“Il n’y a pas de liberté sans puissance.”
Dans cette conférence, Luis Vassy, directeur de Sciences Po, explique pourquoi l’Europe doit sortir de ses illusions, former autrement ses élites et “réarmer les esprits” face à un monde redevenu brutal, conflictuel et dominé par les rapports de force.
Un échange fort sur le retour de la puissance, le déclin européen, la formation des jeunes générations et la nécessité de repenser notre rapport à la souveraineté.
🎙️ Intervenants :
Luis Vassy, directeur de Sciences Po, ancien ambassadeur de France aux Pays-Bas
#Géopolitique #Guerre #Défense #SciencesPo #Education #Formation #Puissance #Europe #LePoint
Dans cette conférence, Luis Vassy, directeur de Sciences Po, explique pourquoi l’Europe doit sortir de ses illusions, former autrement ses élites et “réarmer les esprits” face à un monde redevenu brutal, conflictuel et dominé par les rapports de force.
Un échange fort sur le retour de la puissance, le déclin européen, la formation des jeunes générations et la nécessité de repenser notre rapport à la souveraineté.
🎙️ Intervenants :
Luis Vassy, directeur de Sciences Po, ancien ambassadeur de France aux Pays-Bas
#Géopolitique #Guerre #Défense #SciencesPo #Education #Formation #Puissance #Europe #LePoint
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00:01...
00:11Notre prochain invité se pose une question capitale.
00:15Une nation peut-elle survivre stratégiquement
00:17si ces élites ne sont plus formées au désordre mondial ?
00:21Il faudrait, selon lui, réarmer les esprits.
00:24C'est dans cet objectif que l'école qu'il dirige, Sciences Po,
00:27a fondé un comité exploratoire composé d'une vingtaine de personnalités.
00:32Je ne vous en dis pas plus et je le laisse nous en révéler tous les enjeux.
00:36Merci d'accueillir Louise Vassil, le directeur de Sciences Po
00:39et ancien ambassadeur de France aux Pays-Bas.
00:44Applaudissements
00:48Bonjour à tous et bonjour à la rédaction...
00:52Bonjour à tous, bonjour aussi à la rédaction du Point.
00:54Merci de m'avoir associé à cette journée.
00:56On est en effet pour parler de ce sujet important et presque un peu immense
01:02qui est celui du réarmement des esprits.
01:05Je voudrais commencer par une petite précision sémantique
01:09pour dire qu'évidemment, quand on parle de réarmement des esprits,
01:12ce n'est pas tout à fait au sens littéral.
01:15Il y a bien évidemment un réarmement du monde, ça chacun le mesure.
01:19Je voudrais vous donner un petit chiffre pour l'illustrer
01:23et noter que les dépenses d'armement à l'échelle internationale
01:29dans les dix dernières années ont connu une hausse de 40 %,
01:32mais plus précisément que l'an dernier,
01:36ou plutôt en 2024, qui est le dernier chiffre connu,
01:39ces dépenses ont augmenté de plus de 9 %,
01:42qui est la hausse la plus importante depuis 1988
01:45et montre en effet que le monde se réarme.
01:50Mais quand on parle de réarmement intellectuel,
01:53réarmement dans l'enseignement autour des questions de sécurité et de défense,
01:59on ne parle évidemment pas d'embrigadement,
02:02on parle de réarmement conceptuel,
02:04et c'est-à-dire de notre capacité à former les jeunes générations
02:07aux enjeux qu'elles auront en effet matériellement à affronter
02:12dans les années qui viennent,
02:14celles de leur diplomation,
02:15mais aussi à horizon 10, 20, 30 ou 40 ans.
02:20Alors aujourd'hui, dans le temps qui met un parti,
02:22je voudrais en bon directeur de Sciences Po
02:24faire un plan en deux parties
02:25et avoir deux développements principaux.
