00:00Quand on détruit des haies, ce n'est pas seulement une question agricole,
00:03c'est aussi une question de milieu de vie, parce qu'on voit quelque chose de différent.
00:06Élisée Reclus nous explique bien qu'on voit le monde à partir du milieu dans lequel on vit.
00:11Il y a des très belles pages où il explique que la ville, tout autant d'ailleurs que l'agriculture
00:16moderne,
00:16on est à la fin du 19e siècle, mais enfin il a déjà cette vision-là, fabrique des âmes serviles.
00:21Disons la nature plus sauvage construit la liberté et le sentiment de liberté.
00:26Il dit d'ailleurs qu'il faut, pendant les grandes vacances, envoyer les enfants dans les forêts, dans les ruisseaux,
00:31parce que vous leur redonnez le goût de la liberté.
00:32Il associe une forme de ré-ensauvagement naturel avec une question politique d'autonomie spirituelle, morale, par rapport au pouvoir.
00:50D'abord les remembrements, je crois qu'il y en a eu depuis le 18e siècle.
00:53Ils ont été particulièrement intensifiés à l'après-guerre.
00:56Dans les années 60-70, ça consiste évidemment à procéder, ou faire procéder à des échanges de parcelles,
01:03de sorte qu'on regroupe, on remembre les parcelles pour en constituer des espaces plus grands, plus homogènes.
01:11Donc à première vue plus productifs.
01:13Et comme on a regroupé les parcelles, donc quand chacun avait une petite parcelle dans un coin, dans un autre,
01:17maintenant on les regroupe, donc chacun a une surface plus homogène.
01:19Donc il va pouvoir la cultiver en faisant passer des machines aussi plus importantes,
01:24parce qu'il ne va plus être bloqué par justement tous ces petits chemins, toutes ces haies.
01:28Et donc la première chose qu'on fait sur ces surfaces, c'est effectivement on les arrase,
01:31donc on enlève les haies qui sont considérées désormais comme des obstacles,
01:35et on en fait les grands carrés de surface homogène qu'on voit aujourd'hui un peu partout,
01:42surtout évidemment dans les territoires de plaine, un peu moins dans les territoires très ballonnés,
01:47parce que c'est moins facile de faire passer des engins.
01:51Donc en fait on a restructuré la terre et la propriété de la terre en fonction des machines,
01:57et non pas l'inverse.
01:58On a pris la machine, on s'est dit bon, maintenant la machine peut faire ça,
02:00donc on va casser la terre ou l'organisation foncière pour que la machine soit...
02:10Parce que c'est elle la maître, c'est elle le maître finalement, c'est la machine le maître,
02:13et le reste s'arrange en fonction de ses besoins, de sa taille, et de son énergie aussi.
02:20Voilà, alors évidemment aujourd'hui, donc d'abord il y a une question effectivement de répartition de la terre entre
02:26les paysans,
02:26puisque tout ça nous conduit à un monde avec très peu de paysans,
02:28et des concentrations de fermes de plus en plus importantes,
02:30et c'est une dynamique qui est toujours très actuelle,
02:33puisqu'il y a un grand nombre d'agriculteurs qui vont partir à la retraite dans les prochaines années,
02:37et que donc on anticipe un phénomène de concentration qui s'accentue,
02:40et qui donne lieu encore aujourd'hui à des abattements de haies assez impressionnants.
02:46Donc en fait ce qu'on voit là n'est pas du tout obsolète,
02:48puisqu'aujourd'hui on disparaît encore tous les ans entre 25 000 et 30 000 kilomètres de haies, tous les
02:53ans,
02:53contre 3 000 qui sont replantés par les bras d'association, les subventions,
02:58qui sont alloués à cet effet.
03:00Donc étrangement, alors que les mentalités et la culture ont maintenant à peu près unanimement considéré
03:04qu'il faut replanter des haies, qu'ils ont un impact écosystémique important,
03:09que même pour la fertilité des sols, pour l'élimination des pathogènes et tout ça,
03:13elles ont un rôle qui était non verbalisé à l'époque, mais qui est aujourd'hui établi par la science,
03:19et bien le mouvement de concentration et d'homogénéisation des surfaces se poursuit.
03:24On est probablement sur la queue de comète de ce phénomène,
03:26mais c'est une queue de comète quand même toujours assez puissante
03:29et extrêmement nuisible à la transition souhaitable.
03:33Madame Batani, on est en train d'enlever les talus partout, on est obligé de les reconstruire ailleurs.
03:37Oui, partout chez nous. On n'en fera plus. On laissera ça comme ça. Qu'est-ce que vous voulez
03:41qu'on fasse ?
03:43Et vous croyez que c'est mauvais pour l'agriculture ?
03:44C'est très mauvais pour l'agriculture, premièrement pour les bêtes, qu'on a moins de lait quand il y
03:49a du vent.
03:50C'est un pays d'élevage ici ?
03:52Oui, c'est un pays d'élevage.
03:53Et on a beaucoup moins de lait ?
03:54Ah oui, et surtout qu'ici ça souffre quand il y a de la tempête.
03:59Les cyprès ont été mis ici pour quoi ?
04:01Les cyprès ont été mis pour abriter les toitures.
04:05Du vent qui vient de la mer ?
04:06Oui.
04:09Oui, ce qu'elle dit est intéressant parce qu'on voit qu'elle a un savoir vernaculaire
04:13de l'utilité de la haie qui n'est pas quantifié, qui se verbalise difficilement pour abriter les bêtes du
04:20vent
04:20et qui va probablement être totalement bousculé par le savoir technique, analytique qu'on va lui opposer
04:27en lui parlant de taux de productivité ou de que sais-je.
