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  • il y a 13 heures
C pas si loin propose de décrypter les enjeux contemporains en France et à l'international depuis les Outre-mer. Présenté par Karine Baste, C pas si loin explore le monde depuis les Outre-mer. Cette France des trois océans, au carrefour de frontières et d'influences croisées, répond autrement aux dynamiques économiques, écologiques, géopolitiques et culturelles. Ce magazine propose un regard singulier sur nos enjeux contemporains et la place des territoires ultramarins dans le monde. Année de Production :

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00:00...
00:10Bonjour à tous, très heureuse de vous accompagner pour ce nouveau numéro de C'est pas si loin.
00:14L'autrice essayiste et chercheuse indépendante Isis Labocaberia est notre invitée aujourd'hui.
00:19Ensemble, on reviendra bien évidemment sur les thèmes abordés cette semaine,
00:23à commencer par Haïti où la présidentielle devra encore attendre pas d'élection avant fin août, au mieux.
00:31Déjà dix ans sans scrutin et plus aucun mot pour décrire la situation sur place.
00:36Jusqu'au 30 juin prochain, plusieurs manifestations rythmeront ce mois des fiertés chaque année depuis 16 ans.
00:43Quatre semaines pour davantage de visibilité des personnes LGBTQIA+.
00:48Illustration en Martinique et sur l'île de La Réunion.
00:51Et puis, la pollution plastique atmosphérique.
00:54On savait nos océans contaminés, nos sols également.
00:58Mais alors à quel point respirons-nous au quotidien ces micro-particules ?
01:02Nous nous sommes rendus dans l'océan India.
01:07Bonjour Isis Labocaberia.
01:08Bonjour.
01:09Je suis ravie de vous accueillir sur le plateau de C'est pas si loin.
01:12Alors vous vous êtes fait connaître notamment à travers votre roman jeunesse,
01:15La prophétie des sœurs serpents, parue en 2022 chez Slalom, ouvrage qui mêle histoire de la Martinique,
01:22île sur laquelle vous êtes née, à la colonisation, l'esclavage et les spiritualités caribéennes.
01:27Ce n'est pas une autobiographie, mais il y réside d'une certaine dimension personnelle, n'est-ce pas ?
01:33Tout à fait. Dans tous mes livres, en fait, que ce soit La prophétie des sœurs serpents
01:38ou mon dernier livre qui est sorti il y a deux mois.
01:40On en parlera évidemment.
01:40Voilà, chers ancêtres.
01:42Je cherche toujours à mêler quelque chose qui est de l'ordre, bien sûr, de la recherche,
01:46de l'histoire académique, mais aussi quelque chose de plus personnel, de plus intime,
01:52une quête généalogique, une quête aussi de compréhension des enjeux contemporains,
01:56qu'il s'agisse de la mémoire, qu'il s'agisse des luttes politiques, des coloniales actuelles
02:01et des futurismes aussi.
02:03Comment est-ce qu'on peut inventer une société de demain qui soit plus égalitaire ?
02:08Quête généalogique, quête identitaire aussi, j'ai envie de dire.
02:12Elle vous vient d'où cette quête identitaire ?
02:15Écoutez, je pense que d'être jeune, comme beaucoup de personnes nées dans des terres post-colonisées,
02:21j'ai été confrontée aux séquelles, aux rémanences contemporaines de l'esclavage colonial,
02:27de la colonisation qui s'exprime dans plein de domaines,
02:30que ce soit les inégalités socio-économiques.
02:33On a beaucoup parlé de la vie chère, de la crise de la vie chère ces dernières années.
02:37C'est une conséquence concrète de cette colonisation dans nos systèmes économiques qui persistent,
02:45que ce soit aussi sur l'aspect environnemental, la crise du chlordécone.
02:49Je pense que c'est impossible d'échapper à ces problématiques.
02:55Et donc la quête identitaire, qui est aussi une quête pour moi de justice, d'engagement pour mon pays,
03:02elle était en fait indispensable.
03:05On y reviendra sur la question du chlordécone, puisqu'il y a une petite nouveauté depuis mardi.
03:09On y revient tout à l'heure.
03:10Je parlais de cette dimension personnelle, de ce début de dimension personnelle dans votre premier ouvrage,
03:15parce que dans le second, que vous avez cité « Chers ancêtres » paru en avril dernier chez Grasset,
03:20je trouve que vous parlez beaucoup plus directement de vous-même, de votre généalogie familiale.
03:25Est-ce qu'il y a eu une sorte de cheminement nécessaire pour assumer cette plus grande part autobiographique ?
