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  • il y a 3 jours
Si certains noms résonnent dans l'univers du luxe, Corthay est probablement celui qui évoque le plus la grande mesure masculine. Christophe Corthay fabrique des souliers comme on écrit une lettre : à la main, lentement. Dans cet entretien, il revient sur les étapes d'une fabrication dont le processus se compte en mois plutôt qu'en heures. La relation se tisse avec le client au fil des rencontres, des essayages et des échanges. Il nous présente cinq modèles sortis de son atelier.

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Transcription
00:04On change complètement d'univers avec le luxe, l'artisanat d'excellence, le savoir-faire français, c'est l'heure
00:10de Tempo Luxe avec Laurent Meuf.
00:12Bonjour Laurent.
00:13Bonjour Sybille, merci.
00:15Alors aujourd'hui on va parler d'un sujet qu'on n'a pas encore abordé dans l'expérience mais
00:19qui tient particulièrement à cœur.
00:21Il y a des noms qui résonnent un peu comme ça dans les différentes industries du luxe et là aujourd
00:27'hui on va parler de souliers.
00:27Et quand on parle de souliers, quand on dit Cortet, ça veut dire quelque chose.
00:32Et aujourd'hui j'ai la chance de recevoir un des deux frères Cortet, Christophe.
00:38Bonjour Christophe et merci d'être avec nous.
00:40Bonjour Laurent, merci, bonjour Sybille, merci de l'invitation.
00:43Alors on en parlait juste avant l'émission, vous fêtez bientôt la 40e année dans le métier.
00:48Quasi, ouais.
00:49Ce métier c'est quoi ?
00:51Ce métier c'est tradition, effectivement, tradition séculaire, très vieux métier.
00:57Une petite anecdote qui est les preuves écrites de la plus vieille corporation compagnonique et celle des bottiers
01:04qui sont des écrits, qui sont un procès-verbal de réunion en 1420.
01:09Donc on a quand même une preuve d'ancienneté dans ce métier-là.
01:14Il y a un petit peu de savoir-faire du coup.
01:15Il y a un petit peu de savoir-faire, il y a un petit peu de transmission qui se fait
01:18effectivement depuis quelques siècles, on peut dire quelques siècles.
01:20Que vous perpétuez, donc vous êtes vous-même compagnon du devoir.
01:24Donc ça veut dire que, vers quel âge à peu près vous avez commencé votre apprentissage ?
01:2816 ans.
01:2816 ans. Je suis parti de l'école, la troisième, il fallait que je parte.
01:32Et donc mon frère ayant déjà ouvert la route, 9 ans plus tôt, donc j'ai un peu suivi son
01:38giron.
01:39Mais je me suis retrouvé avec des personnes qui m'ont vraiment véritablement fait aimer le métier.
01:45Découvrir ce métier, parce que j'y allais au hasard quand même, mais je suis tombé sur quelque chose de
01:50très très fort.
01:51Et alors assez rapidement, par la suite, vous allez rejoindre votre frère pour travailler avec lui,
01:59et donc participer à l'essor de la marque Cortez, bien sûr, qui est un des grands noms du soulier
02:07aujourd'hui encore dans le monde.
02:10Et alors, le style Cortez a fait bouger beaucoup les lignes.
02:15Comment ça s'est passé ? Parce que dans ces années-là, on était encore dans le très classique, même
02:19pour le soulier sur mesure.
02:21Qu'est-ce qui a fait que vous avez apporté cette fraîcheur au secteur ?
02:27Il n'y a pas de recette miracle.
02:31Effectivement, j'ai rejoint mon frère en 95, il a ouvert son échoppe en 90.
02:36Je l'ai rejoint à la fin de mon Tour de France, effectivement, en 95.
02:41Ça a été assez fusionnel, assez rapidement, et surtout, nous sommes complémentaires.
02:46Donc, lui aimait beaucoup le dessin, et moi j'aimais vraiment beaucoup la technique.
02:51Ce qui fait qu'on a allié deux savoirs, enfin on avait le même savoir général, mais deux spécificités dans
02:56le savoir.
02:57Ensuite, la recette, on trouvait déjà effectivement un petit peu ennuyant le style classique.
03:05On ne sort pas du noir, on ne sort pas du marron foncé, on ne fait pas du beige pour
03:09telle ou telle occasion.
03:10C'était un petit peu continu.
03:13C'est vrai que la fraîcheur homme n'est pas très fantaisie.
03:15Encore aujourd'hui, il n'y a pas beaucoup de fantaisie.
03:16Et encore maintenant, il n'y a pas beaucoup de fantaisie.
03:18Alors, ça commence.
03:19Ça commence quand même.
