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  • il y a 6 heures
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Retrouvez Muriel Reus, tous les dimanches à 8h10 pour sa chronique "La force de l'engagement" sur Sud Radio.

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##LA_FORCE_DE_L_ENGAGEMENT-
Transcription
00:00Retrouvez la force de l'engagement avec AJP, épargne, retraite, assurance emprunteur, prévoyance, santé.
00:10Sud Radio, la force de l'engagement, 15h, 15h30, Muriel Rius.
00:15Bonjour à toutes et à tous, merci d'être avec nous pour la force de l'engagement,
00:19l'émission qui donne la parole à celles et ceux qui font bouger la société.
00:22Aujourd'hui je reçois Frédéric Pommier, journaliste, chroniqueur sur France Inter depuis plus de 20 ans
00:27et auteur du livre « Derrière les arbres » publié chez Flammarion.
00:32Dans cette œuvre littéraire telle que vous la gratifiez vous-même,
00:35une œuvre d'une puissance rare, sensorielle, fragmentée,
00:38construite comme une traversée de la mémoire traumatique,
00:41vous racontez les traces laissées par les violences sexuelles dans une existence entière.
00:45Le silence, la honte, l'amnésie traumatique, la peur, la déconnexion du corps,
00:50mais aussi la manière dont un trauma peut continuer à coloniser une pensée,
00:53une vie entière, longtemps après que les faits eux-mêmes ont disparu de la mémoire consciente.
00:58Mais avant de vous donner la parole, Frédéric, je vous propose de nous engager contre l'indicible.
01:03Les crimes ne s'arrêtent jamais au moment où les faits cessent.
01:06L'envisager, le penser, le croire est une absurdité.
01:10Les crimes continuent à vivre dans le corps, les cauchemars, les silences, les addictions,
01:14la dissociation, les scréifications, les pensées suicidaires, dans la peur des autres,
01:19parfois même jusque dans l'incapacité même à comprendre ce qui nous est arrivé.
01:23Les violences sexuelles faites aux enfants appartiennent à cette catégorie-là.
01:27Pourtant, notre système judiciaire continue encore de leur appliquer une logique du temps
01:32qui est totalement déconnectée de la réalité du psychotraumatisme.
01:36En France, près de 5 millions d'adultes vivent avec les conséquences de violences sexuelles subies durant leur enfance.
01:42Chaque année, ce sont 160 000 enfants qui deviennent victimes de violences sexuelles,
01:472 à 3 enfants par classe.
01:49Pourtant, nous continuons collectivement à penser ces violences comme des faits rares,
01:54exceptionnels, marginalisés, presque périphériques.
01:58Et le fait que seuls 1% des auteurs de viols soient condamnés
02:01participe aussi à notre incapacité individuelle et collective à affronter ces crimes.
02:06Les violences sexuelles faites aux enfants sont un phénomène massif,
02:09systémique, profondément enraciné dans notre société.
02:11Et elles installent une réalité que la justice peine encore à intégrer
02:15et que nos institutions continuent à sous-estimer.
02:18Cette réalité, c'est que le plus souvent, un enfant agressé ne parle pas spontanément au moment des faits.
02:23Il ne le peut pas.
02:24Parce que le cerveau dit ceci.
02:25Parce que la mémoire fragmente.
02:27Parce que le trauma protège l'enfant de ce qu'il ne peut pas psychiquement supporter.
02:32C'est cela, l'amnésie traumatique.
02:33Un mécanisme longtemps ignoré, minimisé, contesté.
02:37Aujourd'hui documenté par les psychiatres, les neurosciences, les associations de victimes et par la civise.
02:43Pourquoi alors notre droit continue-t-il de fonctionner selon une logique de calendrier judiciaire ?
02:48Pendant des décennies, les crimes sexuels commis sur des mineurs étaient prescrits à l'âge de 28 ans.
02:53La justice considérait que 10 ans après la majorité, il était trop tard pour parler.
02:57En 2018, dans le sillage de MeToo, la loi portée par Marlène Schiappa a allongé ce délai de prescription.
03:04Désormais, une victime peut porter plainte jusqu'à l'âge de 48 ans, soit 30 ans après sa majorité.
03:11Alors certains considèrent que 30 ans pour les crimes sexuels commis sur mineurs constituent une évolution suffisante.
