00:00Ma nouvelle tête ce matin s'appelle Laji Diaby.
00:03Il est artiste, il a 26 ans et il sort tout juste des Beaux-Arts de Paris
00:06et fait partie des 25 étudiants qui ont reçu les félicitations du jury.
00:11Et pendant que certains parents cherchent encore à accrocher le diplôme dans leur salon,
00:14lui, il a décroché directement sa première exposition personnelle chez Lafayette Anticipation.
00:19Son travail, ce sont des installations réalisées à partir de meubles chinés
00:23ou trouvées dans la rue qu'il transforme en sorte de relique futuriste.
00:26Lorsqu'on traverse son exposition, on croise autant des fantômes de la culture pop que sa propre famille
00:31ou peut-être même l'âme des anciens propriétaires.
00:34Et il pose une immense question avec le titre de cette exposition
00:37« Who's gonna save the world ? Qui va sauver le monde ? »
00:41Bonjour Laji Diaby, bienvenue sur France Inter.
00:43Merci, merci.
00:44Est-ce que vous auriez un début de réponse à nous donner, s'il vous plaît ?
00:47Sur qui va sauver le monde ?
00:48Ouais.
00:50On va dire que c'est un peu une sorte de question rhétérique.
00:53J'aimerais bien qu'on y réponde par nous-mêmes.
00:56C'est peut-être ça.
00:58Je pense qu'il n'y a que ça.
00:59En tout cas, dans l'idée qu'il n'y a qu'un effort collectif qui pourra nous sortir de
01:03cette merde.
01:04Le titre de cette exposition vient de ce morceau.
01:07Exactement.
01:08Des années 70.
01:09Sous le funk, Father Tudrun.
01:11Tout à fait.
01:12Que j'avais découvert lorsque j'étais au lycée.
01:14Parce que j'étais obsédé par la pratique de la musique et notamment par la pratique du sample.
01:20Et c'est un groupe qui était énormément samplé, tout le long de l'histoire du rap.
01:23Et donc ça s'est imposé un peu de soi-même.
01:26C'était un peu un titre qui me suivait, qui m'obsédait.
01:28C'est une chanson utopique.
01:29Qui va sauver le monde ?
01:30Moi, ce que j'ai aimé dans votre oeuvre, c'est que votre réponse, elle ne ressemble pas du tout
01:34à un super-héros solitaire.
01:36Comme ça, quand on regarde votre travail, on aperçoit des silhouettes.
01:39D'abord des meubles massifs.
01:41Et puis des présences fantômes qui traversent les surfaces.
01:44Il y a notamment ces transferts sur des miroirs de vos frères et sœurs.
01:48J'ai eu l'impression chez vous que le salut, il passait toujours par le collectif, par le familial.
01:52Vous avez grandi dans une famille de six enfants à Ivry-sur-Seine.
01:55Ça vous a appris quoi, le collectif ?
01:58Tout.
02:00Tout, je dirais.
02:00À vrai dire, je ne sais même pas vivre tout seul.
02:03Je ne sais même pas si c'est possible de vivre tout seul.
02:05Pour moi, mes modèles, c'est ma mère, mon frère, mes sœurs.
02:09C'est eux qui me donnent la motivation de me lever le matin, de me mettre au travail, de trouver
02:12du sens à ce que je fais.
02:13Vous dites avoir commencé à collecter des objets dans la rue ou chez vos parents.
02:18D'ailleurs, parce que l'idée de dépenser énormément d'argent pour faire de l'art, ça vous rendait malade.
02:22Vous vouliez produire, même dans la dèche, la contrainte, est-ce que ça a fabriqué votre langage plastique ?
02:28À vrai dire, j'estime que même c'est une somme de contraintes qui m'ont amené à faire de
02:32l'art contemporain en soi.
02:33En tout cas, être plasticien.
02:34Je pense que si j'aurais laissé libre cours à mes pulsions, je serais devenu rappeur en fait.
02:39Je ne me serais pas pris la tête depuis deux secondes.
02:41J'aurais juste fait du rap.
02:41Le fait d'être dans le film dans l'art contemporain, c'est une somme de contraintes.
02:46Laquelle, la première ?
02:47La première, je pense, juste d'espace.
02:50De dire qu'il faut bien faire des études et étudier dans le rap, ça n'existe pas.
02:53Donc, étudier dans l'art.
02:56Alors, la deuxième contrainte, ce serait quoi ?
03:00La deuxième contrainte, je pense que c'était plus une question technique.
03:05L'art plastique, ça a été aussi un monde où j'ai découvert qu'il y avait différentes manières d
03:09'apprendre des choses et différentes voies aussi pour les apprendre.
