00:00Notre première invitée ce matin fait partie des 20 auteurs anglo-saxons les plus significatifs du XXe siècle
00:05selon le New Yorker, architecte, autrice, militante.
00:09Elle a reçu le prestigieux prix Booker en 1997 pour son roman Le Dieu des Petits Riens.
00:13Elle vient de publier aujourd'hui un nouveau livre, un récit très personnel, lumineux, grave.
00:18Ça s'appelle Mon Refuge et mon Orage et c'est chez Gallimard.
00:21Bonjour Arwanda Tiroi.
00:22Bonjour.
00:23Thank you.
00:24Bonjour.
00:25Merci.
00:26Ce livre raconte votre parcours, votre enfance dans le Kerala, dans le sud de l'Inde, votre succès littéraire, vos
00:31combats contre le gouvernement indien.
00:33Mais c'est aussi le récit d'une relation avec votre mère.
00:37Vous l'avez quittée, c'est ce que vous racontez, pour pouvoir continuer à l'aimer.
00:40Pourquoi est-ce qu'elle était à la fois votre refuge et votre orage ?
00:47Eh bien, c'était quelqu'un que je devais quitter, comme je l'explique dans le livre, pour pouvoir continuer
00:56à l'aimer.
00:56Mais je suis partie quand j'avais presque 18 ans, et au bout de 7 ans, je suis rentrée, femme
01:05adulte, et là, j'ai pu la voir comme quelqu'un qui n'était pas seulement une mère, mais aussi
01:10une femme magnifique, avec des côtés très sombres, en particulier vis-à-vis de ses propres enfants.
01:20Mais je voulais écrire ce livre pour parler aussi de ses combats publics en tant que femme, des combats pour
01:29moi également, alors que sa relation de mère avec moi, sa fille, était beaucoup plus complexe.
01:36Je voulais vraiment partager un portrait de cette femme magnifique avec les lecteurs, et je pense qu'elle a sa
01:42place dans l'histoire et la littérature.
01:43Alors, il faut raconter cette mère, Marie Roy, vous l'appelez Madame Roy, c'est une femme libre, qui est
01:48extravagante, qui est divorcée.
01:49Elle dénote complètement avec l'Inde de l'époque, des années 70, elle monte sa propre école, où elle enseigne
01:56aux filles, à égalité avec les garçons.
01:58Et en même temps, c'est une mère violente, elle peut vous dire des choses comme « tu n'es
02:01qu'une pierre de meule à mon cou », comme si vous alliez la faire couler.
02:05Ce qu'elle vous allégait, c'est notamment un papillon poilu qui arrive parfois dans votre esprit. Qu'est-ce
02:10qu'il représente, ce papillon ?
02:21Eh bien, ça a toujours été ce papillon, un symbole de peur.
02:31Quand j'étais enfant, ma mère était très imprévisible et on vivait dans une société extrêmement conservatrice qui ne nous
02:41acceptait pas totalement, mon frère et moi, parce qu'elle s'était mariée en dehors de la communauté, on ne
02:46savait pas qui était notre père.
02:48Donc, ce n'est pas uniquement ma mère, en fait. Il fallait en permanence que j'essaye d'anticiper ce
02:55qui allait m'arriver dans ce village, dans cette ville.
02:58Et cette peur, cette anticipation, c'est ce petit papillon poilu et froid qui se posait sur mon cœur de
03:07temps à autre. Il le fait toujours. Mais maintenant, nous sommes amis.
03:12Vous êtes amis. Dans ce roman, il est question de cette relation avec votre mère. Il y a cette figure
03:19paradoxale où vous racontez la fusion physique.
03:22Ma réponse était toujours la même. Je vais respirer pour toi, maman. C'est ce que j'essayais de faire.
03:28Respirer pour elle. Je suis devenu ses poumons, son corps.
03:32Je me suis attachée à elle d'une façon dont elle n'avait pas conscience. Vous lui avez insufflé la
03:38vie. Au-delà du deuil, c'est ce que permet l'écriture à Ronda Tiroi.
03:46Oui. Elle était très gravement asthmatique, ma mère. Et donc, voir votre seul parent, même cruel, même imprévisible, l'avoir,
04:01avoir du mal à respirer, elle me disait ça tout le temps.
04:03« Je vais mourir et toi, tu feras quoi ? » Alors, je lui disais « Je respirerai pour toi
04:09». Je me voyais comme une sorte de paire de poumons supplémentaires à son service.