03:16Et que l'imprescriptibilité demandée par de nombreuses victimes, associations et spécialistes du psychotraumatisme,
03:23doit rester réservée aux crimes contre l'humanité.
03:26Mais derrière ce débat juridique sur la prescription, il y a aussi une autre interrogation.
03:31Celle du regard que notre société porte sur les victimes qui parlent tardivement.
03:35Y aurait-il, derrière cette parole tardive, une stratégie, un calcul, une vengeance, des intérêts cachés ?
03:42Alors peut-être faudrait-il enfin inverser le regard et ne plus demander aux victimes pourquoi elles parlent si tard.
03:47Mais comprendre ce que les violences sexuelles faites aux enfants produisent psychiquement
03:51pour qu'ils faillent parfois 40 ans, parfois 50 ans, afin de pouvoir nommer les faits ?
03:55Aujourd'hui, l'enjeu de l'imprescriptibilité des crimes sexuels commis sur les mineurs traverse le débat public.
04:01Et ce débat est désormais incontournable.
04:04Car derrière la prescription, il y a une question plus vertigineuse encore.
04:08Que fait-on des enfants qui ont survécu ?
04:10Et que fait-on des enfants qui restent prisonnières de l'oubli ?
04:18Aujourd'hui, dans La Force de l'engagement, je donne la parole à Frédéric Pommier, journaliste et auteur du livre
04:23« Derrière les arbres ».
04:24Bonjour Frédéric.
04:25Bonjour.
04:26Alors, avant de commencer cet échange, j'aimerais partager quelque chose avec vous.
04:30Je ne le dis jamais, mais en dehors de cette émission, j'accompagne depuis des années des femmes victimes de
04:34violences
04:34et j'entends des récits graves, extrêmement graves, très très durs.
04:38Et pourtant, comme beaucoup des lecteurs, sans doute de vos lecteurs, j'ai été profondément saisie par votre livre,
04:44par les faits, bien sûr, mais surtout par la manière dont vous les écrivez,
04:47par cette précision presque physique du trauma, par cette façon de faire ressentir ce que devient le silence,
04:54la honte, l'emprise ou la peur dans le cœur même d'un enfant.
04:57À quel moment vous avez compris que ce livre ne pouvait pas être seulement un témoignage,
05:02mais devait devenir une œuvre littéraire ?
05:05J'ai compris que je ne pouvais pas livrer un témoignage, parce que si c'était un témoignage, je ne
05:11pourrais pas tout dire.
05:13Je ne pourrais pas dire le plus intime, je ne pourrais pas dire le plus grave,
05:17je ne pourrais pas raconter les crimes avec la précision que je souhaitais leur donner.
05:23Donc il fallait en passer par les littératures, littérature qui de surcroît m'a permis, moi,
05:29la forme de mise à distance nécessaire, une forme de mise à distance nécessaire.
05:36Raconter les viols que j'ai subis, raconter leur déflagration sur plus de 40 années de vie,
05:41ça m'a été possible parce que j'ai choisi de faire du petit garçon que j'étais un personnage,
05:47de faire des parents de ce petit garçon, de mes parents, des personnages, mon frère, ma sœur,
05:53et par la suite mes copains à l'adolescence, et par la suite la compagne avec qui j'ai eu
05:59deux enfants.
05:59Et si ça devenait des personnages, je pouvais, moi, raconter à ce moment-là l'intime.
06:06La littérature et le fait de construire une œuvre littéraire,
06:10ça m'a aussi permis d'illustrer, par la grammaire, je dirais, ce qu'est la dissociation.
06:18Dans la première partie du livre, il y en a cinq, le personnage s'appelle l'enfant.
06:24Et je dis très peu je, je parle de l'enfant. Dans la deuxième partie, il s'appelle le garçon.
06:30Et là encore, je dis très peu je, c'est le garçon.
06:32Ensuite, dans la troisième partie, à l'adolescence, il s'appelle Frédéric, c'est mon prénom.
06:36Mais je ne dis réellement je qu'à partir du quatrième chapitre,
06:41quand les souvenirs tout d'un coup deviennent un peu plus précis.
06:44Et pour moi, c'était une manière aussi de raconter par la langue
06:47comment tout ce chemin de vie, c'est tout un chemin très dur et très long
06:53de réappropriation de mon corps que des hommes ont assacré dans mon enfance
07:00et ce corps dont on m'a presque privé
07:04est un chemin de réappropriation même de mon identité.
