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Staline a fait construire la "Maison sur le quai" pour loger ses plus proches collaborateurs : ministres, hauts fonctionnaires, militaires... avant de les faire arrêter et fusiller. La "Maison sur le quai" devait incarner le paradis communiste. Elle est devenue l'antichambre de la mort. Les derniers témoins vivants de ce drame racontent. Pour Irina, Rosa ou Natalia, c'est l'histoire de leurs propres parents.
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00:00Musique
00:08Moscou.
00:09L'immeuble est massif, sans grâce, comme une gare ou une caserne.
00:15Il est particulièrement bien situé, au cœur de la ville, au bord de la Moskova, à une encablure du Kremlin.
00:23Il compte plusieurs centaines d'appartements, du studio aux cinq pièces, beaucoup avec balcon, les plus luxueux avec terrasses, vues
00:31imprenables, lumières, espaces, confort.
00:40De quoi attirer ceux qu'on appelle les nouveaux russes, pour ne pas dire les nouveaux riches,
00:46et les hommes d'affaires occidentaux qui peuvent se permettre des loyers bien supérieurs à ceux de Paris, Londres ou
00:52New York.
00:58Quel paradoxe ! Car la maison sur le quai avait été imaginée pour remplir une toute autre fonction.
01:05Abriter l'élite révolutionnaire de l'Union soviétique, lui épargner toutes les tâches matérielles qui auraient pu la détourner de
01:11sa mission.
01:13Quelque chose comme le communisme dans un seul immeuble.
01:17Mais Staline aidant, l'utopie a viré au cauchemar.
01:19Et ce sont les habitants de cette cité qui se voulaient radieuses qui ont les premiers fait les frais des
01:25purges organisées par le successeur de Lénine.
01:28Tel fut le sort des parents de Natalia Rykova.
01:31Son père, Alexei Rykov, proche de Lénine, avait été nommé en 1924 à la tête du gouvernement soviétique.
01:38C'est de la maison sur le quai qu'il partira vers la mort, comme sa femme.
01:47Toute leur vie montre à quel point ils ont vécu pour les autres.
01:52Mon père comme ma mère.
01:53Ma mère s'est consacrée à la révolution dès l'âge de 15 ans.
02:00Autre victime de l'immeuble, les parents d'Irina, qui a 8 ans lorsqu'ils emménagent.
02:05Son père, l'amiral Muklevich, est l'un des plus hauts responsables de la flotte soviétique.
02:17Ils rêvaient tous de ce moment où les ouvriers vivraient bien.
02:24Mon père avait pris les écrits de Marx au pied de la lettre.
02:28Dès qu'il y aura la révolution, et que les ouvriers arriveront au pouvoir,
02:35alors immédiatement, il n'y aura plus ni riche ni pauvre.
02:43À 92 ans, Tamara Terregio-Zarian vit toujours dans la maison sur le quai.
02:49Ex-communiste de choc, elle s'y est installée en 1931,
02:52chez son frère, un membre important de la nomenclatura, mort avant les purges.
03:02A cette époque, il travaillait déjà à un haut niveau dans l'administration soviétique.
03:09Il avait occupé le poste de président du comité exécutif, c'est-à-dire de maire, dans plusieurs villes.
03:15Il était membre du gouvernement, membre du comité exécutif central de l'URSS.
03:24Vladimir Kouibichev, lui aussi, habite toujours sur le quai,
03:29depuis le décès de son père, Valérian, qui dirigeait le Gosplan.
03:33Vladimir n'a jamais cru à la mort naturelle de son père.
03:42Je suis arrivé dans cette maison avec ma mère, après la mort de mon père, en février 1935.
03:51On nous a attribué un appartement de 3 pièces, au 9e étage, dans l'entrée numéro 14.
04:03Misha Korchunov n'a pas non plus connu directement la répression, mais il a passé son adolescence ici.
04:09Son père était directeur de l'île touriste.
04:12Historien et romancier, Misha est resté fasciné par les lieux, leur histoire, la tragédie de leurs anciens occupants.
04:21Ils ont décidé de construire une maison, un complexe pour loger tous les dirigeants,
04:26c'est-à-dire les commissaires du peuple, leurs adjoints, les officiers de haut niveau.
04:30Cela faisait partie du romantisme révolutionnaire.
04:34C'était une sorte de rêve.
04:35C'était une certaine romantisme, c'était une sorte de rêve.
04:44C'est une sorte de rêve.
05:12Moscou, printemps 1918, le gouvernement bolchevique a quitté Saint-Pétersbourg,
05:18trop décentré, trop occidentalisé, trop embourgeoisé, pour s'installer à Moscou la prolétaire.
05:25Du jour au lendemain, la ville explose, se transforme en centre mondial de la révolution.
05:30Des nouveaux fidèles affluent, de la périphérie russe comme du monde entier.
05:361926, Lénine est mort depuis deux ans déjà, c'est maintenant Félix Tcherszynski, le fondateur de la Tchéka, la police
05:43politique, qu'on enterre.
05:46Ils sont tous là pour rendre hommage à l'un des premiers praticiens de l'éradication de l'ennemi de
05:51classe.
05:52Trotsky, qui sera expédié en exil deux ans plus tard.
05:57Rykov, qui peut encore se croire le successeur de Lénine.
06:03Kouibitchev, l'homme de l'économie.
06:06Mais surtout, Staline, qui contrôle déjà tous les rouages de l'appareil du parti.
06:16C'est encore la paix armée entre les héritiers de Lénine.
06:20Il revient à Rykov d'annoncer solennellement un projet grandiose, la construction de la maison sur le quai, un immeuble
06:27de conception révolutionnaire.
06:32La décision a été prise de construire, non pas une simple maison d'habitation, mais la maison du futur.
06:40La préfiguration de ce qu'on construirait à l'avenir sous le gouvernement communiste, puisqu'on était en marche vers
06:47le communisme.
06:53Le chantier est ouvert en 28, entre deux bras de la Moscova.
06:56De très profondes fondations sont nécessaires, car le sol est marécageux.
07:00Mais peu importe, on va dépenser sans compter.
07:02On achète même du matériel moderne à l'étranger.
07:05Avec ces dix étages, l'immeuble sera le plus haut de Moscou.
07:08Le plus vaste aussi, plus de 500 appartements sont prévus.
07:13Mais il faut faire vite.
07:14C'est là, sur le tas, que va être inventée la fameuse doctrine de l'émulation socialiste dans le travail.
07:21Pour la première fois, sont apparus alors les slogans.
07:24Allez, allez, allez !
07:25Avec trois points d'exclamation.
07:27On accélère le chantier.
07:29Plus vite, plus vite, plus vite.
07:33Plus qu'un immeuble d'habitation, c'est un complexe.
07:36Une cité en miniature qui émerge au centre de la capitale, avec un théâtre et un cinéma.
