00:02Bonjour, c'est Jules Lavi pour Codesources, le podcast d'actualité du Parisien.
00:11Le Parisien en parle régulièrement ces derniers mois.
00:14De plus en plus d'entreprises sont en difficulté et certaines arrêtent complètement leur activité.
00:20En mars dernier, l'Observatoire de l'emploi des entrepreneurs a publié des chiffres inquiétants.
00:24En 2024, plus de 60 000 entrepreneurs en France ont perdu leur travail.
00:30C'est 18% de plus qu'en 2023.
00:32Et en Ile-de-France, cette augmentation atteint même 25%.
00:36Chez Codesources, on a voulu donner la parole à l'un de ses patrons qui ont tout perdu, Luc Lari,
00:42à 49 ans.
00:43Et en 2023, son entreprise de BTP, de bâtiments et travaux publics, a déposé le bilan.
00:49Il raconte son histoire au micro de Barbara Coo.
01:03Je rencontre Luc Lari dans nos locaux aux Parisiens.
01:07Il est grand et il porte une chemise blanche avec un costume.
01:11Même s'il appréhende un peu de devoir revenir sur son histoire, il me raconte son parcours.
01:17Luc est né le 20 juillet 1975.
01:20Il grandit en partie à Paris dans le 16e arrondissement,
01:23puis dans une maison en Seine-et-Marne.
01:26Il a une petite sœur de 7 ans de moins que lui.
01:29Son père était routier et sa mère employée de bureau dans une société de transport.
01:34Mes parents partaient très tôt le matin, à 5 heures.
01:36Il fallait aller à l'école tout seul.
01:37À l'âge de 5 ans, je fermais la porte de la maison.
01:40J'étais indépendant et il fallait les aider.
01:43Donc je les ai aidés.
01:44J'ai commencé à travailler assez jeune.
01:47J'ai découvert que si je voulais des choses, il fallait que je travaille.
01:51Parce que ce ne sont pas mes parents qui pouvaient nous aider.
01:54J'ai fait mon service militaire à 18 ans.
01:56Et après, j'ai dit, il faut y aller, il faut travailler.
01:59Donc à 18 ans, déjà, je fais des emplois d'été.
02:04Et à 18 ans, j'ai commencé à travailler.
02:09Luc obtient un diplôme dans le génie climatique pour être climatiseur plombier.
02:14Mais il se dirige vers un tout autre milieu, celui de la cosmétique, pendant une dizaine d'années.
02:19En octobre 2007, il décide de créer sa propre entreprise dans le bâtiment.
02:23En fait, au fond de moi, j'avais toujours eu envie d'être entrepreneur.
02:26Je voulais toujours entreprendre, former et développer et faire quelque chose de moi.
02:34C'était le plaisir de pouvoir encore une fois entreprendre.
02:38J'avais toujours voulu avoir quelque chose à moi.
02:41Et en fait, je concrétisais un rêve que j'avais eu depuis toujours,
02:45que n'ont jamais eu mes parents.
02:46D'ailleurs, ils n'ont pas compris.
02:47Ils ont toujours été employés.
02:49Ils étaient contre le patron.
02:50Et moi, je deviens patron.
02:51Paradoxal.
02:52Son entreprise fonctionne bien.
02:54Au début, Luc s'occupe de la mise en place de chantiers pour construire des bureaux en Ile-de-France.
02:59Puis il se dirige ensuite vers le logement.
03:02Sa société grossit de plus en plus.
03:05Il a 21 employés.
03:06Et en parallèle, Luc se construit une famille.
03:09J'ai rencontré une personne phénoménale.
03:14Je ne voulais pas d'enfant avant d'encontrer cette personne.
03:16Et grâce à cette personne, j'ai eu une petite fille qui a un condensé de moi et d'elle,
03:22plus de moi.
03:23Donc moi, j'ai 1700 idées à la seconde, elle aussi.
03:27Sa fille est née en janvier 2018.
03:29Luc est très heureux à cette période.
03:31Il gagne très bien sa vie et sa société ne fait que grossir pendant plusieurs années.