02:29Le premier porte sur la question du constat,
02:33car en effet, il me semble que nous sortons d'une période
02:37pour entrer dans une nouvelle, ça chacun l'a compris,
02:40mais je voudrais aborder la question du constat
02:43avec peut-être, en renversant une idée souvent,
02:49qui circule beaucoup ces temps-ci,
02:51qui est celle du retour de la puissance
02:52pour affirmer au contraire que la puissance n'est pas de retour
02:57car elle n'a tout simplement jamais quitté la scène.
02:59Et en disant cela, je pense qu'on peut poser un diagnostic,
03:02un peu plus précis,
03:04qui ouvre ensuite la voie à l'identification des enjeux
03:09sur lesquels on devra former, en effet, les jeunes générations.
03:13Puis le deuxième élément de mon développement
03:17consistera à chercher,
03:19à comprendre ce qui découle de ce constat
03:22et donc les éléments sur lesquels on doit,
03:26plus précis, sur lesquels on doit faire former nos étudiants
03:31face à ce monde plus brutal.
03:36Alors, le premier élément, c'est celui du constat
03:40et il consiste à noter que la puissance n'a jamais véritablement quitté la scène.
03:46Quand on dit ça, je crois qu'il faut revenir sur des éléments de définition
03:52vraiment un peu basiques sur la manière dont fonctionne la scène internationale.
03:57La scène internationale, par définition, en quelque sorte,
04:01est un endroit composé d'un jeu d'acteurs
04:05non hiérarchisés entre eux,
04:07c'est-à-dire qu'ils cohabitent,
04:10parfois dans la coopération, parfois dans la compétition,
04:14mais sans juge, sans arbitre supérieur,
04:18capables de réguler leurs rapports
04:20et donc de leur imposer son monopole de la violence légitime
04:25qui est ce qui préside à la vie de l'ordre interne.
04:29Dans l'ordre interne, vous avez un juge,
04:31vous avez des forces de l'ordre, vous avez des forces armées
04:32qui vont réguler les rapports entre les acteurs.
04:35Ceci n'existe pas sur la scène internationale
04:38et en quelque sorte, c'est par définition.
04:40C'est-à-dire que si vous aviez une telle autorité,
04:43nous ne serions plus en train de parler d'un ordre international,
04:46mais nous serions en train de parler d'un ordre interne, mais global.
04:51Et avec une sorte de super-État doté de capacités de régulation propres.
04:58C'est la raison pour laquelle les relations internationales sont,
05:02si on reprend le vocable de Raymond Aron,
05:04conduites à l'ombre de la guerre.
05:06C'est-à-dire que la guerre, la violence, la compétition,
05:09la coercition entre les acteurs sont toujours une possibilité.
05:12La scène internationale n'est pas toujours violente,
05:14mais elle peut toujours être violente.
05:17Et ce point est parfois perdu de vue dans les périodes de paix un petit peu longues,
05:21parce que cette violence sous-jacente ne s'exprime plus de manière explicite.
05:27Permettez-moi peut-être une petite référence historique que j'affectionne
05:31et que je partage avec mes étudiants, qui est celle de l'Empire romain.
05:34On a tous en tête la Pax Romana,
05:38comme période au tournant des 1er et 2e siècles.
05:45La Pax Romana n'a pas évacué la violence.
05:48C'est simplement que Rome a exercé un tel niveau de violence
05:51contre les acteurs qui pouvaient se soulever contre elle,
05:53qu'elle n'a tout simplement plus eu besoin,
05:55à partir d'un certain stade, d'exercer massivement cette violence.
05:59On l'oublie, on ne le sait pas toujours,
06:01mais le contexte dans lequel la Gaule a été intégrée à l'Empire romain
06:07est un contexte d'énorme violence,
06:09avec des centaines de milliers de morts, probablement,
06:12d'après les historiens en Gaule.
06:14Et ensuite, la pacification en découle d'une certaine manière,
06:18mais la violence reste toujours un élément possible de la scène internationale.
