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Lancée le 24 avril dernier par le gouvernement, l’opération Wuambushu vise à expulser des migrants et détruire des bidonvilles dans le but de lutter contre la délinquance qui mine l’archipel depuis de nombreuses années. Pour Code source, Nicolas Goinard, journaliste spécialiste police justice au Parisien, revient sur les raisons de cette opération.
Direction de la rédaction : Pierre Chausse - Rédacteur en chef : Jules Lavie - Reporter : Ambre Rosala - Production : Emma Jacob et Thibault Lambert - Réalisation et mixage : Julien Montcouquiol - Musiques : François Clos, Audio Network
Archives : Europe 1, France 24.
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00:02Bonjour, c'est Thibault Lambert et vous écoutez Code Source, le podcast d'actualité du Parisien.
00:12Depuis le lundi 24 avril, Mayotte est le théâtre d'une opération de grande ampleur, l'opération Wambushu.
00:19Quelques 1800 policiers et gendarmes, dont des centaines venus en renfort de l'Hexagone,
00:23sont mobilisés sur cet archipel de l'océan Indien au sud-est de l'Afrique.
00:28Objectif, expulser des milliers de sans-papiers du territoire et détruire une partie des bidonvilles.
00:34Depuis plusieurs années, le 101e département français est en crise.
00:38La pauvreté et les actes de violence, notamment par des jeunes en bande, ont explosé.
00:43Des élus et des habitants de Mayotte, des Mahorais, se disent submergés par une immigration très difficile à contrôler en
00:50provenance des pays voisins.
00:52On fait le point dans Côte-Source avec Nicolas Gouanard, journaliste spécialiste police-justice aux Parisiens.
00:58Il était à Mayotte du 11 au 18 avril, juste avant le début de l'opération.
01:06Nicolas Gouanard, vous connaissez bien Mayotte.
01:09Vous y êtes allé une dizaine de fois entre 2009 et 2015.
01:12Vous couvriez alors les faits divers pour le journal de l'île de la Réunion.
01:16Vous avez donc suivi des procès, fait des reportages là-bas.
01:20C'est à deux heures de vol environ de la Réunion.
01:22Alors décrivez-nous Mayotte pour celles et ceux qui ne connaissent pas ce département.
01:26Alors Mayotte, c'est un archipel qui est divisé en deux îles.
01:29Il y a petite terre sur laquelle se trouve l'aéroport.
01:33Et il y a grande terre qu'on rejoint en prenant une barge dont la traversée dure à peu près
01:38une dizaine de minutes.
01:39C'est une île qui est assez petite, Mayotte.
01:41Ça fait 374 km².
01:44C'est un petit peu plus grand que le Val-de-Marne, mais pas beaucoup plus.
01:47C'est une île sur laquelle il était très difficile de circuler.
01:51Il y a une seule route qui fait tout le tour de l'île.
01:53Il y a beaucoup d'embouteillages.
01:55Et ce qui frappe aussi quand on arrive à Mayotte, c'est les constructions en tôle.
01:59Il y a énormément de tôle. Il y a des haies de tôle un peu partout.
02:01Il y a assez peu de constructions en dur en dehors de la ville principale qui est Mamoudzou.
02:06Et à Mayotte, actuellement, l'INSEE estime qu'il y a à peu près 310 000 habitants sur l'île.
02:13Ce qui fait que l'île aurait pris à peu près 100 000 habitants de plus en 10 ans depuis
02:182012.
02:18Aujourd'hui, Mayotte, c'est un département très pauvre.
02:21À Mayotte, l'INSEE dit qu'il y a 77% de la population qui vit en dessous du seuil
02:26de pauvreté.
02:27Le revenu par foyer est estimé à 950 euros.
02:31Donc c'est très peu.
02:32Il y a beaucoup de bidonvilles.
02:33C'est un département qui est aussi très jeune.
02:35Il y a un habitant sur deux qui a moins de 17 ans à Mayotte.
02:39Pour bien comprendre la situation à Mayotte, il faut d'abord résumer très rapidement son histoire.
02:44Mayotte, au départ, est l'une des quatre îles qui composent les Comores.
02:49Cet archipel est colonisé par la France pendant plus d'un siècle, jusqu'en 1974.
