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  • il y a 3 mois
Dialogue entre
Pierre-Yves BOCQUET, inspecteur général des affaires sociales et directeur-adjoint de la Fondation pour la Mémoire de l’Esclavage (FME), auteur de l’article intitulé « De Nouméa à Bougival : l’interminable fin de l’histoire coloniale française » que notre site a publié dans son édition du 15 février 2026.
Et
Isabelle LEBLIC, anthropologue DRCE émérite, coprésidente de l’AISDPK et membre du comité scientifique d’Histoire coloniale et postcoloniale.

Catégorie

📚
Éducation
Transcription
00:00joué face aux deux protagonistes qui étaient les indépendantistes et les non-indépendantistes.
00:05Le problème, c'est que depuis 2021, l'État est complètement sorti de son rôle d'impartialité.
00:11Déjà en avançant d'un an la date du troisième référendum contre l'avis des indépendantistes,
00:16puisque le premier référendum avait eu lieu en 2018 avec 43,6%, 7%, je ne me rappelle plus exactement,
00:23de voix de oui pour l'indépendance.
00:25Le deuxième, deux ans après, avait progressé de trois points, était arrivé à 47 et quelques.
00:31Et donc logiquement, deux ans après, on serait arrivé, on aurait dépassé les 50%.
00:36Et donc il y a eu volonté d'une part d'avancer le référendum d'un an pour éviter que
00:42les nouveaux inscrits
00:43qui en majorité, on peut supposer, sont très favorables à l'indépendance
00:46parce qu'ils veulent prendre en main leur avenir, leur destin et administrer eux-mêmes leur propre pays.
00:53C'est cette avancée en plein deuil canaque, c'est-à-dire en pleine période de Covid en Nouvelle-Calédonie,
01:00dont la population canaque a fait les frais en première ligne.
01:05Il y a eu beaucoup de morts.
01:06Et quand on sait ce que c'est qu'un deuil en pays canaque et ce que ça signifie,
01:11c'était pour eux inconcevable de participer à ce troisième référendum.
01:16Et donc ils n'ont pas boycotté, ils ont appelé à une non-participation pour dire que nous, on est
01:21en deuil canaque,
01:22on ne peut pas participer, on ne peut pas faire de campagne électorale.
01:25Et puis en plus, il y a toujours le Covid, de toute façon, qui dissuade les gens de se déplacer,
01:29etc.,
01:30de faire des réunions publiques.
01:31Et du coup, ils n'ont pas participé.
01:33Et donc le troisième référendum, dont tout le monde s'est gaussé,
01:37que la Calédonie avait choisi à 97% de rester française,
01:41en fait, c'est sur une part très peu importante du corps électoral,
01:45puisqu'il y a eu, je ne sais plus, 50 et quelques pourcents d'abstention.
01:4956% je crois.
01:50Plus de 50%, oui.
01:51Et donc tout ça.
01:53Et c'est là où la machine s'est enrayée.
01:55C'est-à-dire qu'on est devenu ouvertement contre l'indépendance.
02:01C'est d'ailleurs les arguments du député Mesdorff à l'Assemblée nationale.
02:05Il n'est plus question de décolonisation, d'indépendance.
02:08Le problème est réglé définitivement, puisque ce troisième vote a été non à l'indépendance,
02:15sans prendre en compte le fait qu'ils n'avaient pas participé,
02:19les indépendantistes n'avaient pas participé.
02:21Il y a une chose qui est frappante quand on écoute les acteurs néo-calédoniens,
02:28quand ils s'expriment sur le rôle de l'État,
02:32c'est qu'ils insistent tous sur, enfin en tout cas la plupart d'entre eux,
02:38insistent sur la nécessité de décorréler le calendrier local du calendrier national français.
02:46Et ça, ça renvoie à l'expérience des années 80.
02:52Moi j'étais ado dans les années 80,
02:56mais je me souviens très bien des événements de Nouvelle-Calédonie.
02:5984, Éloi-Machoro, etc., 88, la grotte d'Ouvera.
03:07Et le territoire a chèrement payé les accélérations de calendrier,
03:15les coups de menton et les coups de boutoirs qui ont pu être faits par certains gouvernements
03:21pour régler le problème, entre guillemets, avant une échéance majeure.
03:27En 1988, c'est ce qui s'est passé avec Ouvéa.
03:32Et j'ai souvent entendu les acteurs politiques locaux du territoire
03:38insister auprès de l'État pour dire « prenons le temps ».
03:41Alors il y a toute la question par ailleurs de la conception du temps qu'on peut avoir,
03:47et en l'occurrence, il y a le temps du deuil, des choses comme ça.