06:22Et en fait, si on regarde sur le temps long,
06:25les périodes de paix, c'est un diagnostic un peu désagréable,
06:28mais qu'il faut poser, je crois,
06:29sont en réalité des périodes d'hégémonie.
06:32C'est-à-dire qu'il y a stabilité et paix
06:35quand il y a un acteur hégémonique
06:37capable d'imposer ses conditions à la vie internationale.
06:41Et les grandes périodes de paix de l'humanité
06:43sont la paix romaine, la paix britannique au XIXe siècle,
06:48c'est-à-dire que le monde et le continent européen en particulier
06:51sont, à partir du moment où le Royaume-Uni l'emporte,
06:54notamment sur Napoléon,
06:56régulé au terme du Royaume-Uni,
06:59et donc la paix américaine,
07:02dont l'apogée est autour des années 90 et début des années 2000.
07:08Et donc, en effet, nous avons connu, nous, notre génération,
07:11nos générations, une période de paix assez courte,
07:14finalement, d'ailleurs,
07:15à partir de la fin de la guerre froide jusqu'au début des années 2000,
07:18dont chacun sent qu'on en ait sorti.
07:21On ne sait pas exactement si c'est en 2001 avec les attentats dus en septembre,
07:25si c'est en 2008 avec la guerre en Géorgie,
07:27si c'est en 2014 avec l'annexion de la Crimée,
07:32en 2013 avec l'utilisation d'armes chimiques en Syrie,
07:35mais enfin, on en est sorti, ça, chacun le comprend.
07:39Et c'est ce retour, disons, plus manifeste des rapports de force,
07:44de la violence, de la brutalité qui devient plus apparent.
07:46Mais au fond, la puissance n'avait jamais vraiment quitté la scène.
07:49Simplement, dans une période de très grand déséquilibre des puissances,
07:53la puissance dominante impose ces termes
07:56et les puissances moins fortes composent, d'une certaine manière, dans ce jeu.
08:01Et donc, cette question du retour de la puissance se pose en réalité,
08:05enfin, parler même de retour de la puissance, me semble-t-il,
08:09crée une difficulté analytique, un problème dans le diagnostic.
08:14Aujourd'hui, que se passe-t-il ?
08:16L'élément dominant de la scène internationale,
08:18et je crois que c'est important aussi de poser cet élément de contexte,
08:22l'élément dominant, c'est l'égalisation des rapports
08:26entre les deux principaux acteurs.
08:29Nous avons aujourd'hui, il faut le dire, c'est parfois un peu désagréable pour nous,
08:32mais grosso modo, si on résume, le monde est devenu globalement bipolaire.
08:38C'est-à-dire que nous avons les États-Unis, nous avons la Chine,
08:41et ces deux puissances cumulées représentent une part extrêmement considérable
08:45de la richesse internationale,
08:47beaucoup plus d'ailleurs qu'à l'époque de la compétition
08:50entre les États-Unis et l'Union soviétique.
08:52Jamais l'économie de l'URSS n'a atteint un tel niveau de parité
08:57avec l'économie américaine que celle qu'a atteint la Chine.
09:01Puisqu'aujourd'hui, la Chine est à hauteur à peu près de 60% du PIB américain,
09:07si on regarde en termes réels et si on regarde en parité de pouvoir d'achat,
09:12un taux encore plus élevé.
09:13Et cette situation engendre un retour beaucoup plus fort de la compétition
09:17à tous égards, pas seulement entre ces deux acteurs.
09:20Vous avez évidemment le célèbre piège de Thucydide,
09:23c'est-à-dire la possibilité pour les deux acteurs principaux,
09:27parce que la puissance s'égalise, de se retrouver dans une situation
09:30où la conflictualité est précipitée.
09:33Et puis, ça ouvre la voie aussi à des comportements chez les autres acteurs
09:37nouveaux qu'on ne voyait pas dans une période hégémonique.