03:12Là où moi, à la base, je viens de l'audiovisuel.
03:16J'avais fait un BTS audiovisuel à Saint-Denis, au lycée Suger, avant de rentrer au Beaux-Arts.
03:22Et à vrai dire, ça a été une expérience, pas des plus simples, mais pas non plus un enfer.
03:27Mais à vrai dire, ça m'a fait comprendre que rentrer dans le monde du cinéma simplement par le synchro
03:32-saint-chemin de la technique,
03:33ce n'était pas possible pour moi.
03:34Du coup, il fallait toujours user de stratégie, trouver ses petits moyens, se créer sa petite place.
03:39Et c'est à ce moment-là où l'art plastique s'est un peu imposé de soi-même, où
03:42j'ai l'impression de pouvoir un peu faire ce que je voulais.
03:44Et sortir avec les félicitations des Beaux-Arts de Paris, je vous assure que ça n'arrive pas très souvent.
03:50Imaginez, on arrive devant une de ses œuvres, on passe devant un buffet ancien.
03:55Et puis quand on regarde de plus près, il y a toutes ces fleurs en plastique qui entourent un visage
04:00avec des yeux rouges.
04:01Il y a souvent des yeux rouges dans l'œuvre de l'Aji.
04:04Ça vibre et là, c'est Terminator.
04:08Je suis un ami de Sierra Connor.
04:10Où est-ce qu'elle est-elle ?
04:11Ça peut prendre un temps.
04:13Je veux attendre, il y a une fenêtre là-bas.
04:16Je vais revenir.
04:20La culture pop, elle s'est immiscée comme ça, dans cette culture ancienne, dans ces meubles anciens.
04:26Oui, même pour moi, c'est mon socle culturel, culturel à moi.
04:32À vrai dire, j'estime que les fictions que j'ai pu rencontrer pendant mon enfance, Terminator, c'est un
04:37peu le premier film dont je me souviens avoir vu.
04:39En tout cas, je me rappelle avoir vraiment eu le visionnage du début jusqu'à la fin lorsque j'étais
04:44petit.
04:44Et c'était le film préféré de mon père aussi.
04:46Et pour moi, ça a été un vrai choc esthétique.
04:48Je pensais vraiment la première fois que j'ai ressenti la peur devant un écran.
04:52D'être pris par quelque chose.
04:53Mais aussi, bizarrement, de me projeter, de m'incarner dans cet univers-là.
04:57Et donc, c'est à ce moment-là aussi où je pense que la fiction devient presque un outil d
05:02'aide pour supporter l'existence, tout simplement.
05:05C'est pouvoir supporter le moment présent, mon présent, et pouvoir aussi trouver la valeur, ma propre valeur dans mes
05:12propres récits.
05:13Et je pense que c'est à ce moment-là que des films comme Terminator m'ont absolument aidé à
05:16ça.
05:16Vous dites que vous étiez un nerd, mais sans les moyens.
05:19Il n'y avait pas d'argent pour payer les jeux vidéo.
05:20Oui, je n'avais pas l'ordi, ni le moyen d'une console.
05:23Est-ce que votre magasin technologique, à vous, c'était la brocante d'Ivry-sur-Seine ?
05:27Oui, exactement.
05:28Ma mère y allait déjà lorsque j'étais petit, elle-même grande femme de meubles.
05:33Et lorsque moi, j'ai commencé à avoir ma pratique, et que encore une fois, il y a cette idée
05:37-là de me construire de pratique à mon échelle.
05:41Donc, indirectement, travailler avec ce que je trouve dehors, donc les meubles.
05:44Je me suis dit, il y en a tellement que j'aurais de quoi travailler toute ma vie, en fait.
05:53C'est ça, c'est le son qui vous aide à vivre, DJ's group.
05:55Exactement.
05:56Je vais raconter, parce que c'est quand même un pionnier du hip-hop.
05:58Il était très connu pour ralentir, en effet, les morceaux, jusqu'à ce que ça devienne une chose un peu
06:03hypnotique.
06:04Et quand je regarde votre travail, c'est vrai que je vous vois un peu comme un DJ qui sample
06:08plein de choses.
06:08Vous samplez des mondes, des temporalités.
06:11Vous fabriquez des nouveaux récits qui nous vont bien, en fait.
06:14Et petit, vous racontez que quand vous trouviez un jouet, ou quand on vous offre un jouet,
06:18vous alliez le démonter, et puis vous le remontez en espèce de monstre.
06:22En fait, votre travail, il n'a jamais changé.