03:21On ne peut pas oublier, on est au XXIe siècle, la sneakers commence à prendre beaucoup, beaucoup de place.
03:26Mais au-delà de ça, en fait, on s'est amusé.
03:30On s'est vraiment amusé.
03:32C'est un métier extrêmement difficile, extrêmement dur pour le corps.
03:35Et autant allié, en regardant, en observant nos anciens aussi, qui étaient fatigués, en faisant du noir et du marron,
03:42on s'est dit pourquoi pas faire du rouge, du jaune, du vert, du bleu, c'est-à-dire avec
03:48les mêmes gestes traditionnels.
03:50Mais au moins, on s'amuse pour avoir une finalité d'objet un peu plus fun que ce qu'on
03:57voyait d'habitude.
03:58Et en termes de style, vous avez affiné les formes, vous avez changé les cambrures.
04:03Il y a vraiment une grosse évolution.
04:05D'ailleurs, vous avez amené plusieurs modèles aujourd'hui.
04:09Un petit échantillon.
04:10Un petit échantillon du vaste savoir-faire bottier.
04:15Parlez-nous, peut-être qu'on peut passer un moment à expliquer comment on fabrique une chaussure, parce que personne
04:21ne le sait aujourd'hui.
04:23Oui, alors un soulier sur mesure, donc la première étape, c'est on prend les mesures.
04:28Donc on passe sur de la 2D, on fait de la 2D, c'est-à-dire on fait le contour
04:31avec un centimètre ruban, où on prend les mesures du pied.
04:35Donc là, c'est déjà la première difficulté, parce qu'on ne peut pas faire ce qu'on veut.
04:39Il y a des bases immuables, le pied, on ne va pas le diminuer, on ne va pas l'élargir.
04:45Au-delà de la demande du client, on ne va pas le faire souffrir.
04:50Donc ça, c'est la première étape.
04:52La 2D, et ensuite on passe à la 3D, c'est-à-dire on fabrique la forme en bois.
04:56Donc la forme en bois, c'est ce que vous voyez là, c'est le moule en bois qui a
05:00les mesures du client.
05:03Plus on rajoute l'esthétique du bout, car vous voyez, il y a plusieurs bouts différents.
05:10Donc tout ça, ça participe de la sculpture du bois.
05:14Sur cette forme en bois, on va dessiner le modèle demandé, pour appliquer du papier.
05:20Là, il y a plusieurs méthodes, mais celle la plus couramment utilisée, c'est le patronage sur forme.
05:27C'est-à-dire on a le dessin du modèle dessiné sur la forme, et on découpe des morceaux de
05:33papier, des patrons.
05:35Avec ça, ça va nous permettre de couper les pièces de peau.
05:39À savoir qu'il y a deux épaisseurs minimum, qui sont le dessus et le dessous, qui est la doublure,
05:45c'est-à-dire ce qui est en contact avec le pied.
05:49Ça, c'est ce qu'on appelle le travail du piqueur.
05:51Patronnier piqueur, c'est celui qui va couper toutes les pièces de peau et les assembler à la machine.
05:57Avec ça, on va avoir une enveloppe qu'on appelle la tige.
06:00Et la tige, on la tend sur la forme, on met tout en dessous, on met absolument tout en dessous,
06:08avec des petits clous.
06:09Et on va faire le travail de couture, ce qu'on appelle les premiers travaux de couture,
06:14qui sont les parties les plus importantes du soulier, parce que c'est la couture qui maintient tout le soulier
06:19en place.
06:20Tout en sachant qu'à l'intérieur, il y a encore des renforts.
06:24Le renfort du bout, qu'on appelle le bout dur, pour protéger les doigts de pied, pour garder l'esthétique
06:28du bout.
06:28Et le contrefort, pour maintenir le talon.
06:32Et ensuite, on applique la semelle, le talon, tout le travail de finition.
06:37Et ça, vous faites combien ? Pour réaliser une chaussure, il faut combien de personnes ?
06:41Une seule.
06:44Traditionnellement, c'est un métier qui comporte plusieurs métiers.
06:47À savoir qu'il y avait le formier, celui qui était le spécialiste de la forme,
06:53le patronnier, piqueur, piqueuse, qui faisait l'enveloppe.
06:56Et ensuite, il y avait ce qu'on appelait les ouvriers de pied, les monteurs.
06:59Et chacun avait sa spécialité.
07:01Il y avait des monteurs bottes, monteurs femmes, monteurs norvégiens.
07:06Tout ça a été séparé par plusieurs, pas corporations, mais par plusieurs postes, en fait.
07:15XXe siècle, ça s'est un peu perdu.
07:17Et la curiosité est dans.
07:20Mon frère Raymond, on a voulu tout savoir faire.
