Passer au playerPasser au contenu principal
  • il y a 3 mois
Dialogue entre
Pierre-Yves BOCQUET, inspecteur général des affaires sociales et directeur-adjoint de la Fondation pour la Mémoire de l’Esclavage (FME), auteur de l’article intitulé « De Nouméa à Bougival : l’interminable fin de l’histoire coloniale française » que notre site a publié dans son édition du 15 février 2026.
Et
Isabelle LEBLIC, anthropologue DRCE émérite, coprésidente de l’AISDPK et membre du comité scientifique d’Histoire coloniale et postcoloniale.

Catégorie

📚
Éducation
Transcription
00:00Oui, parce que ce qu'on peut reprocher à cet accord de Nouméa, c'est justement que, comme vous le
00:06dites, il y avait les deux choses incluses dans l'accord.
00:10Et que donc, en fait, de mon point de vue à moi, si les indépendantistes, les Canaques ont joué le
00:16jeu de l'accord, du destin commun pour arriver à construire le pays
00:22et arriver à convaincre de la nécessité de l'indépendance à travers les trois référendums,
00:27de l'autre côté, ce qu'on appelle en Calédonie les loyalistes, c'est-à-dire les anti-indépendantistes, n
00:32'ont pas du tout joué le jeu.
00:33C'est-à-dire, eux, ils se sont dit, bon, on a 20 ans devant nous pour continuer à faire
00:39nos petites affaires, pour faire prospérer nos entreprises, etc.
00:45Et puis, de toute façon, l'indépendance ne passera jamais et donc, on est tranquille.
00:51Et ce qui a permis, moi, c'est ce que j'appelle la recolonisation de la Nouvelle-Calédonie, finalement, ce
00:55temps de paix.
00:55Parce que, quand je suis revenue en Calédonie en 2019, après un long moment d'absence, j'ai constaté qu
01:01'on était revenu très en arrière
01:03par rapport à la situation, justement, de 1998, où il y avait eu la signature de l'accord de Nouéa,
01:09et où les camps étaient très tranchés.
01:13Le racisme était anti-Cana, qui s'était redéveloppé très fortement.
01:18J'ai assisté à une réunion au congrès avec des entrepreneurs de Nouvelle-Calédonie,
01:22qui disaient ouvertement, nous, on préfère faire venir des diplômés de France pour voir au poste qu'on a à
01:29offrir,
01:30en leur payant le voyage, plutôt que d'engager localement, et notamment des Canaques, parce qu'on ne peut pas
01:34compter sur eux.
01:35Donc, c'était dit publiquement, ouvertement.
01:38Et donc, ce résultat était, entre guillemets, un peu prévisible, parce qu'on n'a jamais pu faire confiance,
01:46finalement, aux anti-indépendantistes en Calédonie pour essayer de rentrer dans cet accord
01:55et en faire quelque chose qui mène le pied à l'indépendance.
01:58Parce que, si on regarde bien, l'indépendance, c'est l'intérêt de tout le monde en Nouvelle-Calédonie,
02:01parce que tous les gens qui sont installés en Nouvelle-Calédonie, ce qu'on appelle les caddoches,
02:05c'est-à-dire les descendants des Bagnards et autres qui sont installés depuis très longtemps en Calédonie,
02:12la France, pour eux, c'est quelque chose de très lointain, quasiment inexistant.
02:17Eux, leur pays, c'est la Calédonie.
02:19Donc, il y a beaucoup de gens localement qui voudraient construire leur pays correctement.
02:25Donc, l'esprit des colonisateurs de l'accord de Nouméa est quelque chose qui a toujours été un peu,
02:32un peu sujet à caution quand on regarde en tant qu'anticolonialiste secta-corps.
02:39Et malheureusement, l'histoire nous l'a montré.
02:44Je pense qu'il y a trois acteurs dans ce jeu-là.
02:48Il y a les deux acteurs locaux.
02:49Et d'ailleurs, les choses ne sont pas si tranchées que ça,
02:53parce qu'il y a des nuances, on le voit d'ailleurs autour de Bougival.
02:56Il y a une gradation de position.
02:59Et à côté des canaques, il y a par ailleurs les autres communautés océaniennes qui vivent là.
