Passer au playerPasser au contenu principal
  • il y a 3 heures
DB - 08-04-2026

Catégorie

📺
TV
Transcription
00:00:30...
00:01:13Je crois nécessaire d'annoncer tout de suite que je suis contre.
00:01:18On va vous parler aujourd'hui de l'aéropostale.
00:01:22Pour ceux d'entre vous qui n'en connaissent pas l'histoire, sachez que c'est celle de la liaison
00:01:26postale aérienne France-Amérique du Sud.
00:01:32L'époque, les dix premières années qui ont suivi la première guerre mondiale.
00:01:37Les personnages, ils vous sont présentés tout à l'heure.
00:01:41Dès que leurs noms auront été prononcés, vous vous souviendrez qu'ils sont célèbres.
00:01:46Ils ont fait la couverture des magazines de leur temps, et même d'une autre lorsque nous sommes repris par
00:01:52nos manies anniversaires.
00:01:55Face à ces personnages propres à toutes les commémorations, à ces visages de légende,
00:02:04Je n'ai à opposer qu'un symbole.
00:02:09Cet homme.
00:02:14Je l'ai choisi délibérément anonyme.
00:02:17N'étant ni Shepard, ni Gagarin, ni Titov, il est eux tous.
00:02:23Il est le cosmonaute.
00:02:26Je suis, pour ce symbole, contre ces héros.
00:02:35Je suis pour, pour tout ce qui conduit l'homme à se surpasser, à aller au-delà de lui-même.
00:02:43Mais témoins ont un nom.
00:02:47Il s'appelle Jean Mermont.
00:02:52Antoine de Saint-Exupéry
00:02:56Henri Guillaumet
00:03:01Je crois que vous en savez maintenant assez, et que nous pouvons commencer.
00:03:07Regardez !
00:03:1011 novembre 1926.
00:03:13Dans les salles de Rio de Horeau, un avion vient de faire un atterrissage forcé.
00:03:16L'avion d'escorte immédiatement s'est posé près de lui.
00:03:20En tout, quatre hommes.
00:03:25Trois aviateurs et un interprète arabe.
00:03:29Soudain, le drame.
00:03:32Des dunes ont surgi des chameuliers bleus.
00:03:35Ils ouvrent le feu.
00:03:42Érables, pilotes, pintadeaux, mécaniciens, sont fusillés à bout portant.
00:03:49L'interprète arabe est épargné.
00:03:52Gourbe, l'autre pilote, est blessé.
00:03:56Attaché à une selle de bas, les plaies bourrées de crotins de chameau.
00:04:12Continuez.
00:04:15Les morts l'ont emmené.
00:04:19Pendant trois jours, le visage tourné vers le soleil qu'il aveugle,
00:04:23dévoré par la gangrène,
00:04:25balotté par sa monture,
00:04:28Gourbe se tord dans ses liens.
00:04:29N'y avait-il pas une boîte à pharmacie à bord de l'avion?
00:04:32Oui.
00:04:33Qu'en a-t-il fait?
00:04:36À une halte, il s'en empare et avale de la teinture diode.
00:04:40En vain.
00:04:42Quand avez-vous appris sa captivité?
00:04:44Le quatrième jour.
00:04:46Par un émissaire qui demandait rançon.
00:04:48C'était l'usage?
00:04:49Oui.
00:04:50Il menaçait, si l'on ne payait pas tout de suite,
00:04:52d'envoyer un doigt du prisonnier, puis la main, et ainsi de suite.
00:04:56Qu'avez-vous fait?
00:04:58J'ai payé.
00:04:59J'ai immédiatement dépêché un appareil pour le conduire et le ramener dans une clinique de Casablanca.
00:05:05Il arrive à cette clinique, mais trop tard.
00:05:09Il meurt après une agonie de six jours.
00:05:12Ce mort était le dixième.
00:05:15Oui.
00:05:16Combien il y en aura-t-il en tout?
00:05:20121.
00:05:23121 morts.
00:05:25À cause de la brume.
00:05:26À cause du givre.
00:05:28De la mécanique.
00:05:29De la nuit.
00:05:30Tout cela pour que Toulouse soit enfin reliée par la voie des airs à Buenos Aires.
00:05:35Pour, selon le mot de Monterland, faire gagner quelques heures au message de la filouterie financière ou de l'imbécilité
00:05:42sentimentale.
00:05:44Mort par la volonté de cet homme.
00:05:49Comment vous appelez-vous?
00:05:53Didier Dorat.
00:06:13Didier Dorat, vous êtes né le 2 janvier 1891 d'un père Auvergnage, chauffeur mécanicien à la compagnie du gaz,
00:06:20et d'une mère Lorraine.
00:06:22Enfant, déjà, vous jouiez au redresseur de tort.
00:06:26À 11 ans, voyant sous les yeux de votre sœur votre meilleur ami, rossé par un camarade plus âgé que
00:06:31lui et que vous, vous vous jetez sur l'agresseur.
00:06:33Tablier déchiré, visage en sang, vous êtes conduit au commissariat de police.
00:06:40C'était ma première leçon de discipline.
00:06:44À 15 ans, vous êtes reçu comme boursier demi-pensionnaire à l'école d'horlogerie et de mécanique de Paris.
00:06:49Quatre ans plus tard, vous êtes admis à l'école des travaux publics, d'où vous sortez diplômé en 1911.
00:06:54La guerre éclate alors que vous achevez vos trois années de service militaire.
00:06:59On vous envoie comme caporal à la gare régulatrice de Grès, en Franche-Comté.
00:07:04Là, autre incident significatif.
00:07:07Vous mettez tant d'obstination à empêcher vos soldats de piller des tonneaux de vin qu'une nuit, alors que
00:07:13vous vous promenez le long de la Saône, vous êtes empoigné par derrière et jeté dans le fleuve.
00:07:19Que faites-vous le lendemain ?
00:07:23Je vais dans chaque baraque et j'annonce, je vais faire un tour.
00:07:27Pourquoi ?
00:07:28Pour voir.
00:07:30Et que se passe-t-il ?
00:07:32Rien.
00:07:34On dirait que vous le regrettez.
00:07:36Oui.
00:07:38S'ils avaient eu du courage, ils auraient dû recommencer.
00:07:41De face.
00:07:44C'était tout de même des soldats.
00:07:47J'ai pu m'en rendre compte plus tard à Verdun.
00:07:50Lorsqu'en février 1916, l'ennemi passait à l'attaque, notre compagnie fut ramenée par camion sur le front de
00:07:56la Meuse.
00:07:58Au soir de la première journée, nous avions perdu les trois quarts de notre effectif.
00:08:06Le 2 avril, vous êtes blessé, un schrapnel au talon et quelques éclats éparpillés dans le crâne.
00:08:11Vous êtes évacué à Vichy.
00:08:12À l'hôpital, vous rencontrez des aviateurs.
00:08:15Et à peine guéri, vous demandez à être muté dans ce qu'on appelait d'alors la cinquième arme.
00:08:20Vous êtes envoyé à Avorde, au camp d'entraînement des pilotes.
00:08:23Votre formation terminée, vous êtes affecté à l'escadrille C-227 à la Chêpe, près de Châlons-sur-Marne.
00:08:29Vous avez sous vos ordres, en qualité d'observateur, un certain bépôt de Massimi dont nous reparlerons tout à l
00:08:35'heure.
00:08:38Au printemps 1918, votre escadrille est envoyée dans la région d'Amiens pour une mission bien précise.
00:08:43Pouvez-vous nous dire laquelle ?
00:08:47Chaque jour, des projectiles tombaient sur Paris.
00:08:50On crut tout d'abord à une attaque aérienne, mais il fallut se rendre à l'évidence.
00:08:54C'était un canon.
00:08:56Un canon d'une portée inimaginable pour l'époque.
00:09:00Au cours d'une mission de reconnaissance, j'eus la chance d'apercevoir une lueur extraordinaire.
00:09:05Le lendemain, le secteur était photographié, et grâce à des interrogatoires de prisonniers, le recoupement effectué.
00:09:13La grosse perte a été repérée, elle n'allait pas tarder à être rapidement détruite.
00:09:18Le 12 juillet, vous prenez le commandement de l'escadrille BR-231.
00:09:22On vous charge d'arroser les passerelles de la Marne.
00:09:26Vous êtes pris à partie par la chasse allemande.
00:09:29Votre escadrille compte 64 pilotes.
00:09:32Après quatre jours de combat, combien en reste-t-il ?
00:09:37Un seul.
00:09:38Moi.
00:09:41Vous terminez la guerre dans la chasse à la Spade 87.
00:09:46Et l'armistice venu vous songer à reprendre votre métier d'horloger auquel votre formation technique vous destinait.
00:09:52Oui.
00:09:52C'est alors qu'on retrouve M. de Massy.
00:09:56Je crois que nous prenons l'affaire à l'envers.
00:09:59Commençons par le commencement.
00:10:08Peut-être suis-je indiscret ? Je me présente. Massymi.
00:10:11La Técoère.
00:10:12Je vois que vous vous intéressez à Napoléon.
00:10:15M. des aviateurs, je suis constructeur aéronautique.
00:10:20Massymi est d'origine italienne.
00:10:22Engagé volontaire pour la durée de la guerre, il est en permission de son escadrille.
00:10:26Pierre La Técoère, lui, est né à Bagnères-de-Bigorre.
00:10:30Il a été fondeur, industriel en matériel roulant, puis, depuis la guerre, chargé par le ministère de réaliser dans ses
00:10:37usines de Montaudran, près de Toulouse, un très fort contingent d'avions Samson.
00:10:43La guerre, c'est atroce mais indiscutable, fait progresser hommes et machines, du moins dans l'exercice qui les rassemble.
00:10:50C'est ainsi que l'aviation française, qui comptait 200 pilotes en 1914, en dénombre 12 000 en 1918.
00:10:58Quant aux appareils, ils sont passés de 500 à 7 600.
00:11:03Le conflit achevé, que va-t-on faire de ces avions, soigneusement alignés sur les terrains ou dans les usines,
00:11:09et de ces hommes dont le métier colle à la peau ?
00:11:15Massymi, nous ne pouvons pas nous tromper.
00:11:17Lorsque le combat cessera, que va-t-on faire de ces avions et de ces hommes ?
00:11:20Voici mon plan. Relié Toulouse à Benozaire, par des liaisons postalaires, il y a la grande distance avec horaire rigoureuse.
00:11:26On irait de Toulouse au Cap-Vert en trois étapes. Casablanca, Dakar, Cap-Vert.
00:11:31De là, en aviso, jusqu'à l'île de Nombroa, d'où Paris-Dravion, puis par avion, on joindrait Récif,
00:11:37Rio de Janeiro et Benozaire.
00:11:39En tout, 12 400 kilomètres couverts en sept jours et demi. Les étapes assurées par hydravion seraient de 650 à
00:11:46800 kilomètres.
00:11:47Celle accomplie par avion irait jusqu'à 2850 kilomètres.
00:11:51Pourquoi avez-vous appelé cela la ligne ?
00:11:53Le trait qui indique sur un compas l'axe de direction d'un navire s'appelle ligne de foie. Je
00:11:58pensais que ça contenait parfaitement.