04:18Et donc, j'étais attachée à elle d'une manière très particulière. Moi, quand j'étais petite, je me disais
04:23« Bon, si elle meurt, je devrais mourir aussi ».
04:27Quand je suis devenue adolescente, puis que je suis partie à Delhi pour étudier l'architecture, mes poumons ont réintégré
04:33mon corps.
04:34Et j'ai compris que je pouvais survivre sans elle. Et elle aussi l'a compris. Elle a compris que
04:38cette dépendance était terminée.
04:41Et c'est devenu une relation très stressante pour elle. C'est presque comme si je m'étais réapproprié mon
04:48corps.
04:49Et vous avez des phrases très fortes sur ces petits flotteurs dans vos veines, sur ces hameçons encore accrochés au
04:55tissu,
04:55tandis que votre cœur, votre sang circule vers et hors de votre cœur. C'est ce qui vous a permis
05:02aussi la prise de distance, l'écriture ?
05:04Vous parlez de votre mère. L'expression est très marquante dans le livre. C'est un sujet d'étude le
05:09plus passionnant. Il est inépuisable pour vous ?
05:14Toute ma vie, en dehors de cette peur et de tout ce qu'on vient d'évoquer, ma mère m
05:25'a aussi fait beaucoup de cadeaux.
05:27Et l'un de ces cadeaux, c'était le cadeau de la littérature.
05:31On a grandi dans un petit village où il n'y avait pas de commerce, pas de cinéma, pas de
05:36théâtre.
05:37Mais tous les quelques mois, une cargaison de livres arrivait. Je lisais Shakespeare, je lisais Kipling, et tout ça avec
05:43elle.
05:44Pour survivre à mon enfance, j'ai dû quelque part m'en éliminer par l'écriture, m'en sortir par
05:54l'écriture.
05:55Une partie de moi vivait cette vie et l'autre partie l'observait comme si j'étais au plafond et
06:03que je me regardais faire à mes pieds.
06:04Et c'est en écrivant que je me suis sauvée. L'écriture m'a sauvée de tout.
06:10Ça m'a permis d'être à la fois une personne qui existe, qui vit dans le monde, mais en
06:15même temps, les écrivains, on le sait, sont aussi des gens complètement déracinés.
06:20Et dans le livre, vous me verrez détruire un tas de choses fabuleuses parce que j'avais besoin justement d
06:27'espace, de vide pour écrire.
06:30Donc j'ai passé mon temps à détruire mes refuges pour devenir l'écrivaine que je suis.
06:33Alors ça n'excuse pas votre mère, mais ce qu'elle faisait à l'époque, c'était impensable en tant
06:38que femme divorcée.
06:39C'était une marginale, elle était vue comme une marginale dans un pays à une époque où les femmes n
06:43'avaient pas de statut, à part celui de mère et d'épouse.
06:46Vous racontez, vous, comment aller travailler à vélo, pour vous, était très différent que d'aller travailler pour les hommes.
06:53Cela impliquait d'être poursuivie, sifflée, dévisagée. Ma seule option était de subir les attouchements deux fois par jour dans
06:59un bus bondé.
07:00Est-ce qu'on pourrait encore dire ça aujourd'hui ?
07:07Ce qui est assez remarquable, c'est que ma mère n'était pas une outsider.
07:17Elle était membre de sa communauté, mais elle était traitée comme telle à cause de son divorce.
07:22Alors que mon frère et moi, nous n'avons jamais vécu cette sensation d'appartenance à la communauté.
07:28Mais les gens comme nous n'avaient pas l'occasion de vivre la vie que nous menions au village, de
07:35comprendre le système de caste, de classe.
07:37Et quand je suis arrivée à Delhi, j'arrivais du sud vers le nord.
07:39Donc encore une fois, je venais d'ailleurs et en même temps, je vivais dans la rue, dans des rues
07:45où d'autres personnes n'avaient pas accès.
07:49Ça a été ça, mon histoire d'écrivaine.
07:51J'étais toujours complètement à l'extérieur et complètement à l'intérieur en même temps.
07:57Et c'est une place très privilégiée pour un écrivain.
08:00Et complètement engagée parce que ce livre est d'un courage inouï comme beaucoup de vos textes.
08:05En l'occurrence, est-ce qu'il vous arrive de perdre espoir ou même d'avoir peur à Rundhati Roy
08:10?
08:10Vous racontez une scène inouïe des membres de la milice du parti au pouvoir de Narendra Modi qui hurle autour
08:16de vous.