07:10Et c'est pour ça que la cinquième partie s'appelle les retrouvailles.
07:12Ce sont aussi des retrouvailles avec moi-même.
07:15Et ce livre, c'est comment je me suis finalement retrouvé
07:18et réparé un peu
07:21après toutes ces années de pertes, d'oubli
07:24et de dépossession de moi-même.
07:26Alors ce chemin, il est très long, vous venez de le dire,
07:29près de 40 ans.
07:30Près de 40 ans où votre corps semblait savoir
07:33ce que votre mémoire consciente refusait de regarder.
07:36En face, un premier viol à 4 ans, un autre à 5 ans,
07:39un autre à 6 ans, un autre à 7 ans et demi.
07:42Comme si ce trauma continuait à organiser votre existence
07:45avant même de devenir clair, de le percevoir complètement.
07:49Est-ce que c'est cela la violence la plus profonde faite aux enfants ?
07:53Continuer à vivre pendant toutes ces années
07:56sans qu'on soit en capacité de nommer ce qui nous est arrivé ?
08:01Je ne sais pas si c'est plus voyant, mais c'est une violence supplémentaire.
08:05Il y a la violence des crimes, la violence des viols
08:10et il y a aussi effectivement la violence du silence imposé
08:16parce que souvent les prédateurs, ils imposent le silence à leurs petites victimes
08:21mais de surcroît, les petites victimes, les enfants,
08:24ils n'ont à cet âge-là, en tout cas à 4 ans, à 5 ans, à 6 ans,
08:27ils n'ont pas les mots pour raconter.
08:30Et à la fin des années 70 et au début des années 80,
08:33moi c'est ça, les années, j'avais encore moins les mots
08:36que les enfants d'aujourd'hui
08:37qui sont un petit peu plus éduqués
08:41à la connaissance de leur propre corps déjà.
08:43Moi non seulement je ne connaissais pas mon corps
08:45mais je ne connaissais surtout pas le corps d'un adulte.
08:47Donc ce que j'ai subi, je ne le comprenais absolument pas.
08:52Donc très compliqué de raconter à ses proches
08:55quelque chose qu'on n'a pas compris
08:56et de surcroît, c'était d'une telle violence
09:01que mon cerveau a tout fait pour déconnecter
09:04puis pour oublier le plus rapidement possible.
09:07Et plus on se tait, plus on oublie aussi ce qui s'est passé
09:12et qu'en plus, et ça c'était le quatrième homme
09:17dont je parle dans ce livre,
09:19à ce moment-là j'avais 7 ans et demi,
09:22qu'en plus, après avoir été violé par le corps,
09:29on nous viole le cerveau.
09:32Là je pense à une des phrases qui m'a été dite
09:34et cette phrase c'est
09:35« Je savais que tu en avais envie ».
09:37J'avais 7 ans, 3 quarts.
09:40Eh bien, on se tait là parce qu'on se sent coupable
09:43et parce qu'on nous a fait croire,
09:45on nous fait croire que ce qui vient de se produire
09:47c'est parce qu'on l'a souhaité.
09:48Et c'est absolument épouvantable de se dire
09:50qu'on a souhaité qu'un homme nous éjacule sur le visage
09:53après nous avoir violé d'autres parties du corps.
09:56Et donc on ne peut pas parler non plus
09:57parce qu'on se dit « Si je raconte ça,
09:59d'abord on ne va pas me croire ».
10:00Et cet homme m'a dit « Personne ne le croira ».
10:02En plus, je ne sais pas comment le raconter.
10:06Et le coup c'est qu'il m'a dit que c'était de ma faute.
10:10Alors on ne peut pas raconter,
10:12oui, bien sûr, on ne peut pas raconter
10:14lorsqu'on est un enfant parce qu'on n'a pas les mots.
10:16Et vous avez raison de dire qu'aujourd'hui
10:17peut-être les enfants ont davantage les mots
10:19parce qu'il y a eu beaucoup de campagnes
10:21d'essentielisation, peut-être un petit peu plus.
10:23Mais il y avait des signes,
10:24ce qu'on appelle les signes faibles,
10:26qui en fait ne sont pas des signes faibles,
10:27ce sont des signaux complètement explicites
10:30de violences sexuelles.
10:31On le sait aujourd'hui,
10:32vous dites très tôt « Maman, je veux voler ».