00:12:00Quelle est la plus longue étape ?
00:12:01Casablanca, Dakar. 2850 kilomètres.
00:12:05Mais vous savez que le record du monde actuel de vol en ligne droite est de 1000 kilomètres.
00:12:07Je sais, venez.
00:12:15Nous sommes attendus.
00:12:17Monsieur Latécoère.
00:12:24Monsieur Latécoère.
00:12:26Oui.
00:12:27Monsieur le ministre vous prie de bien vouloir l'excuser, il est retenu. Il m'a chargé de vous recevoir
00:12:30à sa place.
00:12:32Je suis désolé, votre dossier a été étudié par les services techniques.
00:12:35Tous les avis concordent. Le projet est utopique.
00:12:40Alors, vous renoncez ?
00:12:42Mal jamais.
00:12:45La météo ?
00:12:47Moraise, à partir de Cerver.
00:12:51Pas de mauvaise idée, donc, d'aller passer le premier Noël de paix en Espagne.
00:12:56Où allez-vous ?
00:12:57À Barcelone.
00:12:58N'y allez pas.
00:12:59Pourquoi ?
00:12:59Ces avions ne sont pas à tous les services auxquels vous les destinez.
00:13:03Au front, entre deux brèves missions de reconnaissance, il fallait chaque fois réviser le moteur.
00:13:08Cosiette.
00:13:08Ouais.
00:13:09Allons-y.
00:13:13Monsieur.
00:13:14Oui.
00:13:15On ne peut pas voler par tous les temps, vous savez.
00:13:18On écrit tous les jours.
00:13:20L'avion postal n'aura de sens que s'il décolle.
00:13:23Tous les jours.
00:13:42Monsieur de Messey.
00:13:44Monsieur de Messey.
00:13:44Monsieur de Messey.
00:14:03En dépit des prévisions pessimistes,
00:14:06la TECOER atterrit à Barcelone et revient.
00:14:11Monsieur de Massimi, que se passa-t-il ensuite ?
00:14:14Il a fallu faire vite. La concurrence devenait sérieuse.
00:14:18Le 8 février 1919, la société Farman réussissait le premier vol international public
00:14:23sur le trajet Paris-Londres.
00:14:25Aussi, Pierre La TECOER décide d'aller exposer notre projet au Maréchal Lyoté.
00:14:30Le 9 mars, La TECOER se pose à rabattre.
00:14:33Coiffé d'un chapeau de paille, tenant d'une main sa serviette,
00:14:36il sort avec précaution du coffre arrière, qui sera plus tard destiné au courrier,
00:14:40un bouquet de violettes qu'il offre à la Maréchal Lyoté, femme du résident général.
00:14:46J'espère, Monsieur le Maréchal, avoir l'occasion de vous apporter chaque jour votre courrier de France
00:14:50dont nous prendrons le même soin que de ces quelques fleurs.
00:14:53Et voici le temps, qui date d'hier au soir.
00:14:57Le Maréchal Lyoté charge son collaborateur, Monsieur Walter, directeur général des postes au Maroc,
00:15:02d'établir une convention qui accorde à la ligne une subvention d'un million.
00:15:08La première bataille est gagnée.
00:15:11Pendant ce temps, où est Didier Dorat ?
00:15:15À Agneau, où il attend impatiemment sa démobilisation pour nous rejoindre.
00:15:19Il le fait le 17 juillet 1919.
00:15:24La preuve que nous fonctionnons, c'est que nous avons un tarif imprimé.
00:15:28Il date de moins d'une semaine.
00:15:31Nous demandons 3 francs 268 par kilo de fret pour Barcelone et 245 francs par passager.
00:15:384 francs 128 pour Barcelone et Alicante et 310 francs par passager.
00:15:434 francs 343 pour Alicante, Malaga et 317 francs par passager.
00:15:49Qui vous l'a dit ?
00:15:51Les deux premières fois, le tarif était calculé sur une moyenne de 73 kilos par passager.
00:15:57Les clients sont nombreux ?
00:16:00Personne.
00:16:02J'ai signé un contrat avec l'administration postale.
00:16:06Il prend effet le 1er septembre.
00:16:09J'ai refait tous les calculs.
00:16:12Il confirme le jugement des spécialistes.
00:16:14Notre projet est irréalisable.
00:16:18Il n'y a plus qu'une chose à faire.
00:16:20Le réaliser.
00:16:23Je commence quand ?
00:16:24Tout de suite.
00:16:26À quel titre ?
00:16:27Chef d'escale à Rabat.
00:16:30Six semaines plus tard, à Toulouse,
00:16:32Dora inaugure le transport de courrier.
00:16:34Il décolle de Toulouse-Montaudran le 1er septembre au matin
00:16:39et le 2, à 15h30, se pose à Rabat.
00:16:42Après trois escales, à Barcelone, à Alicante et à Malaga.
00:16:48C'est la première liaison aérienne France-Maroc.
00:16:53Monsieur de Massimo,
00:16:55Pouvez-vous nous dire quel poids de lettres Dora a emporté ce jour-là ?
00:16:59Le poids des sacs.
00:17:00À l'intérieur de chacun, il n'y avait qu'un état néant rédigé par le postier.
00:17:05Je crois nécessaire de faire le point.
00:17:07D'abord à l'intérieur même des lignes Latécoère
00:17:09et ensuite en ce qui concerne la situation de l'aviation commerciale en France
00:17:13à la fin de l'année 1919.
00:17:17Latécoère est le patron.
00:17:20Vous êtes son adjoint.
00:17:22Qui est le chef de l'exploitation ?
00:17:25Beauté, un pilote.
00:17:26L'ancien commandant de la 131.
00:17:29Y a-t-il d'autres lignes que celles de Latécoère ?
00:17:32Oui.
00:17:33Comme nous l'avions prévu,
00:17:35l'abondance des stocks provenant de la guerre
00:17:37et la présence d'un personnel navigant nombreux,
00:17:40rompu par des mois de campagne,
00:17:42avaient incité plusieurs compagnies à créer des liaisons régulières.
00:17:46Où en est leur fonctionnement ?
00:17:48Au plus bas.
00:17:49L'une après l'autre, elles sont abandonnées.
00:17:52Paris-Bruxelles aura duré quatre mois.
00:17:56Paris-Maubeuch-Valenciennes, trois mois.
00:17:59Paris-Strasbourg, trois mois.
00:18:02Paris-Bordeaux, trois mois.
00:18:04Ajaccio-Nice, deux mois.
00:18:07Paris-Brié-Longouis, deux mois.
00:18:09Paris-Mulouse, un mois.
00:18:12Paris-Lille, vingt jours.
00:18:15Même le Paris-Londres de Farman s'arrête après trois mois.
00:18:18Et chez vous ?
00:18:20Ça va mal.
00:18:22Maintenant que les avions transportent vraiment du courrier,
00:18:25des défaillances se produisent.
00:18:27On se laisse aller à la facilité,
00:18:29à la panne simulée.
00:18:31Toujours dans des régions accueillantes,
00:18:32à la fraude,
00:18:34à la mauvaise excuse d'un brouillard
00:18:35toujours local et jamais contrôlable.
00:18:39Les pilotes renaclent.
00:18:41Ils disent, oh, les lettres attendront bien.
00:18:44Il y en a même un qui, contraint un atterrissage de fortune,
00:18:47s'en prend à son passager.
00:18:49Pourquoi donc vous acharnez-vous à voyager par avion ?
00:18:51Vous voyez bien que c'est sans avenir.
00:18:53C'est alors que vous décidez de confier à Didier Dorat
00:18:55la direction de l'exploitation à Toulouse.
00:18:58Voulez-vous nous dire pourquoi ?
00:19:01J'avais gardé de lui et à la 227,
00:19:03le souvenir d'un entraîneur d'hommes hors de paire,
00:19:06sévère avec lui-même.
00:19:08Très vite, il prend la situation en main.
00:19:14Moi, une amende,
00:19:16affichée au tableau comme un débutant.
00:19:21Mais qu'est-ce qu'il croit ?
00:19:23Ça va durer ?
00:19:26Qu'on va tous courber le dos ?
00:19:28D'abord, il se totalise moins d'heures de vol que moi.
00:19:32Tu connais sa réponse.
00:19:33C'est pas aux heures de vol que je juge un pilote,
00:19:36c'est aux instants de connerie.
00:19:39Connerie !
00:19:39Douze palmes à ma croix de guerre.
00:19:41Cité trois fois au communiqué.
00:19:44Pilote plein d'allant
00:19:44à engager le combat contre un ennemi très supérieur en nombre.
00:19:47Ça va, ça va. Des citations, on en a tous.
00:19:50On va en savoir que faire.
00:19:52De même quand je pense
00:19:53qu'après quatre mois de stage,
00:19:55on se retrouve à une dizaine
00:19:57et qu'on nous propose un contrat
00:19:59avec tout juste de quoi ne pas mourir de faim.
00:20:05Si on n'avait pas ce besoin de piloter...
00:20:08ils le savent aussi, là.
00:20:11Chaque jour, il en arrive d'autres comme nous
00:20:12qui débarquent du tram de Toulouse
00:20:13avec leur carnet de vol, leur médaille.
00:20:17Ils prennent une chambre en ville
00:20:18à l'hôtel du Grand Balcon
00:20:19et puis un jour ou l'autre,
00:20:20ils font leur valise.
00:20:21Comme toi.
00:20:24Personne, tu entends ?
00:20:26Personne ne m'a encore dit
00:20:27que je ne savais pas tenir un manche.
00:20:29C'est pas ça qui te reproche.
00:20:30Ce qui te reproche,
00:20:30c'est d'avoir eu une heure de retard
00:20:31à l'escalde de Rabat.
00:20:33À quoi ?
00:20:34Je faisais rien de mal ?
00:20:35J'étais avec une fille.
00:20:37Non, c'est pas non plus pour ça qu'il te vire.
00:20:39Parce que t'as eu une heure de retard
00:20:40à l'escalde de Rabat, c'est tout.
00:20:41Et alors, ça change quoi ?
00:20:43Il faisait un temps de chien sur les Pyrénées.
00:20:45Je suis passé quand même.
00:20:46Si je m'étais cassé la gueule,
00:20:48il n'y aurait pas eu de courrier du tout.
00:20:48Si tu t'es cassé la gueule
00:20:51et que ce soit même un tout petit peu de ta faute,
00:20:53en admettant que tu t'en sois tiré, bien sûr,
00:20:55eh bien, il t'aurait viré de la même façon.
00:21:00Bref.
00:21:03Tu lui donnes raison.
00:21:05Ni raison ni tort, je le constate.
00:21:07Bien, continue de constater.
00:21:09Subis.
00:21:10Sois docile.
00:21:12Moi, je me taille.
00:21:13Ailleurs, on vit.
00:21:21Dites-donc.
00:21:23Oui ?
00:21:24Hier soir, à la dernière liaison,
00:21:26vous avez rebroussé le chemin.
00:21:28Il n'y avait rien d'autre à faire.
00:21:29Je ne voyais pas le bout de mes ailes.
00:21:32Prenez un mois de repos.
00:21:34Je ferai moi-même ce prochain courrier.