02:54Que se passe-t-il cette année-là ?
02:56Cette année-là, il y a un référendum qui est organisé sur l'indépendance des Comores.
03:01Mayotte est la seule île de l'archipel à répondre défavorablement, c'est-à-dire qu'ils sont contre l
03:08'indépendance, ils sont pour le rattachement à la France.
03:10Il faut savoir que depuis les années 60, il y a un mouvement à ce moment-là qui milite pour
03:15que Mayotte soit vraiment ancré dans la République française.
03:19Donc à ce moment-là, il y a des doutes sur est-ce qu'on donne l'indépendance à Mayotte
03:23ou pas avec les autres îles des Comores.
03:26Et en fait, en 1976, il y a un autre référendum qui ne concerne que Mayotte cette fois-ci, dans
03:31lequel on demande aux habitants est-ce que vous souhaitez rester français ?
03:33Et là, c'est le oui qui l'emporte massivement.
03:35Donc à partir de ce moment-là, Mayotte reste français et le reste des Comores obtient son indépendance.
03:40Pendant les décennies qui suivent, ce rattachement de Mayotte à la France est source de tensions avec les autorités comoriennes.
03:47Oui, parce que les Comores n'ont jamais reconnu Mayotte française.
03:50Il y a un écriteau à Moroni, qui est la capitale des Comores, qui dit « Mayotte est comorienne et
03:55ne le restera jamais ».
03:56Et en réponse, il y a aussi un écriteau à Mayotte qui dit « Mayotte est française et ne le
04:00restera jamais ».
04:01Donc il y a toujours eu ces tensions qui existent, et ce qui fait que, par exemple, les Comores n
04:05'ont jamais empêché les gens d'aller à Mayotte.
04:07Il n'y a pas de filtre qui est mis, les gens peuvent partir à Mayotte parce que les Comores
04:11considèrent que Mayotte est comorienne.
04:13Et donc dans le même temps, beaucoup de personnes, des Comoriens mais pas seulement, cherchent à migrer vers Mayotte,
04:17le plus souvent en partant d'Anjouan, l'île des Comores la plus proche, elle n'est qu'à 70
04:22km.
04:23Ce qu'il faut savoir, c'est qu'actuellement, Mayotte, le PIB par habitant, c'est à peu près 9000
04:27euros.
04:27Au Comore, on est sur 700 euros par habitant, donc c'est très peu.
04:31Forcément, derrière, il y a des gens qui ont vu Mayotte comme un eldorado,
04:34et les gens ont commencé à venir en Quassa-Quassa, qui sont des embarcations de fortune.
04:40Derrière, les personnes débarquent, alors soit elles sont aidées localement par des compatriotes
04:44qui leur trouvent des solutions d'hébergement, mais c'est quand même assez rare.
04:47La majeure partie du temps, en fait, ils essayent de trouver des places dans des bidonvilles.
04:52L'eldorado qu'ils étaient venus chercher se transforme en vie de galère.
04:55Cette traversée, elle est dangereuse pour ces migrants ?
04:57Au cours de ce trajet, ils risquent leur vie.
05:00On estime à peu près à 10 000 le nombre de personnes qui sont décédées en mer en franchissant la
05:05barrière de Corail.
05:05En 2011, Mayotte, qui était à ce moment-là une collectivité départementale,
05:09devient officiellement le 101e département français, ce qui donne plus de droits à ses résidents.
05:15A partir de là, les autorités françaises multiplient les expulsions pour les personnes en situation irrégulière.
05:21Forcément, puisqu'il y a plus de droits qui sont donnés à la population,
05:25ça attire encore plus les habitants des îles voisines, c'est normal.
05:28Les gens viennent des Comores, mais aussi de Madagascar,
05:32et il y a une immigration qui commence à arriver aussi des régions des grands lacs africains,
05:35notamment le Rwanda et le Congo.
05:38Et les autorités commencent à traquer un peu ces personnes-là,
05:41puisqu'il y a une demande aussi des pouvoirs publics maorais, des élus maorais,
05:45pour que l'immigration clandestine soit traquée.
05:47Et on arrive à des chiffres assez hallucinants de, en moyenne, 20 000 expulsions par an de Mayotte,
05:53notamment vers les Comores.