03:32Oui, tout à fait.
03:33« Chers ancêtres », le titre exact, c'est « Contre-histoire des résistances féminines et anticoloniales ».
03:39C'est un essai dans lequel je fais le pari de mêler cette approche académique de l'histoire,
03:43plus précisément de l'histoire des résistances féminines à l'esclavage,
03:46avec cette quête généalogique, cette quête intime que je mène sur les traces des femmes de ma lignée,
03:52des femmes esclavisées, des femmes indiennes engagées également,
03:56avec aussi une réflexion plus politique, mais aussi contemplative, aussi poétique, contemporaine,
04:02sur la mémoire, ses absences, ses silences, ses violences,
04:05et surtout sur la manière dont on peut s'inspirer de ces luttes des femmes du passé
04:09pour fertiliser nos luttes dans le présent, nos luttes décoloniales, écoféministes, etc.
04:16Et encore une fois, pour se projeter dans le futur, la question du futur est centrale dans mon travail.
04:22Je mêle en permanence, je fais ce lien entre passé, présent et futur,
04:25l'histoire étant pour moi une manière de comprendre le présent et surtout d'inventer demain.
04:30Bien sûr, ne pas oublier de connaître et comprendre son histoire pour comprendre où on va.
04:33Ces trous que vous cherchez à combler peut-être un peu dans le passé,
04:36c'est un peu votre identité, votre propre identité que vous recherchez ?
04:41En savoir plus sur vous-même, directement ?
04:43Oui, mais de toute façon, moi je vois l'histoire et les sciences sociales
04:48comme des disciplines qui doivent nécessairement être situées.
04:51J'écris depuis ma position de femme martiniquaise, martinico-guyanese,
04:56caribéenne, descendante de cette histoire que je porte aussi dans ma chair,
05:02comme tous les caribéens.
05:04On parlait de chlordécone, encore une fois, c'est une manifestation très concrète
05:07de cette histoire que nous portons dans nos chairs puisque nous sommes contaminés à ce pesticide.
05:1288% de la population antillais.
05:14Exactement.
05:15Et à travers mon histoire intime, c'est en fait cette quête intime dont vous parliez,
05:19cette quête individuelle, être une quête collective.
05:22Je pense que toutes les personnes, encore une fois, caribéennes et au-delà,
05:25qui sont issues de cette histoire de l'esclavage transatlantique, aux Amériques,
05:29même dans les territoires post-colonisés de manière générale, du sud global,
05:33peuvent se reconnaître dans cette démarche intime qui est, encore une fois,
05:37éminemment collective.
05:38À coup sûr.
05:38Isis Labo Caberia, vous l'avez rappelé à l'instant,
05:40vous travaillez donc principalement sur l'histoire coloniale de la Caraïbe.
05:44Quel regard alors sur le sort de la toute première république noire, Haïti,
05:48sur cette île de la Caraïbe, la population survit dans le dénuement le plus total.
05:52La misère est extrême, les viols sont quotidiens et rien à l'horizon
05:56ne semble pouvoir faire évoluer la situation.
05:58Regardez l'extrait du reportage diffusé cette semaine.
06:05Encore de nouveaux civils qui errent dans les rues de la capitale haïtienne.
06:09Encore des familles entières qui déambulent avec quelques effets personnels.
06:16Nous sommes aux abords de l'aéroport international Toussaint-L'Ouverture,
06:20fermé depuis plusieurs mois.
06:22Ces derniers jours, des milliers de personnes rejoignent cette zone jugée sécurisée
06:26après avoir fui les violents affrontements survenus dans le nord de Port-au-Prince
06:30entre deux groupes armés.
06:35On prend la fuite avec des bébés, sans savoir où aller.
06:38Ils sont en train de mettre le feu, brûler des personnes,
06:41violer des filles, cambrioler des boutiques.
06:43Ils font toutes sortes de choses.
06:45Ce sont eux qui nous ont chassés.
06:47On est avec plein d'enfants, on ne sait même pas quoi faire.
06:51Tout le monde erre et nous aussi.
06:53Une bataille se déclenche entre les gangs et ils chassent toute la population.
06:56Je suis avec une dizaine de personnes et j'ai mon petit garçon qui est malade.
07:02Alors que des quartiers entiers de la ville sont régis par les bandits,
07:06une partie des habitants vit sous leurs joues dans une sécurité toute relative.
07:11Mais depuis mars dernier, des gangs rivaux enchaînent les affrontements
07:14dans une énième guerre de territoires sanglantes,
07:17au milieu d'une population prise au piège.