00:21:41M. Vannier,
00:21:44vous êtes pilote, vous aussi.
00:21:46Vous avez trois victoires aériennes à votre actif.
00:21:49Vous êtes décoré de la médaille militaire,
00:21:52de la Distinguished Service Order.
00:21:54Vous avez cinq palmes et trois étoiles à votre croix de guerre.
00:21:57Vous êtes un des premiers pilotes
00:21:59à vous être présenté aux lignes d'Atécoère.
00:22:01Oui, c'est le capitaine Beauté qui m'a engagé.
00:22:03J'étais de la toute première équipe
00:22:05avec Dombray, Coste, Dora et Delrieux.
00:22:10Vous avez été affecté un temps à l'aéroplace de Malaga.
00:22:14Oui.
00:22:15Vous êtes marié, M. Vannier ?
00:22:18Oui.
00:22:20Votre femme était avec vous ?
00:22:21Oui, nous habitions le petit village de Choriana,
00:22:24à quelques 600 mètres du terrain.
00:22:27Racontez-nous ce qui s'est passé le 26 juillet 1922.
00:22:33Eh bien, c'est ma femme qui m'a réveillée au milieu de la nuit
00:22:36et qui m'a dit...
00:22:37On vient de t'appeler au téléphone.
00:22:41Je voulais pas te déranger.
00:22:43Ça aurait pu être une fausse alerte
00:22:44et tu as tellement besoin de repos.
00:22:47D'où as-tu appelé ?
00:22:49De la mairie de Godix.
00:22:52Un avion des lignes Latécoère
00:22:54s'est écrasé au sol vers midi
00:22:56et il a brûlé.
00:22:59Les trois occupants sont carbonisés.
00:23:04Les autorités locales ont cru bon de devoir prévenir la compagnie.
00:23:07Qu'avez-vous fait ?
00:23:09Eh bien, je me suis habillé
00:23:11et j'ai dit à ma femme
00:23:12je vais y aller avec le pari de Razer.
00:23:13Elle m'a répondu
00:23:14c'est bon, je vais te préparer tes affaires.
00:23:17M. Vannier,
00:23:18dites-nous ce que vous pensez
00:23:20des femmes du pilote.
00:23:24Leur principal mérite
00:23:26lorsque l'un de nous tombait
00:23:28était de ne jamais nous demander
00:23:30ce qu'il était devenu.
00:23:32Elle comprenait à notre silence
00:23:33qu'il n'atterrirait plus jamais nulle part.
00:23:36Et elle savait aussi
00:23:37qu'il y avait quelque part
00:23:38une autre femme comme elle
00:23:41mère, épouse ou amie
00:23:44pour laquelle toute joie de vivre
00:23:46s'était envolé à jamais.
00:23:51Oui, entrez.
00:24:05M. Dora,
00:24:07la semaine dernière
00:24:08vous avez infligé une amende
00:24:09à mon mari
00:24:09pour avoir cassé du bois
00:24:10au décollage.
00:24:12Or, vous saviez très bien
00:24:13que les commandes de l'avion
00:24:14qu'il essayait
00:24:15avaient été inversées
00:24:16et que par conséquent
00:24:18il n'était pas responsable
00:24:19de l'accident.
00:24:19Quand un pilote
00:24:20casse du bois au décollage
00:24:22c'est qu'il est moins adroit
00:24:23ou moins attentif
00:24:24qu'un autre qui décolle
00:24:25sans encombre.
00:24:26C'est tout.
00:24:28D'ailleurs,
00:24:29les commandes qui étaient inversées
00:24:30ne le sont plus.
00:24:32Mais enfin,
00:24:33c'était la faute
00:24:33des mécaniciens.
00:24:34Les mécaniciens aussi
00:24:36ont eu une amende.
00:24:41Vous n'avez vraiment
00:24:42pas de coeur du tout
00:24:43M. Dora.
00:24:44M. Dora.
00:25:13Martin Mahé.
00:25:14Martin Mahé.
00:25:15L'appareil a sombré
00:25:17sans laisser de traces.
00:25:21Je vous remercie.
00:25:49Prenez une note de service
00:25:51affichée dans tous les locaux.
00:25:54L'accès du terrain
00:25:55de Montaudron
00:25:56est interdit
00:25:56à toute personne
00:25:57étrangère au service.
00:26:01Y compris
00:26:02les femmes des pilotes.
00:26:07M. Dora.
00:26:23François,
00:26:24vous avez mis
00:26:26de l'or.
00:26:30Nous avons constaté
00:26:32à Malaga
00:26:32au cours du démontage
00:26:34du moteur 301.
00:26:37Nous infligeons
00:26:38une sanction grave
00:26:39aux responsables.
00:26:48Nous déplacerons
00:26:49par mesure disciplinaire
00:26:51le chef d'aéroplase
00:26:53Richard.
00:26:56Que voulez-vous ?
00:26:58Ah !
00:27:00C'est vous, Roblet ?
00:27:01Oui, c'est moi, monsieur.
00:27:02Je suis venu
00:27:03à cause de ça.
00:27:05Un exemple ?
00:27:06Que voulez-vous ?
00:27:07C'est un exemple ?
00:27:09Oh, monsieur.
00:27:10Enfin, monsieur.
00:27:12Pour une fois,
00:27:13une seule.
00:27:14Pensez donc.
00:27:16Et j'ai travaillé
00:27:16toute ma vie.
00:27:18Ils font un exemple.
00:27:20Mais, monsieur.
00:27:24tenez, tenez,
00:27:25tenez,
00:27:25tenez, regardez.
00:27:27Ça date de 1910.
00:27:30C'est moi qui ai fait
00:27:31le montage ici
00:27:31du premier avion
00:27:32d'Argentine,
00:27:33dans l'aviation
00:27:34depuis 1910.
00:27:36Alors,
00:27:37comment pouvez-vous dire ?
00:27:40Et les jeunes,
00:27:42comme ils vont rire
00:27:43à l'atelier,
00:27:45ils saillent.
00:27:46Ils vont bien rire.
00:27:48Ça, ça m'est égal.
00:27:50Mes enfants, monsieur,
00:27:51j'ai...
00:27:51J'ai des enfants.
00:27:53Mais je vous l'ai dit,
00:27:54je vous offre
00:27:54une place de manœuvre.
00:27:56Voilà.
00:27:58Et ma dignité, monsieur.
00:28:01Ma dignité !
00:28:03Je suis mécanos,
00:28:05un vieil ouvrier
00:28:06comme moi.
00:28:07De manœuvre.
00:28:09Je refuse.
00:28:11Je refuse, monsieur.
00:28:14Monsieur Dorat.
00:28:16Oui.
00:28:17Où allez-vous, monsieur Dorat ?
00:28:18Je m'en vais.
00:28:19Pourquoi ?
00:28:20Parce que ce n'est pas sérieux.
00:28:23Depuis le début,
00:28:24depuis que vous m'avez reproché
00:28:25les 121 morts de la ligne,
00:28:26je ne sais pas
00:28:27où vous voulez en venir.
00:28:28Mais au moins,
00:28:29on cherchait à y voir clair.
00:28:30On s'appuyait
00:28:31sur des faits authentiques.
00:28:32Là, vous faites du roman.
00:28:34Oui, un roman.
00:28:36Cette scène est extraite
00:28:38de vol de nuit.
00:28:42Monsieur Dorat,
00:28:43voulez-vous nous parler
00:28:44de Saint-Exupéry ?
00:28:53Pour moi,
00:28:54c'est un de mes pilotes.
00:28:56Mais c'est aussi
00:28:57Antoine de Saint-Exupéry,
00:28:59écrivain,
00:29:00auteur de Courrier Sud
00:29:01en 1928,
00:29:02il a 28 ans,
00:29:03de Vol de nuit
00:29:04qui obtient
00:29:04le prix féminin en 1931,
00:29:07de Terre des Hommes,
00:29:08sans oublier
00:29:09Le Petit Prince
00:29:10et Citadelle.
00:29:11Comment l'avez-vous venu ?
00:29:14Il s'est présenté à moi
00:29:15en octobre 1926.
00:29:17C'est Massimi
00:29:18qui me l'avait recommandé.
00:29:20Comment était-il ?
00:29:22Un grand gaillard
00:29:23au maintien modeste,
00:29:25la voix douce,
00:29:26le regard concentré,
00:29:28plutôt le type du rêveur
00:29:29que de l'homme d'action.
00:29:31Au cours de la conversation,
00:29:32il s'échauffa.
00:29:34Les réponses qu'il posait
00:29:35à mes questions
00:29:36révélaient un véritable
00:29:37tempérament de pilote
00:29:39et une imagination fertile.
00:29:42Je l'engageai à l'essai,
00:29:44comme c'était l'usage.
00:29:46Quelques jours plus tard,
00:29:47je me félicitais de mon choix.
00:29:49Le nouveau avait obtenu
00:29:50l'estime des mécaniciens
00:29:51avec qui il travaillait.
00:29:53Loin de trouver indigne de lui
00:29:54la besogne des ateliers,
00:29:55il s'y appliquait.
00:29:57C'était un bon pilote ?
00:30:01Au cours de son premier essai en vol,
00:30:03il ne m'avait pas donné
00:30:04entière satisfaction.
00:30:06Je n'en fus pas moins convaincu
00:30:07qu'il passerait rapidement
00:30:08le cycle des essais imposés.
00:30:11De fait,
00:30:12quelques semaines plus tard,
00:30:14il avait accompli
00:30:14de tels progrès
00:30:15que je lui confiais
00:30:17un courrier sur Casablanca.
00:30:19Oui.
00:30:21Sans qu'il ait eu
00:30:22la fièvre épique de Mermoz
00:30:24ou les dons rares de Guillaumet,
00:30:27on peut dire que Saint-Exupéry
00:30:29est devenu
00:30:29un des pilotes les plus sûrs
00:30:32et les plus méthodiques
00:30:33de la ligne.
00:30:34Pourtant,
00:30:35vous en faites un sédentaire.
00:30:36Vous le nommez
00:30:37chef d'aéroplace
00:30:38à Cap-Juby,
00:30:39dans le désert.
00:30:40Il y reste 18 mois.
00:30:42C'est là qu'il écrit
00:30:43Courrier Sud.
00:30:44Vous avez de la chance,
00:30:45M. Dorard.
00:30:46Si Saint-Exupéry
00:30:47avait été
00:30:48un pilote exceptionnel,
00:30:50vous l'auriez laissé
00:30:50à terre moins longtemps.
00:30:51Et il n'aurait peut-être
00:30:52pas écrit ses livres.
00:30:54Et l'aventure
00:30:55de l'aéropostale,
00:30:56la vôtre,
00:30:57n'aurait peut-être pas
00:30:58connu le retentissement
00:30:59qui a été le sien.
00:31:03M. Dorard,
00:31:07où Saint-Exupéry
00:31:08a-t-il écrit
00:31:09Vol de nuit ?
00:31:11Il me l'a lu
00:31:12en Amérique du Sud.
00:31:13C'est dans ce livre
00:31:14que vous faites
00:31:15la connaissance
00:31:15de cet homme
00:31:16dont le caractère
00:31:17ressemble au vôtre
00:31:18trait pour trait.