07:44Après deux ans d'efforts, l'édifice est sorti de terre.
07:47C'est tout un quartier, jusque-là paisible, qui va devoir s'en accommoder.
07:53Architecture lourde, solennelle, mais les appartements sont d'un luxe inconnu.
07:57Chauffage central et eau chaude à volonté.
08:00Tout a été prévu.
08:01Une poste, un salon de coiffure, une épicerie et même une laverie.
08:07Le restaurant peut servir jusqu'à 1500 repas, mais les individualistes peuvent emporter leur plateau chez eux.
08:13Quant aux enfants, ils sont pris en charge par des répétiteurs dès la sortie de l'école.
08:17Devoir surveiller, entraînement aux langues étrangères et éveil de la conscience de classe.
08:23Pour les plus petits, crèche et dispensaire libèrent les parents de tout souci.
08:33Le concept, à l'origine de cette maison, c'était que chacun de ses habitants devait pouvoir, en rentrant de
08:40son travail, avoir accès à tous les services, absolument tous.
08:45Ils pouvaient disposer de tout sur place sans sortir de la maison.
08:53L'objectif de ceux qui ont construit cette maison était que les femmes, les épouses des hommes qui y vivaient,
09:00soient complètement déchargées des tâches ménagères.
09:04Et que l'éducation de leurs enfants ne leur prenne pas trop de temps.
09:09Parce qu'elles étaient membres du parti, elles faisaient une carrière, et leur travail, c'était toute leur vie.
09:19Ici s'installent ministres, pudiquement rebaptisés, commissaires du peuple, hauts fonctionnaires, artistes, officiers supérieurs, journalistes, vieux révolutionnaires.
09:34C'était des bolcheviques de la première heure, qui croyaient sincèrement aux idées de Lénine.
09:41C'était des gens qui vivaient très modestement.
09:47Ils étaient très unis.
09:50Leur amitié remontait au temps où ils avaient été en exil ensemble sur le tsar.
10:03Le but est d'abolir les classes, mais les différences demeurent.
10:07Aux dignitaires du régime, les vastes appartements de 5 pièces et la vue sur le Kremlin.
10:12Le tout venant de la nomenclatura se contente de 2 ou 3 pièces, avec ou sans balcon, avec vue sur
10:19la cour.
10:36A ce moment-là, ils étaient tout jeunes pour la plupart.
10:40Ces commissaires du peuple, ces vice-commissaires du peuple, ces cadres de haut niveau dans l'administration centrale.
10:45Ils avaient tout juste la trentaine.
10:50Ils n'hésitaient pas à aller passer leur soirée au dancing.
10:52A l'époque, c'était tout à fait nouveau et à la mode.
10:56Il y en avait un au sous-sol du cinéma Oudarnik, avec un plafond goûté, pour une bonne acoustique.
11:01On jouait du jazz et ils dansaient le foistrot, le tango.
11:16Nous avons une enfance heureuse, nous faisons du sport, nous jouons au tennis.
11:23Tout ça était possible.
11:25Nous lisons des livres.
11:27Tout est stable dans notre vie.
11:31Nous aimons nos parents, nos parents nous aiment.
11:35Investis par ses habitants, la maison sur le quai se met à vivre.
11:39D'une vie sans doute moins révolutionnaire que ne l'avaient rêvé ses concepteurs.
11:44Les réunions de famille font toujours recettes.
11:46Les premières cigarettes aussi, et le téléphone, bien sûr.
11:53Dehors, la vie continue elle aussi.
11:55Difficile, dure à l'usine, comme dans les campagnes dévastées par la collectivisation.
12:00Loin de la maison sur le quai, et faute d'un tel paradis pour tous,
12:05il reste la propagande pour tous, même si elle ne convainc personne, sauf à l'étranger.
12:10Des images pour tous, mais des images mensongères d'un bonheur simple,
12:15d'une joie de vivre rayonnante, des promenades à trois, des promenades à deux,
12:21de saines compétitions sportives.
12:25Et des dents blanches.
12:32La réalité est à l'opposé de la propagande.
12:35Depuis 1918, la population soviétique est sous la surveillance de la Tchéka,
12:39rebaptisée GPU, puis NKVD, et enfin KGB.
12:44Lénine, lui, avait désigné comme gibier l'ennemi de classe, réel ou potentiel,
12:48et tous les révolutionnaires qui contestaient l'hégémonie communiste.
12:51Staline va plus loin.
12:53Chaque membre du parti est suspect.
12:56Et plus il est monté haut dans la hiérarchie, plus il sera suspect.
13:04Au lieu de concierge, il y avait des gardiens.
13:07Ils étaient armés.
13:09Quand quelqu'un entrait dans le hall,
13:11le gardien lui demandait son nom et qu'il venait voir.
13:15Puis il appelait le locataire pour lui demander
13:17« Est-ce que je peux laisser monter telle personne chez vous ? »
13:21Si la réponse était positive,
13:24le gardien laissait entrer le visiteur
13:26et notait dans son cahier que Petrov, par exemple, était venu chez Ivanov.
13:30Et puis il notait aussi à quelle heure ce Petrov était reparti.
13:34« Et si ce Petrov ne se décidait pas à partir
13:37et s'apprêtait à passer la nuit chez Ivanov ? »
13:40Le gardien décrochait encore son téléphone et disait
13:43« Il est interdit de rester pour la nuit.
13:46Il faut demander une autorisation spéciale à la direction de la maison.
13:50Si vous n'avez pas l'autorisation,
13:52ayez l'amabilité de partir. »
13:58« Jumka avait aidé à exercer un contrôle direct et strict sur la vie de la maison.
14:04Le directeur de l'immeuble était relié au Kremlin par une ligne de téléphone directe.
14:08Il y avait quelqu'un de garde dans son bureau, 24 heures sur 24. »
14:15« Même si c'était très confortable d'habiter ici,
14:19ces conditions faisaient que tous les locataires se repliaient sur eux-mêmes. »
14:24Staline a déjà fait condamner nombre de communistes pour sabotage économique.
14:29Mais c'est après le 1er décembre 1934 que la terreur s'emballe.
14:33Ce jour-là, Sergei Kirov, responsable du parti pour la région,
14:37est assassiné à Leningrad.
14:40Au même moment, à Moscou,
14:42Natalia Rykova est au théâtre avec son père.
14:50« Nous avions été invités.
14:54Nous avions de bonnes places, comme d'habitude, au 3e ou 4e rang.
14:59À un moment, la porte d'accès à la salle s'est ouverte
15:03et un jeune homme, courbé pour ne pas trop gêner les spectateurs,
15:07a traversé la salle en courant.
15:11Il s'est penché vers mon père et lui a murmuré quelque chose à l'oreille.
15:16Puis il a immédiatement fait du mitour.
15:19Et il est reparti.
15:21La tête de mon père, je ne l'oublierai jamais.