06:24Il y a toujours été là.
06:25Je n'ai fait que remonter, on va dire, le chemin de mes actions et de mes gestes les plus
06:32premiers et les plus sincères.
06:36Ou à vrai dire, effectivement, quand j'étais petit, le programme que je faisais, c'était démonter mes jouets avec
06:39le tournevis de mon père.
06:40Ça fait qu'ils avaient une durée de vie d'à peu près 24 heures.
06:45Ensuite, je les assemblais avec les autres morceaux qui me restaient.
06:49Et ça donnait toujours quelque chose de nouveau.
06:50Et je pense qu'il y avait toujours ce besoin-là d'en faire un peu ma chose.
06:55C'est génial, il faut s'approprier son monde.
06:57Pour votre carte blanche, vous allez nous lire un extrait de ce fameux mémoire de fin d'année au Beaux
07:03-Arts,
07:03dont vous êtes sorti avec les félicitations.
07:05Alors, le micro de France Inter est à vous.
07:07Merci.
07:08J'ai considéré ma pratique plastique durant ces premières années,
07:11composée de sculptures, d'installations et d'images fixes,
07:14à partir d'objets récupérés auprès de mes parents, amis et ou dans la rue,
07:18ainsi que d'images collectés sur le temps long par la pratique de la photographie ou sur Internet,
07:22comme une forme d'écriture, dans une définition que je me faisais dorénavant moi-même,
07:27loin de mes peurs et de mes frustrations,
07:29et qui opérait en moi et ma mémoire un geste de labourage d'une terre mémorielle,
07:34abîmée et revitalisée par le réel et les songes.
07:38Terre mémorielle, dont les éléments que je ne soupçonnais pas remontaient à la surface
07:42en tombant du processus, processus qui ne tient à mes yeux que sur le simple fait de compter sur mon
07:47intuition,
07:48tentant des associations entre objets trouvés, images et temporalités composant ma réalité,
07:53vibrant en moi à leur simple vue, comme des évidences sourdes,
07:57évidences qui m'aute la voix, évidences qui me rappellent autant mon rêve que je réalise simultanément,
08:01que je parle d'histoires que je n'ai pas choisies de raconter.
08:05Tout cela fait certes partie de moi et m'a construit,
08:07mais je ne m'attendais pas à y reconnaître lorsqu'elles se manifesteraient.
08:10C'est par des gestes que ma mère m'a appris,
08:13ou ma manière d'associer images et idées,
08:15que je vois et reconnais ces histoires.
08:18En d'autres termes, j'apprécie cette notion d'histoire que je n'ai pas choisi de raconter,
08:22notion que je reprends souvent,
08:24maintenant pour expliquer mon appétence pour les objets, images et idées aliénées,
08:29voyant en eux une force émancipatrice,
08:32par leur mauvais usage,
08:33lorsqu'on les comprend mal,
08:35que la traduction est parcelle ou faussée,
08:36lorsqu'on les tord à notre réalité,
08:38à la merci de notre sensibilité.
08:40C'est votre mère, en effet, qui avait l'habitude de décorer les meubles de la maison,
08:43pas juste pour faire joli, mais pour leur donner une présence spirituelle.
08:46Il y a votre mère qui a joué donc un rôle immense,
08:48mais il y a aussi votre premier crush, c'était Grace Jones.
09:00Chez Grace Jones, il y a aussi ce mélange de futurisme,
09:03de mode, de puissance, presque de mutation,
09:06de lunettes de soleil.
09:07De lunettes de soleil, aujourd'hui, c'est vrai.
09:09Je ne sais pas ce qu'elle a ouvert chez vous, Grace Jones.
09:11C'était ma mère qui était fan, à la base.
09:14Je les ai souvent associés les deux.
09:17Je trouvais que ma mère et Grace Jones avaient à peu près le même charisme.
09:19Je sais que c'est quelqu'un qui m'est beaucoup resté dans la tête
09:23et que j'adorerais croiser en vrai, un jour.
09:25Alors, ça arrivera peut-être.
09:27Est-ce que vous avez une dédicace au micro de France Inter ce matin ?
09:29J'aurais dédicacé la ville où j'ai grandi,
09:32Ivry-sur-Seine et tout le 94.
09:35Ivrienne, Ivrien.
09:36À jamais de mon cœur.
09:37Vous êtes tous les bienvenus sur France Inter.
09:39Il s'appelle Laji Diaby
09:40et ça se passe en ce moment à la faillette d'anticipation jusqu'au 19 juillet.
09:44Merci d'être avec nous.
09:44Merci à vous.