07:21Maman d'un enfant de 2 ans,
07:23Merlin fait partie des personnes déplacées de force de leur propre logement.
07:29Ces hommes sont entrés dans la zone le 8 mars.
07:32Ils ont commis des massacres.
07:34Les gens s'enfuyaient ou résistaient,
07:37mais les bandits sont revenus.
07:40Ce samedi, les choses ont dégénéré.
07:44C'est un conflit entre deux groupes qui nous a mis dehors.
07:48Des gens meurent.
07:50Moi-même, j'ai perdu mon père.
07:53Isis Labokabé, il n'y a aucun président élu depuis 10 ans en Haïti.
07:57Le dernier en date a été abattu.
07:58Il n'y a aucun budget pour organiser un nouveau scrutin.
08:02La situation économique est catastrophique, humanitaire, critique.
08:05Est-ce que cette crise en Haïti peut se comprendre sans regarder l'histoire ?
08:10Non, de toute façon, de manière générale,
08:13c'est très important de sortir des analyses purement événementielles.
08:16Sinon, on se condamne à une analyse superficielle.
08:19Il faut toujours historiciser.
08:20Là, en 2025, le Conseil des droits de l'homme des Nations Unies
08:24a déclaré explicitement que toutes ces crises des droits humains en Haïti
08:29trouvent leur origine dans les héritages de l'esclavage colonial
08:33et notamment dans la dette que la France a imposée à Haïti.
08:36Juste pour rappel, quand Haïti prend son indépendance en 1804,
08:40la France impose une dette de 150 millions de francs or
08:44pour indemniser les...
08:46En échange de la reconnaissance officielle de l'indépendance d'Haïti.
08:49Exactement, concrètement, les Haïtiens anciens esclavisés
08:52sont condamnés à payer un impôt à leurs esclavagistes.
08:55Et la France n'hésite pas à menacer Haïti militairement en 1825
09:00pour lui imposer de payer cette dette.
09:03Donc, ça représentait au début du XXe siècle
09:04trois quarts du budget de la jeune République haïtienne
09:07qui était siphonnée par la France.
09:09Haïti a fini de payer cette dette en 1847,
09:11mais entre-temps, elle était déjà emprisonnée
09:13dans un engrenage de surendettement massif.
09:17Voilà, donc on peut imaginer...
09:18C'est à peu près 560 millions de dollars actuels,
09:22estimation d'une enquête du New York Times de 2022,
09:25qui aurait été versée par Haïti à la France au total.
09:27Donc, on peut vraiment imaginer le manque à gagner,
09:30en fait, en termes de politique publique qui aurait pu être menée,
09:32de développement économique, sanitaire, construction d'infrastructures.
09:36Et tout récemment, enfin, c'était en avril 2025,
09:39Emmanuel Macron a reconnu le poids écrasant, justement,
09:41de cette dette imposée à Haïti en 1825.
09:44Il y a une commission historique franco-haïtienne
09:47qui est chargée d'en établir les conséquences.
09:48Est-ce que la France doit rembourser cet argent à Haïti ?
09:51À titre personnel, je pense que oui,
09:53et je ne suis pas la seule à le penser.
09:55Beaucoup de spécialistes, d'experts, d'historiens le pensent.
09:58Au-delà de la question d'Haïti,
10:00c'est une question qui s'oppose à toutes les anciennes puissances esclavagistes,
10:04pas que la France, le Royaume-Uni, le Brésil, le Portugal, etc.
10:10Il y a une étude qui a été rendue par un groupe de consulting
10:13qui s'appelle le Brattle Consulting Group,
10:15en association avec l'Université des West Indies de la Jamaïque.
10:18Je crois que ça date de 2023, ce rapport,
10:20qui a estimé que la dette des anciennes puissances esclavagistes
10:23au titre de la traite transatlantique, de l'esclavage colonial et de leurs conséquences,
10:28s'élèverait à 130 trillions de dollars.
10:32Ah oui, mais là, on n'arrive même plus à imaginer, en fait, finalement.
10:34Voilà, donc il y a un peu une impossibilité, en fait,
10:37de réparer ce crime à sa pleine mesure,
10:41ce qui ne devrait pas être une excuse pour les gouvernements
10:43de lâcher l'affaire.
10:46Le 21 mai dernier, Emmanuel Macron s'est prononcé sur le sujet des réparations
10:50pour la première fois, pas uniquement à Haïti, mais les réparations de la traite
10:54et de l'esclavage colonial pratiquées par la France.