00:31:19Voulez-vous nous dire
00:31:19son nom ?
00:31:21Rivière.
00:31:22Je ne suis pas Rivière.
00:31:24Pourtant,
00:31:25c'est à s'y méprendre.
00:31:27On affirme
00:31:28que Saint-Exupéry
00:31:29a pensé à moi
00:31:30en bâtissant son personnage.
00:31:32Je ne crois mériter
00:31:33ni cet excès d'honneur,
00:31:35ni cette indignité.
00:31:36La question
00:31:37m'ayant été posée
00:31:38cent fois,
00:31:39autant m'en expliquer
00:31:40une fois pour toutes.
00:31:43Il y a entre Rivière,
00:31:44personnage imaginaire
00:31:46et supérieur et moi,
00:31:47un abîme de différences
00:31:49et quelques airs
00:31:50de famille.
00:31:52Saint-Exupéry
00:31:53ne s'était pas trompé
00:31:53en lisant son manuscrit
00:31:54en Amérique du Sud.
00:31:56Rivière brasse
00:31:57la technique,
00:31:58la météo,
00:31:59la pâte humaine,
00:32:01moi pas.
00:32:03Les aviateurs
00:32:04sont le résultat
00:32:04d'une sélection automatique
00:32:06opérée à la fois
00:32:06par l'air
00:32:07et la machine.
00:32:09j'ai eu la chance
00:32:10d'être le chef
00:32:10de quelques-uns
00:32:11parmi les meilleurs
00:32:12d'entre eux.
00:32:14J'ai aidé de mon mieux
00:32:15des hommes d'exception
00:32:16à se surpasser.
00:32:18Rivière,
00:32:19vous venez de le voir,
00:32:19n'hésite pas
00:32:20pour former un homme
00:32:20et lorsqu'il le juge
00:32:22nécessaire
00:32:23à l'humilier.
00:32:26Je ne sache point
00:32:26qu'humilier un homme
00:32:27n'ait jamais été
00:32:28une méthode,
00:32:29encore moins la mienne,
00:32:31pour former
00:32:31un caractère.
00:32:41S'il vous plaît.
00:32:45Monsieur Dora.
00:32:51Ce message
00:32:52vous a été adressé
00:32:55fin juillet 1925.
00:32:58Voulez-vous nous le traduire
00:32:59en clair ?
00:33:01Suite incident
00:33:02avec Ville
00:33:03et Rosesse,
00:33:05autorité espagnole
00:33:06envisage interdiction
00:33:08Rio de Horeau.
00:33:09Stop.
00:33:10Pilote refuse
00:33:11continuer service.
00:33:13Stop.
00:33:14Signé Roy.
00:33:15Expliquez-nous
00:33:16ce Télégramme.
00:33:18C'est une longue histoire.
00:33:21Nous avions installé
00:33:22un aéroplace
00:33:23à Cap Juby,
00:33:25tout près d'Agadir,
00:33:26sur la route
00:33:26de Saint-Louis du Sénégal.
00:33:28Une installation
00:33:29rudimentaire,
00:33:30un hangar bâché
00:33:31et une baraque à brillant.
00:33:34Tous en ont mêlé.
00:33:36Le vent de sable
00:33:37qui emportait
00:33:37les infrastructures,
00:33:39les autorités espagnoles
00:33:40dont la politique
00:33:41à notre égard
00:33:42était disons
00:33:44fluctuante,
00:33:45et les morts,
00:33:47les chamolliers bleus.
00:33:49Vous avez vu tout à l'heure
00:33:50comment ils ont traité
00:33:51Gourp et Érable.
00:33:53C'était le 11 novembre 1926.
00:33:56Un an plus tôt déjà.
00:33:58Nos pilotes avaient eu
00:33:59des incidents fréquents,
00:34:01souvent périlleux,
00:34:01avec les morts.
00:34:03C'est un de ces incidents
00:34:04avec Ville et Rosesse
00:34:06que me relatait ce Télégramme.
00:34:09Ainsi,
00:34:10ces pilotes
00:34:11que vous avez formés durement,
00:34:12qui sont,
00:34:13vous venez de le dire,
00:34:14le résultat
00:34:15d'une sélection implacable.
00:34:16S'arrête.
00:34:17Baisse les bras.
00:34:18Alors,
00:34:19que faites-vous ?
00:34:19Vous essayez de les comprendre,
00:34:21de les raisonner ?
00:34:22Ils m'ont envoyé un Télégramme.
00:34:24Je leur réponds par Télégramme.
00:34:26Et que leur dites-vous ?
00:34:28Priez bonne note
00:34:30votre message.
00:34:30Stop.
00:34:32Prochain courrier
00:34:33sera assuré
00:34:33par Dora Bourguer.
00:34:34Stop.
00:34:35Rejoint immédiatement
00:34:37Casablanca.
00:34:39J'y arrivais
00:34:39le lendemain matin.
00:34:47Pour autant,
00:34:48on va.
00:34:48On se part.
00:35:10Alors,
00:35:11que s'est-il passé
00:35:12pour Villers-Roses ?
00:35:16Une heure vingt
00:35:16après avoir quitté Agadir,
00:35:18Rosès a dû se poser
00:35:19sur une plage
00:35:19non loin de l'Ouen-Noun.
00:35:21Quelle raison,
00:35:21la femme ?
00:35:22Je ne sais pas,
00:35:23on n'a pas récupéré l'avion.
00:35:24Continuez.
00:35:26Villers-Roses a atterri
00:35:27au plus près.
00:35:29Les morts étaient déjà là.
00:35:31Nombreux ?
00:35:32Une vingtaine.
00:35:33Armés ?
00:35:35D'après Villers,
00:35:36deux avaient des fusils gras.
00:35:39Rosès a essayé
00:35:39de parlementer.
00:35:41Résultat ?
00:35:42Échauffouré,
00:35:43coup de poing.
00:35:44On casse les lunettes de Villers,
00:35:45on lui tire dessus.
00:35:46Rosès fait dévier la balle.
00:35:47Il se dégage.
00:35:48Comment ?
00:35:49Villers en a battu deux.
00:35:52Rosès a sauté
00:35:53dans l'appareil de Villers
00:35:54qui l'a rejoint.
00:35:55Ils ont décollé
00:35:56sous une grêle de coup de feu.
00:36:02Et le courrier ?
00:36:21C'est vous qui me piloterez
00:36:23demain vers le sud.
00:36:25M. Dora.
00:36:25Mais on remercie pas,
00:36:26c'est tout naturel.
00:36:28C'est impossible.
00:36:30Pourquoi ?
00:36:30On a besoin de moi
00:36:31à Casablanca.
00:36:32On a besoin de moi
00:36:33à Toulouse et je suis là.
00:36:35Rendez-vous demain matin
00:36:35à l'aube sur la piste
00:36:36pour aller décoller.
00:36:38Mais monsieur...
00:36:38c'est tout.
00:36:39C'est tout.
00:36:49Alors, ayant délibérément
00:36:51ignoré vos pilotes,
00:36:52vous choisissez exprès
00:36:53le sédentaire,
00:36:55le chef d'aéroplace de Rabat.
00:36:56Et le lendemain,
00:36:57c'est avec lui
00:36:58que vous décollez.
00:36:59Non.
00:37:00Le lendemain,
00:37:01tous les pilotes
00:37:01étaient sur la piste.
00:37:03Regardez-vous.
00:37:04Prêts à décoller.
00:37:05Tous volontaires.
00:37:06Vous avez choisi l'un d'entre eux
00:37:08pour leur redonner confiance ?
00:37:09Non.
00:37:11Vous êtes parti
00:37:12avec le chef d'aéroplace ?
00:37:13Non.
00:37:14Avec Bourguard,
00:37:15comme j'étais venu.
00:37:17Je vous remercie.
00:37:191925.
00:37:20La ligne Toulouse-Casablanca-Dakar
00:37:22fonctionne régulièrement.
00:37:24La Técoère décide
00:37:25de se rendre en Amérique du Sud.
00:37:27Après de laborieuses négociations,
00:37:29il en revient avec un contrat
00:37:30qui garantit à sa compagnie
00:37:3225% du courrier aérien
00:37:34à destination de l'Europe.
00:37:36À Paris,
00:37:37l'industriel obtient une aide
00:37:39de l'État
00:37:39et cède les lignes La Técoère
00:37:42aux financiers Bouilloux-Lafon.
00:37:481927.
00:37:49La grande industrie toulousaine
00:37:51cède la place
00:37:52à l'affaire financière
00:37:53de portée internationale.
00:37:56L'aéropostale est née.
00:38:00Nous voici parvenus
00:38:01au tournant de cette aventure.
00:38:04Elle va prendre sa dimension réelle
00:38:06grâce au courage
00:38:07et à l'énergie
00:38:08de deux pilotes hors de paire
00:38:10et au talent d'écrivain
00:38:12d'un troisième,
00:38:14Antoine de Saint-Exupéry.
00:38:16Les deux pilotes sont
00:38:20Henri Guillaumet
00:38:24et l'irremplaçable,
00:38:25l'athlète aux yeux clairs,
00:38:26l'enfant de lumière.
00:38:28S'il avait fallu dessiner
00:38:29la silhouette parfaite
00:38:30accomplie du héros moderne,
00:38:32quel que soit l'ordinateur
00:38:33auquel on aurait confié cette tâche,
00:38:35on aurait abouti
00:38:36à Jean Mermoz.
00:38:42Qui êtes-vous,
00:38:44Jean Mermoz ?
00:38:52Quel âge avez-vous ?
00:38:56Je suis né le 9 décembre 1901.
00:39:00Je suis mort le 7 décembre 1936.
00:39:03J'allais avoir 35 ans.
00:39:04Quand êtes-vous entré dans l'aviation ?
00:39:06En 1919,
00:39:08juste après mon baccalauréat.
00:39:10Vous êtes envoyé à Istres
00:39:12en qualité d'élève pilote.
00:39:14Oui.
00:39:15Il y avait deux genres de corvées
00:39:16à cette époque à Istres,
00:39:17le ramassage des cailloux
00:39:18et les enterrements
00:39:19dus aux accidents en vol.
00:39:21De là, brevet en poche,
00:39:23vous êtes muté en Syrie.
00:39:25Caporal,
00:39:25à l'escadrille de Palmyre.
00:39:27Au cours des opérations
00:39:28de l'Euphrate,
00:39:29votre avion prend feu en vol
00:39:31à 150 kilomètres
00:39:32à l'intérieur de la zone de dissidence.
00:39:34Oui, je réussis à me poser
00:39:35en catastrophe.
00:39:36Escorté de mon mécanicien,
00:39:37nous rentrons à pied à Palmyre.
00:39:39C'était très dur, n'est-ce pas ?
00:39:41Oui.
00:39:42Nous n'avions pas d'eau.
00:39:43Nos langues enflaient
00:39:44hors de nos bouches.
00:39:46Nous commencions à délirer.
00:39:47On voyait des drusses partout.
00:39:50Une patrouille de méharistes
00:39:51nous a recueillis, inconscients,
00:39:52à l'extrémité de la piste
00:39:53de Berersor,
00:39:54qui conduit à Palmyre.