03:36Son chiffre d'affaires est à 14 millions d'euros par an.
03:39Il arrive à passer la période Covid sans trop de complications.
03:42Mais fin juillet 2022, il commence à rencontrer quelques difficultés financières dans son entreprise.
03:49On commence à rembourser les crédits qu'on avait en route.
03:52J'avais racheté des entreprises, donc il fallait payer les échéances.
03:55On voit déjà que ça se tend un petit peu aux clients qui mettent au lieu de 60 jours,
03:59parce que normalement, on est payé à 45 jours, mais au lieu de 60, on est payé à 180.
04:06Lorsqu'on est payé, ce n'est pas du tout les sommes qu'on devait recevoir.
04:10Moi, je commence à me dire, bon, à la place de me payer, je vais payer les salaires, je vais
04:15payer tout le monde.
04:16Je vois que ça commence à se tendre fin 2022, mais on a toujours de l'espoir.
04:23Luc est victime de la crise de l'immobilier.
04:26Il essaye de garder espoir, mais plus les mois passent, plus la situation se complique.
04:30Il arrive ce qu'il arrive, les promoteurs vendent moins et ils ne nous payent pas.
04:35Donc nous, on ne peut pas être payé.
04:36Bien sûr, on ne peut pas payer nos retraites, nos fournisseurs et nos traitants.
04:40Début 2023, Luc appelle son avocate pour qu'elle lui porte conseil.
04:44Il essaye de maintenir son entreprise à flot pendant encore quelques mois.
04:48Mais en mars 2023, Luc ne se verse déjà plus de salaire depuis 9 mois.
04:53Il peine à payer ses 21 employés et ses 350 sous-traitants.
04:57Il se retrouve dos au mur, il doit déposer le bilan.
05:01Le 14 mai, Luc est convoqué au tribunal.
05:03C'était le plus dur jour de ma vie, quoi.
05:0717 ans de tout ce que j'ai fait, mon labeur, tout ce que j'ai donné, l'argent que
05:11j'ai investi, tout ce que j'ai acheté.
05:15On perd tout du jour au lendemain.
05:17Ça est fini.
05:17Et puis, on licencie les ouvriers, on licencie tout le monde.
05:20Et là, les banques, elles se déclarent leur dette.
05:25Plus d'un million, vite.
05:27Donc là, moi, la galère commence.
05:29Et là, on se dit, bon, qu'est-ce qu'on va devenir ?
05:32J'ai trois studios avec ma femme.
05:34Et là, bien sûr, il y a une banque qui arrive et qui dit, ben, on va hypothéquer tout.
05:37Puis, on va récupérer notre argent.
05:42Je me sens perdu.
05:45Je me sens...
05:50Je sens que j'ai l'impression que j'ai volé des gens.
05:54Je les ai trahis.
05:57Moi, je ne suis pas quelqu'un qui, encore une fois, fuit.
06:01Depuis tout petit, j'ai toujours été élevé, en fait, en assumant les choses.
06:08Et là, ben, quand je dépose, je n'arrive plus à rien.
06:13Je me dis, je suis foutu, je suis perdu.
06:16Je ne sais pas ce que je vais devenir.
06:18Je ne sais pas ce que je vais faire.
06:19Luc ne peut pas rembourser toutes ses dettes.
06:22Mais avant de penser à lui, il culpabilise vis-à-vis de ses employés et des sous-traitants.
06:27Ces pauvres gens, je me suis dit, c'est moi qui les ai fait travailler, je ne les ai pas
06:31payés.
06:33Donc, j'ai essayé un maximum de leur retrouver des dossiers, des chantiers, pour qu'ils retravaillent en direct.
06:38Mais les clients, j'avais peur qu'ils ne les payent pas non plus, quoi.
06:42Donc, voilà, ils ont retrouvé du boulot.
06:45Ça, c'est assez.
06:46Petit à petit, ils sont vus de toutes les façons que je ne vivais pas.
06:50Enfin, je n'avais pas une maison à Saint-Tropez, à Las Vegas et à Dubaï.
06:53Donc, j'étais là sur Paris et j'essayais tant bien que mal de m'en sortir aussi et de
06:58faire vivre ma famille.