10:59Voilà, il s'est prononcé sur la nécessité de ces réparations,
11:02mais on peut se demander quand même si, au-delà d'un tournant rhétorique,
11:05ce sera vraiment suivi d'effets concrets, d'autant plus qu'il y a moins de deux mois,
11:09la France s'est abstenue lors d'un vote aux Nations Unies
11:13sur une résolution qui visait à reconnaître la pleine gravité de l'esclavage et de la traite.
11:17La France s'abstient.
11:18Voilà, donc on est un peu dans une posture assez contradictoire, paradoxale.
11:23Emmanuel Macron n'a pas encore précisé la nature des réparations qu'il appelle de ses voeux.
11:28Est-ce qu'une réparation financière sera incluse ?
11:31Est-ce que ce sera des éléments plutôt des politiques éducatives ?
11:37Est-ce qu'il y aura la redistribution foncière également ?
11:39Il y a une question qui se pose avec beaucoup d'acuité.
11:41C'est la question centrale et qui revient à l'Assemblée.
11:42Voilà, aux Antilles françaises notamment.
11:44Emmanuel Macron qui ne sera plus à l'Elysée dans un an.
11:45Finalement, il y a toujours une généalogie des crises.
11:48C'est ce que vous êtes en train de nous expliquer.
11:50Oui, totalement.
11:51Il y a une historienne afro-étasunienne que je cite beaucoup dans mes travaux
11:54qui s'appelle Saïdia Hartmann qui parle de l'après-vie de l'esclavage
11:58pour expliquer que cet esclavage qui est aboli au XIXe siècle,
12:02à la fin du XIXe siècle, dans les différentes colonies,
12:04continue aujourd'hui à produire ses effets, ses conséquences très concrètes
12:08sur le plan économique, environnemental, médical, psychosocial.
12:12On est vraiment dans un phénomène qui continue de nous affecter.
12:17En tout cas, sur le deuxième thème qu'on va aborder,
12:19là aussi l'histoire a sans doute son mot à dire.
12:21Nous sommes en plein mois des fiertés.
12:23Mois de juin dédié à davantage de visibilité des personnes LGBT qu'il y a plus.
12:27Partout en France et outre-mer, des événements nécessaires
12:30car les violences perdurent.
12:32Extrait.
12:36C'est l'histoire d'une communauté qui a décidé de ne plus se cacher.
12:41A La Réunion, c'est la sixième année que l'on célèbre la marche des visibilités.
12:46Des centaines de personnes se sont réunies dans les rues de Saint-Denis
12:49pour soutenir les droits des personnes LGBT+.
12:54Les personnes queer, réunionnaises, elles ont toujours existé,
12:57elles ont toujours été là.
12:58Le fait qu'on n'ait pas l'impression de faire partie de la société réunionnaise,
13:03c'est faux.
13:04C'est juste qu'on n'a jamais eu de représentation ou de modèle ou de figure
13:09où on peut se dire, ah, en fait, il y a aussi des queers à La Réunion.
13:14La marche, en tout cas les premières marches, elles ont été importantes pour ça.
13:18D'un coup, on se rend compte qu'on est de 2000.
13:20On se dit, mais en fait, il y a beaucoup de gens qui sont comme moi.
13:24Je suis la marraine de la marge des visibilités cette année, je m'appelle Canidao.
13:28Et c'est une énorme.
13:32Les énormes, ce qui est en train de se passer,
13:33il n'y a pas si ça, c'est qu'ils rendent à notre compte.
13:35Mais nous les là, c'est un sentiment que les énormes,
13:38et nous portent bien notre nom maintenant aujourd'hui aussi.
13:40La Réunion.
13:41Et c'est pour ça aujourd'hui que nous les là.
13:43Pour la Réunion, pour toutes les valeurs que nous prenons,
13:45que ça va jusqu'à l'autre côté de la mer, même dans le monde entier,
13:47où ils voient la Réunion, on a envie de venir ici.
13:53Les choses, elles évoluent à la Réunion.
13:55Il y a de plus en plus de libération de la parole.
13:59On parle beaucoup plus dans nos familles.
14:03On se sent bien, on se sent en sécurité.
14:07On n'a pas peur de marcher dans la rue,
14:09on n'a pas peur de se tenir la main.
14:11Les gens sont tolérants ici.
14:12Les gens sont tolérants, ouais, c'est cool.
14:15Il y a beaucoup de progrès à la Réunion.
14:17Ça augmente, comme vous pouvez voir déjà,
14:20il y a énormément de personnes.
