00:00Daphné Burki et sa nouvelle tête.
00:02Il est presque à 9h50, dans quelques secondes.
00:04C'est pour vous dire qu'on est en direct dans le studio de la grande matinale de France Inter.
00:08Et ce matin, ma nouvelle tête s'appelle Tassiana Haïtar.
00:11Elle est photographe, artiste, encore en formation d'ailleurs au Beaux-Arts de Paris.
00:15Pendant 5 ans, elle a livré des repas sur la plateforme Uber Eats.
00:19Déposer des burgers, des sushis et récupérer souvent du mépris.
00:22Aujourd'hui, elle livre autre chose.
00:24Un livre, Uber Life, je le montre, publié chez Fichai Editions.
00:29Pour tout vous dire, on me l'a passé sous le manteau, il y a quelques jours,
00:31avec sa couverture verte qui flash.
00:33Et dedans, il y a des photos, il y a des collages, il y a un témoignage, un carnet de
00:36bord,
00:36en fait un journal de survie.
00:37En fait, c'est une œuvre d'art qu'on m'a donnée dans la main.
00:40Dans un monde où, surtout depuis le Covid, on se fait livrer en effet à manger sans même y penser.
00:44Elle raconte celles et ceux qu'on ne regarde jamais.
00:47Elle a encore un petit peu de mal à se dire artiste.
00:49Alors, on va voir ça ensemble.
00:51Bonjour Tassiana Haïtar.
00:53Bienvenue sur France Inter.
00:54Bonjour.
00:54Merci.
00:55Bonjour Seigneur.
00:56Est-ce que vous l'avez accepté cette casquette d'artiste ?
00:58Parce que quand on regarde votre travail, vos expos, vos images, on se dit qu'a priori,
01:01vous êtes faites pour ça.
01:02Et en même temps, vous m'avez confié un talent caché, vous savez faire la chouette.
01:05Donc vous pouvez aussi me dire bonjour en faisant la chouette.
01:08Ah ouais, carrément.
01:09Il faut que j'enlève mes bagues parce que sinon je vais flop et c'est grave dommage.
01:12Surtout que c'est mon père qui m'a pris la paix.
01:13Vu le nombre de bagues.
01:14Bon, espérant que ça ne floppe pas, ok ?
01:16Ah ouais, on fait la chouette.
01:18Ah ouais, on y va.
01:21Bonjour Tassiana La Chouette.
01:22Bonjour.
01:23On est artistes, on est d'accord ?
01:25Ouais, c'est ça.
01:26Ça y est, si on sait faire la chouette, on est artistes.
01:27Non, mais c'est validé.
01:29Ce livre, il s'appelle Uber Life.
01:31Il raconte cinq années de votre vie comme livreuse Uber Eats à Metz et puis en région parisienne
01:36avec vos mots, vos images, votre humour surtout.
01:38C'était quoi le désir de départ ?
01:40Est-ce que c'était de raconter, de réparer, de protéger ?
01:43C'était quoi ?
01:44Je pense qu'en fait, c'était dans la continuité de mon travail.
01:47Au départ, quand j'ai commencé à faire ces images, je n'avais pas du tout l'intention d'en
01:50faire un livre.
01:51Et pendant le Covid, justement, je me disais, c'est dingue ce qu'on vit.
01:54On n'a pas de masque, on n'a pas de gants, on est à l'extérieur, on peut contracter
01:57la maladie.
01:57Et dans le contexte avant, il faut se rappeler que tout le monde pensait qu'on est tous crevés.
02:01Et je me dis, en fait, c'est ouf qu'il y ait des Noirs et des Arabes dehors, sans
02:04gel, hydroalcoolique, sans masque, sans rien,
02:06en train de se balader dans tout Paris et on peut mourir à tout moment et tout le monde s
02:11'en tape.
02:11Et je me suis dit, je pense que ça va beaucoup plus loin que ça.
02:13Et c'est là où j'ai commencé à analyser, à penser à en faire un projet.
02:17Et ça a commencé par des expos et actuellement, j'ai sorti ce livre.
02:21Ce livre.
02:21Est-ce que vous pourriez prendre un petit extrait, juste pour raconter un petit peu ?
02:25Oui, il y a un passage qui, je pense, qui en dit un peu long et qui dit aussi, je
02:31pense, beaucoup sur le ton du livre.
02:33Et ça démarre comme ça.
02:34Yes.
02:35Avec le temps, tu es fatigué, tu n'as aucune vie sociale à part jouer au foot avec les mecs
02:38du terrain
02:39et faire des débats de merde pour finir par s'embrouiller.
02:41Des fois, ça va jusqu'à la bagarre pour des questions comme le salaire des rappeurs.
02:45Tu regardes tes cernes tous les jours face au miroir de l'ascenseur.
02:48Toujours le même jogging, toujours le même chignon, toujours les mêmes baskets.
