00:00Alors, je passerai volontiers la parole à Ludivine, pour qu'elle nous brosse un peu un tableau des forces politiques
00:07de la gauche française,
00:09en commençant par l'ASFIO, qui a joué quand même un rôle essentiel, et les autres forces de gauche, à
00:22l'époque du Front populaire,
00:24et notamment à partir de 1934, puisqu'on sait que 1934, février 1934, c'est donc la réaction au danger
00:35fasciste, si je puis dire,
00:37qui est incarné par la manifestation du 6 février.
00:43Merci beaucoup Gilles. D'abord, bonsoir à toutes et à tous. Je suis ravie de discuter avec les deux Gilles
00:48que j'ai à côté de moi,
00:49et puis sans doute à tout à l'heure avec Alain Ruscio. Mais je voulais d'abord prolonger ce que
00:55vous disiez à l'instant, Gilles,
00:57sur la tradition de la gauche, et j'imagine que Gilles aussi pourra compléter. C'est vrai qu'il y
01:03a eu quand même assez peu de sensibilisation,
01:07historiquement, y compris dans les courants socialistes, voire les courants socialistes révolutionnaires, à la question coloniale.
01:14Et quand il y avait une sensibilité, c'était jamais véritablement dans une perspective émancipatrice,
01:19puisque qu'il s'agisse du socialisme saint-simonien, y compris assez radical, je pense à certaines figures féministes avant
01:28le mot,
01:28comme Suzanne Volquin, par exemple, socialiste saint-simonienne, qui allait en Égypte et qui reproduisait des clichés racistes,
01:37en fait, qui ont parcouru une bonne partie du XIXe siècle. Si on prend le cas de la commune de
01:43Paris, par exemple,
01:44il y a eu certes une commune à Alger, mais elle était essentiellement une commune de Colons,
01:50et pendant qu'il y avait ce grand soulèvement cabile, il n'y a pas eu une grande sensibilité de
01:54la commune à ce soulèvement.
01:57Et même quand on voit la situation des hommes et des femmes qui ont été déportés après la commune en
02:02Kanakie, sur la terre kanak,
02:04à part Louise Michel, qui a été, elle, sensible justement au soulèvement populaire kanak,
02:12même s'il y avait quand même toujours un peu chez elle une petite pointe quand même d'idée que
02:18la civilisation occidentale était supérieure,
02:22mais Louise Michel était quand même en soutien, en solidarité avec les kanaks, ce qui n'était pas le cas
02:27de la majorité des hommes et des femmes de la commune,
02:30y compris les déportés en Kanakie. On peut penser aussi au dernier Victor Hugo, qui a eu des formules parfaitement
02:37colonialistes aussi.
02:39Et alors, bon, ce n'est pas moi qui vais le dire le mieux, mais à propos de Jaurès, il
02:44y a eu une évolution de Jaurès en la matière,
02:46même si on peut constater que cette évolution, elle va de plus en plus vers la prise de conscience de
02:51la nécessité de l'autodétermination du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes.
02:55Enfin, ce rappel historique que Gilles peut-être voudra ou pourra compléter, nous amène, peut-être je termine sur cet
03:03aspect,
03:03et puis voilà, on pourra mutuellement en discuter.
03:08Mais ça explique quand même qu'il n'y ait pas forcément de fermeté, y compris au sein de la
03:13SFIO historique, depuis le début des années 1900,
03:17sur la perspective du droit à l'indépendance, et que dans les congrès de la SFIO, il y a eu
03:23des oscillations, il y a eu des hésitations.
03:27Même si, par exemple, lors du congrès, encore à la veille de l'installation du gouvernement de Front Populaire,
03:36il y avait, comme l'arbitrate par exemple, des délégués nord-africains, qui montraient qu'il y avait de tels
03:43écarts, une telle misère, une telle détresse sociale,
03:46que c'était même étonnant qu'il n'y ait pas plus de soulèvements populaires dans les colonies.
03:53Et donc, ce dernier congrès, la toute fin mai 1936, avant l'arrivée au pouvoir de Léon Blum,
04:02pointait du doigt ces inégalités frappantes, sans forcément pour autant mettre en avant la question du droit des peuples à
04:10disposer d'eux-mêmes,
04:11et à forcerie de l'indépendance.
04:12Donc, en fait, pour commencer à répondre à la question plus précisément sur la situation en 1934-1936,
04:19bon, alors, il faut quand même se rappeler que les gauches sont très hostiles les unes à l'égard des
04:24autres,
04:25beaucoup plus qu'elles ne le sont aujourd'hui.
04:27D'ailleurs, on a du mal à se le représenter, étant donné les clivages au sein de la gauche et
04:31leur émiettement.