03:53C'est des notions anthropologiques
03:58qu'un État, fut-il colonial, a le devoir de respecter,
04:03parce que c'est le respect qu'on doit à des populations, à leurs pratiques,
04:10à des choses intimes et profondes.
04:12Et quand ce calendrier-là, ce télescope, avec des échéances électorales lointaines,
04:18enfin nationales, en tout cas décorréler des enjeux,
04:22là, il risque d'arriver des problèmes.
04:27Ça avait été dit en 2021 à l'époque,
04:33ça a été redit à plusieurs reprises,
04:35y compris par les anciens premiers ministres
04:37qui ont été auditionnés en 2023-2024
04:41lors de l'examen de la première loi constitutionnelle.
04:46Et le déraillement du processus s'explique notamment
04:54par cette mauvaise gestion du temps
04:55et cette mauvaise prise en compte de la spécificité du territoire,
05:00qui est ce qu'un État doit aux populations de territoires particuliers,
05:06avec une histoire particulière.
05:11L'État doit s'adapter à ces réalités-là.
05:16Et c'est un peu le paradoxe de toute cette histoire,
05:20c'est que tout le droit colonial, depuis l'origine,
05:23repose sur cette idée d'adaptation.
05:25Sur cette idée que là-bas, c'est différent.
05:28Alors évidemment, pendant longtemps,
05:30cette adaptation-là, ça a été une adaptation des droits à la baisse,
05:34des statuts dérogatoires, l'indigénat,
05:37le travail forcé, sans même parler de l'esclavage colonial avant 1848.
05:42Mais ce qui est intéressant dans l'expérience de la Nouvelle-Calédonie,
05:47c'est qu'il y a des outils qui sont des héritiers d'outils coloniaux d'avant du temps des
05:54colonies,
05:55qui sont aujourd'hui utilisés pour mettre de la diversité, de la complexité dans la République française,
06:05sans que celle-ci ne s'effondre.
06:07Par exemple, le statut civil des Kanaks, qui les protège aujourd'hui,
06:11c'est un héritier du statut civil des populations indigènes,
06:14qui les discriminait, qui les mettait à côté en temps colonial.
06:19Parce que ce droit-là est un droit qui cherche à s'adapter à la réalité.
06:24Et c'est ce que la République aujourd'hui, en ayant oublié qu'elle est coloniale,
06:31comme le dit l'accord de Nouméa, dans ce territoire-là,
06:36en essayant d'aligner les choses sans respecter le temps, sans respecter les statuts, etc.,
06:41on détruit en fait des choses, des liens, des mécanismes de régulation,
06:47et on crispe dans le territoire.
06:50Et c'est pour ça que je trouve ma découverte de l'accord de Nouméa,
07:00j'ai été frappé par la subtilité de ce texte,
07:09et le soin qu'il a eu à faire rentrer la spécificité,
07:14notamment de l'histoire canaque, qui est reconnue dans ses parts de souffrance.
07:21Le statut du peuple canaque en tant que peuple d'origine est reconnu,
07:26alors même que la Constitution et le Conseil constitutionnel a interdit,
07:30qu'on considère qu'il y a un peuple corse,
07:32il y a une décision du Conseil constitutionnel de 1991 là-dessus,
07:37mais on peut dire qu'il y a un deuxième peuple dans la République française,
07:41le peuple canaque, qui est défini comme peuple d'origine,
07:44différent des autres, dans l'accord de Nouméa.
07:48Et là, on voit de la flexibilité,
07:51en tout cas une certaine flexibilité,
07:53qu'ont eues les rédacteurs de l'accord
07:55et les responsables politiques de 1998,
08:01qui a été perdu depuis.
08:03Ça ne veut pas dire que le texte, à l'époque, faisait consensus,
08:06parce que je suis allé retrouver les délibérations du Conseil constitutionnel de 1999 sur ce texte-là,
08:13et il y a un professeur de sciences politiques qui a été le directeur de Sciences Po
08:17quand j'y étais au début des années 90, Alain Lancelot,
08:20qui a des propos absolument stupéfiants de racisme
08:25et d'esprit colonial dans les débats du Conseil constitutionnel,
08:32parce qu'il est horrifié, justement,
08:34par toutes ces innovations qu'apporte l'accord de Nouméa,
08:37et dans une espèce de prurite digne de CNews,
08:41il dit « oui, mais si on commence, après, on ne sait pas où ça va s'arrêter,
08:45les Polynésiens, les femmes, les Juifs ».
08:47Je cite sa colère dans les délibérations du Conseil constitutionnel français.
08:57– Sous-titrage Société Radio-Canada –
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