05:55A la fin des années 2010, début des années 2020, Mayotte fait face à une explosion de violence
05:59et elle est liée, en grande partie, à ces vagues d'expulsions, justement. Expliquez-nous ça.
06:04Effectivement, parce qu'il y a eu beaucoup d'interpellations d'étrangers en situation irrégulière,
06:09parmi eux, beaucoup d'enjoinnés, qui ont eu des enfants à Mayotte.
06:12Ces interpellations ont lieu souvent le matin, en allant au boulot,
06:16sur des ronds-points, des contrôles d'identité, les gens qui vont directement au centre de rétention administrative
06:21et qui, ensuite, sont expulsés dès le lendemain à Anjouan,
06:23qui est l'île qui se situe à 70 km de Mayotte,
06:26d'où proviennent la moindre partie des gens qui sont candidats à l'Eldorado à Mayotte.
06:30Du coup, on s'est retrouvés sur l'île avec beaucoup d'enfants des rues,
06:33d'enfants abandonnés, qui ont dû grandir 100 parents,
06:36qui se sont organisés en bande pour pouvoir survivre,
06:39et qui se sont mis à commettre des vols, beaucoup de vols, beaucoup de cambriolages.
06:43Il y a énormément de cambriolages à Mayotte.
06:45En 2011, il y a un procureur qui m'expliquait qu'à Mayotte,
06:48la première chose qui était visée par les cambrioleurs dans les maisons,
06:50c'était le contenu du frigo.
06:52Donc c'est dire la situation dans laquelle se trouvaient à l'époque,
06:56et se trouvent encore, les personnes qui cambriolent à Mayotte.
06:58Et ces jeunes qui sont nés sur l'île, de fait, deviennent aussi français.
07:02Donc le lien est fait par certains hommes politiques locaux avec l'immigration et la délinquance.
07:10Mais de fait, les jeunes qui comparaissent ensuite devant la justice
07:12sont des Français et sont des jeunes maorais qui ont grandi sur l'île,
07:15et qui ne connaissent rien à un jour.
07:17Nicolas Gouanard, on en vient à cette année.
07:19Le mercredi 22 février 2023, l'hebdomadaire Le Canard Enchaîné
07:23révèle qu'une opération d'ampleur se prépare à Mayotte.
07:26Alors c'est une opération qui s'appellerait Wambuchou.
07:29C'est un terme maorais qui est très peu utilisé
07:32sur la signification de ce terme.
07:33Il y en a qui disent que c'est reprise comme reprise en main.
07:36Il y en a d'autres qui disent que c'est « tu l'as bien cherché »,
07:39Wambuchou, c'est-à-dire c'est un peu le retour de bâton.
07:43Et cette opération Wambuchou, elle vise d'abord à démanteler des bidonvilles.
07:47Donc il y a 1000 logements qui sont concernés dans les bidonvilles.
07:50C'est ce qu'on appelle des décasages.
07:52Et elle vise aussi à expulser en masse des étrangers en situation irrégulière.
07:56Actuellement à Mayotte, il y a à peu près 80 étrangers en situation irrégulière
07:59qui sont interpellés tous les jours.
08:01L'opération vise à ce qu'il y en ait 250.
08:04Et le ministère de l'Intérieur prévoit d'envoyer 500 membres des forces de l'ordre,
08:08dont des gendarmes mobiles, et aussi extrêmement rares des CRS
08:12qui normalement ne vont plus outre-mer depuis 1997.
08:15Et le but c'est d'endiguer la violence.
08:17Oui, cette opération a été demandée par des élus maorais
08:22qui ont demandé à la France d'agir,
08:25à la France métropolitaine d'agir, au gouvernement d'agir
08:27contre la violence qui a lieu actuellement sur l'île.
08:33Vous proposez donc à ce moment-là de partir en reportage à Mayotte pour le Parisien
08:37en vue de cette opération que le ministère de l'Intérieur ne confirme pas dans un premier temps
08:42mais qui semble être prévue pour la fin du mois d'avril.
08:45Vous atterrissez à l'aéroport Marcel-Henri sur l'île de Petite Terre le mardi 11 avril
08:51et vous commencez par vous rendre dans deux lycées régulièrement en proie à des attaques brutales.
08:56L'un d'entre eux est le lycée de la Cité du Nord sur l'île de Grande Terre.