00:39:57Je crois que nous ferions bien
00:39:58d'en venir au 28 juillet 1927
00:40:00à Rio de Janeiro.
00:40:02Ce jour-là,
00:40:03Jean Amhermose débarque
00:40:04du paquebot des chargeurs réunis
00:40:06pour prendre le poste
00:40:07de chef pilote
00:40:08en Amérique du Sud.
00:40:09Soit.
00:40:18Quand vous arrivez à Rio,
00:40:19il y a combien de temps
00:40:20que vous êtes aux lignes latécoères ?
00:40:23Tout juste trois ans.
00:40:25Qui vous a engagé ?
00:40:26Didier Dorat.
00:40:28D'où veniez-vous ?
00:40:31De la péniche de l'armée du salut.
00:40:34Quels étaient vos moyens d'existence ?
00:40:37À cette époque,
00:40:38je travaillais dans une officine
00:40:39de la rurée au mur.
00:40:41Mon travail consistait
00:40:42à écrire le plus lisiblement possible
00:40:44et sans erreur
00:40:45des adresses sur des enveloppes.
00:40:47C'était payé 15 francs le mille
00:40:50et il fallait bien 15 heures
00:40:51pour en faire mille.
00:40:53Pourquoi n'aviez-vous pas essayé
00:40:54de continuer dans l'aviation ?
00:40:55Vous aviez votre brevet de pilote.
00:40:57Oui.
00:40:58Mais personne ne voulait de moi.
00:41:01Mes vêtements sortaient
00:41:02du carreau du temple
00:41:03et il paraît que j'avais
00:41:03les cheveux trop longs.
00:41:05C'est tout juste,
00:41:05j'ai réussi à me faire engager
00:41:06par Pâté Cinéma
00:41:07pour simuler un accident d'avion.
00:41:10Vous vous souvenez
00:41:12du titre du film ?
00:41:13Oui,
00:41:14La fille de l'air.
00:41:16Comment êtes-vous venu
00:41:18à Montaudran ?
00:41:20J'écrivais partout,
00:41:21je n'en étais pas une enveloppe près.
00:41:22Un jour, j'en ai reçu une
00:41:23avec un tête.
00:41:24L'île Latécoère, Toulouse.
00:41:26C'était une convocation.
00:41:27Et l'argent du voyage ?
00:41:30Ma mère m'a prêté 20 francs.
00:41:33J'ai travaillé pendant trois jours
00:41:34et trois nuits
00:41:34sans désemparer
00:41:35pour réunir
00:41:36le reste de l'argent du billet.
00:41:38Allez, retour.
00:41:40Non, allez.
00:41:44Monsieur Dorat.
00:41:45Oui ?
00:41:46Comment avez-vous accueilli
00:41:47Jean Mermoz
00:41:48à son arrivée à Montaudran ?
00:41:49Posez-lui la question.
00:41:51Non, je voudrais
00:41:52votre version à vous.
00:41:53À quoi bon ?
00:41:54Puisqu'elle diffère
00:41:55légèrement de la sienne.
00:41:57Je le sais,
00:41:57c'est justement pour ça
00:41:58que je vous le demande.
00:41:59Tenez-vous-en à la sienne.
00:42:01Les faits sont à peu près exacts.
00:42:02Mais qu'est-ce qui ne l'est pas, alors ?
00:42:04L'esprit du dialogue
00:42:05qui est complètement faussé.
00:42:10Jean Mermoz,
00:42:11racontez-nous
00:42:12votre première entrevue
00:42:13avec Didier Dorat.
00:42:15Je lui ai tendu
00:42:16mon carnet de vol.
00:42:18Je m'attendais
00:42:19à des félicitations
00:42:20sur mes citations
00:42:21et des questions
00:42:21sur mes heures de vol.
00:42:24Il s'est borné
00:42:24à me le rendre
00:42:25en me disant
00:42:25« Moi, je vois,
00:42:26vous n'avez encore rien fait. »
00:42:28Comment avez-vous réagi ?
00:42:29J'ai protesté.
00:42:30J'avais 600 heures de vol.
00:42:33Alors il est à grombler.
00:42:34Je n'ai rien fait,
00:42:35rien du tout.
00:42:36Puis il m'a toisé
00:42:36les pieds à la tête
00:42:37et m'a dit
00:42:38« Vous avez de beaux cheveux.
00:42:40Je n'ai pas une tête
00:42:41d'ouvrier. »
00:42:42Je ne me suis jamais
00:42:43occupé des cheveux
00:42:43de personne.
00:42:45Alors j'ai dit
00:42:45« J'ai demandé
00:42:46à être pilote. »
00:42:52Ici,
00:42:54être pilote,
00:42:55c'est être ouvrier
00:42:56d'abord.
00:42:57Vous passerez
00:42:57par la filière.
00:42:58Je vous engage
00:42:59comme mécano.
00:43:00Allez trouver
00:43:01le chef d'atelier
00:43:01et demandez-lui des bleus.
00:43:03Bien,
00:43:04M. le directeur,
00:43:04j'ai répondu.
00:43:05Quand pourrais-je
00:43:05commencer à piloter ?
00:43:06Si on ne pose pas
00:43:07de questions,
00:43:08vous le verrez bien
00:43:09quand vous volerez.
00:43:10Si vous volez.
00:43:11Bon,
00:43:12Mermonde a les mains
00:43:12dans le cambouis
00:43:13et les lave à la potasse.
00:43:15Un soir,
00:43:16enfin,
00:43:16Didier Dorat lui dit
00:43:17ainsi qu'à deux
00:43:18de ses camarades
00:43:18« Vous viendrez demain
00:43:20à 6h30
00:43:21sur la piste. »
00:43:23J'ai là le récit
00:43:25de la main
00:43:26de Jean Mermonde.
00:43:28Il passe le troisième.
00:43:29Les deux premiers
00:43:30sont éliminés.
00:43:32C'est son tour.
00:43:35Oui ou non ?
00:43:36Avez-vous exécuté
00:43:38ce jour-là
00:43:39une série de S,
00:43:40une inversion des commandes
00:43:41aboutissant à des glissades
00:43:42à droite puis à gauche
00:43:44et pour finir
00:43:45atterri en plein milieu
00:43:47du rond central ?
00:43:48Oui.
00:43:49Vous l'avez-t-on demandé ?
00:43:51Non.
00:43:52Quoi d'étonnant alors
00:43:53à ce que Didier Dorat
00:43:55vous ait dit,
00:43:55je cite
00:43:56« Ici,
00:43:57nous n'engageons pas
00:43:58d'acrobates.
00:43:59Si vous voulez faire du cirque,
00:44:00allez-vous faire voir ailleurs ? »
00:44:02Je ne me suis jamais
00:44:02exprimé de la sorte.
00:44:06Mermonde pilota
00:44:07ce jour-là,
00:44:07je m'en souviens fort bien,
00:44:08avec son brio coutumier.
00:44:11Mais devant les anciens
00:44:12et les bleus de la ligne,
00:44:13je ne pouvais approuver
00:44:14ce style.
00:44:15De telles manœuvres,
00:44:17encore aujourd'hui,
00:44:18risquent d'avoir
00:44:19des conséquences fâcheuses
00:44:20qu'un responsable,
00:44:22et j'étais responsable,
00:44:24doit condamner.
00:44:25Qu'avez-vous fait ?
00:44:27Je m'ai simplement
00:44:28dit de recommencer,
00:44:29mais sans acrobatie.
00:44:32Jean Mermonde,
00:44:33vous avez inscrit
00:44:34sur votre carnet de route
00:44:35un résumé
00:44:36de l'avis d'un pilote
00:44:37des lignes d'Atécoère.
00:44:38L'avez-vous retenu par cœur ?
00:44:40Oui.
00:44:42Principe généraux,
00:44:43partir en temps fixé
00:44:45pour arriver
00:44:45presque au temps fixé.
00:44:48Au cas contraire,
00:44:50explication inutile,
00:44:51excuse non valable.
00:44:53Le but n'est pas encore atteint.
00:44:56Entre la Méditerranée
00:44:57des premiers jours
00:44:58et le Pacifique,
00:44:58une barrière se dresse.
00:45:01Les Andes.
00:45:02Un énorme massif
00:45:03dont les crêtes
00:45:04s'élèvent jusqu'à 7000 mètres
00:45:05et où vivent
00:45:06et éparrent
00:45:07quelques Chiliens pauvres.
00:45:09La Concagua
00:45:10culmine à 7039 mètres.
00:45:12Les avions atteignent
00:45:13à peine cette altitude.
00:45:15Si l'on veut créer
00:45:16des liaisons régulières,
00:45:17il faut trouver
00:45:18des passes,
00:45:19des chemins précaires
00:45:20dans des trouées de brume.
00:45:21Si l'on tombe,
00:45:22si l'on est contraint
00:45:23de se poser,
00:45:24peu d'espérance.
00:45:26Saint-Exupéry l'a écrit
00:45:27« Les contrebandiers même,
00:45:30les bandits qui l'abat
00:45:31aux incrimes pour Saint-Franc,
00:45:33nous refusent d'aventurer
00:45:34sur les contreforts
00:45:35de la montagne
00:45:36des caravanes de secours.
00:45:37Nous risquerions notre vie,
00:45:39nous disent-ils.
00:45:40Les Andes en hiver
00:45:41ne rendent point les hommes. »
00:45:45Et le travail de Mermoz,
00:45:47c'est de franchir les Andes.
00:45:49Il va y consacrer
00:45:50toute son obstination,
00:45:51tout son courage,
00:45:53toute la magie
00:45:53de ses mains d'ouvrier,
00:45:55redevenue par le miracle
00:45:56de l'altitude
00:45:57des mains de Dieu.
00:46:02Colneau ?
00:46:03Oui ?
00:46:04Vous êtes le mécanicien
00:46:06de Mermoz ?
00:46:07Oui ?
00:46:08Parlez-nous de lui.
00:46:10Non.
00:46:11Pourquoi ?
00:46:14J'osais déjà à peine
00:46:15parler à Mermoz.
00:46:17Je ne vais pas me mettre
00:46:17à parler de lui.
00:46:21Mermoz cherche des passages
00:46:23dans la barrière des Andes.
00:46:24Il s'est installé
00:46:25à Copiapode
00:46:26où il explore
00:46:26la partie nord
00:46:27de la Cordillère.
00:46:29C'est vous qui êtes chargé
00:46:30de l'entretien de son appareil ?
00:46:32Non seulement de l'entretien,
00:46:33mais je vole avec lui.
00:46:35Parlez-nous de l'avion.
00:46:36C'est un Laté 28,
00:46:38bi-place,
00:46:38à double commande,
00:46:39à ciel ouvert.
00:46:40Il plafonne à 5200 mètres.
00:46:42La Passe est à quelle altitude ?
00:46:44On nous a dit 4500.
00:46:46Ça vous ennuie
00:46:47de nous rapporter
00:46:48ce qui s'est passé
00:46:48un certain jour
00:46:49de février 1928
00:46:51au-dessus des Andes ?
00:46:52Vous y tenez ?
00:46:53Oui.
00:46:55On s'est flanqué
00:46:56dans un remous.