10:34Vous dites « Les cauchemars,
10:36les voix dans votre tête et la petite enfance ».
10:38Vous dites « Cette triteste omniprésente au réveil ».
10:41Alors ça aussi, est-ce que c'est compliqué
10:45de se dire que finalement,
10:47tous ces signaux-là,
10:48les adultes ne sont pas équipés pour les voir ?
10:53Peut-être qu'aujourd'hui,
10:55les adultes sont un tout petit peu plus éduqués,
10:57un tout petit peu plus sensibles à ces signaux.
11:02Moi, ce que je disais à ma maman,
11:03c'était « Envole-moi ».
11:04Envole-moi, oui.
11:05Après avoir dit « Jette-moi par la fenêtre ».
11:07À ce moment-là, j'avais 4 ans.
11:09Et pendant des années,
11:10j'ai demandé à ma mère « Envole-moi ».
11:12Et le jour où elle m'a trouvé debout sur une chaise
11:15devant la fenêtre de la cuisine grande ouverte,
11:18elle a paniqué,
11:19m'imaginant sauter, si petit.
11:21Et après, des signaux,
11:23effectivement, il y en a eu d'autres.
11:24J'étais un petit garçon
11:25qui faisait des cauchemars terribles.
11:27Il y avait des loups dans ma chambre.
11:29J'étais un petit garçon qui,
11:31à une certaine période,
11:33pleurait tous les matins
11:34parce que je ne voulais plus être un petit garçon.
11:36Et je rêvais qu'une fée me transforme
11:38dans la nuit en petite fille.
11:39« Je ne voulais plus être un petit garçon
11:42parce que je ne voulais plus être ce petit garçon
11:44auquel on avait fait du mal. »
11:47Et par la suite, en grandissant,
11:52je me tapais.
11:54Mais ça, personne ne le savait
11:55parce que je le faisais cacher dans une chambre.
11:57Je me tapais,
11:58je me faisais des séances de flagellation,
12:00je m'insultais.
12:02Ça durait 40 minutes.
12:04J'en sortais épuisé,
12:05mais un peu vidé de quelque chose
12:07dont il fallait que je me vide.
12:09Et plus tard, vers 10, 13 ans,
12:12j'ai eu, moi, des voix dans la tête.
12:16Insupportable d'avoir des voix dans la tête.
12:18Ça fait perdre beaucoup de temps précieux de sa vie.
12:21Et quoi qu'il commentait ?
12:24Psychose.
12:25En tout cas,
12:26les hallucinations auditives
12:28peuvent être des manifestations de psychose.
12:31Donc là, ma maman s'est beaucoup inquiétée
12:32puisque je lui disais.
12:34Mais déjà, petit, quand t'as 4 ans,
12:36je pleurais que je voulais être une petite fille.
12:39Enfin, que je ne voulais plus être un garçon.
12:41Ma maman m'a emmené voir une psychologue.
12:43On est en 1979.
12:45Et à ce moment-là,
12:46il y en a assez peu des psychologues pour enfants.
12:47Et assez peu des parents
12:48qui emmènent voir leur enfant.
12:50Qui emmènent leur enfant chez le psychologue.
12:52Et puis, au moment des voix,
12:53j'ai à nouveau été voir,
12:54à l'âge de 13 ans,
12:55cette fois un psychanalyste.
12:56Et en fait,
12:57les professionnels que j'ai rencontrés,
13:00je pense,
13:01ne m'ont pas posé les bonnes questions.
13:03En tout cas,
13:03n'ont absolument rien identifié
13:05qui aurait pu être de l'ordre du traumatisme
13:08et de la violence sexuelle.
13:09Oui, d'ailleurs,
13:10c'est assez...
13:10Quand j'ai lu ce passage-là,
13:12où votre maman...
13:14Parce qu'autour de vous,
13:14il y a une famille émente,
13:15il y a une famille attentive,
13:16une mère qui sent quand même
13:17qu'il se passe des choses.
13:19Et elle vous emmène chez une psy
13:21qui vous pose des questions
13:22absolument invraisemblables.
13:24Et donc, je me suis dit,
13:24mais c'est complètement dingue, quoi,
13:26qu'on puisse poser ces questions-là
13:28avec la description des traumatismes
13:30tels qu'ils étaient décrits par vous-même
13:32et en tout cas par votre maman.
13:34On en parle juste après la pause.