14:21C'est vraiment la joie, en fait.
14:23Il fait très plaisir, mais elle est contente.
14:26C'est très représentatif de la Réunion aussi.
14:28On est toutes couleurs, on s'aime.
14:30Il vaut mieux de l'amour que ce qui se passe de par le monde.
14:35Il est évidemment important ce mois des fiertés,
14:37mais ce qui ressortait de notre émission mardi,
14:39c'est combien en marge de ces événements,
14:40le quotidien reste extrêmement compliqué pour les personnes queer.
14:44Aux Antilles, l'homosexualité est encore perçue
14:46comme un acte contre-nature par les deux tiers de la population.
14:49Vous le ressentez, ça, quand vous êtes en Martinique ?
14:51De moins en moins, j'ai envie de me focaliser sur le positif.
14:55Je vois des évolutions notables.
14:57C'est vrai qu'il y a des associations de terrain
14:58qui luttent depuis longtemps.
14:59Je pense par exemple à AIDS, Cap Caraïbe.
15:02Mais de plus en plus, on a des initiatives
15:04qui ne sont pas explicitement, directement
15:06dans l'activisme, le militantisme
15:09et qui vont simplement chercher à procurer à la communauté queer
15:13des espaces de célébration, des espaces de visibilité,
15:17ce qui bien sûr est aussi éminemment politique.
15:20Mais je pense par exemple au Ziggy Ball,
15:22qui est une initiative qui a lieu depuis trois ans maintenant en Martinique,
15:26donc un ballroom qui réunit des membres de la communauté
15:28et des alliés et qui a beaucoup de succès.
15:30Donc cette visibilité publique est de plus en plus.
15:33La célébration reste dans des cercles.
15:34La célébration reste quelque chose de politique.
15:37Pour une communauté qui a longtemps été contrainte
15:40de rester dans une clandestinité, de se cacher,
15:43le fait de se montrer comme ça publiquement,
15:45pour moi, c'est politique, c'est une avancée politique.
15:47Il y a aussi des personnes alliées
15:49qui ne font pas nécessairement partie de cette communauté,
15:51qui se joignent à ces moments de célébration.
15:53Je pense que dans le reportage,
15:54les gens qui défilaient n'étaient pas uniquement
15:56des personnes concernées, mais aussi des alliés.
15:58Et heureusement, dans la Caraïbe,
15:59comme dans certains pays d'Afrique de l'Ouest,
16:01notamment, je pense, au Sénégal, bien sûr,
16:03ce qui propage des discours homophobes
16:05renvoie souvent à des valeurs traditionnelles
16:07pour étayer, pour justifier leurs propos.
16:09Est-ce que l'histoire nous dit quelque chose en ce sens
16:12ou alors pas du tout ?
16:13Oui, tout à fait.
16:14D'ailleurs, j'en parle beaucoup dans mon dernier essai,
16:16chers ancêtres.
16:18En réalité, le fait d'affirmer que l'homosexualité
16:21serait une importation occidentale
16:23dans ces pays du Sud, des Outre-mer, etc.,
16:26c'est une inversion historique.
16:28Ce qui est vraiment une importation occidentale chez nous,
16:30c'est l'homophobie instituée dans la loi
16:34et dans les institutions.
16:36Je pense, par exemple, au Sénégal,
16:39quand les colons européens arrivent en Afrique,
16:42aux Amériques autochtones, en Asie,
16:43ils vont être confrontés à des normes de genre
16:46extrêmement différentes de celles
16:48qui avaient cours en Europe.
16:49Et donc, au Sénégal, on avait une institution,
16:51un troisième genre qui était reconnu historiquement,
16:55traditionnellement dans cette société,
16:56les gorjigen, ce qui, en wolof,
16:58signifie littéralement les hommes-femmes.
17:01En Inde, on avait aussi l'équivalent,
17:02les hijras, enfin, qui existent toujours,
17:04un troisième genre reconnu en Inde au Pakistan
17:06depuis des siècles.
17:08Et ces pratiques vont être criminalisées,
17:10ces existences vont être criminalisées
17:12par le droit colonial.
17:14Donc, il faut savoir que l'article 319
17:16du Code pénal sénégalais,
17:18qui, aujourd'hui, est utilisé pour criminaliser
17:21ce qu'ils appellent les actes impudiques
17:23et contre-nature, c'est un copier-coller
17:26d'une loi française, vichiste, de 1942.
17:30Voilà, à la Jamaïque, pareil,
17:31les lois dites anti-sodomie,
17:32qui sont un héritage du droit colonial britannique.