04:30Et c'est l'occasion de dire que ce savoir vernaculaire, il est aujourd'hui réhabilité en fait par la
04:33science contemporaine
04:34qui comprend pourquoi on avait laissé les rivières méandrer, pourquoi tout ça avait un rôle en fait.
04:41Un rôle qui était empiriquement vérifié génération après génération parce qu'on corrigeait les erreurs de la suivante
04:45et on voyait qu'il y avait des choses qui marchaient mais on ne pouvait pas forcément l'expliquer.
04:48Et le savoir technique a voulu tout expliquer. Ce qui n'était pas explicable était condamné.
04:53Et donc on voit vraiment, je pense, dessiner l'affrontement entre deux types de connaissances.
04:59La première n'étant pas du tout, ayant été méprisée par le savoir technique, à très mauvais escient.
05:06En tout cas, je pense qu'on en revient aujourd'hui.
05:08Que la science fondamentale aujourd'hui... Oui, la deuxième chose, c'est que du coup aujourd'hui,
05:11la science fondamentale s'oppose à la technique.
05:13Science et technique ont longtemps été de pair.
05:16Or aujourd'hui, on voit que l'hydrologie, l'agronomie, dans leur recherche fondamentale,
05:21propose des solutions qui sont des solutions savantes mais souvent peu techniques ou low-tech.
05:29Alors que la technique, elle, propose des solutions qui semblent évidentes mais qui sont scientifiquement douteuses.
05:36Alors on plante ici des cyprès également en Bretagne puisqu'il n'y a plus de talus.
05:40Mais ces cyprès, est-ce qu'ils peuvent pousser ?
05:42Ces cyprès ne peuvent pousser parce qu'ils sont brûlés par l'air marin.
05:47Le vent circule en ras du sol, les fauches, les brûlent.
05:51Alors il faut les abriter derrière des pierres.
05:52Oui, c'est le seul qui me reste de 10 cyprès que j'ai plantés autour des bâtiments.
05:57J'en ai planté là, sur le talus.
05:59Derrière les machines agricoles là-bas ?
06:01Derrière les machines agricoles et elles ont toutes été créées.
06:05Et il y a une solution à tout ça ?
06:06Oui, c'est que le remembrement se fasse, que les lois du remembrement d'abord soient modifiées parce que nous
06:12sommes sous le régime des lois de 1941.
06:15Nous sommes comme sous l'occupation allemande où le remembrement se fait de façon autoritaire.
06:22Les cultivateurs sont minoritaires dans les commissions communales.
06:26Ils n'ont pratiquement rien à dire à la commission départementale.
06:29Et vous avez énormément de gens qui s'occupent du remembrement et qui n'ont aucun intérêt.
06:35Je vais dire quelque chose d'un peu provocateur, mais j'avais travaillé pour un essai déjà un peu lointain
06:39il y a une dizaine d'années.
06:40Qui est que l'état moderne, l'état normatif, a été le produit du régime de Vichy encore aujourd'hui.
06:51Le régime de la fonction publique, l'école du riage qui précède l'ENA.
06:56Bref, les grands cadres de l'organisation étatique moderne ne datent pas, comme on le lit souvent, des rois de
07:02France, ni la révolution française.
07:04Mais de Vichy qui avait un projet de refondation de l'état qui a été largement laissé intouché après-guerre.
07:12La plupart des lois économiques et sociales de Vichy ont été maintenues.
07:17Et de Gaulle explique d'ailleurs dans ses mémoires qu'il trouvait que celle-ci était plutôt valable.
07:24Enfin, que d'un point de vue politique, économique et social, il n'était pas en désaccord avec cette manière
07:29d'organiser la société.
07:30Qui est donc une manière très centralisatrice, très verticale, très normative.
07:34Et c'est exactement ce qu'on nous explique là au sujet des cyprès et au sujet des talus.
07:39Et l'auteur qui analyse le mieux ça, c'est Paxton dans son livre sur Vichy.
07:42Parce que Paxton est connu pour avoir dénoncé et prouvé le soutien de Vichy à l'extermination des juifs.
07:53Mais toute la première partie du livre concerne en fait le projet presque ingéniorial de Vichy.
07:59Et Paxton établit que c'est vraiment le début du régime des ingénieurs.
08:04Et que d'ailleurs beaucoup des gens qui étaient ministres à cette époque venaient d'une cellule qui s'appelait
08:08X-Crise.
08:09C'est des polytechniciens des années 30 qui voulaient trouver une troisième voie entre le socialisme et le capitalisme.
08:16Et qui globalement ont fondé l'idée de planification.
08:20Et toute l'industrie, tous les premiers ministres de l'industrie qui évidemment pendant la guerre dans un contexte de
08:26pénurie
08:27organisent la production industrielle de manière extrêmement cadrée.
08:31C'est les ministres de Vichy, Bichlone je crois, si ma mémoire est bonne.
08:38Qui sont des gens d'ailleurs que décrit Céline ensuite dans son livre sur Sigmaringen.
08:42Et qui selon Paxton initient une tradition en fait de gouvernance ingénioriale.
08:48Qui correspond à un projet idéologique.
08:51Et qui se poursuit après guerre.
08:53Et aujourd'hui encore, le pays est essentiellement gouverné par des gens qui ont fait des études d'administration ou
09:00d'ingénieurs.
09:01Pas tellement des botanistes ou des agronomes.
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