qui avaient été signés lors de la visite de Macron à Riyad.
05:05Des achats d'hélicoptères, des positionnements sur le traitement des eaux,
05:10sur l'énergie renouvelable.
05:12Et aujourd'hui, il y a un approfondissement dans le cadre de ce partenariat stratégique,
05:16effectivement, ça concerne l'IA aussi avec Mistral.
05:20Donc, il y a tout un panel d'accords.
05:23Et puis, il y a le fameux dont on a parlé,
05:25concernant justement le parc à thème de Dragon Ball Z à Mirapolis,
05:31enfin, en tout cas, à Courte-Mange,
05:32pour remplacer, enfin, pour en tout cas exploiter la zone industrielle
05:36de l'échec commercial précédent de Mirapolis.
05:39David Rigoulet-Rose, le chercheur spécialiste,
05:41notamment du Moyen-Orient,
05:44rédacteur en chef de la revue Orient Stratégique
05:48qui est l'invité de la matinale de Radio Classique.
05:50Pour nos auditeurs,
05:52et parce que l'histoire avance très vite,
05:54je voudrais que vous expliquiez à nos auditeurs
05:56comment l'Arabie Saoudite est en train de revoir ces alliances,
06:01de se repositionner à la faveur d'événements
06:04qui ont peut-être commencé le 7 octobre 2023.
06:09Israël contre le Hamas, contre le Hezbollah,
06:12contre l'Iran, les Etats-Unis qui s'y mettent.
06:14Tout cela a fait bouger les plaques dans la région,
06:18et notamment le traditionnel attachement de l'Arabie Saoudite
06:21à la politique étrangère américaine.
06:23Oui, alors il y a eu le point de bascule du 7 octobre 2023.
06:27Mais en réalité, ça a commencé avant,
06:29et on n'a pas forcément mesuré l'importance de ce qui s'était passé.
06:33Lorsqu'il y a eu la frappe attribuée aux Iraniens
06:37sur l'infrastructure pétrolière,
06:39le champ d'Abqai, justement,
06:42en septembre 2019,
06:46et il n'y avait pas eu de réponse américaine.
06:48C'est vrai qu'on avait oublié ce moment-là.
06:49Oui, mais pas eux, pas les Arabes.
06:51Surtout pas Mohamed Bin Salman,
06:53parce qu'il a eu des doutes sur l'assurance sécurité américaine.
06:58Ça l'a fait réfléchir, et ça a maturé.
07:01Et évidemment, le 7 octobre a été un accélérateur,
07:04parce que l'Arabie Saoudite, comme les autres pétro-monarchies,
07:07s'est retrouvée dans la ligne de mire, évidemment,
07:10des tirs de drones et de missiles iraniens.
07:13Et s'est posé la question de la garantie,
07:17à la fois de la garantie, de la fiabilité,
07:18et de la dissuasion américaine, finalement,
07:21puisque toutes ces pétro-monarchies avaient investi beaucoup
07:24dans l'idée qu'ils étaient préservés, justement, d'une attaque.
07:28Or, elle a eu lieu.
07:29Vous feriez un parallèle entre l'Europe,
07:31qui a découvert que l'allié inconditionnel américain
07:34n'était plus du tout inconditionnel,
07:36et ce qui arrive à ces pétro-monarchies du Golfe ?
07:38Oui, il y a un effet miroir,
07:39toutes choses égales par ailleurs.
07:40Il y a les mêmes doutes qui émergent,
07:42et qui obligent à se repositionner.
07:44Alors, pour le cas des Européens,
07:45c'est à constituer un noyau dur d'un pilier de défense européen.
07:49Et pour ce qui est des pétro-monarchies,
07:51c'est de réajuster leurs alliances.
07:53Alors, non pas en renonçant à la sécurité ultime américaine,
07:56parce que, de toute façon, en dernier ressort,
07:58ça sera la sécurité américaine,
08:01notamment pour le royaume saoudien.
08:03Il faut rappeler, d'ailleurs,
08:03que c'était une demande explicite de Mohamed Bissalman
08:06d'avoir un accord de sécurité avec les États-Unis.
08:10En fait, avant le 7 octobre,
08:12il y avait une liste, une to-do list.