17:36Le temps passe vite, donc je ramène aux Outre-mer,
17:38parce que quand vous me dites ça,
17:39je pense à la Martinique,
17:40notamment le carnaval où les hommes se travestissent,
17:43ils sont perchés sur des talons,
17:44ils sont en sous-vêtements féminins,
17:46ils deviennent des femmes, les hommes,
17:47à chaque carnaval.
17:50Finalement, c'est l'ouverture qui est dans la tradition
17:52et non l'homophobie.
17:53C'est naturel, finalement, dans ces cultures-là.
17:55Oui, je pense, et d'ailleurs,
17:57j'ai envie de parler un peu du vaudou haïtien,
17:59puisqu'on refait un petit lien
18:01avec le premier repartage.
18:03C'est aussi quelque chose dont je parle dans mon livre.
18:05Il y a beaucoup d'études anthropologiques
18:06sur la cosmovision vaudou
18:08qui montrent qu'il y a une tolérance innée
18:11dans cette cosmovision
18:12pour les identités fluides de genre, de sexualité.
18:16Je pense, par exemple,
18:17au très beau documentaire de 2002
18:20de la cinéaste haïtienne Laurence McGraw,
18:23qui s'appelle « Des duets des hommes »,
18:24dans lequel elle suivait des hommes gays,
18:26des femmes trans en Haïti,
18:28qui étaient, on voyait qu'ils étaient considérés
18:30parfois par leur entourage
18:31comme des protégés de la loi vaudou Erzuli Freda,
18:34qui est un peu la divinité de la féminité.
18:36Voilà, donc l'idée n'est pas d'idéaliser
18:38et de nier les violences
18:40contre les personnes queers en Haïti,
18:42qui peuvent atteindre des proportions très graves,
18:43mais plutôt de dire que les personnes queers,
18:46leurs existences, leurs luttes,
18:48peuvent s'enraciner dans nos histoires caribéennes,
18:50dans nos référents culturels propres.
18:51Et c'est ce que montrait, je pense,
18:53dans votre reportage,
18:54le terme « queer »
18:55orthographié à la créole,
18:56K-W-I-R.
18:57Les personnes queers ont toujours existé
18:59sous d'autres noms,
19:00sous d'autres formes,
19:01mais ont toujours existé
19:02dans toutes les cultures du monde.
19:03connaître son histoire,
19:04c'est capital.
19:05Allez, troisième thématique de la semaine,
19:06si vous le voulez bien,
19:07le plastique ne disparaît pas,
19:08il se fragmente
19:09et il émet des particules
19:11dès sa production.
19:12Pas étonnant alors
19:13que notre planète entière suffoque,
19:15notre utilisation du plastique
19:16est bien trop importante.
19:18Et l'on sait désormais
19:19que la pollution plastique
19:20est aussi dans l'air
19:21et ce n'est pas franchement rassurant.
19:22Regardez.
19:26Mayotte,
19:27sur les hauteurs
19:28de la ville de Mamoudzou.
19:29Cet après-midi,
19:30Nils Sparago vient récupérer
19:33des bocaux posés il y a un mois.
19:35À l'intérieur,
19:36un mélange d'eau de pluie
19:37et de poussière.
19:39Mais ce qui l'intéresse,
19:40ce sont surtout les microplastiques
19:42présents dans l'atmosphère.
19:46Un microplastique,
19:47ça va être vraiment
19:47des toutes petites particules,
19:49vraiment très très fines,
19:50où on va aller venir s'intéresser,
19:52du coup,
19:53casser de petites particules,
19:54pas des gros morceaux,
19:54pas du macroplastique,
19:56justement, à l'opposé.
19:58Donc, on va être invisible à l'œil nu.
20:00Nils participe au projet Plasma,
20:02un ambitieux programme scientifique
20:04dont le but est de comprendre
20:06le cycle du plastique
20:07sur l'île de Mayotte.
20:08On a contaminé notre monde
20:10au plastique
20:11et on le retrouve partout,
20:13que ce soit dans notre alimentation,
20:14dans l'eau, dans l'air.
20:16Donc, tout ça,
20:16ça va venir impacter fortement
20:17notre santé
20:18et les écosystèmes.
20:26Effectivement,
20:26à l'intérieur,
20:27comme il est trouble,
20:28on voit que c'est toutes les particules
20:29qui sont encore un peu
20:30en suspension dans l'eau.
20:32C'est là-dedans
20:32qu'on va aller chercher
20:33les microplastiques.