00:46:57Un méchant vent rabattant
00:46:59nous a plaqué
00:46:59contre la paroi verticale
00:47:01de la montagne.
00:47:02Juste au moment
00:47:03où je gueulais,
00:47:03ça y est, on passe.
00:47:05On n'est pas passé du tout, oui.
00:47:06On a été cloué sur place
00:47:08et on a cassé du bois.
00:47:09Où vous trouviez-vous ?
00:47:11Sur une plateforme de neige
00:47:12à plus de 4000 mètres
00:47:13d'altitude
00:47:14avec des pics tout autour
00:47:16et le précipice devant nous
00:47:17et un de ces vents.
00:47:20Qu'avez-vous fait ?
00:47:22D'abord, on a calé l'appareil
00:47:23avec de grosses pierres.
00:47:25Et puis,
00:47:26on a essayé de partir à pied
00:47:27pour trouver du secours
00:47:28dans la vallée
00:47:28mais impossible.
00:47:29La tempête de neige
00:47:30s'est élevée
00:47:30et au bout d'une heure,
00:47:32c'est à peine
00:47:32si on avait parcouru 400 mètres.
00:47:34Alors Mermoz me dit
00:47:35mieux vaut se casser la figure
00:47:36en avion.
00:47:38On est revenus,
00:47:39on s'est étendus dans l'appareil
00:47:40en s'enveloppant
00:47:41dans nos combinaisons de vols.
00:47:42Seulement, il faisait trop froid.
00:47:44Le thermomètre était tombé
00:47:45à moins 40.
00:47:46Vous n'aviez pas peur
00:47:47de mourir gelé ?
00:47:48Celui d'entre nous
00:47:49qui était le moins engourdi
00:47:50réveillait l'autre.
00:47:51On se levait,
00:47:52on allait marcher
00:47:52ou courir
00:47:53et puis on revenait à l'avion.
00:47:55Et au matin ?
00:47:57Mermoz est parti
00:47:58à la découverte.
00:47:59Moi, je...
00:48:00Je me suis mis au boulot.
00:48:02De la réparation de fortune
00:48:03avec tout ce qui me tombait
00:48:04sous la main.
00:48:05Ficelle,
00:48:05bout d'étoffe,
00:48:06des morceaux de mes vêtements.
00:48:07Puis Mermoz est revenu,
00:48:08il m'a dit
00:48:09il faut aménager une piste
00:48:10jusqu'au précipice.
00:48:12Est-ce que vous aviez
00:48:13de quoi manger ?
00:48:14Non.
00:48:15Mermoz déménageait
00:48:16de grosses pierres.
00:48:17De mon côté,
00:48:18je me suis mis
00:48:18à démonter
00:48:19tout ce qui pouvait
00:48:20alourdir l'appareil.
00:48:21Les sièges,
00:48:22la double commande,
00:48:23les réservoirs secondaires.
00:48:24Il a même fallu vidanger
00:48:28Et ensuite ?
00:48:30Deux heures après
00:48:31le petit jour,
00:48:32j'ai cru que ça y était.
00:48:33J'ai changé la roue,
00:48:34on a glissé
00:48:35de grosses pierres
00:48:35sous les cieux
00:48:36et on a essayé le moteur.
00:48:40C'est à ce moment-là
00:48:41que j'ai su que
00:48:42le radiateur avait crevé
00:48:43à cause du gel.
00:48:45Alors ?
00:48:46Nos cuirs de vol
00:48:47y sont passés.
00:48:48J'ai bouché
00:48:48les trous des radiateurs avec.
00:48:50Enfin, ça y est,
00:48:50vous...
00:48:51vous tentez le décollage.
00:48:52Non.
00:48:53Le radiateur
00:48:54en repète.
00:48:56Mermoz me dit
00:48:57on ne peut pas décoller d'ici,
00:48:59il n'y a pas assez de terrain,
00:49:00il faut hisser le latté
00:49:00au sommet de la pente.
00:49:02Je ne sais pas si vous le savez,
00:49:03mais un latté,
00:49:04ça pèse 2500 kilos.
00:49:06Alors,
00:49:07pour le remonter de 500 mètres,
00:49:09même en scellant
00:49:09de petits coups de moteur.
00:49:11Bref,
00:49:13on y est arrivé.
00:49:17M. Dorat,
00:49:19à l'époque de cet accident,
00:49:20où étiez-vous ?
00:49:22À Buenos Aires,
00:49:23j'attendais Mermoz.
00:49:24On l'attendait tous.
00:49:25On connaissait Mermoz.
00:49:27Pouvez-vous nous dire brièvement,
00:49:28en technicien,
00:49:29comment Mermoz a repéré
00:49:30pour sortir le latté
00:49:31de sa prison de montagne ?
00:49:32Le vent,
00:49:33très violent,
00:49:34souffle dans la bonne direction.
00:49:36Mermoz met les gaz.
00:49:38L'appareil de rebond en rebond
00:49:40atteint le bord du précipice.
00:49:42Mermoz pousse le manche à fond.
00:49:44Il pique dans le gouffre.
00:49:46La question est de savoir
00:49:47s'il réussira à obtenir
00:49:49la vitesse de sustentation
00:49:50avant de s'écraser au fond.
00:49:52C'est l'unique chance.
00:49:55Elle est pour lui.
00:49:56Il redresse.
00:49:58Remonte en spirale
00:50:00le long de la paroi
00:50:00pour éviter la perte de vitesse.
00:50:03Il grignote de l'altitude en rond.
00:50:05Il parvient au sommet de la cuvette.
00:50:07Il franchit la crête.
00:50:09Devant lui,
00:50:10la plaine du Chili.
00:50:12À ce moment-là,
00:50:14les emplâtres des tuyauteries
00:50:16cèdent
00:50:16et le moteur s'arrête.
00:50:19Aucune importance.
00:50:21La passe est franchie.
00:50:23Mermoz descend en vol plané
00:50:24jusqu'à Copiapo,
00:50:25d'où il était parti
00:50:26quatre jours plus tôt.
00:50:2812 mai 1930.
00:50:31Après avoir battu
00:50:32un mois plus tôt
00:50:32le record du monde de distance
00:50:33en circuit fermé
00:50:34pour Hydravion,
00:50:35avec 4 308 km
00:50:37en 30 heures 25 minutes de vol,
00:50:39Jean Mermoz
00:50:40s'apprête à décoller
00:50:42de Saint-Louis du Sénégal
00:50:43à bord du comte de Lavaux
00:50:44avec ses deux coéquipiers
00:50:46Dabry et Gimier.
00:50:48Un dernier obstacle
00:50:50reste à franchir.
00:50:51L'Atlantique Sud.
00:50:5321 heures plus tard,
00:50:54il a mairie à Natal.
00:50:56L'obstacle est franchi.
00:50:58Vanier l'attend.
00:51:00Il transborde le courrier
00:51:01venu de Toulouse
00:51:02dans son Laté 26.
00:51:04En six étapes,
00:51:05sous une pluie battante,
00:51:07il atteint Rio de Djanais,
00:51:102400 km
00:51:11en 17 heures 20 minutes de vol.
00:51:14Là,
00:51:15Rennes prend le relais
00:51:16et le 14 mai
00:51:19atterrit
00:51:20à Buenos Aires.
00:51:22Le lendemain,
00:51:24c'est le tour
00:51:25de Guillaumet.
00:51:26Il franchit les ordres
00:51:27et s'oppose
00:51:28le 15
00:51:29à 15h30
00:51:31à Santiago du Chine.
00:51:35Les lettres
00:51:36écrites
00:51:37à Toulouse
00:51:38le 10
00:51:39sont lues
00:51:40sur la côte
00:51:41du Pacifique
00:51:41quatre jours
00:51:43et demi plus tard.
00:51:45Le rêve
00:51:46de Latécoère
00:51:47est dépassé.
00:51:48Un instant,
00:51:50Mermoz
00:51:51a traversé
00:51:51l'Atlantique Sud
00:51:52et un fait.
00:51:53Mais il revient.
00:51:54Et il revient
00:51:55en enfreignant
00:51:57les ordres
00:51:57de Didier Dorat.
00:51:58Exact ?
00:51:59Oui.
00:52:0135 fois consécutives,
00:52:03Mermoz
00:52:04s'acharne en vain
00:52:04à arracher
00:52:05le comte de Lavaux
00:52:06du fleuve
00:52:07qui le retient prisonnier.
00:52:0835 fois.
00:52:11Mermoz
00:52:11a 29 ans.
00:52:13Il est célèbre
00:52:14dans toute l'Amérique du Sud.
00:52:25Au Paraguay,
00:52:27au Chili,
00:52:28en Bolivie,
00:52:29en Argentine,
00:52:29on l'appelle
00:52:30le Lindbergh français.
00:52:33Bricquet,
00:52:33boîte à cigares,
00:52:34broloques
00:52:35portent son effigie.
00:52:36Fabricant de parfums
00:52:37et de chocolat
00:52:37se dispute son nom.
00:52:39Qu'il s'arrête
00:52:39un jour
00:52:40dans un café de village.
00:52:41Le lendemain,
00:52:42le patron décroche
00:52:43son enseigne
00:52:44et affiche fièrement
00:52:45Bar Mermoz.
00:52:48M. Doran.
00:52:59Lorsque vous apprenez
00:53:00les nombreuses tentatives
00:53:01de décollage
00:53:02tout infructueuse
00:53:03de Mermoz,
00:53:04quelle disposition
00:53:04prenez-vous ?
00:53:06De Toulouse,
00:53:08je convoque Mermoz
00:53:09à notre liaison radio
00:53:10de Natal.
00:53:11Comme il m'annonce
00:53:12d'autres essais,
00:53:14je lui donne l'ordre
00:53:15de n'en rien faire
00:53:16avant d'avoir procédé
00:53:17à une révision complète
00:53:18de sa machine.
00:53:21Les efforts de torsion
00:53:22imposés par les décollages
00:53:24successifs
00:53:25rendent nécessaire
00:53:26un démontage
00:53:28et un examen minutieux
00:53:29de tous les organes
00:53:30essentiels de l'hydravion.
00:53:33Mermoz insiste.
00:53:34J'ai trouvé une lagune
00:53:35où le vent souffle de face.
00:53:37Je lui rappelle
00:53:39qu'à Saint-Louis du Sénégal,
00:53:40c'est précisément
00:53:42une brise de côté
00:53:43qui a permis
00:53:44le décollage
00:53:45en corrigeant
00:53:46une tendance
00:53:47à s'engager
00:53:47du flotteur gauche.
00:53:49Nous parlons ainsi
00:53:51pendant deux heures et demie.
00:53:52Je vous rappelle
00:53:53que cette époque,
00:53:53les communications radio
00:53:54s'échangeaient
00:53:55en morse.
00:53:56Je ne quitte Mermoz
00:53:58que sur son assurance
00:53:59formelle
00:54:00de reporter le raid
00:54:01à une date ultérieure.
00:54:04Vous avez entendu ?
00:54:06Mermoz a reçu
00:54:07l'ordre de renoncer.
00:54:09Eh bien,
00:54:09il recommence.