08:15Il y avait, au sommet, avant le 7 octobre,
08:18il y avait un accord de sécurité américain,
08:20un accord sur le nucléaire,
08:22qui vient d'être envisagé,
08:25et puis sur la question palestinienne.
08:27Et puis, évidemment, avec le 7 octobre,
08:28ça s'est renversé dans la hiérarchie,
08:29mais on retrouve les mêmes éléments.
08:32Et donc, il y a les doutes en question
08:35qui ont surgi pour toutes les pétro-monarchies,
08:37ont conduit à des réajustements.
08:39Et là, on retrouve le pacte tripartite
08:41entre l'Arabie saoudite,
08:43la Turquie,
08:44qui a été signée le 7 août,
08:45et le Pakistan,
08:46avec lequel l'Arabie saoudite
08:48avait déjà établi un pacte sécuritaire
08:51en septembre 2025,
08:52justement pour assurer sa protection
08:54en complément, si j'ose dire,
08:56de l'assurance ultime américaine.
08:58David Rigoulet-Rose,
08:59chercheur spécialiste de cette région,
09:02j'allais venir à cette alliance,
09:03mais si on prend ce pacte,
09:06ou en tout cas ce partenariat stratégique
09:07avec la France,
09:08cette visite,
09:09avec cette débauche de moyens annoncés,
09:12si on prend cette alliance
09:14avec la Turquie et le Pakistan
09:16de l'Arabie saoudite,
09:17on est dans un panachage des alliances
09:19qui n'était pas prévisible il y a 10 ans ?
09:22Non, alors d'aucuns évoquent
09:24une forme de polygamie
09:27de partenariat stratégique,
09:30selon diverses modalités,
09:31puisqu'il y a un partenariat stratégique
09:32avec la Chine sur le plan économique.
09:34Il faut rappeler,
09:35on l'oublie souvent,
09:36mais que le premier fournisseur de pétrole
09:38de la Chine,
09:39ce n'est pas l'Iran,
09:40c'est l'Arabie saoudite.
09:41Et donc on voit à quel point c'est complexe.
09:43Il y a des relations avec Moscou
09:46pour un certain type d'armes,
09:47éventuellement,
09:48pour ne pas dépendre exclusivement.
09:49Et puis il y a la France,
09:50qui se présente comme une alternative relative,
09:53c'est-à-dire que ce n'est pas un substitut
09:56à la garantie américaine,
09:57à l'alliance américaine,
09:58mais c'est un partenaire jugé crédible.
10:01Il l'est d'ailleurs pour d'autres pétro-monarchies,
10:03comme les Émirats arabes unis,
10:04puisqu'on a une base interarmée
10:06très importante aux Émirats arabes unis.
10:07Et les Émiratis ont considéré
10:11que lorsqu'ils étaient frappés,
10:12effectivement,
10:14les Français ont intercepté efficacement
10:17un certain nombre de tirs
10:18et que c'était un gage de crédibilité
10:19qui vaut pour l'ensemble des pétro-monarchies,
10:22ce qui explique la position française.
10:23Vous les avez évoqués.
10:24Il y a deux conflits dans la région
10:25qui se sont rejoints,
10:27qui sont liés désormais.
10:28C'est ce qui se passe entre l'Iran
10:30et les États-Unis.
10:31Et c'est évidemment
10:31le conflit israélo-palestinien.
10:35Quel rôle l'Arabie saoudite peut y jouer ?
10:39Éventuellement, avec le soutien,
10:40les encouragements,
10:41la complicité,
10:42j'utilise ce mot au sens noble,
10:45de la France.
10:46D'abord, il faut rappeler
10:47qu'il y a une initiative franco-saoudienne
10:50sur cette question palestinienne à l'ONU.
10:52Donc, ça montre bien
10:53qu'il y avait une certaine convergence
10:54sur cette problématique.
10:56Évidemment, le 7 octobre 2023
10:58était un point de bascule.
10:59Parce que jusqu'au 7 octobre,
11:01il y avait des négociations
11:02pour que l'Arabie intègre
11:03le processus d'Abraham.
11:05Et le prince héritier lui-même,
11:06d'ailleurs, avait dit
11:07qu'il en était très proche.
11:09Seulement, voilà,
11:09il y a eu le 7 octobre
11:10et la guerre à Gaza
11:12et les conséquences qu'on connaît.