09:00A quoi ressemble cet établissement aujourd'hui ?
09:02Quand j'y arrive, il y a un droit de retrait des enseignants.
09:05Donc il n'y a pas cours, il n'y a pas d'élèves.
09:07Il y a des mamans qui sont allongées sur une natte devant l'établissement et qui protestent,
09:11qui demandent notamment la démission de l'approviseur.
09:14Et il y a des ouvriers qui sont en train d'installer à ce moment-là des barbelés un peu
09:17partout
09:18sur les barrières qui entourent l'établissement scolaire
09:21et qui lui donnent des airs de camp retranché ou de prison.
09:27Un élève a été tué sauvagement il y a deux ans devant ce lycée et tout le monde s'en
09:31souvient.
09:31Cet élève il s'appelait Mickey, il avait 17 ans, c'était un élève sportif,
09:37il adorait jouer au foot et il se rêvait policier.
09:40Et il a été tué devant l'établissement à coups de ciseaux sur fond de querelles amoureuses.
09:45Et vous rencontrez une enseignante qui est encore traumatisée par cette mort il y a deux ans ?
09:49Oui, c'est une enseignante que je rencontre qui souhaite conserver l'anonymat
09:52pour préserver son devoir de réserve et qui m'explique qu'elle avait eu Mickey en cours
09:59deux jours avant son décès.
10:01Mickey est arrivé en retard en classe, elle l'a un peu sermonné,
10:04à la fin du cours il est venu s'excuser et elle lui a dit
10:08je te préviens t'as l'intérêt de venir à tous mes cours jusqu'à la fin de l'année
10:14sinon il te faut une bonne excuse.
10:16Et elle l'a plus revu par la suite.
10:18Elle a conservé dans ses archives la dernière copie qu'il lui avait rendue.
10:21Je l'ai senti très très encore traumatisé deux ans après,
10:25encore à vif par rapport à cette histoire.
10:27Plus généralement les enseignants que vous rencontrez sur place, qu'est-ce qu'ils vous disent ?
10:30Les enseignants là-bas quand on les rencontre, ils ont surtout peur pour leurs élèves
10:34parce qu'en cours, pris un à un, les élèves sont charmants.
10:39Tous les profs que j'ai pu rencontrer me disent la même chose.
10:42Il y a une espèce d'écart entre ce qui peut être reproché à certains de leurs élèves en dehors
10:46des cours
10:47et ce qu'ils ressentent durant les classes.
10:50Il y a une enseignante qui m'expliquait qu'un jour il y a une élève qui lui a offert
10:53un bouquet de fleurs
10:54parce qu'il y avait une fête ce jour-là et le lendemain elle a appris que cette élève avait
10:59été écrouée
11:00parce qu'elle avait participé à un guet-apens visant à commettre un viol sur une autre jeune fille.
11:05Donc on est dans des situations très dures auxquelles les enseignants se sont confrontés
11:09mais à aucun moment les enseignants ne craignent pour leur intégrité physique.
11:13Le lycée de la Cité du Nord a récemment subi une nouvelle attaque, c'était le 4 avril dernier.
11:18Le commanditaire est un jeune homme de 23 ans et il est jugé en comparution immédiate.
11:23Le 12 avril, Nicolas Gouanard vous assistait à l'audience.
11:26Quel est le profil de ce jeune homme ?
11:27Il se prénomme Julien, c'est un maoré, ses parents sont maorés.
11:31C'est juste un garçon qui a eu une enfance très turbulente,
11:35qui se fait renvoyer de beaucoup d'établissements scolaires.
11:38Sa mère n'arrivait plus à l'élever, elle l'a envoyée chez sa grand-mère.
11:41Sa grand-mère n'arrivait pas non plus à l'élever, elle l'a envoyée à la Réunion
11:44ou chez des oncles, ça s'est aussi mal passé.
11:47Il s'est fait renvoyer de plusieurs établissements scolaires là-bas aussi.
11:49Et quand il est revenu à Mayotte, il a fédéré des jeunes dans une petite bande dont il est devenu
11:55le chef.
11:55Et c'est avec ces jeunes-là qu'il a commis l'assaut et l'intrusion
12:00contre l'établissement scolaire de la Cité du Nord.