00:54:10Il recommence
00:54:11encore 18 fois
00:54:13avec une obstination
00:54:14incroyable
00:54:15et il décolle enfin
00:54:16à la 53e tentative.
00:54:20Quelques heures plus tard,
00:54:21en pleine Atlantique,
00:54:22le comte de Lavaux,
00:54:23à cause d'une fuite d'huile,
00:54:25est obligé
00:54:25de se poser
00:54:26au creux des vagues.
00:54:27Un cargo recueille
00:54:28le courrier et l'équipage.
00:54:29Il essaie de remarquer
00:54:30le comte de Lavaux,
00:54:32mais très vite,
00:54:34l'hydravion coule.
00:54:35Jean Mermoz
00:54:36refera 23 fois
00:54:38cette traversée
00:54:38dans les deux sens,
00:54:40sans ennui.
00:54:42Le 7 décembre 1936,
00:54:46c'est la 24e fois.
00:54:52Mermoz décolle de Dakar
00:54:54à bord de la Croix du Sud.
00:54:57À 10h47,
00:54:59le poste de Dakar
00:55:00capte un début de message.
00:55:05Coupons moteur arrière droit.
00:55:22Rodier,
00:55:23Martimaé,
00:55:25Gourbe,
00:55:25Érable,
00:55:26l'écrivain,
00:55:27Colneau,
00:55:28Crueveillet,
00:55:29Mermoz.
00:55:30121 morts.
00:55:32Guine-Mère,
00:55:34Hélène Boucher,
00:55:35Nage-Serk-Écoli,
00:55:35Guillaumet,
00:55:37Saint-Exupéry,
00:55:38Jean-Mermoz.
00:55:39Des morts, oui,
00:55:40mais des morts
00:55:40à jamais gravés
00:55:41dans la mémoire des hommes.
00:55:43M. Dorat,
00:55:45qui est Henri Guillaumet?
00:55:48Mon meilleur pilote.
00:55:5113 juin 1930,
00:55:53Henri Guillaumet,
00:55:54au cours d'une liaison
00:55:55Santiago-Mendoza,
00:55:57est contraint
00:55:58de se poser en catastrophe
00:55:59non loin de la Laguna Diamante
00:56:01et à 3000 mètres d'altitude.
00:56:02Son avion est inutilisable.
00:56:05Il part,
00:56:07à pied.
00:56:09Pendant cinq jours,
00:56:11Delay et Saint-Exupéry
00:56:12survolent la montagne.
00:56:14En vain.
00:56:15Tout espoir semble perdu.
00:56:18Enfin, le septième jour,
00:56:20un cri.
00:56:22Guillaumet vivant.
00:56:32Mais que restait-il de toi,
00:56:34Guillaumet?
00:56:36Nous te retrouvions bien,
00:56:38mais calciné,
00:56:40raccorné,
00:56:41rapetissé comme une vieille,
00:56:44le visage noir,
00:56:46tuméfié,
00:56:47semblable à un fruit blé
00:56:49qui a reçu des coups.
00:56:51Tu n'avais pas terminé ton voyage,
00:56:53tu haltais encore.
00:56:56Et lorsque tu te retournais
00:56:58contre l'oreiller
00:56:58pour chercher la paix,
00:57:00une procession d'images
00:57:02que tu ne pouvais retenir
00:57:04se mettait en branle
00:57:06sous ton crâne.
00:57:08Elle défilait ces images
00:57:10et je t'apercevais
00:57:13marchant sans piolet,
00:57:15sans corde,
00:57:16sans vivres,
00:57:18escaladant des sommets
00:57:19de quatre mille cinq cents mètres,
00:57:22saignant des pieds,
00:57:23des genoux,
00:57:24des mains
00:57:25par quarante degrés de froid.
00:57:29Tu résistais aux tentations.
00:57:31Dans la neige,
00:57:32me disais-tu,
00:57:33on perd tout instinct
00:57:34de conservation.
00:57:36Après trois,
00:57:36quatre jours de marche,
00:57:37on ne souhaite plus
00:57:38que le sommeil.
00:57:39Je le souhaitais,
00:57:41mais je me disais,
00:57:43ma femme,
00:57:45si elle croit
00:57:46que je vis,
00:57:47croit que je marche.
00:57:49Les camarades
00:57:50croient que je marche.
00:57:52Ils ont tous confiance en moi
00:57:53et je suis un salaud
00:57:55si je ne marche pas.
00:57:57Et tu marchais.
00:57:59Et de la pointe du canif,
00:58:01tu entamais chaque jour
00:58:02un peu plus
00:58:02les chancrures
00:58:03de tes souliers
00:58:04pour que tes pieds
00:58:06qui gelaient et gonflaient
00:58:07y puissent tenir.
00:58:09Une fois cependant,
00:58:11ayant glissé,
00:58:13tu renonçais à te relever.
00:58:16J'ai fait ce que j'ai pu
00:58:17et je n'ai point d'espoir
00:58:18pour quoi s'obstiner
00:58:19dans le martyr.
00:58:21Il te suffisait
00:58:22de fermer les yeux
00:58:23pour effacer du monde
00:58:25les rocs,
00:58:26les glaces,
00:58:27les neiges.
00:58:29Il n'était plus
00:58:30ni coups,
00:58:30ni chutes,
00:58:31ni muscles déchirés.
00:58:33Ce froid devenu poison
00:58:36t'emplissait de béatitude.
00:58:39Les remords
00:58:40vinrent de l'arrière-fond
00:58:42de ta conscience.
00:58:44Tu pensas à ta femme.
00:58:46Ma police d'assurance
00:58:48lui épargnerait la misère.
00:58:49Oui, mais...
00:58:51l'assurance.
00:58:53Dans le cas d'une disparition,
00:58:54la mort légale
00:58:55est différée de quatre années.
00:58:57Or,
00:58:58tu étais étendu à plat ventre
00:59:00sur une forte pente de neige.
00:59:03Ton corps l'était venu
00:59:04roulerait avec cette boue
00:59:05vers l'une des mille
00:59:06crevasses des Andes.
00:59:07Tu le savais.
00:59:09Mais tu savais aussi
00:59:11qu'un rocher
00:59:12émergeait à cinquante mètres
00:59:14devant toi.
00:59:15J'ai pensé,
00:59:17si je me relève,
00:59:19je pourrais peut-être
00:59:20l'atteindre.
00:59:21Et si je calme mon corps
00:59:22contre la pierre,
00:59:24l'été venu,
00:59:25on le retrouvera.
00:59:27Une fois debout,
00:59:29tu marchas deux nuits
00:59:31et trois jours.
00:59:35Ce qui sauve,
00:59:37c'est de faire un pas.
00:59:39Encore un pas.
00:59:42C'est toujours le même pas
00:59:43qu'on recommence.
00:59:47Ce que j'ai fait,
00:59:48je le jure,
00:59:51jamais aucune bête
00:59:53ne l'aurait fait.
00:59:57Saint-Exupéry,
00:59:58terre des hommes.
01:00:07Saint-Exupéry,
01:00:10Mermoz,
01:00:10Henri Guillaumet,
01:00:11trois hommes,
01:00:12trois amis,
01:00:14trois destins
01:00:15semblables.
01:00:187 décembre 1936,
01:00:21Jean Mermoz.
01:00:22Un dernier message,
01:00:24coupon moteur arrière droit.
01:00:267 novembre 1940,
01:00:29Henri Guillaumet.
01:00:30Ce jour-là,
01:00:31il pilote un avion d'Air France
01:00:32qui emmène Jean Chiap,
01:00:34nommé haut-commissaire en Syrie
01:00:35et au Liban,
01:00:36rejoindre son poste.
01:00:37À 12h05,
01:00:38il se trouve au-dessus
01:00:39de la Méditerranée,
01:00:40entre la Sardaigne
01:00:41et la Tunisie.
01:00:42Un dernier message,
01:00:44sommes mitraillés,
01:00:45avions en feu SOS.
01:00:4831 juillet 1944,
01:00:51Antoine de Saint-Exupéry.
01:00:52À 8h30 du matin,
01:00:54il décolle de Sardaigne
01:00:55pour une mission photo
01:00:56au-dessus de la région
01:00:58Grenoble-Annecy.
01:00:59À 13h30,
01:01:01il n'est pas rentré,
01:01:03il ne lui reste plus
01:01:04que pour une heure d'essence.
01:01:06À 14h30,
01:01:08on sait qu'il ne vole plus.
01:01:11Il est probable
01:01:12que son avion
01:01:12a été détruit
01:01:13par un appareil allemand
01:01:15au large de la Corse,
01:01:17à 100 km environ,
01:01:18au nord de Bastia.
01:01:21Saint-Exupéry,
01:01:22Mermoz,
01:01:23Guillaumet,
01:01:25mort sans laisser de traces,
01:01:28effacée.
01:01:29La mort parfaite.
01:01:31Excusez-moi,
01:01:31mais je ne comprends pas.
01:01:33Voulez-moi en venir.
01:01:35Je vous écoute depuis le début
01:01:37et je ne comprends pas.
01:01:38Qu'est-ce que vous cherchez
01:01:39à nous montrer ?
01:01:40Des surhommes.
01:01:42Dans quel but ?
01:01:43Pourquoi faire ?
01:01:45Plus besoin de surhommes.
01:01:48Le problème de l'homme,
01:01:49aujourd'hui,
01:01:50s'appelle sécurité.
01:01:52Comment ne plus avoir mal,
01:01:54ne plus avoir faim,
01:01:56ne plus avoir peur.
01:01:58Au danger et à l'inconnu,
01:02:00vous opposez des êtres d'exception.
01:02:01Nous pensons, nous,
01:02:03qu'il ne doit plus y avoir
01:02:04ni d'inconnu,
01:02:06ni d'autre danger
01:02:07que celui d'une improbable
01:02:08erreur de calcul.
01:02:10et nous inventons des machines
01:02:12capables de déceler cette erreur.
01:02:16La véritable conquête
01:02:17du monde moderne,
01:02:19c'est la moyenneté.
01:02:22L'idée de se surpasser
01:02:23n'est plus
01:02:23ni exaltante,
01:02:25ni répréhensible.
01:02:27Elle est tout simplement
01:02:28absente.
01:02:33M. Dora,
01:02:34on vient de dresser
01:02:35le bilan de votre action.
01:02:37Je vous prie de m'excuser
01:02:37de parler chiffres.
01:02:38J'ai été formé comme ça.
01:02:40On porte à votre actif
01:02:41le fait d'avoir gagné
01:02:42trois jours
01:02:43sur le projet initial
01:02:44qualifié d'utopique
01:02:45de la TECOER.
01:02:47Quatre jours et demi
01:02:48au lieu de sept et demi.
01:02:50à votre débit,
01:02:52121 morts.
01:02:54Le résultat d'un week-end
01:02:55sur les routes de France.
01:02:57De vous à moi,
01:02:58ça n'a pas une très grosse importance.
01:03:00Ce qui est important,
01:03:01c'est que votre action
01:03:02a été peut-être
01:03:04plus déterminante
01:03:04que vous ne le pensez.
01:03:07M. Dora,
01:03:07j'aimerais vous poser une question.
01:03:10Sur quels critères
01:03:11fondiez-vous
01:03:12le recrutement
01:03:12de vos pilotes?