07:23C'est beaucoup plus sympa, beaucoup plus fun.
07:25Juste une précision, quand on parle de monteurs norvégiens,
07:28c'est le montage que l'on appelle de type norvégien.
07:31Ce n'est pas un monteur qui lui-même vient de Norvège.
07:34D'ailleurs, on en a un exemple juste là.
07:38C'est cette couture que l'on voit extérieure.
07:41Donc, en fait, on rajoute une difficulté qui est l'esthétique de la couture
07:45qui ne doit pas dévier de la droiture qu'on essaye de lui donner.
07:51Mais ça, voici un soulier ancien, plutôt traditionnel, qu'on appelait d'herbichasse, l'époque.
07:58Ça, c'est un peu le soulier qu'on appelle Troisième République.
08:01Voilà, parce que c'est très épais, c'est très lourd, c'est très particulier.
08:07Mais techniquement parlant, c'est un sujet très sympa à aborder.
08:13Très bien.
08:14Au total, combien d'heures de travail sur une paire de chaussures ?
08:18Ah, ça varie, évidemment, j'imagine.
08:19Ça varie, c'est quand même en moyenne 70 heures.
08:2370 heures ?
08:24Oui.
08:24Pour un artisan de A à Z, ou plusieurs, peu importe, mais 70 heures ?
08:28Oui, un ou plusieurs.
08:29Et on parlait de combien d'étapes ?
08:31On est à plus de 100.
08:33Plus de 100 étapes ?
08:33Oui, on est à plus de 100 étapes.
08:35Oui, il y a plein de détails, il y a plein de petits détails.
08:41Et la grosse difficulté, c'est un métier que l'on appelle un métier one-shot.
08:46C'est-à-dire, en fait, on n'a pas le droit de se gourer dès la première étape.
08:50Parce qu'après, tout le reste suit.
08:52Le process côté client.
08:54Moi, demain, je viens vous voir, je dis, je voudrais faire une paire tel ou tel style.
09:01Alors, en plus, en admettant que j'ai un peu une idée, parce que beaucoup n'en ont pas.
09:06Effectivement.
09:07C'est aussi une question qu'on doit vous poser.
09:08Ah oui, complètement.
09:09Quel style, qu'est-ce que vous pouvez faire ?
09:11Comment on aborde ça quand on est client et qu'on arrive pour la première fois ?
09:15Alors, généralement, maintenant, avec les années, les clients viennent quand même pour notre esthétique.
09:23Pour mon esthétique, ils ont déjà regardé un petit peu le style et ça les amuse.
09:29Ensuite, si ce n'est vraiment pas totalement préconçu, l'idée, on en discute.
09:34Alors, déjà, c'est la première rencontre.
09:37Il faut que ce soit un feeling.
09:38Il faut qu'on se sente bien l'un et l'autre, l'un envers l'autre.
09:42Et ensuite, on discute du style.
09:44Est-ce que c'est un soulier plaisir ?
09:46Est-ce que c'est un soulier business ?
09:48Quelle sera l'utilisation, l'usage du soulier ?
09:52Donc, déjà, ça peut donner une bonne porte d'entrée.
09:57Ensuite, quand c'est décidé, on a quand même encore le temps de réfléchir parce qu'il va y avoir
10:00les essayages.
10:02Entre temps, on ne fait pas ça sans essayage.
10:05C'est-à-dire qu'il y a la prise de mesure.
10:06Moi, je vais fabriquer la forme et je vais faire fabriquer un essayage.
10:11C'est-à-dire qui est constitué pas exactement de la même façon, c'est-à-dire j'y mets
10:15pas les mêmes finitions, mais où vous aurez le volume et la sensation des mesures dedans.
10:22Et là, ça permet de pouvoir encore changer quelques petits détails, soit d'en rajouter, soit d'en enlever, soit
10:29de radicalement changer d'esthétique ou de modèle.
10:34Et dans ce cas, il y aura un deuxième essayage.
10:36Et dans ce cas-là, on repart pour un tour.
10:37On repart pour un tour.
10:38Ou alors, je me suis planté aussi dans les mesures, ce qui peut arriver.
10:43Par nécessité, je préfère faire un deuxième essayage.
10:46Et donc, au total, en admettant qu'aujourd'hui, on commence ce process ensemble,
10:50et c'est marrant parce qu'il y a une vraie relation qui se crée.
10:54Parce que ce n'est pas un achat.
10:55Non.
10:55On n'est pas dans la transaction.
10:57Non, non.
10:57Parce que si on commence à travailler ensemble aujourd'hui, ça se finit quand ?
11:04Je suis un bon dealer.