15:25Il est devenu tout rouge, presque violet.
15:29C'était bizarre.
15:33C'était comme si son visage s'était décomposé.
15:36Il s'est penché vers moi et m'a dit
15:38« Kirov a été tué à Saint-Pétersbourg. »
15:44C'est le signal du déclenchement de la terreur.
15:49Le meurtre de Kirov crée la stupéfaction.
15:52L'homme était populaire.
15:54La foule se presse à son enterrement,
15:56soigneusement mise en scène par Staline.
15:59Le dictateur est-il responsable de l'assassinat d'un homme
16:02en qui il voyait un rival ?
16:04Impossible encore de l'affirmer avec certitude.
16:07Sans doute, Yagoda, en charge de la police politique depuis une dizaine d'années,
16:12en savait-il beaucoup plus.
16:14Mais Staline prendra la précaution de le faire arrêter en 1937
16:18et fusiller l'année suivante.
16:21Des vagues d'arrestations suivent cet assassinat.
16:24La grande purge des cadres communistes commence.
16:27Le jour même de la disparition de Kirov,
16:29Staline a d'ailleurs signé un décret accélérant l'examen des crimes politiques
16:33et prévoyant l'application sans délai de la peine de mort.
16:45Tout le monde devait avoir peur de quelque chose,
16:51avoir des soupçons, des craintes, chercher des ennemis.
16:54Des ennemis, il fallait en trouver partout.
16:56Alors on en cherchait.
16:58Lancée à la fin de 1934,
17:00la terreur s'amplifiera encore lorsque Yagoda sera remplacée en 1936 par Yejov,
17:07surnommé le nabo sanglant de Staline.
17:09Il ne mesurait qu'un mètre cinquante-cinq.
17:23Mais pour l'heure, c'est de Rikov dont Staline veut se débarrasser.
17:28Il ne lui pardonne pas de s'être opposé avec Bukharin à la collectivisation des terres.
17:35Et si Rikov a perdu la direction du gouvernement en 1930,
17:39il jouit d'une influence certaine.
17:41Il est encore ministre des Postes.
17:45Comme c'était un homme plein d'esprit et de gaieté,
17:48il disait « Me voilà facteur, toute ma vie j'ai rêvé d'être facteur ».
17:53C'est alors que Staline lui tente un piège.
17:55Il l'envoie pour une longue tournée d'inspection dans tout le pays jusqu'en Sibérie.
18:00Bien sûr, c'était un coup monté.
18:03Et ensuite, on l'a accusé d'avoir essayé de rassembler des partisans pendant ce voyage.
18:11À son retour, Rikov est inscrit sur la liste des adversaires à abattre.
18:16Staline va jouer avec lui comme un chat avec une souris.
18:21Accusé de comploter, il perd son appartement de fonction du Kremlin.
18:25On lui attribue un logement dans la maison sur le quai avec vue sur le Kremlin.
18:28Où Staline, faussement navré, lui fait parvenir copie des témoignages fantaisistes et accusateurs de ses anciens collaborateurs.
18:41Des coursiers nous apportaient à la maison de gros dossiers.
18:47Ils contenaient toutes sortes de choses terribles.
18:50Il y avait des dénonciations et les procès-verbaux des dépositions que de pauvres gens faisaient sous la torture.
19:08Les secrétaires, des chauffeurs, des relations, des collègues, c'était sans fin.
19:19Et des documents comme cela, il y en avait des piles énormes sur le bureau de mon père.
19:25Quant à Staline, il disait, il y a peut-être un ou deux faits inexactes dans ce que disent les
19:31témoins.
19:32Mais l'ensemble des accusations est juste.
19:44Ce jeu sadique va durer jusqu'en février 1937.
19:47Rikov est alors convoqué à un plénum du comité central où il est violemment mis en accusation, ainsi que Bukharine.
19:54Tous les deux sont dénoncés comme des comploteurs de l'opposition de droite.
20:02Quand il rentrait de là-bas, il racontait à ma mère ce qui s'était passé.
20:08Il répétait très souvent la même phrase.
20:11Ils veulent me mettre au trou.
20:15Le dernier jour où je l'ai vu, il est parti le matin au Kremlin pour la Union.
20:22Comme toujours, puisque c'était l'habitude dans la famille.
20:28Je lui avais préparé un costume, une chemise, une cravate, enfin tout ce qu'il faut dans ces cas-là.
20:34Et il est parti.
20:36Et puis il est rentré très tôt.
20:39On était en hiver et il faisait encore jour.
20:44Il est rentré.
20:45Je l'ai aidé à se débarrasser de son manteau.
20:49Il s'est dirigé vers son bureau sans dire un seul mot.
20:53Moi, je lui ai demandé « Qu'est-ce qui s'est passé ? Pourquoi es-tu rentré si tôt
20:58? Comment ça s'est terminé ? Est-ce qu'ils ont décidé quelque chose ? Ils n'ont rien
21:01décidé ? »
21:04Bref, je l'ai bombardé de questions, mais ils ne répondaient pas.
21:09Je suis allée voir maman et maman m'a dit « Téléphone à Poskriyubitchov ».
21:15C'était le secrétaire de Staline.
21:18J'ai appelé Poskriyubitchov et je lui ai dit « Papa est rentré à la maison. Est-ce que vous
21:24avez besoin de lui là-bas ou pas ? »
21:27Il ne veut pas me parler. Il ne répond pas à mes questions.
21:34Bon, si on a besoin de lui, je vous appelle.
21:44Quelques heures se sont écoulées.
21:47Poskriyubitchov a rappelé et il m'a dit « J'ai envoyé une voiture. »
21:52Ni maman ni moi n'avons pensé qu'il s'agissait de son arrestation.
21:56Comment aurions-nous pu penser une chose pareille ?
22:00Je lui ai à nouveau apporté ses vêtements.
22:02Je suis descendue avec lui à pied par l'escalier.
22:06Nous avons marché jusqu'au pont.
22:08Nous avons vu la voiture qui franchissait le pont.
22:11C'était sa voiture du commissariat du peuple.
22:14Alors nous nous sommes dit au revoir, selon notre habitude.
22:19Il m'a serré la main et m'a embrassée trois fois à la russe.
22:23Il est monté et la voiture est partie.
22:28Je suis rentrée à la maison et nous l'avons attendue.
22:34Soudain, on a sonné à la porte.
22:37Je suis allée ouvrir, j'ai ouvert la porte.
22:41Une foule d'hommes en uniforme a fait irruption dans l'appartement.
22:45Ils étaient plus de 20 pour la perquisition.
22:51Ils se sont conduits, bien sûr, d'une façon étrange et brutale, ces gens.
22:57Ils ont jeté par terre tous les livres.
23:00Les miens, ceux de maman.
23:03Ils ont dévissé les pieds des meubles.
23:05Et moi, j'étais si furieuse que j'en rajoutais.