12:02Ce qui a eu des répercussions assez énormes sur le corps enseignant,
12:06à l'audience, on a un professeur qui raconte qu'il a dû demander à ses élèves de s'allonger
12:12sur le sol.
12:13Les jeunes avaient des machettes et des marteaux.
12:15Il compare cette attaque à un acte terroriste.
12:18Et beaucoup de gens disent que la même chose se serait produite en métropole.
12:23Ça aurait rapidement été qualifié de terrorisme.
12:25Et ce jour-là, vous assistez à d'autres procès,
12:28d'autres jeunes personnes sont jugées pour des crimes parfois beaucoup plus graves encore.
12:31Il y a trois jeunes qui ont la vingtaine qui sont jugés en appel, procès d'assises en appel.
12:35En fait, ils sont accusés d'avoir commis beaucoup de vols autour d'une grande surface
12:39qui s'appelle Jumboscore à Mayotte, qui est la seule grande surface à la métropolitaine
12:43avec un centre commercial comme on peut connaître en France métropolitaine.
12:47Et ils n'ont pas commis que des vols, puisqu'ils ont aussi commis des viols.
12:50Et notamment sur une jeune fille qui était avec son petit ami dans une voiture
12:55qui sortait du parking de cette grande surface.
12:57Et ils l'ont extrait de la voiture, ils ont tabassé le petit ami
13:01et ils ont commis un viol collectif.
13:03Ils étaient cinq sur cette jeune femme.
13:06Donc c'est des faits terribles.
13:08Le procureur m'a expliqué au cours du reportage
13:10qu'à Mayotte, en fait, toutes les affaires sont traumatisantes pour les victimes.
13:17Nicolas Gouanard, ce phénomène de violence en bande de jeunes,
13:20il est particulièrement visible le soir, à la nuit tombée.
13:23Le soir, tout le monde a peur à Mayotte.
13:25C'est vraiment ce qui m'a frappé dernièrement
13:27et ce qui ne m'avait pas frappé lors de mes précédents reportages.
13:30Les gens se barricadent le soir, sortent très peu
13:33ou alors juste à côté de chez eux.
13:35Moi, à ce moment-là, j'étais hébergé à Tsunzou,
13:38qui est une commune un peu plus sensible que les autres.
13:43Et en rentrant, on a été pris au milieu de centaines de jeunes
13:47qui commençaient à se regrouper, qui commençaient à caillasser.
13:50Il y avait déjà pas mal de cailloux sur la chaussée
13:52et il y avait les policiers qui étaient en tenue de maintien de l'ordre
13:55aux abords, prêts à passer une longue nuit.
13:59Des policiers avec qui j'ai discuté m'ont expliqué
14:01que c'était comme ça tous les soirs, en fait.
14:03Toutes les nuits, les jeunes se regroupent
14:05et font des barrages, on les appelle aussi les coupeurs de route,
14:08c'est-à-dire qu'ils mettent par exemple des pierres au milieu de la route,
14:10des arbres pour faire arrêter les véhicules
14:12et pour ensuite détrousser les occupants.
14:13Les habitants de l'île, les maorais que vous rencontrez,
14:16comment ils vivent cette situation ?
14:17Mayotte a longtemps été une île tranquille.
14:19Tous les gens le racontent, ils laissaient les fenêtres ouvertes,
14:23les portes ouvertes.
14:24Quand il pleuvait, parce que pendant la saison des pluies,
14:26il y a de très fortes pluies tropicales,
14:28les gens pouvaient rentrer chez n'importe qui pour se mettre à l'abri.
14:31Donc il y avait une vraie insouciance à un moment
14:33qui n'existe plus aujourd'hui
14:34et les gens le vivent très mal.
14:36C'est des changements dans la façon d'aborder les choses
14:38qui sont très mal vécues à Mayotte.
14:39Depuis plusieurs années, des habitants ont donc décidé
14:41de s'organiser pour lutter contre cette violence,
14:44quitte parfois à rendre justice eux-mêmes.
14:46Il y a des habitants qui s'estiment abandonnés par l'État
14:48et qui ont décidé de monter des collectifs.