03:06Mais il y a les acteurs locaux et puis il y a l'État.
03:09Et l'État, dans l'esprit initial de Nouméa, devait être neutre.
03:16Et cette neutralité, elle est très intéressante parce qu'elle amène,
03:25dans un contexte de décolonisation, ça pose théoriquement l'État français
03:31comme un tiers qui se considérerait lui-même, parce que c'est lui le colonisateur,
03:41et en train de préparer la fin de ce statut.
03:46C'est quelque chose qui est très difficile pour un État de 1 dans le monde contemporain
03:55sans tendre dire qu'il est colonisateur aujourd'hui.
03:58Et ce qui me frappe, c'est que ce qui a été dit dans les accords de Nouméa
04:01n'est plus dit aujourd'hui.
04:03L'a été un tout petit peu, quand Manuel Valls est redevenu ministre des Outre-mer,
04:09il a redit que le processus en route était un processus de décolonisation.
04:15Mais avant et après, le mot est rarement utilisé,
04:20voire pas du tout dans les débats parlementaires de 2024, du côté de l'État.
04:27Donc il y a un oubli de ce statut.
04:31Et quand on oublie ce statut, on considère les choses à ce moment-là
04:36à l'intérieur du cadre de la République.
04:38Et tout à coup, quand on fait ça, comme ça,
04:42tous les mécanismes se rigidifient.
04:46Parce qu'il y a ce principe d'indivisibilité de la République,
04:50l'égalité, etc.
04:52C'est les arguments qui ont été employés.
04:55Mais ces arguments-là, c'est ce que j'explique à un moment dans le papier,
05:02quand on est un État colonisateur,
05:05affirmer la liberté et l'égalité à l'intérieur du cadre de l'État colonial,
05:11c'est en fait nier les droits distincts de ceux de l'État du peuple premier.
05:18Et c'est ce que cette distinction,
05:22elle est très explicitement posée dans le préambule de l'accord de Nouméa.
05:28D'ailleurs, sur la prise de possession du territoire,
05:31dans le premier paragraphe du préambule,
05:33l'accord de Nouméa, il dit, oui, il y a eu un accord,
05:37mais cet accord, en fait, il était unilatéral.
05:40Donc le préambule lui-même prive la prise de possession du territoire
05:48de la base juridique qu'on lui a toujours donnée jusqu'à présent.
05:51Donc il y a eu cet effort de reconnaissance qu'a fait l'État à la fin des années 90
05:56au terme d'un processus de 10 ans après les événements de 1988,
06:01qui a été un peu oublié.
06:03Et cet oubli, je l'associe dans l'article
06:08à la difficulté qu'on voit progresser dans la France d'aujourd'hui
06:12à aborder les questions coloniales.
06:15Quand on considère la façon dont on traite le sujet de la Kanakie Nouvelle-Calédonie aujourd'hui,
06:22on peut dire qu'il y a une régression dans la perception que la France d'ici,
06:28la France hexagonale a de ce sujet-là,
06:31par rapport à ce qu'elle a su dire, par les plus hautes autorités de l'État,
06:35dans le préambule de Nouméa.
06:37Et si on oublie cette réalité-là, avec toutes les conséquences que ça a,
06:41et la nécessité de penser des cadres juridiques particuliers,
06:45à ce moment-là, on revient à une norme de l'État centralisé,
06:53uniforme, etc., qui écrase en fait les droits du peuple d'origine,
06:59qui lui avait été reconnu dans l'accord de Nouméa.
07:03Et la situation dans laquelle on est là,
07:06à mon sens, elle illustre cette difficulté qu'ont aujourd'hui les Français
07:15et les responsables français d'aujourd'hui,
07:18de percevoir ce que ça veut dire que d'être encore un État colonial aujourd'hui,
07:24et ce que ça impose à l'État, à la République, de sortir de ce statut.
07:32Oui, d'ailleurs, c'était important de revenir effectivement sur le troisième partenaire qu'est l'État
07:37et sur son rôle impartial qui devait être...
Commentaires

Recommandations