09:41On voit ça, par exemple, parce que les puissances moyennes
09:46peuvent décider de faire ce qu'on appelle du « edging »,
09:49c'est-à-dire essayer d'utiliser la compétition entre les deux principales puissances
09:55pour développer des marges de manœuvre qui leur donneraient des degrés de liberté.
10:00On voit aussi les puissances dominantes potentiellement devenir plus agressives
10:04à l'égard des puissances moyennes.
10:06Pourquoi ? Parce que dans le cadre de leur compétition,
10:08elles essayent de rassembler des forces et des ressources autour d'elles
10:11afin de peser davantage.
10:13C'est ce qu'on peut estimer, voir en ce moment avec les États-Unis
10:17vis-à-vis d'un certain nombre d'alliés,
10:19mais c'est aussi ce qu'on voyait,
10:20si je reprends la référence de la guerre du Péloponnèse,
10:23qui est celle du piège de Thucydide,
10:25dans l'attitude d'Athènes vis-à-vis de ses alliés.
10:27Dans un premier temps, la Ligue de Délos est une alliance
10:31et puis, peu à peu, elle se mue par coercition en empire athénien
10:35où les Athéniens, au fond, s'imposent,
10:38ou imposent plutôt l'alignement à leurs alliés
10:40qui étaient au départ engagés volontairement dans ces rapports.
10:45Ceux qui sont principalement affectés par cette évolution du monde
10:49sur le plan conceptuel,
10:50et donc je viens au centre de mon propos
10:52et la deuxième partie de ce développement,
10:54ce sont les Européens.
10:57Pourquoi ? Parce que les Européens ont évacué,
11:00après la Deuxième Guerre mondiale,
11:02le sujet de la violence de leur raisonnement,
11:05essentiellement parce qu'ils avaient souffert
11:09des drames et des déchirements du XXe siècle,
11:12et donc ont beaucoup plus de difficultés que le reste du monde
11:15a pensé la conflictualité et la violence dans leurs rapports.
11:20Si bien que les Européens sont confrontés à ces nouveaux empires,
11:26beaucoup plus agressifs,
11:27et se retrouvent, eux, à avoir développé une construction
11:30qui est dédiée à réduire la compétition entre leurs acteurs.
11:36Et donc, d'une certaine manière,
11:37là où les autres développent des empires agressifs et expansionnistes,
11:41les Européens, eux, développent aussi à leur manière un empire,
11:44mais c'est le Saint-Empire romain germanique,
11:46c'est-à-dire un empire dont la vocation première
11:48est de limiter les conflits entre eux,
11:51mais très, très difficilement capable
11:54de projeter de la puissance vis-à-vis de l'extérieur.
11:59Alors, comment faire face à ce constat ?
12:03Parce que la question de la puissance, elle est là, fondamentalement.
12:07Nous ne devons pas devenir ceux qui,
12:10étant incapables de penser la puissance,
12:12renoncent, au fond, à voir le monde tel qu'il est.
12:18J'aime bien prendre l'exemple,
12:20vous me permettrez ce petit passage par de la culture plus populaire,
12:28du Seigneur des Anneaux.
12:30Au début du Seigneur des Anneaux,
12:32Sam et Frodon, certains d'entre vous doivent se souvenir du livre et du film,
12:38doivent partir détruire l'anneau dans le royaume du Mordor.
12:41Et Sam dit à son ami Frodon,
12:44« Ne sortons pas, restons dans la comté, le pays des hobbits,
12:47nous pourrons vivre heureux isolés. »
12:50La difficulté de ce raisonnement, c'est que les armées du Mordor,
12:53elles, ne connaissent pas évidemment les frontières de la comté.
12:55Et donc le risque, c'est qu'on puisse vouloir vivre heureux isolés,
13:00mais que ce ne soit pas possible.
13:02Et donc cette maxime populaire,
13:04qui est pour vivre heureux, vivons cachés,
13:06peut être vraie à titre individuel,
13:08mais ne peut pas exister à titre collectif et en tant que nation,
13:12car nous ne décidons tout simplement pas
13:14de qui sont nos ennemis et qui sont nos rivaux.