08:17« Rundhati Roy est une traîtresse, c'est une amie du Pakistan. »
08:22Vous n'avez cessé depuis des années de dénoncer, de vous engager contre le nationalisme hindou et l'islamophobie dont
08:29vous parlez dans votre livre.
08:33Il y a eu une période, celle où j'ai écrit « Le dieu des petits riens », où j
08:39'ai été célèbre, j'ai fait la couverture des magazines.
08:43Et les nationalistes ont revendiqué mon appartenance.
08:48Et il a fallu que je me distingue d'eux, il a fallu que je me détache, je ne suis
08:51pas d'accord avec eux.
08:52Et là, j'ai commencé à écrire ces textes politiques.
08:55« Vous avez fait sécession. Pardon, je vous interromps. Vous avez fait sécession. Je déclare mon indépendance et je me
09:03constitue en république ambulante. Je n'ai ni territoire ni drapeau. Vous êtes une république ambulante. »
09:11« Oui, j'ai fait ça. Et tout de suite, j'ai été insultée. Tout de suite, on m'a
09:18dit de partir, de quitter l'Inde, d'aller au Pakistan. »
09:22« Et c'était quelque chose de très familier parce que toute ma vie, ma mère m'avait dit «
09:27Mais sort de là, quitte la maison. »
09:29Donc j'étais tout à fait à l'aise quand on essayait de me chasser. Et j'ai dit «
09:32Mais non, je reste. Et vous allez devoir faire avec. »
09:35Et le gouvernement hindou, le gouvernement nationaliste, vous ne cessez de le dénoncer, celui de Narendra Modi, avec les lynchages
09:44publics, avec les flagellations publiques.
09:47Notre président, Emmanuel Macron, doit se rendre en Inde la semaine prochaine parce qu'il y a un sommet mondial
09:51de l'intelligence artificielle, sans doute aussi pour une commande d'avions de combat Rafale français.
09:56Quel regard vous portez sur ce genre de déplacement, sur ces pays occidentaux qui essayent de se rapprocher de ce
10:03gouvernement que vous dénoncez ?
10:09Emmanuel Macron est déjà allé souvent en Inde. Il a souvent été voir maudit. Il essaie de travailler avec lui,
10:19même s'il connaît la vérité sur lui. Il sait que cette personne est pratiquement un criminel.
10:27Encore la semaine dernière, le gouvernement Modi a signé un accord avec les Etats-Unis, qui est une rédition totale.
10:36Mais vous dites qu'il est fasciste, ce gouvernement ?
10:37C'est un renoncement à la dignité de l'Inde.
10:41Oui, c'est un gouvernement fasciste, qui est dirigé par une organisation fasciste.
10:48Et cet accord qu'ils ont signé avec les Etats-Unis vend littéralement le pays, le met presque dans une
10:58forme d'esclavage, qui pour moi est presque pire que l'époque coloniale.
11:01C'est une vraiment... On dirait presque le résultat d'un chantage.
11:07Je ne sais pas quelles sont les motivations, mais par exemple, les associés les plus proches de Modi.
11:14Adani, qui est un industriel qui fait partie des proches de Modi, il avait été inquiété aux Etats-Unis pour
11:24des pots de vin.
11:26Et dès qu'on a vu cette information, on a compris qu'il y aurait un accord qui serait signé.
11:31C'est parce que Modi et cet industriel sont extrêmement proches, ils viennent du même Etat.
11:38Ils possèdent les aéroports, les ports, les mines.
11:41C'est l'homme le plus riche d'Inde, en tout cas il l'a été à un moment.
11:48Aujourd'hui, la politique internationale, elle est vraiment dirigée par le chômage, par le chantage.
11:56Et donc je sais que Macron le sait.
12:02Je sais qu'il sait à qui il a affaire, mais la politique internationale, c'est ça.
12:07Il n'y a aucune morale qui gouverne la politique internationale, uniquement des petits arrangements.
12:12Et c'est extraordinaire de raconter cette grande histoire géopolitique et votre histoire intime avec l'histoire de votre mère.
12:20Mon gangster, elle va vivre.
12:23Elle était mon refuge et mon orage, Arunda Tiroi.
12:26Arunda Tiroi, vous signez donc chez Gallimard ce récit magnifique.
12:29Mon refuge et mon orage.
12:30Merci beaucoup de nous avoir répondu ce matin sur France Inter.
12:33Merci infiniment.
12:34Et merci à Marguerite Capelle pour la traduction.
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