00:00Benjamin Duhamel, votre invité et l'ancien directeur de la recherche fondamentale en intelligence artificielle de Meta.
00:06Il est l'un des pères de l'IA, l'une des stars françaises du secteur après avoir travaillé pendant
00:1112 ans avec Mark Zuckerberg.
00:13Il a claqué la porte pour fonder sa propre startup, AmiLabs, qui annonce ce matin une levée de fonds exceptionnelle
00:19d'un milliard de dollars.
00:20Bonjour Yann Lequin.
00:21Bonjour.
00:21Merci d'avoir choisi France Inter pour votre première prise de parole.
00:24Vous allez nous expliquer dans un instant comment votre startup compte révolutionner l'intelligence artificielle.
00:30Et pour bien comprendre votre démarche, Yann Lequin, il faut revenir sur votre départ de Meta.
00:35Et ce constat que vous faites, selon vous, les modèles d'IA que nos auditeurs connaissent, utilisent sans doute au
00:39quotidien,
00:40ChatGPT, Cloud, sont dans une impasse.
00:43Qu'est-ce que vous voulez dire par là ?
00:45Alors, c'est une impasse, si on espère les rendre aussi intelligents que les humains, avoir les mêmes capacités.
00:52Ce n'est pas une impasse pour ce qui concerne les produits.
00:56Ces systèmes sont très utiles et il y a beaucoup d'investissements qui sont faits pour les développer.
01:01Ils vont devenir de plus en plus utiles.
01:02Mais effectivement, ils sont limités dans leurs capacités.
01:06Ils sont limités parce qu'effectivement, ils ont du mal à réfléchir, à appréhender le monde qui les entoure.
01:12Et c'est votre objectif.
01:14Vous souhaitez, dites-vous, développer une IA qui a vocation à comprendre le monde réel.
01:18Et vous avez cette formule, cette métaphore, un chat de gouttière possède un modèle mental du monde physique bien supérieur
01:23à ce que permet aujourd'hui ChatGPT.
01:26Donc, votre objectif, Yann Lequin, c'est de créer une intelligence artificielle qui comprenne le monde.
01:30Comment est-ce que vous faites ça et surtout à quoi ça sert ?
01:33Il s'avère que le monde est beaucoup plus complexe que la langue.
01:38La langue est finalement facile à manipuler.
01:41Et on a l'impression qu'en tant qu'humain, une entité est intelligente si elle manipule la langue.
01:47Mais finalement, on est trompé par cette capacité à manipuler la langue.
01:55Alors, pourquoi la langue ? C'est simple.
01:56Parce que la langue, c'est une séquence de symboles discrets.
02:01Donc, juste, la langue, c'est ChatGPT à qui on demande, faites-moi le résumé de tel texte, expliquez-moi
02:06cette analyse de sang.
02:07Et ça, c'est pour vous limiter.
02:09Ou écrivez un bout de code ou même démontrez un théorème de mathématiques.
02:12Donc, tout ça, ce sont des symboles discrets.
02:15Maintenant, il s'avère que le monde réel est bien plus complexe.
02:18Et comprendre le monde réel nécessite d'utiliser des techniques complètement différentes de celles qu'on utilise pour la langue.
02:23Et c'est votre ambition. Et concrètement, ça servira à quoi, cette intelligence artificielle en modèle monde ?
02:30Alors, à plein de choses. D'abord, à long terme, certainement, d'avoir des robots.
02:35Pourquoi, aujourd'hui, on a des systèmes qui passent l'examen du barreau, qui demandent des théorèmes, qui écrivent du
02:42code.
02:43Mais on n'a toujours pas de robots domestiques.
02:45On n'a même pas de voitures qui se conduisent toutes seules, vraiment, de manière complètement autonome.
02:48On en a quelques-unes, mais qui sont limitées.
02:50Mais qui sont limitées. Et certainement, c'est une différence de complexité qui existe depuis très longtemps,
03:00qui a même un nom, qui s'appelle le paradoxe de Moravec.