11:14Et du coup,
11:15il y a eu un retrait, évidemment,
11:18une réserve qui s'est réaffirmée
11:19de la part de Riyad
11:20qui ne peut pas valider.
11:22Même si c'est le souhait, évidemment,
11:23de Donald Trump
11:24et aussi de Benjamin Netanyahou.
11:26Parce que ce serait l'apothéose
11:27de cette dynamique
11:28initiée dans son premier mandat.
11:29Mais là, ça devient très compliqué
11:31pour Mohamed Bissalman
11:32parce qu'il y a cette problématique
11:34palestinienne
11:35et c'est là où
11:36la connexion avec la France,
11:37enfin, le partenariat avec la France
11:39prend un relief particulier.
11:40Est-ce que l'Arabie saoudite
11:42peut faire changer la situation,
11:45contribuer à faire cesser
11:46cette guerre
11:47entre les Etats-Unis et l'Iran ?
11:49Donc, Christian Macarian disait tout à l'heure
11:50que c'était reparti
11:51dans la surenchère
11:52avec des menaces
11:53sur le fils de Donald Trump
11:55et évidemment
11:55des menaces
11:57sur les échanges économiques
11:59et le retour de mesures
12:01qui ressemblent
12:02à la phase d'embargo ?
12:03Alors, ce qu'on peut rappeler
12:04c'est qu'avant le conflit
12:05les Saoudiens
12:07et un autre pays
12:09en l'occurrence
12:09le pétro-monarchie
12:10et le Qatar
12:10étaient allés à Washington
12:12pour dissuader
12:13Donald Trump
12:13de rentrer
12:14de mettre en oeuvre
12:15son agenda militaire.
12:17Ça avait différé
12:18mais pas suspendu
12:19puisqu'il y a eu
12:21à partir de février
12:22le conflit
12:22qui était craint
12:23évidemment
12:24parce qu'en plus
12:24Mohamed Bissalman
12:25il a une obsession personnelle
12:27c'est Vision 2030
12:29et il sait que Vision 2030
12:30ne peut pas être mis en oeuvre
12:31dans un contexte
12:32de conflictualité.
12:33Vision 2030
12:33c'est le projet stratégique
12:34de son pays ?
12:35Oui, il en est l'incarnation
12:37c'est son obsession personnelle
12:39il pense que c'est
12:40donc l'horizon post-pétrolier
12:41la diversification économique
12:43on retrouve ça
12:44dans les contrats
12:44justement
12:44enfin dans le partenariat
12:46stratégique avec la France
12:47c'est cet horizon
12:48justement
12:49et le fait
12:50qu'il y ait un conflit
12:51hypothèque évidemment
12:52les investissements
12:53etc.
12:54c'est pour ça
12:54qu'il était extrêmement
12:56réticent
12:56à toute intervention militaire
12:58même si elle était décidée
13:00uniliteralement
13:00par les Américains
13:01et ça explique aussi
13:02la tension avec Washington
13:03sur cette question.
13:04Un dernier mot
13:05renonce-t-il
13:06à contribuer
13:07à la reconstruction
13:08de Gaza
13:09une fois la paix revenue
13:10et les conditions
13:11de part et d'autre
13:12respectées ?
13:13Non
13:13il y aura
13:14si effectivement
13:15il y a les possibilités
13:16d'une reconstruction
13:17dans les modalités
13:19sont encore très incertaines
13:20il y aura évidemment
13:21un financement
13:22par les pétro-monarchies
13:23mais le problème
13:23c'est que pour l'instant
13:24on en est encore loin
13:25puisque la dite phase 2
13:27du désarmement du Hamas
13:28n'est pas encore
13:31concrétisée
13:31et la phase dite
13:33de reconstruction
13:33ça viendrait après
13:34évidemment.
13:36David Rigoulet-Rose
13:37merci à vous
13:38d'être venu éclairer
13:38nos auditeurs
13:39sur ce qui se passe
13:40dans cette région
13:40sur la relation
13:41de l'Arabie saoudite
13:43avec la France
13:43je rappelle que vous êtes
13:44chercheur à l'Institut
13:46Français d'Analyse
13:47Stratégique
13:48et rédacteur
13:49en chef de la revue
13:50Orient Stratégique
13:51merci à vous
13:52à suivre le rappel
13:53des titres
13:53et la revue de presse
13:54d'Hervé Gattegnaud
13:56il est...
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