13:17Et nous devons donc, à mon sens,
13:20créer ce lien entre les questions internes,
13:23celles de l'efficacité, de la production, de la réforme,
13:27de notre capacité à produire fondamentalement,
13:30et les questions externes.
13:32C'est un sujet important parce qu'on voit beaucoup dans le débat public
13:35dire qu'on ne doit pas raisonner, par exemple,
13:37en termes de production de PIB,
13:39mais on doit raisonner en termes de bonheur national brut.
13:42Au fond, ce qui compte, c'est le bien-être.
13:44C'est peut-être juste dans un monde entièrement fermé,
13:47mais évidemment, quand vous avez un monde de compétiteurs acharnés,
13:51le risque de cette situation,
13:53c'est qu'elle vous amène à perdre des degrés de liberté.
13:57Seule votre capacité à peser sur la scène internationale
14:02conservera votre liberté dans l'ordre interne.
14:06Et donc, si une réforme intellectuelle importante,
14:08me semble-t-il, pour cette génération,
14:11c'est de créer ce lien en permanence
14:13entre l'interne et l'externe
14:15et comprendre que ce que nous réussirons à faire à l'interne
14:19aura des effets sur notre capacité à peser à l'extérieur
14:22et que la puissance à l'extérieur
14:24est la condition de notre liberté en interne.
14:29Le deuxième élément, je pense, sur le plan conceptuel,
14:33à développer nos titres du réarmement,
14:38consiste à récuser l'idée
14:40que raisonner en termes de puissance constitue une forme de pessimisme ou de cynisme.
14:46Il ne s'agit pas de se résoudre ou de tomber dans le fatalisme
14:53et de se dire qu'au fond, la puissance et la violence
14:55régulent nécessairement les rapports internationaux.
14:58Mais il me semble que si nous croyons que nous avons développé en Europe,
15:02en France, un système de valeurs qui a sa pertinence,
15:05qui nous fait fonctionner selon des règles démocratiques, de solidarité, de liberté
15:10que nous avons développées au fond au fil des siècles et des décennies,
15:15alors notre devoir moral consiste à être puissant
15:20pour réussir à les faire prévaloir dans l'ordre international.
15:24L'un des défauts des Européens, sans doute, dans les années 90,
15:27a été de penser qu'il y avait une sorte de téléologie,
15:30de sens de l'histoire,
15:31dans lequel les normes progresseraient nécessairement,
15:33les droits progresseraient, le consensus autour d'un certain nombre de sujets,
15:38y compris ceux de la lutte contre le changement climatique,
15:41s'imposeraient d'eux-mêmes.
15:42Or, ce qu'on voit, c'est évidemment que les choses ne se passent pas comme ça
15:47et que ceux qui ont misé sur cette idée se retrouvent au fond déçus
15:52parce qu'ils n'ont pas développé les instruments
15:54leur permettant de faire avancer cet agenda dans l'ordre international.
15:59Lorsque j'étais ambassadeur à La Haye,
16:01j'avais ce dialogue avec un certain nombre de responsables de la Cour pénale internationale
16:05qui, au fond, étaient persuadés que le système de justice pénale internationale
16:11finirait par se développer
16:14parce que c'était le sens de l'histoire,
16:17une forme de nécessité que les sociétés l'imposeraient à leur gouvernement.
16:20Et ce qu'on voit depuis un certain nombre d'années,
16:2310, 15 ans, c'est qu'à mesure que le nombre d'États autoritaires
16:27devient plus nombreux et que les démocraties, au contraire, déclinent,
16:30il se trouve que tous ces éléments d'agenda reculent.
16:34Donc, si nous pensons que nous avons un système de valeurs à défendre et à promouvoir,
16:38notre devoir moral est de devenir puissant.
16:41L'autre raison, c'est qu'il n'y a pas de vassalisation heureuse.