03:04Et alors, comment faire en sorte que les machines puissent apprendre à comprendre le monde
03:09en l'observant à la manière d'un jeune enfant, par exemple, ou même d'un chat gouttière ?
03:14C'est un peu le problème qui me fascine depuis des années, sinon des décennies.
03:20Et on a fait des progrès assez significatifs ces dernières années.
03:23Donc maintenant, on a des systèmes qu'on peut entraîner sur des vidéos et qui comprennent à représenter ces vidéos.
03:28C'est-à-dire que vous montrez pendant plusieurs mois à une intelligence artificielle des vidéos pour qu'elles s
03:33'entraînent ?
03:34Voilà, exactement. En fait, ce qu'on fait, c'est qu'on prend une vidéo et on en enlève des
03:39morceaux.
03:40Et ensuite, on entraîne le système à essayer de trouver une représentation abstraite de la vidéo,
03:45telle que ce système puisse prédire la représentation de la vidéo complète à partir de celle qui a été corrompue.
03:53Et ce faisant, le système apprend à remplir les trous et comprendre le monde.
04:00Donc développer une intelligence artificielle qui pourrait révolutionner l'industrie, la robotique.
04:05Vous avez annoncé ce matin, je le disais, une levée de fonds record d'un milliard de dollars avec des
04:09investisseurs variés qui viennent du monde entier.
04:11Jeff Bezos, Nvidia, le géant des puces électroniques, en passant par la famille Mullier en France.
04:16Est-ce que vous avez de quoi, Yann Lequin, concurrencer les géants américains et chinois ?
04:21Est-ce que c'est possible de faire aussi bien qu'eux ?
04:26Bien sûr. On a les talents. On a les talents en Europe.
04:28Alors, ce que je veux vous dire, c'est que cette nouvelle entreprise est basée à Paris.
04:32Oui, son siège social est à Paris.
04:33Son siège social est à Paris, mais c'est une entreprise mondiale, avec des bureaux à Paris, New York, Montréal
04:39et Singapour pour l'instant.
04:41Des investisseurs, comme je l'avais dit, très divers, très diversifiés.
04:46Un peu plus du tiers des investisseurs sont européens, une grande partie de français.
04:51Un peu moins du tiers viennent d'Asie et du Moyen-Orient, et à peu près un tiers sont américains.
04:57Donc, très diversifiés dans les sources parce qu'on offre un chemin vers la prochaine révolution de l'intelligence artificielle,
05:06celle qui comprend le monde.
05:08Je m'arrête un instant. Vous avez effectivement expliqué que le siège social était à Paris.
05:11Est-ce que ça veut dire qu'AmiLabs, si on a envie d'être un peu chauvin ce matin, c
05:15'est une future success story française ?
05:19Oui, c'est une success story. Vous savez, quand une entreprise dépasse une valorisation d'un milliard, on appelle ça...
05:24Une licorne.
05:25Voilà, une licorne. Nous, on dépasse les 3 milliards, donc on est un triceratops.
05:30C'est pas mal, une triple licorne.
05:31Ça veut dire aussi que si le siège social est fondé à Paris, ça veut dire que quand vous ferez
05:35des bénéfices, vous paierez des impôts en France ?
05:37Oui, bien sûr. Pour la partie qui est en France, elle a des filiales un peu plus.
05:41Mais effectivement, oui, avant qu'une start-up de ce type-là commence à faire des bénéfices, ça prend quelques
05:47années.
05:47Mais est-ce que c'est aussi un message que vous envoyez en vous implantant avec un siège social à
05:51Paris ?
05:52De dire, on entend beaucoup, l'Europe, la France, ils sont très bons pour réguler, mais pour autant, pour faire
05:56émerger des champions, c'est un peu plus compliqué.
05:58Et là, les Américains et les Chinois sont meilleurs. Vous voulez vous inscrire en faux par rapport à cette idée
06:02?
06:02Oui, les obstacles, bien sûr, il y a quelques obstacles de régulation, fiscalité, etc.
06:07Mais l'obstacle principal, c'est l'accès au capital.