13:36Retrouvez la force de l'engagement
13:39Avec Agipi, épargne, retraite,
13:41assurance emprunteur, prévoyance, santé.
13:46Sud Radio, la force de l'engagement,
13:4815h, 15h30, Muriel Rius.
13:51Donnez la parole à celles et ceux
13:52qui font bouger la société.
13:53C'est Sud Radio et c'est la force de l'engagement.
13:56Aujourd'hui avec Frédéric Pommier,
13:58journaliste, chroniqueur sur France Inter,
14:00auteur du livre Derrière les arbres.
14:01Nous parlons des violences sexuelles faites aux enfants,
14:03de leurs conséquences,
14:04de cette mémoire traumatique
14:05qu'il peut continuer à traverser
14:07toute une existence.
14:08Alors tout à l'heure, avant cette pause,
14:10on évoquait l'incapacité parfois des professionnels
14:14à reconnaître ce que certains enfants expriment
14:16à travers leur corps.
14:17Et on se disait que c'était absolument invraisemblable
14:20ces questions posées.
14:21Et je voudrais maintenant aborder ce sujet
14:23qui est celui de l'image que l'on se fait des agresseurs.
14:26Des agresseurs qui ne correspondent jamais
14:28à l'image caricaturale du monstre.
14:31En fait, vous, vos agresseurs,
14:33c'est le compagnon de votre nourrice,
14:34le gardien de votre immeuble,
14:36un jeune homme que vous rencontrez pendant les vacances,
14:38un ami de vos parents,
14:40devenu une personnalité politique,
14:42autrement dit des hommes insérés,
14:43des hommes connus, familiers,
14:45et des hommes auxquels les adultes faisaient confiance.
14:48Mais vous dites,
14:49ces prédateurs ont malgré tout un point commun,
14:51une capacité à exercer une emprise psychologique
14:54et surtout à repérer les failles.
14:59Comment vous évaluez ça,
15:01cette capacité de ces hommes
15:02à avoir repéré peut-être chez vous
15:05ce qui vous était déjà arrivé ?
15:07Ça, c'est l'explication aussi que je me donne
15:09pour expliquer la répétition.
15:12Et la répétition des faits,
15:14elle s'explique de façon assez claire.
15:16Les études ont été menées
15:17en disant qu'un enfant abusé une fois
15:19a beaucoup plus de risques qu'un autre
15:21de l'être à nouveau.
15:22Je pense que les prédateurs,
15:24ils ont une forme de radar
15:26pour percevoir les faiblesses des victimes,
15:32pour percevoir les failles des femmes
15:35quand il s'agit d'adultes,
15:36et ce sont la plupart du temps des femmes
15:38qui se font agresser,
15:40et des enfants, filles ou garçons.
15:42Ils ne vont pas s'attaquer à n'importe qui,
15:46sans doute, mais à ceux,
15:48c'est en tout cas comme ceux-ci que je l'écris,
15:50à ceux qui, pour certains, sont déjà morts.
15:53Oui, pour ceux qui sont déjà seuls intérieurement, peut-être.
15:57Ou dont l'enfance est déjà terminée.
15:58Moi, je considère que mon enfance est arrêtée
16:00à 4 ans au moment du premier viol.
16:02Et que tout le reste,
16:04en tout cas la suite de mon enfance,
16:05a été une forme de survie pour moi,
16:07avec certainement des moments de joie,
16:09certainement beaucoup de moments de joie,
16:10qu'aujourd'hui, du fait de cette mémoire traumatique,
16:15que j'ai totalement effacée.
16:16Je n'ai gardé de mon enfance
16:17que les souvenirs les plus terribles.
16:18Et encore, ils ont mis très très longtemps
16:20avant de revenir,
16:21puisque pendant longtemps,
16:22je n'ai eu aucun souvenir
16:23de 0 à 15 ans.
16:25Puisqu'à force d'avoir souhaité
16:27et tout fait pour effacer
16:29les scènes traumatiques,
16:30même moi,
16:31effacer tout le reste aussi.
16:33Et il y a une femme
16:34qui a beaucoup compté.
16:35Votre femme.
16:36Elle vous dit d'ailleurs,
16:37elle m'a chauvé la vie dans le livre.
16:38Et vous avez deux enfants.
16:40Oui.
16:40Comment une famille vit,
16:41ce qui vous est arrivé ?
16:42Comment ça se passe ?