14:51On peut les assimiler dans certains endroits à des milices
14:54qui font des ronds de la nuit,
14:55qui ont déjà arrêté et tabassé des jeunes
15:00qui commettaient des cambriolages,
15:01des jeunes qui ont des fois été très très sévèrement blessés.
15:05Donc c'est un vrai sujet de crispation à Mayotte,
15:07la délinquance,
15:08puisqu'il y a toute une frange de la population
15:10qui estime que l'État ne fait pas son travail.
15:12L'exemple qui montre que la parole de ces collectifs porte,
15:16c'est que l'une des leurs, Estelle Youssefa, a été élue députée.
15:19À un moment, il faut comprendre la gravité de la situation
15:22et arrêter de faire passer pour des victimes
15:26en disant que ce sont leurs biens qui ont été sauvés.
15:28Ces personnes sont en situation irrégulière
15:30et occupent illégalement des terrains publics et privés.
15:34Nicolas Gouanard, le samedi 15 avril,
15:36vous vous rendez dans un bidonville situé au nord de Mayotte.
15:39Il est surnommé Taludeux
15:41et il doit être démoli dans le cadre de l'opération Wambushu.
15:45Décrivez-nous cet endroit.
15:46Alors Taludeux, c'est un bidonville
15:48qui est situé dans un quartier qu'on appelle Magikavo
15:51sur la commune de Kungu.
15:52C'est au nord de Mamoudzou, le chef lieu.
15:54C'est un bidonville qui est accroché à la falaise.
15:56Il faut monter souvent des pentes assez raides
15:59pour accéder au logement.
16:01C'est des chemins de terre assez étroits
16:02qui serpentent vraiment sur la falaise.
16:04C'est un endroit où il y a des étrangers
16:06mais il y a aussi beaucoup de maoris qui y habitent.
16:08Vous y faites la rencontre d'une femme, Fatima Youssouf.
16:11Elle a 56 ans.
16:12Quel est son parcours à elle ?
16:14Fatima Youssouf, c'est une anjouanaise
16:16qui est en situation régulière à Mayotte
16:19puisqu'elle a un visa de travail.
16:21En fait, elle est transitaire.
16:22Donc, elle s'occupe des colis à destination des Comores
16:26et en provenance des Comores.
16:28Elle tient aussi un petit restaurant
16:30qui fait des spécialités anjouanaises
16:31juste en face du bidonville.
16:33Et elle est installée ici, à Taludeux, depuis 2007.
16:37Elle craint d'être délogée
16:38puisque c'est l'une des rares habitantes du bidonville
16:40à avoir construit sa maison en dur.
16:42Elle a construit sa maison avec des parpaings
16:43en opposition aux maisons qui sont en tôle dans le bidonville.
16:47Donc, c'est une maison qui est plutôt solide
16:49mais qui a été marquée à la bombe avec un numéro
16:52qui est le signe distinctif pour les autorités des maisons à raser.
16:55Donc, sa maison est concernée par l'arrêté
16:57et doit être rasée.
17:00Dans ce bidonville, Taludeux,
17:01vous voyez aussi des familles dans le plus grand dénuement.
17:04Et même Fatima Youssouf est surprise par ça
17:07parce qu'avant, elle vivait à côté de ses familles
17:09sans même savoir que ces familles-là
17:11vivaient dans une telle pauvreté.
17:13C'est en allant visiter les personnes du bidonville
17:16qu'elle s'est rendue compte
17:17qu'il y avait des situations vraiment dramatiques.
17:19Notamment, une famille...
17:21Alors, les parents sont enjoignés en situation irrégulière.
17:24Ils ont 7 enfants, dont 4 enfants handicapés.
17:26La mère ne travaille pas
17:27et le père, lui, il fait un travail illégal.
17:31Il récupère des pièces de moteur de voiture,
17:33il les fond et il en fait des marmites.
17:35Donc, c'est des marmites qui vendent 10 ou 20 euros.
17:38Quand il arrive à en vendre,
17:39il arrive à acheter à manger pour sa famille
17:41et les jours où il n'arrive pas à en vendre,
17:43ils n'ont rien à manger.
17:44Et la police, elle se rend souvent dans ces bidonvilles ?
17:46Oui, il y a une unité spéciale de la police aux frontières
17:49qui s'appelle le GAO.
17:50Donc, c'est le groupe d'appui opérationnel.