23:09Vous devriez soulever les lames du parquet.
23:11Rykov a peut-être caché quelque chose en dessous.
23:15La femme de Rykov est arrêtée quelques mois après lui.
23:18Natalia, professeure de russe, est chassée de son travail comme fille d'ennemis du peuple.
23:23Ces ennemis que l'on conspue au cours de réunions organisées dans les usines.
23:40Le temps de la délation, de la suspicion et de la peur s'installe.
23:45Les arrestations se multiplient, surtout la nuit ou au petit matin.
23:49On ne dort plus à l'affût du moindre bruit.
23:51On se tient prêts en permanence au cas où il viendrait.
23:55Tout le monde épie tout le monde.
23:57Chacun se méfie de l'autre.
24:04À cette époque, j'avais la sensation que je pouvais être arrêtée tout comme les autres.
24:14J'avais peur.
24:16Et quand je rentrais à la maison, c'était horrible.
24:19Je fermais la porte à clé et j'avais l'impression d'être protégée, qu'on ne pouvait plus m
24:25'atteindre.
24:29Les gens vivaient dans la peur.
24:31Ils avaient peur de parler.
24:34Les choses importantes, dangereuses, les gens en discutaient à voix basse.
24:41Ou bien ils allaient dans la salle de bain, ils faisaient couler l'eau pour que le bruit couvre les
24:46voix, parce qu'il y avait des micros branchés partout.
24:51Surtout dans cette maison.
24:56Les gens s'efforçaient de ne pas aborder les problèmes qui étaient liés aux événements politiques, parce que chaque discussion
25:03était risquée.
25:05Si vous discutiez avec un ami, vous n'étiez jamais sûr qu'il n'allait pas répéter vos propos ou
25:11vous dénoncer.
25:12On ne pouvait se fier à personne.
25:14Il y avait même des enfants qui dénonçaient leurs parents.
25:19Certains faisaient comme si tout était normal, comme si tout allait bien.
25:25Une sorte de réflexe d'autodéfense.
25:28Si vous habitiez dans les derniers étages, vous pouviez voir en descendant en ascenseur le matin, un nouvel appartement sur
25:36lequel on avait mis les scellés.
25:37Le soir, il y en avait un de plus.
25:40Le lendemain, encore un.
25:42Mais tous ces gens, ces habitants de l'immeuble, savaient qu'il ne fallait pas poser de questions aux gardiens
25:47qui se tenaient au rez-de-chaussée.
25:49Qu'est-ce qui se passe ?
25:50Pourquoi a-t-on mis les scellés sur cette porte ?
25:53On faisait semblant de ne rien voir.
25:58La maison sur le quai devait être le paradis communiste.
26:02Elle est devenue l'antichambre de la mort, où chacun attend son tour pour partir en enfer.
26:12C'est la nuit. Il est minuit. Tout le monde dort.
26:17Toutes les lumières sont éteintes.
26:19Et puis dans un appartement, on allume la lumière.
26:22Qu'est-ce que ça veut dire ?
26:24Ça veut dire qu'ils sont là pour faire une perquisition et arrêter quelqu'un.
26:30Une nuit, on a allumé d'un coup dans huit ou dix appartements.
26:36Tout le monde savait, c'était déjà eu d'habitude, que c'était la nuit qu'ils venaient chercher les
26:41gens.
26:42Et tout le monde écoutait, le cœur serré, le bruit des pas dans l'escalier et les coups frappaient à
26:48une porte.
26:50Ils montaient par l'escalier, lentement, sans faire de bruit.
26:54Ils sonnaient à la porte, entraient dans l'appartement et exigeaient un silence complet.
26:59Seule la lumière qu'on allumait pour procéder à la perquisition révélait qu'il se passait quelque chose.
27:06Ils disaient, habillez-vous, nous attendrons.
27:09Et pendant que vous vous habillez, ils surveillaient pour que vous ne risquiez pas d'avaler quelque chose,
27:13de mâcher quelque chose, de cacher quelque chose,
27:16pour que vous ne puissiez pas détruire quelque chose,
27:18pour que vous ne vous tiriez pas une balle dans la tête,
27:21pour que vous ne vous empoisonniez pas.
27:23Il n'est coupable de rien, d'absolument rien.
27:26Il dit à sa femme en la quittant,
27:28ne t'inquiète pas, on va tirer ça au clair.
27:32Tout cela n'est qu'un malentendu.
27:34Je peux bientôt revenir.
27:39On faisait monter dans une voiture celui qu'on avait pris.
27:44Quel mot déplaisant.
27:47La voiture démarrait, passait le grand pont de pierre
27:50et prenait la direction du siège du NKVD.
27:57Le système qui présidait à ces arrestations n'était pas logique.
28:01On ne pouvait pas dire, par exemple,
28:03que si tel groupe de personnes avait été arrêté,
28:06alors forcément un tel serait arrêté.
28:09Non.
28:10Un tel restait en liberté.
28:13Et puis il y avait des dénonciations,
28:15les lettres anonymes se multipliaient.
28:18Les gens adressaient des courriers au NKVD
28:21ou à une autre instance pour différentes raisons.
28:25Peut-être parce qu'ils avaient envie d'avoir l'appartement de leurs victimes.
28:31Les appartements des ennemis du peuple sont réaffectés.
28:35Yakov Smushkevitch s'installe dans la maison sur le quai
28:38à la fin des années 30 avec sa femme et sa fille Rosa.
28:46Papa commandait une brigade de l'armée de l'air en Biélorussie.
28:50De là, il est parti en Espagne en tant que volontaire, comme on disait.
28:56Quand il est revenu d'Espagne, il a été nommé adjoint du commandant en chef de l'armée de l
29:01'air de l'URSS.
29:03Et en deux ou trois semaines, nous nous sommes retrouvés à Moscou
29:07et on nous a attribué un appartement dans la maison sur le quai.
29:14La rapide promotion de Smushkevitch a une explication.
29:17Staline vient d'éliminer par milliers les cadres de l'armée rouge.
29:20Il faut les remplacer.
29:25Staline avait de bonnes relations avec papa.
29:28Aux réunions du bureau politique, il lui demandait toujours son avis.
29:32On peut le voir en lisant les sténogrammes.
29:35Il lui témoignait de l'estime, il l'appelait par son prénom,
29:37mais cela ne voulait rien dire, au contraire.
29:40A chaque fois qu'il était aimable, qu'il montrait de l'intérêt pour quelqu'un,
29:43un peu plus tard, il en faisait sa prochaine victime.
29:49La purge a commencé au début de 1937.
29:52Elle est symbolisée par un nom, celui du maréchal Tourachevski,
29:56vice-ministre de la Défense, arrêté en mai,
29:58condamné pour espionnage et trahison
30:00et exécuté un mois plus tard avec sept généraux.