16:43Ça a été dans le silence
16:44pendant très longtemps,
16:45puisque moi,
16:45je n'ai parlé que très tard.
16:46Moi, j'ai parlé à la trentaine,
16:4934 ans.
16:50Et après,
16:51mes parents ont été mis au courant
16:53quelques années plus tard.
16:55Ils sont au courant
16:55depuis une dizaine d'années.
16:56Ils l'ont...
16:57Enfin, ça a été très difficile pour eux.
16:59Ça a été très difficile,
17:00d'autant que...
17:02Moi, la personne dont j'ai parlé
17:03en premier,
17:04c'était le dernier agresseur,
17:06quand j'avais 7 ans et demi.
17:08Et se trouve qu'en l'occurrence,
17:10quand je leur en parle,
17:11et qu'ils me demandent
17:12mais qui est cet homme ?
17:14Et je leur explique
17:15que c'est effectivement
17:16un homme qu'ils voyaient
17:17il y a très longtemps,
17:18qui à l'époque était un ami de la famille
17:19et qui, dans l'intervalle,
17:21était devenu maire de la ville.
17:22Et vous dites d'ailleurs,
17:23vos parents,
17:23il faut déménager
17:24parce que je ne peux plus venir chez vous.
17:25Et pendant des années,
17:26j'ai imposé à mes parents
17:29de m'entendre les supplier de déménager.
17:31Et ils ont déménagé en décembre dernier.
17:33C'était tout récemment.
17:34c'était peut-être aussi une façon de dire
17:35finalement,
17:36je vais céder devant cet agresseur.
17:38C'est ce que pensait ma mère
17:39qui disait,
17:40si on déménage,
17:41c'est lui donner raison.
17:42Et je lui disais,
17:43non,
17:44ce n'est pas lui donner raison,
17:45c'est te protéger,
17:46nous protéger,
17:47faire en sorte que la famille
17:48puisse encore se réunir.
17:49Chez vous.
17:50Puisque pendant des années,
17:51ça a été impossible.
17:52Puisqu'en effet,
17:52moi je ne pouvais plus revenir
17:53chez mes parents
17:53parce que pour moi,
17:54c'était la ville
17:57où j'étais mort à plusieurs reprises
17:59parce qu'on m'avait fait subir
18:00le puir à plusieurs reprises.
18:02Alors cette prescription,
18:03elle est évidemment,
18:05dans votre cas,
18:05encore plus terrible
18:06puisque elle ne s'applique,
18:08enfin je veux dire,
18:09les délais sont dépassés.
18:10À 28 ans,
18:11tout était prescrit.
18:12À 28 ans,
18:12c'était prescrit,
18:13oui,
18:13puisque c'était 10 ans à l'époque.
18:15Et comme effectivement,
18:16il n'y a pas de rétroactivité
18:19sur les faits prescrits.
18:21Donc aujourd'hui,
18:21c'est bien 30 ans
18:22avec cette loi CHIAPA.
18:24Vous savez,
18:25nous sommes nombreux
18:25à demander l'imprescriptibilité
18:27pour les crimes sexuels
18:28commis à l'égard
18:29des enfants mineurs.
18:31Est-ce que vous partagez
18:32cette demande ?
18:33Est-ce que vous pensez
18:34qu'il faut que les crimes
18:35contre les enfants mineurs
18:37deviennent imprescriptibles ?
18:39Mais je pense clairement
18:40que la prescription
18:41est la complice
18:42des violeurs d'enfants.
18:45Puisque si la parole
18:46pour certains se libère si tard,
18:48c'est parce qu'elle est impossible
18:49à livrer avant,
18:49parce que la mémoire
18:51fait défaut souvent
18:53et que les souvenirs,
18:54il ne se précise que très très tard.
18:56Donc cette prescription
18:57n'a strictement aucun sens
18:58à part celui
18:59de protéger des violeurs.
19:01Et que des prédateurs
19:03puissent se dire
19:07passer tel nombre d'années
19:08après mes crimes,
19:09je vais pouvoir dormir tranquille.
19:12Alors que les personnes
19:13qui ont été violées, abusées,
19:14elles ne dormiront jamais tranquilles.
19:16Il n'y a pas de prescription
19:17pour la douleur.
19:18Il n'y a pas de prescription
19:19pour le traumatisme.