06:59Donc, je ne l'aurais pas trop menti, quoi.
07:02Sa campagne est entrepreneuse aussi.
07:04Elle tient des salons de coiffure.
07:06Elle gagne sa vie.
07:07Mais Luc veut participer aux frais du foyer.
07:10Il ne trouve pas de travail et il n'a pas droit au chômage comme il était entrepreneur.
07:14Il n'avait pas souscrit à une assurance chômage.
07:17Alors, tout le monde me dit, il fallait prendre des assurances.
07:19Mais quand ça marche bien, l'assurance, en fait, nos conseils nous disent, ça marche bien, ça ne sert à
07:23rien.
07:23Ça coûte cher pour ce que c'est.
07:25Mais en fin de compte, ça n'a pas de prix.
07:27Moi, je conseille aujourd'hui à tous les amis qui créent des entreprises de prendre cette assurance.
07:32Ouais, mais on m'a dit, c'est cher.
07:33Mais il n'y a pas de c'est cher.
07:36C'est comme l'assurance voiture.
07:37Tu ne prends pas d'assurance voiture.
07:38C'est cher, une assurance voiture.
07:40Mais le jour où tu as un accident, tu es content d'avoir l'assurance voiture.
07:43La vie de Luc change complètement.
07:45Il déménage dans un appartement plus petit.
07:48Il ne travaille plus et ne reçoit plus d'appels.
07:50J'avais beaucoup d'amis.
07:52Mais vraiment beaucoup.
07:53Là, j'en ai beaucoup moins.
07:55J'ai des vrais amis qui sont là.
07:57J'ai des gens qui sont là, que je n'ai pas perdus et qui m'aident beaucoup aujourd'hui
08:03encore.
08:04Il y a beaucoup de gens qui m'ont prêté de l'argent pour vivre aujourd'hui, qui m'ont
08:08aidé.
08:08Il y en a un qui a payé l'école de ma fille.
08:11Luc vit sur ses économies et ce que ses amis lui prêtent.
08:15Quelques temps après, il réussit à retrouver un peu de travail grâce à un ami.
08:18J'ai la chance d'avoir un ami qui a une société qui fait aussi de la construction dans le
08:25tertiaire, dans le bureau et dans le logement.
08:28Et en fait, ça a été compliqué pour eux.
08:32Ils ont dû licencier des gens et du coup, ils me donnent de temps en temps des missions.
08:37Et du coup, je dois leur terminer leur chantier, faire des appels d'oeufs pour eux et être en relation
08:45client pour eux, pour éviter que le client n'ait pas d'interlocuteur.
08:51C'est compliqué, mais ma compagne travaille, on arrive à manger et à payer le loyer principal.
08:59Pour Luc, c'est très dur psychologiquement.
09:01Il a des idées suicidaires, mais il arrive à remonter la pente grâce à une association, 60 000 rebonds.
09:08C'est vrai que j'ai voulu sauter du 6e.
09:10Au début, j'ai dit que c'est dur.
09:12Mais pourquoi faire payer à ma famille et à mes proches ?
09:17Je pense que 60 000 rebonds a compris et a mis le doigt sur ce que je voyais, les idées
09:24noires que je voyais.
09:25Ils m'ont remis dans le rail, tout simplement.
09:28Ils me ressentent sur moi-même, ils me disent qu'en fait, ils me prouvent que je n'ai pas
09:32fauté, que ce qui s'est passé, je ne suis pas coupable, je n'ai pas volé.
09:39Ils m'inscrivent à des cours de méditation et ça va mieux.
09:42Et petit à petit, grâce à eux, dès le début, ils m'ont mis avec un coach et un parrain.
09:49Le coach, c'était une jeune dame, elle m'appelle.
09:52Elle me dit, on va aller marcher au bord de l'eau.
09:55Je me disais, qu'est-ce que je vais faire à marcher au bord de l'eau ?
09:57En fin de compte, de marcher au bord de l'eau, ça m'a vu des choses, ça m'a
10:00permis de m'ouvrir à elle,
10:02qu'elle comprenne ce que j'avais besoin d'entendre et ce que j'avais besoin pour me reconstruire.