30:15L'épuration de l'armée a fait plus de 35 000 victimes parmi les officiers.
30:20L'amiral Muklevich en fait partie.
30:22Ancien commandant de la flotte, il est en semi-disgrace.
30:25Le 27 mai, alors qu'il inspecte les chantiers navals de Leningrad,
30:28sa fille, Irina, sort de l'école et revient à leur appartement de la maison sur le quai.
30:33Elle a 14 ans.
30:45J'entre dans le hall,
30:48le gardien m'ouvre la porte
30:51et me lance un regard bizarre.
30:59J'ai vu ce regard bizarre.
31:03Mais je n'ai pas compris.
31:14L'ascenseur arrive à notre étage.
31:17Je sonne à la porte
31:19et je me dis que maman doit être à la maison
31:21parce que je vois qu'il y a de la lumière dans toutes les pièces.
31:24Mais c'est un militaire qui m'ouvre la porte.
31:28Un inconnu.
31:31Il porte une casquette bleu clair.
31:35Celle de l'uniforme des hommes du NKVD.
31:40Huit autres agents du NKVD sont dans l'appartement.
31:43Ils fouillent les armoires,
31:44vident les tiroirs, inspectent les bibliothèques.
31:52Je lui demande
31:53« Qu'est-ce qui se passe ? »
31:56Il me dit
31:57« Rien, assieds-toi sur le canapé. »
32:01Je jette un regard en direction du canapé
32:03et je vois notre femme de ménage.
32:07Le temps passe.
32:09À minuit, je lui demande
32:11« Mais où est maman ? »
32:14Et à cet instant, justement,
32:17j'entends quelqu'un ouvrir la porte d'entrée avec la clé.
32:21Je suis absolument sûre que c'est maman.
32:25Elle pouvait avoir été retenue au bureau.
32:28Je me lève d'un bond.
32:29Je cours vers la porte en criant
32:31« Maman ! »
32:34L'homme qui était en faction derrière la porte m'écarte d'un geste.
32:39Il ôte la chaînette
32:41et je vois un autre militaire en casquette bleu clair.
32:45À la main, il tient le porte-clé de maman.
32:49J'ai compris que maman avait été arrêtée.
32:54Les policiers ordonnent à Irina
32:56de se rasseoir sur le divan.
32:58La perquisition continue.
33:03Ils ont emmené
33:04huit gros sacs de documents.
33:09Toute la correspondance de papa.
33:12Toute sa vie.
33:15Prévenu de l'arrestation de sa femme,
33:17l'amiral Mouklévitch rentre précipitamment de Leningrad.
33:20Irina va le chercher à la gare.
33:25J'ai vu à son visage
33:28qu'il voulait absolument me dire quelque chose.
33:31Il m'a prise par la main et m'a dit
33:34« Iris, il peut m'arriver la même chose qu'à maman.
33:38Ne l'oublie jamais.
33:40Ni maman, ni moi n'avons rien fait de mal.
33:44Nous ne comprenons pas ce qui se passe.
33:48Il pensait qu'on allait l'arrêter sur place immédiatement.
33:53C'est ce qu'il m'a raconté par la suite. »
33:57Plutôt revenu à son appartement,
33:58Mouklévitch écrit à Staline pour se porter garant de sa femme
34:01et s'étonner de son arrestation.
34:05« Il a écrit qu'il connaissait maman depuis 20 ans
34:10et qu'il savait qu'elle était une communiste honnête
34:13et qu'il se portait garant de ses actes.
34:16Il se portait garant de ses propres actes
34:19et encore plus de ses actes à elle. »
34:25L'amiral et sa fille portent eux-mêmes la missive au Kremlin,
34:28de l'autre côté de la Moscova.
34:29Un peu plus tard, Mouklévitch reçoit un appel du Kremlin.
34:34Au téléphone, on lui a dit
34:37« Romal Adamovitch, vous êtes convoqué au comité central. »
34:42Et on avait été si polis avec lui
34:44que quand papa a raccroché,
34:46j'ai vu un sourire sur son visage.
34:50Et il m'a dit
34:51« Tu sais, je crois qu'avec ma lettre
34:54et ce que Vruchilov a dit,
34:57l'affaire est réglée.
34:59Nous allons revenir ensemble à la maison.
35:02On me convoque au comité central.
35:05J'y vais tout de suite.
35:06Et nous rentrerons tous les deux, maman et moi. »
35:10Et il était si rassuré et si heureux.
35:14Mais, au moment de quitter l'appartement,
35:18il s'est arrêté un instant et il m'a dit
35:20« Tu sais, il m'appelait Iris. »
35:26« Iris, si jamais à minuit pile je ne suis pas rentrée,
35:31appelle Vruchilov chez lui.
35:34Son numéro est sur mon bureau. »
35:40J'ai attendu papa.
35:42À minuit, il n'était toujours pas là.
35:45Je voulais me lever pour aller téléphoner à Vruchilov.
35:49Mais à ce moment-là,
35:51quelqu'un a sonné à la porte.
35:53J'avais le cœur serré.
35:55Je me suis dit
35:56« Ou bien c'est papa,
35:59ou bien c'est encore des hommes du NKVD. »
36:04J'ai ouvert la porte
36:06et c'était encore les neuf hommes,
36:08les mêmes.
36:11Papa, lui, n'était pas là.
36:14Et c'est tout.
36:21C'est la dernière fois que je voyais mon père.
36:24Quant à maman,
36:26je l'avais simplement accompagnée à son travail.
36:29Le matin, elle aussi.
36:30Elle est partie tranquillement.
36:44Tout le temps,
36:45quelqu'un disparaissait,
36:46il était arrêté
36:47et n'en revenait plus.
36:49Et aussitôt,
36:50son nom était rayé
36:51de l'annuaire du Kremlin.
36:55Quand les parents étaient arrêtés,
36:57leurs enfants avaient peur
36:59de lire à l'école
37:00que leurs parents étaient en prison.
37:03Et alors,
37:04les enfants n'avaient plus rien.
37:05Pas de vêtements,
37:06pas de livres,
37:06de manuels.
37:08Tout restait dans l'appartement.
37:10Je me souviens très bien
37:12de la première fois
37:12où quelqu'un de l'immeuble
37:13a été arrêté.
37:14Nous habitions au 5e
37:16et eux,
37:16ils habitaient au 7e.
37:18C'était quelqu'un
37:19de très important.
37:20Le commandant,
37:21chef de l'armée de l'air
37:22de toute l'URSS.
37:24Cette nuit-là,
37:25il a été arrêté
37:26et comme papa était son adjoint,
37:28il a assisté à l'arrestation.
37:31Papa en a parlé à maman
37:32par la suite
37:33et elle m'a tout raconté.
37:37Quand les hommes du NKVD
37:39sont arrivés
37:40pour arrêter son chef,
37:42papa se trouvait dans son bureau.
37:44Il avait un stylo par cœur.