02:51Et dans ta tête, là, tu as la voix de Moonir Moons qui te dit, tu t'es trompé de
02:54rêve, Harry.
02:55Tu es tout le temps stressé parce que t'as peur qu'Hubert te bloque ton compte sans raison.
02:59Ça arrivait à tellement de monde.
03:00Donc, tu te couches anxieuse et avec le stress qui te dit que demain, si ça se trouve, tu n
03:05'auras plus de taf
03:05parce que t'as peur qu'une carène t'ait signalé vu que t'as pas monté son septième étage
03:09sans ascenseur
03:09ou qu'elle estime que tu lui as pas assez léché la quilote à son goût.
03:15Donc, anxiété, faible estime de soi, tu deviens fatigué, moche, sans life et irritable vu que tu taffes jour et
03:20nuit.
03:21Ce morceau qu'on entendait qui vous accompagne de Maès,
03:24et qui vous accompagne dans votre vie, comme dans votre livre, comme dans vos images.
03:27En effet, il est beaucoup question d'argent, de débrouille, de pression du quotidien dingue.
03:31Il y a par exemple des pages, je te jure, qui percutent de vérité.
03:35Comme cette image, vous recevez une notification.
03:37Vous avez reçu un pourboire de 0,01 euro.
03:40Non !
03:41On pourrait en rire, mais c'est tellement violent.
03:43C'est un centime, en fait.
03:44Oui, parce qu'il faisait ça au pourcentage.
03:46Quand on avait une commande, c'était, est-ce que vous voulez donner 10% de pourboire ou soit ?
03:50Et si c'était une course à 5,98 centimes, donc il faisait la pointe jusqu'à 6, et des
03:55fois c'était 0,1 centime ou 2.
03:58Et on parle de violence aussi.
03:59On parle de harcèlement.
04:01Il y a des messages, il y a des propositions sexuelles, des situations hyper difficiles,
04:05qui sont hallucinantes.
04:06Et on comprend que les plateformes, en fait, elles se rangent toujours du côté du client.
04:09Il n'y a pas de recours, il n'y a pas de protection, il n'y a pas de
04:11voix, à part l'humour que vous avez,
04:13qu'on se sent très seul dans ce système.
04:15Oui, complètement.
04:16Et surtout qu'il y a pas mal d'hommes aussi qui subissent ce genre d'agression.
04:20Moi, je n'en ai jamais subi, mais j'ai eu beaucoup de collègues qui se sont plaints de ces
04:24questions-là.
04:25Et c'est vrai qu'on parle beaucoup des livreurs ou des VTC qui agressent,
04:28et c'est une réalité qui existe, il faut en parler.
04:29Mais en fait, on ne parle jamais des livreurs qui se font agresser, et c'est une réalité.
04:33C'est vrai, c'est vrai, on n'entend jamais ça.
04:35Et pourtant, c'est une réalité qui existe, et en fait, tout le monde a le droit même de noter.
04:39C'est-à-dire que les restaurateurs peuvent noter les livreurs, les clients peuvent noter les livreurs,
04:41mais en fait, les livreurs ne peuvent absolument rien faire et n'ont aucun pouvoir.
04:45Même à partir du moment où un client va se plaindre, le livreur va se faire automatiquement bloquer,
04:49sans pouvoir s'expliquer ou de pouvoir faire changer la situation.
04:55Ça a un peu évolué avec le temps, mais c'est toujours pas ça.
04:57Je pense qu'il faut clairement attraper la veste du ministère du Travail,
05:00parce que là, ça va pas du tout, on est quand même le pays du droit du travail,
05:04et là, c'est une catastrophe ce qui se passe.
05:05Vous avez grandi à Metz avec une mère fan de ménage et un père infirmier.
05:10Des métiers essentiels, qu'on raconte très peu en fait.
05:13Est-ce que votre travail aujourd'hui, ce serait pas justement de raconter des vies qu'on traverse sans les
05:18regarder ?
05:19Ouais, c'est complètement ça, c'est d'être complètement invisibilisé.
05:21Et puis même dans le bouquin, j'en parle énormément, même l'apartheid social qui est créé,
05:25le fait que les livreurs ne peuvent pas rentrer dans les restaurants,
05:27qu'il y ait toujours des espèces de barrières rouges.
05:29Par exemple, à Place de la République, la zone était complètement bloquée
05:33parce qu'ils voulaient pas avoir d'attroupement de livreurs, ils appellent ça comme ça.
05:36Et je pense que même le vocabulaire utilisé est vachement problématique quand on parle d'attroupement.
05:41Moi, je pense à des animaux et le souci, c'est qu'il y a une violence et une précarité,
05:46que ce soit une précarité sociale, administrative, de violences,
05:51que ce soit qui viennent de la plateforme, des clients, des restaurateurs.
05:54Et c'est pas qu'une question de pédaler pour 5 euros,
05:57c'est une question de toutes les conséquences qu'il va y avoir par la suite.