20:35Ça sera vraiment un des résultats,
20:36on peut dire,
20:37on est pionné là-dessus,
20:38sur Mayotte,
20:39parce que ça va créer une base
20:41de données de connaissances
20:42pour voir comment,
20:44à Mayotte,
20:44on est exposé
20:45à ces microplastiques.
20:46Parce que jusqu'à présent,
20:46on ne sait pas.
20:50Ces prélèvements
20:51sont ensuite envoyés
20:52à Marseille.
20:55C'est ici,
20:56dans les laboratoires
20:57de l'Institut Méditerranée
20:58d'Océanologie,
20:59qu'ils sont analysés.
21:02On en est vraiment
21:03aux premières analyses
21:04d'échantillons.
21:05Mais ce qu'on peut dire,
21:06c'est que dans les échantillons
21:07d'air qu'on a analysés
21:08à Mayotte,
21:08en particulier à Compagnie,
21:10on a trouvé des microplastiques.
21:11Alors, c'est un petit peu tôt
21:12pour pouvoir donner
21:13des informations précises
21:14sur combien
21:15et quelle nature de plastique.
21:17Mais en tout cas,
21:17c'est sûr qu'on a trouvé
21:18des microplastiques
21:19dans les retombées
21:20atmosphériques à Compagnie.
21:23Vous avez vécu à Paris,
21:24à Londres,
21:24à New York,
21:25à Dakar.
21:26C'est quelque chose
21:26dont on se soucie
21:27à travers le monde,
21:28cette pollution plastique ?
21:29Oui, mais pas suffisamment
21:31à mon sens.
21:32La contamination microplastique
21:34est extrêmement grave,
21:35préoccupante.
21:36Et ce qui m'a frappée,
21:37j'ai vécu à Dakar,
21:38effectivement.
21:39Récemment,
21:39j'ai passé un long séjour
21:40en Inde.
21:41Et ce qui me frappe,
21:42c'est effectivement
21:42que dans les pays
21:43du Sud global,
21:44on a une pollution plastique
21:45qui est extrêmement visible
21:46sur les plages,
21:47dans les rues.
21:48Ça atteint des sommets.
21:50Et je pense qu'on ne peut
21:51pas comprendre ce sujet
21:53sans le replacer
21:53dans une analyse,
21:54encore une fois,
21:55politique de long terme
21:56en lien avec le colonialisme.
21:58On parle même,
21:58certains experts parlent
21:59de colonialisme plastique
22:02puisque les pays du Nord,
22:04les pays occidentaux,
22:05qui sont les premiers
22:05producteurs de déchets,
22:07envoient,
22:08plutôt que de traiter
22:08eux-mêmes leurs déchets,
22:10les envoient par shipment,
22:12par bateau,
22:12vers les pays du Sud,
22:13principalement en Afrique,
22:15en Asie.
22:16Le Ghana et la Malaisie
22:17font partie des pays
22:19qui reçoivent le plus
22:19de plastique.
22:20Et c'est donc la population
22:22de ces pays
22:23qui subit ces effets
22:25de pollution environnementale,
22:26sanitaire.
22:27Encore une fois,
22:28on est dans cette histoire
22:30longue de destruction,
22:32en fait,
22:33par l'Occident
22:34pour le profit économique
22:35de l'Occident
22:36des ressources naturelles,
22:37avec un rejet
22:38des externalités
22:41de cette pollution.
22:42Les pays du Sud
22:43sont ceux
22:43qui en paient le prix fort.
22:45C'est fou
22:45qu'on en soit encore là
22:46en 2026 quand même.
22:47Alors la pollution
22:47a bien sûr
22:48de multiples visages.
22:49Outre-mer,
22:49les pesticides
22:50dans les sols
22:51sont évidemment
22:51source de grandes inquiétudes.
22:53Mardi,
22:54une petite bascule
22:55puisque le Parlement
22:55a reconnu la part
22:57de responsabilité
22:58de l'État
22:58dans le scandale
22:59du chlordécone.
23:00Une reconnaissance symbolique
23:01puisque la dépollution
23:02du sol est obligatoire,
23:03mais le volet indemnitaire
23:04pour les victimes
23:05n'est qu'au rend
23:06d'objectif
23:07pour l'État.
23:08Votre regard ?
23:10Mon regard
23:11est un peu le même
23:11que sur la question
23:12de la dette
23:13et des réparations
23:14annoncées par Emmanuel Macron.
23:16On reste encore
23:16dans quelque chose
23:17de symbolique
23:17et insuffisamment concret.