37:46Il l'a donné à papa
37:47en lui disant
37:48« Ce sera un souvenir de moi. »
37:51Plus tard,
37:52papa a donné ce stylo.
37:53à son fils.
37:57Je ne peux pas dire
37:58qu'on était amis.
37:59Je ne me rappelle même
38:00pas son prénom.
38:01Le matin,
38:02je me suis levée,
38:03je suis partie pour l'école.
38:05Quand l'ascenseur est arrivée
38:07en bas,
38:07je l'ai vue qu'il pleurait.
38:09Il était un petit peu
38:10plus âgé que moi.
38:12Sa nourrice était à côté de lui.
38:14Je lui ai demandé
38:14pourquoi il pleurait.
38:16Il m'a répondu
38:17qu'on avait arrêté
38:17son papa et sa maman.
38:20sa nourrice m'a dit
38:21qu'il n'avait pas osé
38:23venir chez nous,
38:24mais on devait l'emmener
38:26à l'orphelinat.
38:28Quand les parents
38:29ont été arrêtés,
38:30on envoyait les enfants
38:32à l'orphelinat.
38:33Je suis immédiatement
38:35remontée à la maison
38:36et j'ai tout raconté
38:37à papa.
38:38Papa est descendu
38:40et est resté avec eux.
38:41Moi, je suis partie
38:42à l'école.
38:44Papa a dit
38:44à la nourrice
38:45d'emmener ce garçon
38:45aussi vite que possible
38:46en Sibérie
38:47où elle avait de la famille.
38:49Papa lui a même
38:50donné de l'argent
38:52et ils sont partis.
38:55Je ne sais pas
38:56ce qui leur est arrivé
38:57par la suite.
39:01La plupart des enfants
39:02d'ennemis du peuple
39:03étaient envoyés
39:04en orphelinat,
39:05parfois très loin de Moscou
39:06et on leur imposait
39:07souvent de changer de nom.
39:10Recueillie par un oncle,
39:11Irina a pu garder le sien.
39:12Malgré ses 14 ans,
39:13elle parvient à retrouver
39:14la trace de ses parents.
39:15Ils sont détenus
39:16dans deux prisons différentes.
39:19Chaque semaine,
39:20elle est autorisée
39:21à leur faire passer
39:22un peu d'argent.
39:23Pas pour longtemps.
39:38Quand ils se sont mis
39:39à refuser l'argent
39:40que je voulais transmettre
39:41à mes parents,
39:42alors tous les liens
39:43ont été coupés.
39:45Ils avaient disparu.
39:47Ils pouvaient avoir
39:48été fusillés.
39:52Quand ils se sont mis
39:53à refuser l'argent
39:54pour maman en novembre
39:55et pour papa en février
39:57de l'année suivante,
39:58c'était un signal.
40:00Ou bien ils avaient été
40:02déportés,
40:03ou bien ils avaient été
40:04fusillés.
40:10Et au bureau du procureur,
40:12on répondait avec une phrase
40:14qui était devenue
40:15un stéréotype.
40:17Dix ans de bagnes
40:18sans droit de correspondance.
40:20Dix ans sans droit
40:21de correspondance.
40:25Dix ans sans correspondance.
40:28Irina ne le sait pas encore,
40:29mais dans le langage
40:30du NKVD,
40:30ce sinistre fémisme
40:32signifie que le condamné
40:33a été exécuté.
40:35Une exécution souvent
40:37précédée par d'abominables
40:38tortures.
40:39Un témoin avait pu voir
40:40Mouklevitch en prison
40:41au retour d'un interrogatoire.
40:46Quand il a vu Mouklevitch
40:48après un interrogatoire,
40:51il ne l'a pas reconnu.
40:53Tellement il était mal
40:54en point physiquement.
40:57S'imaginer ce qu'il a subi.
41:01Et moi, cette pensée
41:03me tourmente sans cesse.
41:10Staline, lui,
41:11n'est habité
41:11par aucun tourment.
41:13Il a éliminé
41:14d'une manière
41:15ou d'une autre
41:15tous ses rivaux.
41:17Ses adversaires, eux,
41:18ont été défaits
41:19depuis longtemps.
41:22Il est seul au pouvoir.
41:24Il détient
41:25tous les pouvoirs.
41:26Il n'est entouré
41:27que de marionnettes
41:29veules,
41:30obséquieuses,
41:31interchangeables.
41:33Il s'acharne pourtant
41:34dans son entreprise
41:35de mort,
41:35comme s'il voulait
41:36définitivement rabaisser
41:38l'homme au rang
41:39de bétail.
41:41La terreur
41:42est son métier.
41:44Son oxygène.
41:46Il la justifie.
41:47Il la revendique.
41:48Avec un cynisme
41:50sans égal.
41:51Il la met en scène
41:52dans des caricatures
41:53de procès à grand spectacle
41:54comme celui fait
41:56à Rikov et Bukharin
41:57en mars 1938.
42:04Vladimir Kouibichev
42:05était dans la salle.
42:25Ce qui est stupéfiant,
42:27c'est que tous ces accusés
42:28avouaient tous ces crimes,
42:30coopéraient,
42:30se reconnaissaient coupables,
42:32ne protestaient pas.
42:34Il disait
42:34« Oui,
42:36un tel est un espion
42:37et moi je suis un saboteur. »
42:40Et si quelqu'un
42:40disait autre chose
42:41que ce qu'exigeait
42:43le procureur
42:44Winschinski,
42:45l'accusateur public,
42:47alors on ne lui donnait
42:48plus la parole.
42:50Et le lendemain,
42:51il parlait déjà
42:52d'une façon
42:52tout à fait différente.
42:54Ce qui veut dire
42:55qu'entre-temps,
42:56on s'était bien occupé
42:57de lui.
42:58Tout ce procès
42:59s'est déroulé
43:00suivant un scénario
43:01écrit à l'avance
43:02comme les autres procès
43:03d'ailleurs.
43:05Staline aimait
43:06ces procès exemplaires.
43:11Les spectateurs
43:12sont priés
43:12d'applaudir au verdict.
43:14Il est lourd.
43:1518 des 22 accusés,
43:16dont Rikov,
43:17sont condamnés à mort.
43:18Ils sont fusillés
43:19dans les heures qui suivent.
43:26Au même moment,
43:27loin de là,
43:27en Sibérie,
43:28où elle a été exilée,
43:30Natalia Rikova
43:31est arrêtée à son tour.
43:32Elle est condamnée
43:33à 8 ans de camp
43:34puis assignée
43:34à résidence
43:35pendant 10 ans.
43:41J'étais principalement
43:42accusée d'avoir dit,
43:44plus exactement,
43:45de m'être livrée
43:47à de la propagande
43:48anti-soviétique.
43:50en affirmant
43:51que Rikov
43:52et ses camarades
43:53n'avaient rien fait de mal
43:55contre leur pays
43:56et contre le parti.