19:20Il n'y a pas de prescription
19:22pour cette bombe
19:24à retardement
19:24et à fragmentation
19:25qu'est le viol
19:26et qui ne détruit pas seulement
19:27la personne qu'on a violée,
19:29qui détruit aussi
19:30les personnes autour d'elle,
19:31qui fragilise tout le monde.
19:32Et donc quand on parle
19:33de 5,5 millions d'adultes
19:36qui aujourd'hui disent
19:37qu'ils ont subi
19:39des violences sexuelles
19:40dans leur enfance,
19:41et je pense que le chiffre
19:42est bien plus important,
19:43ça veut dire 5,5 millions
19:44de personnes
19:45ou davantage
19:46qui aujourd'hui pour certains
19:47continuent de vivre
19:48avec ces douleurs-là.
19:50Dont parfois
19:51ils ne réussiront jamais
19:52à parler.
19:53Beaucoup sont morts
19:54avant d'avoir pu parler.
19:56Beaucoup en sont morts.
19:57Mais les criminels, eux,
20:00ils ne sont pas inquiétés
20:01pour la plupart.
20:01à cause de cette prescription,
20:04grâce à cette prescription
20:05les concernant.
20:06Donc oui,
20:07de mon point de vue,
20:08qui est le point de vue
20:08de quelqu'un
20:09qui s'est souvenu
20:10avec précision
20:11trop tard ?
20:13Par rapport à la prescription ?
20:16Quand j'ai compris
20:17en fait que
20:18tout était presque
20:18il y a 28 ans,
20:19à 28 ans,
20:20moi j'avais des vagues
20:20souvenirs
20:21et j'avais juste
20:22des envies de mourir,
20:23j'avais juste
20:24des visages
20:25et des ombres
20:26qui surgissaient
20:27sans que j'arrive
20:28à éluciter clairement
20:29ce qui s'était passé.
20:31à 28 ans,
20:32c'était fini.
20:34Et mes agresseurs,
20:35à ce moment-là,
20:36ils pouvaient combattre
20:36tranquille dans la campagne
20:38et continuer à abuser
20:39d'autres enfants.
20:40Et ce qui est le cas,
20:40ils combattent toujours
20:40tranquille dans la campagne
20:41et on ne sait pas
20:42s'il n'y a pas encore
20:44des enfants.
20:44Donc oui,
20:46la prescription,
20:47évidemment qu'il faut
20:48qu'elle tombe
20:50pour les violences sexuelles
20:51sur les enfants.
20:54Et moi,
20:55si j'ai parlé,
20:56c'est en sachant
20:56que c'était trop tard
20:57pour moi.
20:58Et si je l'ai fait,
20:59c'est aussi pour tous les autres,
21:00pour tous les autres
21:01qui ne pourront pas parler.
21:03Soit parce qu'ils ne sont plus là,
21:05soit parce qu'ils ne trouveront
21:06pas les mots,
21:06soit parce qu'ils n'ont pas
21:07cette énergie
21:08et cette patience.
21:10Et si j'ai porté plainte
21:12contre le dernier des agresseurs,
21:13c'est aussi pour ça.
21:15Ce n'est pas pour moi.
21:15Pour moi,
21:16c'était trop tard.
21:17C'était sans doute un peu pour moi,
21:18pour rendre justice
21:18aux petits garçons que j'étais
21:19et auxquels la justice
21:20ne rendra jamais justice.
21:21Mais c'était aussi
21:22pour tous les autres
21:23et pour que d'autres paroles
21:26de garçons se lèvent aussi
21:27pour accompagner
21:29celles si nombreuses
21:30des femmes
21:31qui ont eu le courage
21:31de parler avant nous
21:33et qui n'ont peut-être
21:35pas été soutenues
21:36suffisamment par les hommes
21:37et dont on remet en cause
21:39la parole si souvent
21:41et ça m'est insupportable
21:43de voir le nombre
21:44d'hommes et de femmes
21:45d'ailleurs qui remettent
21:46aussi facilement
21:47la parole des femmes en cause.
21:50Et peut-être un peu moins
21:51celles des garçons.
21:52Alors cette parole des hommes,
21:53elle est très importante.
21:56Moi, je pense que la parole des hommes
21:57sur tous les sujets,
21:59évidemment sur les violences,
22:00mais aussi sur tous les sujets
22:01d'égalité est fondamentale.
22:03MeToo, vous venez de dire,
22:05a déplacé notre regard collectif
22:07sur les violences sexuelles.