16:45C'est un terme que je reprends du président Mattarella.
16:50On peut se dire qu'on peut vivre dans un système, disons, en mode mineur.
16:53Nous devenons moins puissants et néanmoins,
16:58nous vivrons certes sous l'ombrelle d'autres acteurs,
17:04mais capables, disons, de faire vivre notre ordre interne de manière autonome.
17:11Le problème de la vassalisation heureuse, c'est qu'en fait,
17:14il ne dépend pas de vous, une fois de plus,
17:17de savoir si cette vassalisation sera heureuse
17:20ou si, au contraire, ceux qui se retrouveront au-dessus de vous
17:23dans les rapports de puissance décideront de devenir plus agressifs à votre égard.
17:29Et donc, on est dans cette situation qui me semble urgente pour l'Europe,
17:35qui est celle de l'acceptation, disons, des défis
17:40que nous avons à affronter dans les années, dans les décennies qui viennent.
17:44Je voudrais partager avec vous deux chiffres.
17:4930 %, c'est la part de l'Europe dans le PIB mondial en 2008.
17:55Et 17 %, c'est la part du PIB de l'Europe dans le PIB mondial en 2025,
18:01ce qui fait que l'Europe a mis 17 ans à diviser plus ou moins par deux
18:05sa part dans l'économie mondiale.
18:08La Chine, contrairement à une idée reçue, a décliné assez vite au XIXe siècle,
18:12mais elle est passée de 30 à 17 % entre 1820 et 1870,
18:19ce qui fait qu'elle a mis 50 ans à faire le chemin que l'Europe a mis 17 ans
18:23à faire.
18:24Et donc, la mauvaise nouvelle, c'est que nous déclinons dans notre poids
18:28au sein de l'économie mondiale trois fois plus vite que la Chine au XIXe siècle.
18:32Alors, ça ne doit pas être une raison pour se désespérer,
18:34et c'est là que j'en viens à la question de la formation des jeunes générations.
18:37Il y a plusieurs chemins possibles face à ça,
18:40mais nécessairement, ils doivent réconcilier la question de l'interne
18:43et la question de sa performance,
18:46et donc de notre capacité à peser sur le monde extérieur.
18:49Au XIXe siècle, deux pays ont pris deux trajectoires différentes en Asie
18:53face au choc de la puissance occidentale.
18:56Le Japon a fait le choix d'entrer dans l'ère Meiji,
18:59le choix des réformes, du progrès économique,
19:02après un gros choc, celui de l'arrivée du Commodore Perry en bête de Tokyo.
19:07Et la Chine, elle, s'est recroquevillée sur ses conservatismes
19:10et l'idéalisation de sa manière de fonctionner passée.
19:15Et pour elle, le chemin a été complètement inverse de celui du Japon,
19:20puisqu'elle est passée de 17% du PIB mondial en 1870, comme je le disais,
19:25à 4% en 1940.
19:28Et donc, il y a vraiment un moment
19:30où les décisions que vous prenez en interne
19:33vont avoir un impact sur votre puissance,
19:36mais aussi, du coup, sur votre liberté.
19:39Et c'est là, au fond, la clé pour nous.
19:42Alors, tout ça est un peu pessimiste.
19:44Moi, je crois néanmoins que la bonne nouvelle pour nous,
19:46c'est que nous avons une génération qui est prête
19:49à relever ces défis.
19:52À Sciences Po, en particulier, qui est une école très spécifique,
19:56qui a été créée en 1871 à l'issue d'une défaite,
20:001872 à l'issue de la défaite de 1871,
20:04le programme intellectuel, au fond, de l'école,
20:07dès il y a 150 ans,
20:09consistait à voir comment la formation
20:12des excellents étudiants
20:14pouvait avoir un impact positif
20:16sur la vie de la nation.