44:01Voilà de quoi
44:01on m'accusait
44:02principalement.
44:04Et il y avait aussi
44:05le refus de dénoncer.
44:08C'étaient les deux chefs
44:09d'accusation,
44:10propagande
44:10et refus de dénoncer.
44:12Je n'avais pas dénoncé
44:13mes parents.
44:16Le bilan de la terreur
44:17est énorme.
44:19En deux ans,
44:20près de 700 000 personnes
44:22ont été exécutées.
44:23Et ce sont
44:24quelques 700 000 autres
44:25soviétiques
44:25qui rejoignent
44:26les camps du goulag
44:27pour des peines
44:27et des travaux forcés
44:28dont bien souvent
44:29on ne revient pas.
44:42Le maître et ses valets
44:43sont en route
44:44pour la place rouge,
44:46l'insignifiant
44:46Kalinine,
44:47le fidèle Molotov.
44:49Mais le nabo sanglant,
44:51Yejof,
44:52a rejoint ses victimes,
44:53tout comme Yagoda
44:54avant lui.
44:55Le nouveau maître
44:56des bases œuvres
44:56dorénavant,
44:57c'est Beria,
44:58un géorgien
44:59comme Staline.
45:05La guerre avec l'Allemagne
45:06menace,
45:07mais Staline
45:07croit pouvoir l'éviter
45:08en négociant avec Hitler.
45:10Il songe déjà
45:11à une deuxième épuration
45:12de l'armée.
45:33Rompant le pacte germano-soviétique,
45:36Hitler attaque l'URSS
45:38le 21 juin 1941.
45:40Au même moment,
45:41Staline,
45:42dont les troupes battent
45:43en retraite,
45:44passe à l'offensive
45:44contre les responsables
45:45de ses propres armées.
45:48Yakov Smushkevitch
45:48est sur les listes.
45:50Mais il vient d'être blessé
45:51dans un accident d'avion.
45:52C'est donc à l'hôpital
45:53que Kaboulov,
45:54l'adjoint de Beria,
45:55va l'arrêter.
46:06Cela s'est passé
46:07trois jours
46:08après son opération.
46:09Il avait été opéré.
46:13Il y avait tout un groupe,
46:14plusieurs voitures.
46:16Kaboulov était de la partie.
46:20Ils sont entrés dans le bureau
46:22où se trouvait
46:23l'infirmière de garde
46:24qui le veillait.
46:25On lui a demandé
46:26de sortir pour quelques instants.
46:29Elle est sortie.
46:31Et ensuite,
46:32quand on lui a demandé
46:32de revenir,
46:34papa était assis
46:35sur son lit
46:36et elle a vu
46:37qu'il était très pâle.
46:39Il s'est penché en avant.
46:41Il faut dire
46:42qu'il était très vigoureux
46:45et il a arraché le plâtre
46:46qu'il avait à la jambe.
46:48Il a arraché le plâtre
46:50et à ce moment-là,
46:51plusieurs hommes
46:52se sont jetés sur lui
46:53et l'ont empêché
46:54de continuer.
46:56On l'a mis
46:57sur un brancard
46:58qu'on venait d'apporter.
46:59Tout le monde se rappelle.
47:02Même une fille de sale
47:03qui était là,
47:04qu'il a remercié
47:05le personnel.
47:06Il a dit en souriant
47:07qu'il les remerciait
47:09beaucoup pour tous les soins
47:10qu'il lui avait apportés.
47:12Il a ajouté
47:12« Nous reprendrons
47:14le traitement »
47:14dans quelques temps.
47:17On a su plus tard
47:18qu'il se trouvait
47:19en prison
47:20au siège du NKVD.
47:22Il a subi
47:23des tortures
47:23épouvantables
47:24et pour lui,
47:25c'était encore plus pénible
47:26parce qu'il était malade.
47:28C'est Beria en personne
47:29qu'il a torturé
47:30au monastère Souranov.
47:35Deux ans et demi plus tard,
47:37Rosa et sa mère
47:38sont arrêtées.
47:40J'avais 15 ans
47:41quand j'ai été arrêtée.
47:42Il y avait une règle
47:43qui s'appliquait toujours
47:44dans nos présents soviétiques.
47:45On séparait immédiatement
47:47les gens d'une même famille.
47:48Les frères,
47:49les sœurs,
47:50les parents,
47:50même les cousins éloignés.
47:52Mais sur notre dossier,
47:53il était écrit
47:54« Ne pas séparer la famille »
47:55et c'était signé Beria.
47:57Vous savez,
47:58c'est vraiment
47:58une histoire paradoxale,
48:00spécialement pour notre famille.
48:02C'est incompréhensible.
48:04Comment expliquer cela ?
48:05Maman me disait
48:06« Ma chérie,
48:08ne cherche pas à comprendre.
48:09De toute façon,
48:10tu ne trouveras jamais
48:11la moindre explication. »
48:17Et nous sommes restés
48:19huit mois en prison.
48:20Dans une cellule prévue
48:22pour accueillir 60 personnes,
48:24nous étions 120.
48:25Personne n'instruisait
48:26notre dossier.
48:27Un jour,
48:28au bout de huit mois,
48:29on nous a convoqués
48:30et on nous a lu
48:31une résolution du tribunal.
48:33Maman,
48:34sa qualité de membre
48:35de la famille,
48:35d'épouse d'un homme
48:36convaincu de trahison
48:38envers la patrie.
48:39Et moi,
48:40en tant que fille
48:40d'un traître,
48:41étions condamnées
48:42à cinq ans
48:43de privation de liberté
48:44et de travail forcé
48:46dans des camps
48:47de rééducation
48:47par le travail,
48:48puis à la déportation
48:50à perpétuité.
48:521953,
48:53le tyran
48:54meurt dans son lit.
48:56Mais au goulag,
48:57on le pleure.
48:58Ceux qui l'a envoyé
48:59dans les camps
48:59sont persuadés
49:00qu'ils n'ont été victimes
49:01que de Yagoda,
49:02Yezhov
49:03ou Beria.
49:04Tout Moscou
49:05pleure aussi le dictateur.
49:07Des dizaines de personnes
49:08mourront étouffées
49:09dans des mouvements
49:09de foule
49:10pendant les obsèques.
49:12Même mort,
49:13Staline tue encore.
49:19Les premiers prisonniers,
49:20dont Rosa,
49:21sa mère
49:21et Natalia Rykova,
49:23sont libérés du goulag
49:24à la fin de 1953.
49:26Bien plus tard,
49:27des plaques commémoratives
49:28seront scellées
49:29sur les murs
49:29de la maison du Quai,
49:30en souvenir
49:31de ces habitants assassinés.
49:36Timidement,
49:37les cimetières
49:38commencent à parler.