23:20Mais encore une fois,
23:22j'ai envie de me focaliser
23:23sur le positif.
23:24Il y a déjà
23:25des initiatives
23:27dans la société civile
23:29de la part
23:29de petits agriculteurs
23:30et agricultrices
23:31aux Antilles françaises
23:32qui tentent déjà
23:33d'agir sans attendre
23:35sur le législateur
23:36sans attendre
23:37sur la puissance publique
23:38qui n'a fait
23:38que décevoir
23:39et que trahir
23:40depuis plus de 20,
23:4130, 40 ans
23:42que ce scandale
23:44est en cours
23:44et puis a été révélé.
23:46Et donc,
23:47ils tentent
23:47des initiatives
23:48de dépollution des sols
23:49à leur échelle,
23:50ils tentent
23:50de pratiquer
23:51une agriculture bio.
23:53D'ailleurs,
23:53dans « Chers ancêtres »,
23:54mon livre,
23:55je suis allée
23:55à la rencontre
23:56de certaines
23:57de ces agricultrices
23:58en Martinique,
23:58en Guadeloupe
23:59et en Guyane
24:00pour les interroger
24:01sur ces combats
24:03qu'elles mènent
24:03pour l'autosubsistance,
24:04l'autosuffisance alimentaire
24:06pour une alimentation saine
24:08qu'elles inscrivent
24:09de manière très explicite
24:10dans la continuité
24:12des luttes historiques
24:13qui ont été menées
24:14par une petite paysannerie
24:16des Mornes,
24:16noires et indiennes,
24:18pour proposer
24:19un autre modèle
24:20que celui
24:20de cette colonialité,
24:22de cette plantation
24:23coloniale destructrice.
24:24Allez,
24:24le temps passe très vite,
24:25on va terminer
24:25avec votre photo du jour
24:26si vous le voulez bien.
24:27On la découvre ensemble,
24:28elle s'affiche,
24:29la voici.
24:29Où sommes-nous ?
24:30Alors,
24:31nous sommes en Martinique
24:33à Sainte-Marie,
24:34juste en face
24:35de l'habitation
24:35Fonds-Saint-Jacques
24:36qui est bien connue
24:38où on a retrouvé
24:39complètement au hasard
24:40de travaux
24:41d'extension d'une route.
24:43Dans les années 90,
24:44on a découvert
24:44des sépultures
24:45qui ont été analysées
24:47par des archéologues.
24:47En fait,
24:48il s'agit d'un cimetière
24:49d'esclavisés
24:50où il y avait
24:50à peu près 80 sépultures.
24:52Le problème,
24:53c'est que comme pour
24:53tous les cimetières
24:54d'esclavisés
24:55qui ont été mis à jour,
24:56notamment sur des plages
24:57à Rézinclair
24:58en Guadeloupe,
24:58en Martinique,
24:59à Trinité,
25:02aux Anse-Darlais,
25:04il n'y a pas vraiment
25:04eu de réaction
25:05des pouvoirs publics
25:06pour mémorialiser
25:07ces lieux.
25:08Donc,
25:08on est vraiment,
25:09pour moi,
25:09dans ces symptomatiques,
25:11ces métaphoriques,
25:12ces symboliques
25:12de cette réticence
25:14à mémorialiser
25:15la vie des esclavisés.
25:17Qu'est-ce qui est écrit
25:18sur la banderole ?
25:20C'est le cimetière
25:21de nos ancêtres
25:22qui a l'inago,
25:23donc il y a aussi
25:24une volonté
25:24de mettre en valeur.
25:26En fait,
25:26il faut préciser
25:27que cette mémorialisation
25:29qu'on voit sur la photo,
25:30c'est une initiative
25:31de citoyens,
25:33en fait,
25:34pas des pouvoirs publics,
25:35ce sont des citoyens
25:36martiniquais,
25:37des associations
25:38qui ont voulu
25:39rendre hommage
25:40à leurs ancêtres
25:41sans sépulture.
25:42Merci beaucoup,
25:43Isis Labo-Kaberia.
25:44Je rappelle votre ouvrage
25:44« Chers ancêtres »
25:45paru en avril dernier
25:46chez Grasset.
25:47Merci infiniment
25:47d'être venu sur notre plateau.
25:49Merci à vous
25:50d'être fidèles
25:50à « C'est pas si loin »
25:51émission à retrouver
25:52en replay
25:52sur france.tv
25:53et en podcast
25:54sur toutes les plateformes audio.
25:55À la semaine prochaine,
25:56même lieu,
25:57même heure
25:57sur France Télé.
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