06:11Il y a beaucoup plus d'argent disponible aux États-Unis à cause des fonds de pension qui n'existent
06:16pas en Europe et ailleurs dans le monde.
06:18Mais visiblement, notre expérience montre que quand même, on peut lever l'argent.
06:24On peut réussir à lever beaucoup d'argent.
06:25Votre projet, Yann Lequin, il s'inscrit dans un moment où les débats autour de l'IA sont absolument passionnés,
06:30notamment entre ceux qu'on appelle les « doomers ».
06:32Alors moi, j'ai découvert ce mot, c'est ceux qui ont un discours très catastrophiste,
06:35pas confondre avec les boomers, Patrick Cohen,
06:37les doomers qui ont peur que l'IA, au fond, échappe à son créateur,
06:41et ceux qui, au contraire, ont un discours très optimiste.
06:43Vous avez par exemple Dario Amodei, le patron d'Anthropic, géant de l'intelligence artificielle,
06:48qui, lui, a un discours très sombre.
06:49On se croirait quasiment dans 2001, Odyssée de l'espace.
06:52Vous êtes aussi pessimiste que ça, ou pas ?
06:54Non, je ne suis pas du tout pessimiste, je suis même carrément optimiste, on peut le dire.
07:00Les promesses de l'IA en termes de progrès scientifique dans la médecine,
07:05et puis, bien sûr, progrès économique, sont gigantesques, sont énormes.
07:11Alors, il y a toujours des risques dans la technologie, mais...
07:15Donc, une IA qui échapperait à son créateur, qui aurait une conscience,
07:18qui refuserait de se débrancher quand elle est sur le point d'être mise à jour,
07:21ça, c'est des... ça n'existe pas ?
07:22Non, ça, c'est de la science-fiction.
07:24Certainement, ça n'existe pas aujourd'hui.
07:26Et puis, il y a un contresens qui est qu'on associe la volonté de liberté ou de dominance, etc.,
07:36à l'intelligence.
07:37Mais c'est absolument faux.
07:38Ça, c'est une caractéristique peut-être de la nature humaine, mais pas des intelligences.
07:42Vous avez quand même dit au point, Yann Lequin,
07:44« Si je pensais que l'IA pouvait avoir un quelconque effet délétère sur la société, je ferais autre chose.
07:47»
07:48On a entendu dans le journal de 7h un papier de Stéphane Jourdin,
07:50notre spécialiste à France Inter de l'intelligence artificielle,
07:52qui expliquait les métiers qui allaient être impactés directement par l'IA.
07:57Il y a bien des gens qui vont perdre leur emploi à cause de l'intelligence artificielle, non ?
08:00Ce qui est clair, c'est que tous les emplois vont être affectés, vont être transformés.
08:03Une partie des tâches de chacun des emplois va pouvoir être automatisée.
08:08Ça va rendre les gens plus productifs, peut-être plus créatifs, plus rationnels, on peut l'espérer.
08:14Mais supprimer un métier, c'est compliqué, parce qu'il y a tout un tas de tâches
08:17que pour l'instant, on ne sait pas automatiser.
08:19Donc, ce n'est pas du tout clair.
08:21Certainement, beaucoup de métiers vont être déplacés.
08:23Plein de métiers vont apparaître.
08:25Essayez de vous replacer en 2005, avant la généralisation des smartphones.
08:29Qui aurait pu penser que dix ans plus tard, le métier le plus chaud
08:33aurait été développeur d'applications mobiles sur smartphone
08:36ou toutes les applications qui ont été permises par ça ?
08:40Donc, c'est facile d'imaginer quels métiers vont être supprimés.
08:44C'est beaucoup plus difficile d'imaginer quels métiers vont être créés, d'une part.
08:48Et puis, d'autre part, je dirais que pour ce genre de questions,
08:51il faut écouter les économistes qui ont passé leur carrière
08:54à étudier le phénomène de ce qu'on appelle la destruction créatrice.
08:58La destruction créatrice.
09:101 milliard de dollars pour AmiLabs, un futur champion français et mondial.
09:14Merci beaucoup.
Commentaires