20:18Henri Kissinger, d'ailleurs, consacre quelques lignes
20:20à Sciences Po dans son livre Leadership,
20:21en notant ce programme de réforme
20:24de la formation des élites
20:26et à quel point sa modernisation
20:28face à une université qui était jugée
20:30à l'époque conservatrice,
20:31avait pu avoir un impact positif sur le pays.
20:35Aujourd'hui, nous devons reprendre ce chemin-là
20:38et c'est la raison pour laquelle
20:40nous formons énormément de nos étudiants
20:42aux questions de sécurité et de défense.
20:44C'est d'ailleurs les sujets qui sont en plus forte progression
20:48en termes de demandes de formation
20:50chez les étudiants,
20:51puisque l'an dernier,
20:52dans la filière sécurité-défense de Sciences Po,
20:55nous avons eu une augmentation de 30%
20:56des demandes d'étudiants souhaitant s'y inscrire,
21:00sachant que c'est déjà l'une des formations
21:02les plus importantes
21:03et donc on ne part pas d'un petit nombre.
21:05On prépare à Sciences Po
21:06les concours de la fonction publique,
21:08c'est connu,
21:09mais aussi énormément d'étudiants
21:10qui rejoignent le ministère des Armées,
21:11le ministère de l'Intérieur,
21:13les concours de commissaires de police,
21:15le monde régalien dans son ensemble.
21:18Nous devons aussi progresser sur la recherche,
21:20c'est la raison pour laquelle j'ai réuni ce comité
21:23qui propose la création d'un nouveau centre de recherche
21:26à Sciences Po dédié aux questions de défense,
21:27de sécurité, de World Studies.
21:30Un aspect qui est très peu présent en France,
21:32ce n'est pas la tradition française,
21:34il faut savoir qu'il y a deux fois moins de chercheurs
21:37en relations internationales en France qu'au Danemark,
21:39par exemple,
21:40car le champ universitaire a beaucoup tourné le dos
21:43à ces questions au fil des années,
21:46préférant se concentrer sur les questions internes
21:49avec toute légitimité,
21:51mais ignorant dans une large mesure
21:53les implications,
21:54ou plutôt les interactions entre l'interne et l'externe.
21:58Et puis, il me semble, le dernier point,
21:59qu'il faut continuer à réhabiliter les questions régaliennes
22:02qui sont donc fortement demandées par les étudiants.
22:04C'est vrai que l'État a investi au fil des décennies
22:07toutes sortes d'autres politiques,
22:08tout à fait légitimes,
22:10mais si on regarde l'ampleur prise par les questions régaliennes
22:14dans l'ensemble des fonctions de l'État,
22:15sur le plan budgétaire,
22:16elles sont évidemment devenues beaucoup plus faibles.
22:18Et donc, nous devons ramener nos étudiants
22:21et réouvrir nos administrations
22:25à cette population étudiante qui est en demande.
22:27Et beaucoup d'initiatives ont été prises dans ce domaine,
22:29du côté de l'IHEDN, par exemple,
22:32qui a développé un programme pour les jeunes,
22:34du côté du ministère des Affaires étrangères,
22:36avec l'Académie diplomatique d'été,
22:38et donc recréer ce contact, disons,
22:41entre les étudiants et le monde régalien.
22:44Avec ça, il me semble qu'on pourra retrouver
22:46ce chemin positif d'ambition interne
22:52et donc de capacité à projeter notre puissance à l'extérieur
22:55pour nous réconcilier avec cette maxime de Thucydide,
22:59sur laquelle je voudrais conclure,
23:00qui est qu'il n'y a pas de bonheur sans liberté,
23:04mais qu'il n'y a pas non plus de liberté sans courage,
23:06et donc j'ajouterai sans puissance.
23:08Merci beaucoup.
23:12Merci beaucoup, Louise Vassy.
23:14Il nous reste une toute petite poignée de minutes
23:17pour prendre peut-être une, voire deux questions dans le public.
23:20Je vois une main qui se lève.
23:25On a moins de trois minutes, monsieur.
23:27Bonjour, merci.