11:06Ça peut être un problème, parce qu'effectivement, souvent, les gens sont appelés à revenir parce que l'expérience était
11:15bonne.
11:16Et puis, en plus, on devient copain.
11:17Souvent, très souvent.
11:19Maintenant, la plupart de ma clientèle, pardon, ce sont des clients, des copains.
11:23Parce qu'on se voit plusieurs fois.
11:26Oui.
11:27Entre la commande et la livraison, c'est combien de temps, à peu près ?
11:33On est sur trois, quatre mois.
11:35Trois, quatre mois.
11:36Donc, il y a tout un travail de patience, de connexion.
11:39On se voit plusieurs fois.
11:40Il y a les essayages.
11:41Oui.
11:42Et tout ça, on crée de la relation, en fait.
11:43On crée de la relation.
11:44On se voit trois fois minimum.
11:46De toute façon, ça, c'est la base.
11:47Trois fois minimum.
11:49Et effectivement, c'est sur un délai de trois, quatre mois où la patience est mise à rude épreuve.
11:54Parce que chez les garçons, et ce fétichisme de souliers, parce que ça fait partie des fétichismes masculins,
12:02il faut de la patience.
12:03Et là, ça devient un peu difficile.
12:06Dans les styles que vous avez aujourd'hui, qu'est-ce qu'on a ?
12:09Parce que c'est assez représentatif de différents styles.
12:13Alors, on voit un derby, il y a des richelieux, un mocassin.
12:20Ça, c'est un peu...
12:22Ça représente...
12:22Alors, chacun des modèles représente la quintessence du travail bottier.
12:29Expliquez-nous un peu les différences sur ces modèles-là.
12:33Alors, effectivement, il y a un échantillon, ce qu'on appelle du grand cambre.
12:37C'est-à-dire, ça, c'est une seule pièce.
12:40Ça, c'est une seule pièce de peau.
12:43En fait, qui fait double tour.
12:44Ah oui.
12:44Voilà.
12:45Il n'y a absolument pas de rajout à parler.
12:46Ça, c'est une grande technicité, du coup ?
12:48Oui, c'est...
12:50C'est surtout, en termes de souplesse, c'est quand même ce qu'il y a de mieux.
12:54Parce que vous n'avez pas de rajout, il n'y a pas de surépaisseur, il n'y a pas
12:57de flonflon tout autour.
12:59C'est vraiment une seule pièce.
13:01Mais sur laquelle...
13:03Alors, après, c'est mon goût, mais il y a une grande modernité, justement, dans le modèle.
13:07C'est-à-dire, on va vraiment dans la simplicité, et on cache l'embauchoir, mais on va dans la
13:12grande simplicité.
13:15Et ça, ça peut être un peu la quintessence de tout l'apprentissage.
13:19C'est-à-dire, on va vraiment straight to the point sur la simplicité du modèle et du grand confort.
13:26Il y a la bottine.
13:28Donc ça, c'est la bottine, c'est très habillé.
13:31Moi, c'est mon coup de cœur, c'est ce que je préfère, la bottine élastique, parce que je suis
13:35une énorme feignasse.
13:36Donc là, j'ai mis des lacets, c'est un peu pour le style, mais généralement, j'y mets des
13:39élastiques.
13:40Donc, je n'ai même pas à faire les lacets.
13:42Le matin, je les enfile.
13:45Pareil, grande envergure de peau.
13:47Donc, sans flonflon non plus, donc très confortable.
13:51Celui-ci, dont on parlait tout à l'heure, le norvégien, donc ça, ce n'est pas forcément super agréable
13:56à porter.
13:57C'est très chouette à construire, mais ce n'est pas forcément très agréable à porter.
14:01Oui, parce que vous faites beaucoup de chaussures, de souliers, de sculptures, pas forcément pour les porter,
14:07sans forcément que quelqu'un vienne vous passer la commande.
14:10Effectivement.
14:11J'ai un espèce d'objectif qui est le soulier objet.
14:15J'aime l'idée de mélanger le sculpteur et l'artisan dans ce métier.
14:24Un de mes rêves serait de pouvoir poser juste un pied sur les étagères des gens
14:31et que ce soit reconnu comme effectivement un travail artisanal, mais aussi un travail d'artiste.
14:35Artistique.
14:36Oui, artistique.
14:36Dans ce cas-là, vous n'en faites qu'une.
14:37Et je n'en fais qu'une.
14:39Merci beaucoup, Christophe Fortet.
14:40On va s'arrêter là.
14:41Merci beaucoup d'être venu sur le plateau d'expérience, nous présenter toutes vos créations.
14:46Merci Laurent.
14:47Merci Sybille.
14:48Et tout de suite, on passe à Bouche B.
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