04:32Mais il y a quand même une hostilité majeure, d'une part, entre le pôle, on va dire, marxiste, anticapitaliste,
04:38notamment les socialistes et les communistes.
04:39Vous vous rappelez que même au Congrès de Tours, Léon Blum défend l'idée d'un socialisme révolutionnaire.
04:45Il dit, voilà, je ne connais pas de socialisme révisionniste, de socialisme réformiste.
04:49Pour moi, le socialisme, c'est la révolution, c'est renverser le système capitaliste.
04:54Et ce bloc-là, il est sensible à la question coloniale, donc à une perspective quand même émancipatrice.
05:03Et il est extrêmement virulent et critique à l'égard du parti radical.
05:07Parce que le parti radical n'a pas du tout la même idéologie, la même vision du monde.
05:12Le parti radical, en ce qui concerne les colonies, est partisan, comme dans bien d'autres domaines,
05:18de l'ordre social, de la propriété.
05:21Et de surcroît, il y a quand même un certain nombre de dirigeants radicaux qui ont des intérêts directement aux
05:27colonies.
05:27Donc il va y avoir quand même déjà une opposition.
05:30Et cette opposition, elle est marquée en 1934.
05:33Parce que 1934, quand les socialistes et les communistes, surtout à l'appel de leur base,
05:39surtout à l'appel de cette puissance de l'auto-organisation à la base,
05:43évidemment le 12 février 1934, à l'issue de l'émeute dont on craint qu'elle soit susceptible de renverser
05:51la République,
05:52le 6 février, cette fameuse grande manifestation, un million de personnes sur l'ensemble du territoire,
05:57le 12 février 1934, au départ, le Front populaire n'existait pas.
06:02C'est un Front unique, appelé Front unique ouvrier,
06:05plutôt avec des négociations entre les communistes et les socialistes.
06:09Et puis, l'ouverture vers le parti radical, il faudra le comprendre avec le changement de ligne,
06:14évidemment, du Parti communiste, ça ne va se faire qu'en 1935.
06:19Mais donc, l'ASFIO, à ce moment-là, lorsqu'il s'agit de prendre le pouvoir,
06:25ce qui n'était pas du tout évident, puisque Léon Blum, j'ai retrouvé dans ses archives,
06:30ses brouillons, etc., fait des estimations à la veille des élections d'avril-mai 1936,
06:36et il ne se voit pas du tout président du Conseil, puisqu'il pense que les radicaux vont triompher,
06:40comme ils ont l'habitude de le faire, finalement, à gauche.
06:43Et donc, c'est une véritable surprise.
06:45Alors, ce qu'il faut vraiment bien avoir à l'esprit, c'est que, pour ce qui concerne le sujet
06:51colonial,
06:53même si, encore une fois, dans les différents congrès de l'ASFIO,
06:57il y a d'une part des délégués nord-africains,
07:01il y a d'autre part une gauche de l'ASFIO,
07:04en particulier du côté de ce qui va se nommer la gauche révolutionnaire,
07:09notamment le courant dit pivertiste,
07:11avec des gens comme Daniel Guérin, très, très impliqué dans la lutte anticoloniale,
07:16ou encore cette militante socialiste de la gauche révolutionnaire, Marcel Pommerat.
07:23Bon, malgré ces pôles-là au sein des congrès de l'ASFIO,
07:29globalement, la ligne va être « on a besoin des colonies ».
07:32« On a besoin des colonies pour leurs ressources, pour leur matière première,
07:39pour la force humaine qu'elles représentent, et notamment en cas de guerre ».
07:44C'est la raison pour laquelle, mais là, je pense qu'il va falloir y revenir très précisément.
07:47Je vais m'arrêter là pour ce premier point sur les socialistes.
07:50Celui qui va devenir le ministre des colonies à compter de juin 1936,
07:55lorsque le gouvernement de Blum se forme, le 5 juin 1936,
07:59Marius Moutet, qui est membre de la Ligue des droits de l'homme,
08:03qui est avocat, qui s'était distingué au moment de la répression en 1931,
08:08des grandes révoltes au Vietnam,
08:11s'était distingué justement en soutien aux peuples autochtones, aux peuples indigènes.
08:15Et là, il va se retrouver ministre des colonies, rue Oudino.
08:19Et là, il va falloir revenir assez précisément sur la politique qu'il a menée,
08:22parce qu'en aucun cas, elle n'est anticoloniale, en aucun cas.
08:26En aucun cas, elle ne favorise l'émancipation des peuples indigènes.
08:35Et même pire, en fait, elle s'oriente plutôt vers la répression des initiatives.
08:39Mais ça, on y reviendra plus précisément.
08:41Voilà pour ce qui concerne le socialisme.