49:40Ici,
49:41un monument rappelle
49:42l'existence
49:42d'une fosse commune.
49:43Un peu partout
49:44fleurissent des inscriptions
49:45à la mémoire des victimes.
49:47On peut enfin
49:48citer leurs noms,
49:49alors qu'hier encore,
49:51il était interdit
49:51d'évoquer leurs souvenirs,
49:53comme s'ils n'avaient pas existé.
49:56Des associations
49:57sont créées
49:58pour tenter
49:58de recenser
49:59les morts,
49:59les disparus,
50:00ceux qui ont été
50:01expédiés au goulag.
50:03La tâche est difficile,
50:05le KGB
50:05est peu coopératif,
50:07même après la dénonciation
50:08de Staline
50:09par Khrouchev
50:09en 1956.
50:11Au moins,
50:12apprend-on
50:12quand et comment
50:13ont disparu
50:14certaines victimes.
50:23Ainsi,
50:24Irina,
50:24qui croyait
50:25sur la foi
50:26de renseignements
50:26aux officiels
50:27que ses parents
50:28étaient morts
50:29de maladie
50:29en prison.
50:35En fait,
50:38maman a été fusillée
50:39en novembre.
50:41Elle avait été
50:42arrêtée en mai.
50:44Elle a été
50:45fusillée
50:45en novembre,
50:46mais je ne l'ai
50:47appris qu'en 1956
50:49quand elle a été
50:51réhabilitée.
50:52Papa, lui,
50:53a été fusillé
50:54en février
50:56alors qu'il avait
50:57été arrêté
50:58en mai,
50:58lui aussi.
51:01Au camp,
51:01Rosa et sa mère
51:02croyaient Smushkevitch
51:03toujours vivant.
51:05À leur retour
51:05à Moscou,
51:06elles apprennent
51:07qu'il a été fusillé.
51:09Je suis reconnaissante
51:10envers Dieu
51:10et le destin
51:11qui n'a été torturé
51:12que pendant quatre mois
51:14parce qu'il a subi
51:15d'horribles souffrances.
51:16Tout cela est bien
51:17connu maintenant.
51:18Papa a subi
51:19le même sort
51:19que les autres,
51:20mais c'est plus
51:21douloureux pour moi
51:21parce que c'était
51:22mon papa
51:23et qu'il était blessé.
51:24C'est pour cela
51:25que maman et moi,
51:26on a toujours
51:26remercié le ciel
51:27que ça n'est duré
51:28que quatre mois
51:29en tout.
51:32Natalia Rykova
51:33savait que son père
51:34avait été exécuté,
51:35mais elle ignorait
51:36ce qu'était
51:36devenu sa mère.
51:40Il y a environ
51:41quatre ans,
51:42j'ai réussi
51:43à entrer au KGB
51:45et j'ai pu
51:45consulter
51:46le dossier
51:47de ma mère.
51:48Voilà ce qui était écrit.
51:51a continué
51:53à entretenir
51:54des liens
51:54avec l'ennemi
51:55du peuple
51:56Rykov,
51:57c'est-à-dire
51:58avec son mari.
52:01Verdict,
52:03peine capitale,
52:04exécuter la peine
52:05immédiatement.
52:16Aujourd'hui encore,
52:18les recherches
52:18continuent.
52:19Mais les moyens
52:20manquent ainsi
52:21que les bonnes volontés.
52:26Nul ne sait
52:27exactement
52:27combien de personnes
52:28ont été fusillées
52:29ici,
52:30dans cet ancien
52:31champ de tir
52:31du NKVD
52:32à quelques kilomètres
52:33de Moscou.
52:43Combien de milliers
52:44de corps sont-ils
52:45enfouis dans cette
52:46immense fosse commune
52:47recouverte d'herbes folles ?
53:06Le souvenir des morts,
53:07de tous les morts,
53:08plane sur la maison sur le quai.
53:10Des fantômes qui dérangent.
53:12Ils cohabitent mal
53:13avec les nouveaux habitants
53:14de la maison des morts
53:15qui aimeraient les oublier.
53:17tragédies et richesses ne font pas bon ménage.
53:25Il y a bien sûr
53:26de nouveaux habitants dans la maison,
53:28des nouveaux russes
53:29qui viennent d'emménager.
53:31Ces plaques commémoratives
53:32qu'on voit dans les halls d'entrée,
53:33ça les agace.
53:34surtout qu'il y a déjà
53:35des plaques partout
53:36sur les façades.
53:38Ils disent
53:39qu'est-ce que vous fabriquez ?
53:40On dirait
53:40un cimetière,
53:41un crématorium ici.
53:42C'est un crématorium ici.
53:44C'est un crématorium ici.
53:4839 et à 39 ans.
53:50L'abouillage de l'héberie
53:51au espionage
53:52et de l'occasion
53:52de l'organisation
53:54prévoquée
53:54au 8 novembre 1940.
53:57Le coup est prévu
53:58à l'arrêt du 9 novembre 1940.
54:02Mirzayan Ilvonisévich,
54:04arresté le 23 juillet 1938.
54:07Macridina Natalia Petrovna,
54:10arresté le 26 avril 1939.
54:13En 16 ans,
54:14je n'ai plus jamais rencontré
54:15des gens aussi remarquables
54:17que ceux qui étaient
54:17avec moi dans les camps. Je pense que les meilleurs d'entre nous ont été exterminés et nous, et nous
54:26en voyons maintenant les conséquences. C'est la cause principale de ce qui se passe actuellement
54:31dans notre pays. Et je ne parle pas de l'élite des hauts fonctionnaires, des savants, des hommes de
54:37culture. Non, là-bas, il y avait des kulaks, des artisans, des gens qui exerçaient toutes sortes
54:44de métiers. Ils venaient de la campagne, de la Russie profonde. Ils n'étaient pas de Moscou, ni des
54:50grandes villes, mais ils avaient une vraie culture et l'intelligence du cœur, indépendamment de leur
54:54profession. Il y avait des médecins, des savants, des paysans qui élaboraient la terre. Dans un pays
55:09comme le nôtre, si fécond, si riche en talent depuis des siècles, il n'y a pas un seul homme
55:15actuellement qui puisse devenir président. Ce n'est pas un hasard. Non, ce n'est pas un hasard. Et nous
55:22n'y sommes pour rien. Les responsables sont à chercher du côté de ce qu'on a fait de nous
55:26pendant ces 80
55:27ans. C'est là toute la tragédie de notre pays et de notre peuple. Nous avons commis l'erreur de
55:34ne pas
55:35nous être repentis de toutes ces fautes. Tant que nous n'aurons pas accompli ce repentir, tant que
55:41nous ne l'avons pas éprouvé au plus profond de nous-mêmes, les générations d'hommes capables de
55:46faire renaître la Russie ne pourront pas faire leur apparition.
55:49de notre pays.
55:50Sous-titrage MFP.
56:20...
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