22:08Il a rendu audible
22:09ce que la société
22:10ne voulait pas voir.
22:12Est-ce que ce mouvement, vous,
22:13il a agi aussi
22:15d'une certaine façon,
22:17personnellement ?
22:17Est-ce que quand MeToo
22:19a éclaté,
22:20est-ce que vous vous êtes dit
22:22à ce moment-là,
22:22c'est il y a dix ans,
22:23MeToo,
22:24est-ce que vous vous êtes dit
22:25la parole des hommes
22:26va aussi se libérer aujourd'hui ?
22:27Est-ce que ça a eu une influence ?
22:28Alors je sais que ce n'est pas
22:29ce qui a conduit
22:30l'écriture du livre.
22:31L'écriture du livre,
22:31c'est une agression
22:32effectivement physique
22:33dans votre immeuble.
22:35Mais est-ce que MeToo,
22:36à ce moment-là,
22:37a provoqué en vous
22:38quelque chose
22:38qui était de l'ordre de
22:40les hommes vont parler enfin
22:41et peut-être que moi aussi
22:42je vais parler ?
22:43Oui ou pas ?
22:44Moi, pendant toute la période
22:46MeToo,
22:46je me suis retenu
22:48d'écrire MeToo.
22:50Retenu en me disant
22:51à partir du moment
22:52où j'écris ce mot,
22:53ça veut dire qu'il faudra
22:53raconter toute ton histoire.
22:55Et à ce moment-là,
22:55je n'étais pas prêt
22:56à raconter toute mon histoire.
22:57En revanche,
22:57qu'est-ce que j'ai
22:59mis des cœurs
23:00sur les publications
23:01de toutes les femmes
23:04qui racontaient
23:05à ce moment-là ?
23:06Qu'est-ce que j'ai partagé ?
23:08Qu'est-ce que j'ai essayé
23:09de dire ?
23:11Moi, je comprends,
23:12moi, je soutiens.
23:13Ce sont des mini-gestes.
23:14C'est ce que j'étais
23:17en mesure de faire
23:17à ce moment-là.
23:19Et je ne sais pas
23:20si à ce moment-là
23:20j'étais convaincu
23:22que j'allais moi aussi parler.
23:24Peut-être que je me disais
23:25que c'était le moment
23:25des femmes aussi,
23:26que ma parole
23:27ne serait pas entendue,
23:28qu'elle n'avait pas sa place
23:28à ce moment-là,
23:29en tout cas du débat.
23:32Et je lis parce que oui,
23:33je sais que je me suis retenu.
23:34Voilà.
23:35De dire MeToo.
23:37mais par pudeur.
23:39Et en sachant
23:43qu'autour de moi,
23:46les gens n'étaient pas
23:47au courant encore.
23:48Que mes enfants
23:48n'étaient pas au courant.
23:50Et moi,
23:50si j'ai attendu
23:52pour sortir ce livre
23:53et raconter cette histoire,
23:55c'est aussi parce que
23:56j'ai attendu,
23:57je crois,
23:58que mes enfants
23:59soient en âge
24:00d'entendre cette histoire.
24:02Rédéric Pommier,
24:03je vous remercie.
24:03ce livre est plus que sanitaire.
24:06Je vous invite évidemment
24:07tous à le lire.
24:08Je rappelle
24:09Frédéric Pommier,
24:10Derrière les arbres,
24:12aux éditions Flammarion.
24:14Cette parole,
24:15elle est essentielle.
24:16Je dirais même
24:17qu'elle est vitale.
24:18Et j'espère
24:19qu'elle va aussi
24:19encourager peut-être
24:21d'autres hommes
24:21à prendre la parole
24:22et à raconter
24:23ce vécu
24:24qui est innommable.
24:26Je vous redonne
24:27rendez-vous
24:28dimanche prochain,
24:29même heure,
24:30même énergie.
24:32Peut-être pas tout à fait
24:33le même sujet.
24:35L'émission est disponible
24:36sur sudradio.fr,
24:38sur tous les podcasts
24:39et je vous souhaite
24:40un excellent dimanche.
24:41C'était la force
24:42de l'engagement.
24:44Avec AJP,
24:45épargne,
24:46retraite,
24:46assurance emprunteur,
24:48prévoyance,
24:48santé.
24:49Sous-titrage Société Radio-Canada
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