17:52C'est une cinquantaine de fonctionnaires sur toute l'île
17:54qui, tous les jours, de 7h le matin jusqu'au soir,
17:59sillonnent Mayotte, font le tour de l'île,
18:01par le sud, par le nord, ils changent tous les jours.
18:04Et leur travail, c'est d'interpeller des personnes
18:06en situation irrégulière.
18:07Donc, ils vont dans tous ces bidonvilles,
18:09ils contrôlent les identités
18:10et ils remplissent des minibus.
18:12En moyenne, ils font entre 45 et 65 interpellations par jour.
18:17Le mardi 18 avril, vous accompagnez ce groupe d'appui opérationnel
18:21de la police aux frontières, le GAO,
18:23dans un autre bidonville, dans la commune d'Amouros.
18:26Quelle est la particularité de cet endroit ?
18:28Les policiers le surnomment le village aux enfants
18:30parce que c'est un village où la première chose qui frappe
18:32quand on y arrive, c'est qu'il n'y a que des gamins partout.
18:35C'est assez surprenant.
18:36On voit très peu d'adultes.
18:37Les enfants ont un réflexe.
18:39Quand ils voient arriver la police,
18:40ils crient Moro Moro, ce qui veut dire au feu, au feu.
18:43C'est une sorte d'alerte donnée à ceux qui n'auraient pas leurs papiers,
18:47surtout les adultes,
18:47puisque les policiers vont contrôler les papiers des adultes.
18:49Et qu'est-ce qu'ils font les policiers
18:50quand vous arrivez, ils courent après les enfants ?
18:52Quand il y a l'alerte qui est donnée que la police arrive,
18:55il y a deux jeunes à ce moment-là qui partent à la courette,
18:57comme disent les policiers, c'est-à-dire ils s'enfuient en courant.
18:59Il y a des jeunes policiers qui sont surentraînés
19:03pour rattraper les gens qui s'en vont à la courette.
19:05Et un des fuyards est armé d'une machette.
19:08Il sera interpellé et conduit au centre de rétention administrative.
19:13On évoquait ces lieux dangereux, ces bidonvilles.
19:16Est-ce qu'il y a encore des zones touristiques sinon à Mayotte ?
19:18Il y a quelques zones touristiques.
19:20Notamment, il y a un grand hôtel qui est assez connu,
19:23qui est au sud de l'île, à Nguja.
19:24C'est une plage qui est magnifique,
19:26sur laquelle on peut voir des maquis.
19:27C'est des petits lémuriens.
19:29Il n'y a que deux îles dans le monde où on peut en voir.
19:31C'est à Madagascar et à Mayotte.
19:33Alors, il faut faire attention quand on est touriste
19:36et qu'on va dans ces lieux-là.
19:37Il vaut mieux rester du côté hôtel,
19:38parce que si on s'éloigne et qu'on va du côté où il y a moins de monde,
19:43on risque aussi de se faire agresser.
19:45Et c'est la raison pour laquelle aussi,
19:46les gendarmes ont mis en place ce qu'ils appellent les sorties tranquilles.
19:49Tous les week-ends, la gendarmerie sécurise certains sites
19:52pour que les touristes ou les locaux puissent profiter des randonnées,
19:56de la plage, des diverses activités qu'on peut trouver aussi sur l'île.
20:00Nicolas Gouanard, on en vient à l'opération Wambushu.
20:02Alors que vous êtes toujours sur place,
20:04à Mayotte, des gendarmes mobiles commencent à arriver de métropole.
20:08L'opération doit démarrer le lundi 24 avril.
20:11Est-ce qu'on sait comment elle doit se dérouler ?
20:13Cette opération doit durer deux à trois mois.
20:16Même si le ministère de l'Intérieur n'a pas donné de durée exacte,
20:20on sait qu'il y a des hôtels qui ont été réquisitionnés pour trois mois
20:23pour pouvoir loger les forces de l'ordre.
20:26Elles visent avant tout à démanteler des bidonvilles.
20:30Donc il y a des utilisations de pelleteuses qui sont prévues.
20:33Il y a des militaires de la sécurité civile qui sont présents sur place
20:37pour pouvoir notamment conduire ces pelleteuses
20:39et pour pouvoir casser les cases qui sont dans les bidonvilles.