06:01Moi, actuellement, alors aujourd'hui, je suis plus livreuse,
06:03donc je me sens très privilégiée de pouvoir parler de ça.
06:06Mais à l'heure actuelle, j'ai une voix, mais il y a énormément de livreurs qui n'en ont
06:11pas.
06:23Ça, c'est un des sons qui vous accompagnent ?
06:24C'est Destiné de Bouba ?
06:26Ouais, c'est un son de mon enfance.
06:28J'ai eu la chance de grandir avec des frères et sœurs qui sont beaucoup plus âgés que moi
06:31et j'ai eu une culture rap, j'écoutais ça à 5 ans.
06:36Au début, vous ne saviez pas trop quoi faire.
06:38Vous avez quitté des études d'histoire de l'art,
06:40vous avez tout fait pour entrer à Courtre-Ajmé.
06:42C'est une école gratuite de cinéma fondée par le réalisateur Lajli.
06:46Vous avez été refusé.
06:48Mais là, vous avez eu une très bonne idée, c'est pour vous montrer la déterre.
06:51Vous avez placardé des affiches partout avec écrit
06:53« Tatiana à Courtre-Ajmé » et ça a marché.
06:57Le lendemain, vous avez eu un appel.
07:00Un appel de la directrice et des DM de JIR qui me disaient
07:04« Viens passer les auditions. »
07:05On n'a pas que collé, j'étais avec un ami et on a aussi tagué.
07:09Le jour des auditions, c'était « On m'a prankée en me disant
07:13« Il y a la police de Clichy-Montfermé qui t'attend pour aller nettoyer tes tags. »
07:18Au final, j'ai eu un entretien non commissariat mais bien à l'école.
07:22Ça a fonctionné.
07:23Aujourd'hui, vous êtes au Beaux-Arts.
07:25L'artiste JIR, qui est aussi à l'origine de cette école,
07:28il dit que vous n'aviez pas les codes mais une énergie impossible à ignorer.
07:33Je suis bien d'accord.
07:34Est-ce que finalement de ne pas avoir les codes, Tatiana, c'est ce qui vous a sauvé ?
07:39Oui, je pense que là, je peux faire un parallèle qui est assez évident
07:42entre une école très élitiste comme les Beaux-Arts, très institutionnelle
07:45qui montre vraiment comment l'art contemporain fonctionne
07:47et une école court-tragemée qui est vraiment hyper intéressante
07:51où on peut faire un peu tout ce qu'on veut et avoir de l'audace
07:55et pouvoir un peu imaginer sans connaître l'école de l'art contemporain.
07:59Et c'est vrai qu'après, quand on rentre dans un système très codifié,
08:02on a même des fois envie de se retenir de faire des choses par peur
08:05là où avant, j'ai eu l'école un peu de la débrouille et juste de la déterre.
08:09Moi, ce qui vous fait plaisir surtout, c'est que l'art contemporain,
08:12vous voulez le rendre accessible à tous, la culture appartient à tout le monde.
08:16C'est ça, c'est le but d'en faire un bouquin
08:18parce que les expositions, c'est assez éphémère, c'est très codifié.
08:23Là, j'ai eu la chance, d'ailleurs, je remercie énormément Benoît Baume,
08:28le directeur de FIAL qui m'a donné une carte blanche totale
08:31de pouvoir écrire ce que je voulais dans le bouquin.
08:34Et aujourd'hui, c'est assez complexe de pouvoir avoir une espèce de liberté totale d'expression.
08:39J'allais dire, avant, vous vous êtes retrouvée pendant cinq ans à livrer des repas.
08:43Aujourd'hui, vous nous livrez un livre vraiment que j'ai adoré.
08:45Gros coup de cœur sur Uber Life.
08:47Est-ce que vous avez une dédicace ce matin au micro de France Inter ?
08:50Alors, j'aimerais faire qu'une seule dédicace.
08:54Et c'est une dédicace à tous les livreurs de France
08:57et du monde et à tous ceux qui subissent des oppressions.
09:02Et vraiment, je dédie vraiment ce livre à tous les livreurs de France.
09:07Merci beaucoup.
09:08Tassiana, vous pouvez la suivre évidemment sur ses réseaux sociaux.
09:10Je vous encourage parce que c'est pépite.
09:12Tassiana Aïtar et son énergie.
09:14Et ça s'appelle Uber Life aux éditions Fischlige.
09:16Vous n'avez jamais livré un repas chez Samir Nasri ?
09:18Non, non.
09:19Vous avez bien vu juste avant avec Charlie.
09:23Statistiquement.
09:24Statistiquement.
09:25Ça va plus, tout le monde commande Uber.
09:27Ce n'est pas destiné à une classe sociale.
09:29C'est ça qui est intéressant.
09:30C'est ça qui est intéressant.