23:29Ma question est assez simple.
23:30Vous parlez de former les élites,
23:32mais il ne faudrait pas plutôt former la population,
23:34parce que pour sortir de ce déni de la réalité des conflits
23:41dans lesquels on est actuellement confrontés,
23:44il va falloir faire des efforts.
23:46Et pour faire des efforts, il faut que la population les accepte.
23:48On est plutôt aujourd'hui dans une logique de dénigrement des élites.
23:53Est-ce que ce n'est pas la population qu'il faut former plutôt ?
23:56Merci, monsieur.
23:58Merci beaucoup.
23:59Alors, évidemment, moi, je travaille à la mission
24:01dans laquelle j'ai été investi,
24:05qui est celle de la formation de nos étudiants.
24:07D'ailleurs, je n'aime pas trop le terme élite,
24:10même si on nous l'applique souvent,
24:12parce que ça laisse entendre, un peu comme votre question également,
24:16qu'il y a des groupes séparés,
24:17c'est-à-dire qu'il y a un groupe élite et un groupe non élite.
24:22J'aime parler d'excellence concernant nos étudiants,
24:24parce que j'assume tout à fait qu'ils sont très durement sélectionnés
24:27et constituent vraiment une catégorie très particulière
24:31des étudiants du pays, de très bons élèves.
24:33Donc, j'ai la charge, et nous avons la charge à Sciences Po de les former.
24:37Je crois important qu'on les forme à ces questions.
24:39Et je pense, cela étant, que ça peut avoir un effet au-delà de nos murs,
24:44d'abord du fait du profil des étudiants que nous formons,
24:47une école de journalisme, des futurs hauts fonctionnaires,
24:49des cadres dirigeants d'entreprise, des avocats, des magistrats,
24:53des commissaires de police, comme je le disais,
24:54et donc, au fond, ce que nous ferons et faisons à Sciences Po
24:58infusera sur la société.
25:00Et puis, par ailleurs, je crois que c'est vrai de dire
25:03que ce que nous faisons dans une institution comme Sciences Po
25:06a un impact en dehors de nos murs,
25:07aussi dans la manière dont le débat est structuré
25:10sur le plan national, sur une série de questions,
25:13y compris celle-là.
25:15Le programme sur lequel j'ai été élu, il y a un an et demi,
25:18à la tête de Sciences Po, consistait, et je l'avais dit explicitement,
25:21c'était un petit peu rude, et un peu un pari aussi,
25:24dans le cadre de cette candidature,
25:26que Sciences Po, qui a été, et c'était normal,
25:28puisque c'était le monde tel qu'il était,
25:30Sciences Po, qui a été l'école de la mondialisation heureuse,
25:33dans cet établissement que j'ai connu dans les années 90,
25:37fin des années 90, début des années 2000,
25:41doit amener les étudiants à comprendre le monde tel qu'il est,
25:45et donc avoir un plus grand investissement
25:51sur les questions de conflits internationaux,
25:54de sécurité, de défense.
25:56Et de le faire réellement en connectant ce que vous disiez,
26:01la question de la performance, disons, économique et sociale interne,
26:07et, au fond, ce qui est réellement en jeu,
26:10c'est-à-dire notre liberté en tant que nation.
26:13Et donc, les deux, je pense, c'est un programme ambitieux,
26:17évidemment, les deux doivent être connectés,
26:20et c'est ce que nous essayons de faire à Sciences Po,
26:22je pense, avec un effet au-delà de nos seuls étudiants.
26:26Merci, Louis-Sébassi, on va devoir s'en tenir là,
26:28car nous arrivons au terme de ce chrono qui nous est imparti.
26:32Merci d'avoir répondu au public du 3Masarium.
26:34Merci.
26:34Et nous allons achever ce forum Guerre et Paix
26:37dans un instant avec la 13e et dernière session du jour.
26:40A tout de suite après la pause.
26:51Sous-titrage Société Radio-Canada
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