20:42Qui sont celles et ceux qui s'opposent à cette opération Wambushu
20:46et qu'est-ce qu'ils ou elles dénoncent ?
20:47On a des magistrats du syndicat de la magistrature
20:50qui s'opposent ouvertement à l'opération.
20:53Notamment, ils dénoncent l'instrumentalisation de la justice
20:56par le ministère de l'Intérieur pour mener à bien cette opération.
21:00On a des avocats qui s'opposent à l'opération
21:03avec une mission d'observation actuellement du syndicat des avocats de France
21:07qui vise à vérifier que les droits sont bien respectés
21:11dans le cadre de l'opération Wambushu.
21:14Et il y a aussi des soignants qui s'inquiètent
21:15des répercussions que pourra avoir cette opération
21:18sur l'activité de l'hôpital de Mayotte.
21:39L'opération Wambushu démarre donc le lundi 24 avril
21:43mais dès le départ, tout ne se passe pas comme prévu.
21:45Déjà, il y a un bateau
21:48avec des personnes
21:49qui sont reconduites aux Comores
21:51qui est refusé par l'Union des Comores.
21:54Donc l'Union des Comores
21:55refuse de le voir accoster.
21:57L'Union des Comores est opposée à l'opération Wambushu.
21:59Comme on l'a déjà expliqué,
22:01les Comores n'ont jamais reconnu
22:02Mayotte française et cette opération-là
22:05pour eux, c'est un affront
22:06de la France. Donc ils ont dit
22:08qu'ils compliqueraient la tâche de l'État français.
22:10Et il y a aussi une décision du tribunal judiciaire
22:13de Mamoudzou
22:14qui demande l'arrêt de l'opération
22:17notamment sur la destruction
22:19du bidonville de Talu 2.
22:20Le juge des référés qui a rendu cette décision
22:22estime que les biens des habitants
22:24n'ont pas été pris en compte
22:25dans ce décasage.
22:27C'est-à-dire qu'il y a des habitants
22:28qui ont accumulé 30 années de biens,
22:30des choses qui leur appartiennent
22:31et que ça n'a pas été pris en compte
22:34pour stocker ces biens-là.
22:36Et le juge estime qu'à partir de ce moment-là,
22:37le décasage n'est pas rendu possible.
22:39L'opération qui consistait à évacuer
22:41et détruire une partie de Talu 2
22:42est donc suspendue.
22:44À ce moment-là, vous êtes rentré à Paris
22:46mais vous appelez des habitants
22:47de ce bidonville
22:48avec qui vous avez gardé contact.
22:50Ils sont soulagés ?
22:51Complètement.
22:52J'appelle notamment Fatima Youssouf
22:53qui m'explique que depuis que la décision
22:55a été rendue,
22:56c'est la première fois qu'elle dort bien
22:57depuis 3 ou 4 mois.
22:59Ils sont vraiment soulagés
23:00mais ils ont aussi conscience
23:01que ce n'est pas terminé,
23:02que derrière,
23:05l'État va tout faire
23:06pour mener à bien cette opération.
23:07Nicolas Gouanard, vous l'avez dit,
23:08l'opération est suspendue à Talu 2
23:10mais elle peut peut-être reprendre.
23:12D'ailleurs, elle continue un peu ailleurs
23:13sur le reste du territoire.
23:15Elle va se poursuivre.
23:15Le préfet de Mayotte, Thierry Suquet,
23:17a d'ores et déjà annoncé
23:19qu'il fera appel de la décision
23:21prise par le juge des référés.
23:23L'État entend bien aller jusqu'au bout
23:25de cette opération
23:26considérant que le vrai danger
23:28n'est pas le dégazage
23:29mais, comme ils disent,
23:30de laisser les gens vivre dans ces bidonvilles.
23:48Merci à Nicolas Gouanard.
23:50Cet épisode a été produit par Emma Jacob,
23:52réalisation Julien Moukou-Kiol.
23:55Codesource, c'est le podcast quotidien
23:56d'actualité du Parisien.
23:58N'oubliez pas de vous abonner à Codesource
23:59sur votre plateforme d'écoute préférée,
24:02de laisser des petites étoiles
24:03ou un commentaire.
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24:06à cette adresse
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