01:03:15Il faut d'abord
01:03:16tenir compte
01:03:17du milieu
01:03:17d'où ils venaient.
01:03:19Il s'agissait
01:03:20pour la plupart
01:03:21d'anciens pilotes de guerre
01:03:22qui n'avaient pas volé
01:03:24depuis plusieurs mois.
01:03:26Ils arrivaient à la fois
01:03:27trop sur deux
01:03:28et manquant d'entraînement.
01:03:30Comment les avez-vous accueillis?
01:03:33En les mettant à l'épreuve
01:03:34dès leur arrivée.
01:03:35Tous sont acceptés?
01:03:36Non.
01:03:38Dévissés un écrou,
01:03:40nettoyés un moteur,
01:03:41pointés à or fixe,
01:03:43se laver les mains
01:03:43à la potasse
01:03:45ont paru à certains
01:03:46des brimades intolérables.
01:03:48Ils sont partis d'eux-mêmes.
01:03:50Ma sélection
01:03:50s'en est trouvée facilité.
01:03:52Je vous avais bien écouté
01:03:53tout à l'heure.
01:03:54À la suite, je crois,
01:03:55d'un incident
01:03:55avec des morts,
01:03:57vos pilotes ont refusé
01:03:58d'assumer leur service.
01:03:59À cet instant précis,
01:04:02vous êtes vous demandé
01:04:03si vous n'aviez pas
01:04:03trop exigé d'eux.
01:04:08Je me le suis toujours demandé.
01:04:11Être le chef,
01:04:12c'est se poser sans cesse
01:04:13cette question
01:04:15et n'y répondre jamais.
01:04:17Au cours de votre carrière,
01:04:19M. Dorat,
01:04:20vous êtes-vous demandé
01:04:21si votre action
01:04:22ne préparait pas
01:04:22la venue d'un phénomène
01:04:23plus général?
01:04:25La création d'un nouveau style
01:04:27de navigation aérienne,
01:04:28par exemple.
01:04:29Bon, je pose la question
01:04:30sous une autre forme.
01:04:32Vingt ans plus tard,
01:04:33vous êtes appelé
01:04:34à la direction
01:04:34du centre d'Air France
01:04:35à Orly.
01:04:37Les procédures de vol
01:04:38ont changé.
01:04:39Pour nous en donner une idée,
01:04:40pourriez-vous nous indiquer
01:04:41de quelle sécurité dispose,
01:04:43à cette époque,
01:04:45un avion traversant
01:04:47visons l'Atlantique Nord?
01:04:4833 aérodromes réguliers
01:04:50plus 42 de dégagement,
01:04:53258 aides à courte distance,
01:04:5624 à longue distance,
01:04:58160 d'approche,
01:05:00127 stations au sol,
01:05:02reliées entre elles
01:05:03par 56 avions spéciaux.
01:05:05L'appareil est dirigé,
01:05:07guidé, suivi,
01:05:09pris en main
01:05:10par 71 stations terminales
01:05:12et 44 centres d'information.
01:05:15Il reçoit des renseignements
01:05:17météorologiques de 71 stations.
01:05:18Je vous remercie beaucoup,
01:05:19M. Dorat.
01:05:26Vous avez bien parlé
01:05:27de...
01:05:29Moyennité, tout à l'heure.
01:05:30Oui.
01:05:31Le 20 juillet 1969,
01:05:34c'est bien l'un d'entre vous
01:05:35qui est le premier
01:05:36à marcher sur la Lune.
01:05:38Oui.
01:05:39N'était-ce pas là, justement,
01:05:40la conjonction
01:05:40entre une situation exceptionnelle
01:05:43et un personnage hors série?
01:05:45En aucune façon.
01:05:47Le fait nouveau,
01:05:48c'est d'avoir,
01:05:48à force de travaux,
01:05:49d'études,
01:05:50d'expériences,
01:05:52transformé ce que vous venez
01:05:53d'appeler une situation exceptionnelle
01:05:55en une situation naturelle.
01:05:59Dans ce qui aurait paru exceptionnel
01:06:00aux 12 000 techniciens
01:06:01qui avaient préparé l'expédition,
01:06:02Cécile Armstrong
01:06:02n'avait pas posé le pied sur la Lune.
01:06:04Oui, soit pour la situation,
01:06:06mais le personnage.
01:06:10Le cosmonaute
01:06:10est l'objet d'une sélection rigoureuse
01:06:12qui lui interdit
01:06:14d'être hors série.
01:06:17Il n'est pas nécessaire
01:06:19de faire appel
01:06:19à quelques surhommes
01:06:20pour piloter
01:06:21les futurs astroneufs.
01:06:23Cela pour l'excellente raison
01:06:24que nous avons soigneusement
01:06:25étudié
01:06:26et mesuré
01:06:27les risques de l'espace
01:06:28et créé
01:06:30un équipement protecteur
01:06:31suffisant.
01:06:34Capitaine Batt,
01:06:36l'un de ceux
01:06:36qui ont participé
01:06:37pour le compte de la NASA
01:06:37à la sélection
01:06:38des sept astronautes
01:06:39du projet Mercury.
01:06:41Et Apollo 13,
01:06:42l'expédition manquée
01:06:43sur la Lune,
01:06:44le retour triomphal
01:06:46sur la Terre,
01:06:46là, il a bien fallu
01:06:47qu'ils se surpassent
01:06:48vos trois camarades.
01:06:49Non.
01:06:50Ils ont simplement fait face
01:06:51à l'une des situations
01:06:53prévues
01:06:54et pour lesquelles
01:06:55ils étaient spécialement
01:06:56entraînés et équipés.
01:06:59L'idée de danger
01:07:01ne vous effleure
01:07:02jamais l'esprit.
01:07:04Danger ?
01:07:05Pourquoi il n'y a
01:07:06pas d'inconnu ?
01:07:08Notre route est tracée.
01:07:09Nous sommes les seuls
01:07:10à l'emprunter.
01:07:12Le monde où nous allons
01:07:13est rigoureusement désert.
01:07:15La cabine est aseptisée.
01:07:17Du sol,
01:07:18on contrôle en permanence
01:07:20notre rythme cardiaque,
01:07:21nos pulsations,
01:07:22le fonctionnement
01:07:22de chacun de nos organes.
01:07:24On nous dit quoi faire
01:07:25de chacune de nos minutes.
01:07:2812 000 magiciens
01:07:29se relaient à notre chevet.
01:07:31Tant que dure la traversée,
01:07:33nous sommes les hommes
01:07:34les plus protégés
01:07:35de l'histoire de l'humanité.
01:07:46C'est un exemplaire
01:07:47de Terre des Hommes.
01:07:50Je cite.
01:07:53« Si vous aviez objecté
01:07:55à Mermoz
01:07:56quand il plongeait
01:07:57vers le versant chilien
01:07:58des Andes
01:07:58avec sa victoire
01:07:59dans le cœur,
01:08:00qu'il se trompait,
01:08:01qu'une lettre de marchand
01:08:02peut-être ne valait pas
01:08:03le risque de sa vie,
01:08:06Mermoz
01:08:06eut ri de vous.
01:08:08La vérité,
01:08:09c'est l'homme
01:08:10qui naissait en lui
01:08:13quand il passait les Andes. »
01:08:16Je voudrais vous parler
01:08:17d'un marin pêcheur
01:08:18de Bénodet
01:08:19en face des Glénans.
01:08:21Vous le repérerez vite,
01:08:22il lui manque des doigts
01:08:23à une main.
01:08:24Un pétard de feu d'artifice
01:08:25qu'il a ramassé dans la foule
01:08:26un soir de 14 juillet
01:08:28et qu'il a voulu relancer au loin
01:08:30pour éviter
01:08:30que des enfants
01:08:31ne soient blessés.
01:08:33Il est aussi
01:08:34le patron
01:08:34de la vedette
01:08:35de sauvetage.
01:08:37Ceux qu'il a disputés
01:08:38à la mer,
01:08:38au vent,
01:08:39au récif,
01:08:40il ne les a pas comptés.
01:08:42Quand l'océan est glacé
01:08:44et que teinte
01:08:45la cloche des naufragés,
01:08:47il se met nu,
01:08:49se frotte d'ortie
01:08:50et, rouge comme une viande
01:08:52de saumure,
01:08:53plonge à la baille.
01:08:55Le pilote, lui,
01:08:57pendant des centaines
01:08:58de milliers de kilomètres,
01:08:59n'est que fil,
01:09:00manette,
01:09:00contact,
01:09:01relais
01:09:01qui, ensemble,
01:09:02font l'avion
01:09:03ou la fusée.
01:09:05Mais il se trouve
01:09:06que le courant
01:09:07passe par lui.
01:09:08Il passe par lui
01:09:09comme il passe
01:09:10par un plomb.
01:09:12Et puis,
01:09:20l'imprévisible surgit.
01:09:23Alors, dans l'instant,
01:09:24tout change.
01:09:26Les mains du pilote,
01:09:27jusqu'alors engourdie,
01:09:28se réveillent.
01:09:29Elles sont là
01:09:30pour que le courant
01:09:31continue de passer.
01:09:33Le pilote, alors,
01:09:34ressemble à mon marin pêcheur.
01:09:35Comme lui,
01:09:36il remplace
01:09:37les plombs défaillants
01:09:38et rétablit le circuit.
01:09:40Je vous rends le surhomme,
01:09:41le héros.
01:09:42Je comprends
01:09:42ce qui vous dérange.
01:09:43La tentation du sublime,
01:09:45la contagion.
01:09:46Mais je garde
01:09:47mon marin pêcheur.
01:09:48Monsieur Dorat,
01:09:56supposé,
01:09:59supposé que se produise
01:10:00cette erreur de calcul
01:10:01infinitésimale
01:10:02qui interdira jamais
01:10:03à la dépouille d'un homme
01:10:04d'être rendu à la terre.
01:10:08Supposé
01:10:09que nous,
01:10:10devant nos postes
01:10:11de télévision,
01:10:14nous voyons ce visage,
01:10:17l'angoisse dans les yeux
01:10:18et ce corps condamné
01:10:20à tourner sur orbite
01:10:21pour l'éternité.
01:10:25Je ne souhaite pas
01:10:26l'imprévisible.
01:10:27Toute ma vie,
01:10:28j'ai lutté contre.
01:10:30Mais il existe.
01:10:32Il existera.
01:10:34Né des mains de l'homme,
01:10:36la science en contient
01:10:37toutes les vertus
01:10:38et toutes les faiblesses.
01:10:40Elles lui ressemblent
01:10:41très pour très.
01:10:44Quelles que soient
01:10:44les découvertes de l'homme,
01:10:46elles auront des défaillances.
01:10:49Seul l'homme,
01:10:50s'il s'est appliqué
01:10:51à de mourir en homme,
01:10:53pourra fondre ses mains,
01:10:54son corps,
01:10:56sa vie
01:10:56pour les pallier.
01:11:00Chaque matin
01:11:02est le matin
01:11:03de l'aéropostale.
01:11:30Sous-titrage Société Radio-Canada
01:11:58Sous-titrage Société Radio-Canada
Commentaires

Recommandations