10:09Je pense que l'entrepreneur est tellement seul, on aurait besoin d'associations comme ça dans une vie d'entrepreneur.
10:16Parce qu'on prend les décisions tout seul, on n'a pas de relais, on a du mal à en
10:23parler à la famille,
10:25ce qu'on vit dans une entreprise, on a du mal à en parler aux amis.
10:29Et surtout, entre entrepreneurs, on n'est pas... on a une bienveillance, mais pas plus que ça.
10:35Luc va mieux, mais il souffre encore énormément de cette période de sa vie.
10:39Moi, c'est dans le coin de ma tête, quand je dois ouvrir ce fichier, je l'ouvre, mais je
10:43le referme dès qu'on a terminé.
10:45Et on nous pose des questions, des fois on n'a plus envie d'entendre, on n'a plus envie
10:48d'en parler, c'est très dur en fait.
10:51Je vous en parle aujourd'hui, j'ai une boule au ventre, j'ai la gorge sèche, je ne vais
10:55plus...
10:57C'est quelque chose que je ne pourrai jamais oublier en fait, c'est un deuil qui va m'accompagner
11:01jusqu'à la fin de ma vie.
11:02C'est un regret terrible, quoi. Moi, je n'avais pas prévu que ça n'allait pas continuer comme ça
11:07encore des années.
11:09Surtout pas.
11:19Barbara, comment est-ce que Luc Lary espère rebondir aujourd'hui ?
11:22En fait, il voudrait recréer une entreprise, il sent vraiment qu'il est fait pour ça et il ne se
11:26voit pas être salarié.
11:28Il a compris que si sa société a fait faillite, ce n'était pas de sa faute.
11:31Il a essayé d'arrêter de culpabiliser là-dessus. D'ailleurs, avec son association, il a participé à des formations
11:37pour aider les entrepreneurs à se lancer.
11:39Il voudrait donc recommencer, mais différemment cette fois-ci, en prenant plus de précautions, en souscrivant à une assurance chômage
11:46par exemple.
11:47Mais concrètement, sa situation est toujours très compliquée aujourd'hui.
11:50Oui, il a toujours énormément de dettes, 1,8 million auprès des banques.
11:54Donc, même si ses appartements ont été hypothéqués, etc., il ne pourra jamais tout rembourser, encore moins avec un salaire
12:01d'employé.
12:02Et c'est justement ses dettes qui l'empêchent de recréer une entreprise aujourd'hui, parce que les banques ne
12:07veulent plus lui prêter d'argent.
12:08Son rêve, en fait, c'est qu'une petite banque voit à quel point il est motivé et décide de
12:12lui faire confiance, mais il ne l'a pas encore trouvé.
12:14Qu'est-ce qu'il aide à tenir ?
12:15C'est vraiment sa famille, on sent qu'il aime énormément sa compagne et sa fille, et ses amis l
12:20'ont aussi beaucoup aidé.
12:21C'est vraiment ce qu'il a fait tenir.
12:23Et après, l'association 60 000 rebonds lui a permis de s'en sortir et de se rendre compte qu
12:27'il y a un autre futur qui est possible pour lui.
12:30Je renvoie sur le site de l'association 60 000 rebonds, c'est 60 000rebonds au pluriel.com.
12:37Merci Barbara Gouy, et merci à Vincent Mongaillard pour son aide.
12:41Cet épisode de Code Source a été produit par Raphaël Pueyo, Clara Grozis, Pénélope Gualquierotti, Clara Garnier-Amourou et Oriane
12:49Gendreau.
12:50Réalisation, Pierre Chafanjon.
12:52Code Source est le podcast quotidien d'actualité du Parisien.
12:56N'oubliez pas Crime Story, notre podcast hebdomadaire consacré aux grandes affaires criminelles.
13:01Code Source et Crime Story, c'est plus de 3 millions d'écoutes mensuelles.
13:05Merci beaucoup de votre confiance.
13:07Sous-titrage Société Radio-Canada
13:09Sous-titrage Société Radio-Canada
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