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L'invitée 7h50 du week-end est Arundhati Roy, écrivaine et militante, pour "Mon refuge et mon orage" (éd Gallimard). Dans son dernier livre, elle raconte sa relation avec sa mère et son combat contre les nationalistes hindous au pouvoir en Inde. Plus d'info : https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/l-invite-de-7h50-du-week-end/l-invite-de-7h50-du-we-du-samedi-14-fevrier-2026-5553302

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Transcription
00:00Notre première invitée ce matin fait partie des 20 auteurs anglo-saxons les plus significatifs du XXe siècle
00:05selon le New Yorker, architecte, autrice, militante.
00:09Elle a reçu le prestigieux prix Booker en 1997 pour son roman Le Dieu des Petits Riens.
00:13Elle vient de publier aujourd'hui un nouveau livre, un récit très personnel, lumineux, grave.
00:18Ça s'appelle Mon Refuge et mon Orage et c'est chez Gallimard.
00:21Bonjour Arwanda Tiroi.
00:22Bonjour.
00:23Thank you.
00:24Bonjour.
00:25Merci.
00:26Ce livre raconte votre parcours, votre enfance dans le Kerala, dans le sud de l'Inde, votre succès littéraire, vos
00:31combats contre le gouvernement indien.
00:33Mais c'est aussi le récit d'une relation avec votre mère.
00:37Vous l'avez quittée, c'est ce que vous racontez, pour pouvoir continuer à l'aimer.
00:40Pourquoi est-ce qu'elle était à la fois votre refuge et votre orage ?
00:47Eh bien, c'était quelqu'un que je devais quitter, comme je l'explique dans le livre, pour pouvoir continuer
00:56à l'aimer.
00:56Mais je suis partie quand j'avais presque 18 ans, et au bout de 7 ans, je suis rentrée, femme
01:05adulte, et là, j'ai pu la voir comme quelqu'un qui n'était pas seulement une mère, mais aussi
01:10une femme magnifique, avec des côtés très sombres, en particulier vis-à-vis de ses propres enfants.
01:20Mais je voulais écrire ce livre pour parler aussi de ses combats publics en tant que femme, des combats pour
01:29moi également, alors que sa relation de mère avec moi, sa fille, était beaucoup plus complexe.
01:36Je voulais vraiment partager un portrait de cette femme magnifique avec les lecteurs, et je pense qu'elle a sa
01:42place dans l'histoire et la littérature.
01:43Alors, il faut raconter cette mère, Marie Roy, vous l'appelez Madame Roy, c'est une femme libre, qui est
01:48extravagante, qui est divorcée.
01:49Elle dénote complètement avec l'Inde de l'époque, des années 70, elle monte sa propre école, où elle enseigne
01:56aux filles, à égalité avec les garçons.
01:58Et en même temps, c'est une mère violente, elle peut vous dire des choses comme « tu n'es
02:01qu'une pierre de meule à mon cou », comme si vous alliez la faire couler.
02:05Ce qu'elle vous allégait, c'est notamment un papillon poilu qui arrive parfois dans votre esprit. Qu'est-ce
02:10qu'il représente, ce papillon ?
02:21Eh bien, ça a toujours été ce papillon, un symbole de peur.
02:31Quand j'étais enfant, ma mère était très imprévisible et on vivait dans une société extrêmement conservatrice qui ne nous
02:41acceptait pas totalement, mon frère et moi, parce qu'elle s'était mariée en dehors de la communauté, on ne
02:46savait pas qui était notre père.
02:48Donc, ce n'est pas uniquement ma mère, en fait. Il fallait en permanence que j'essaye d'anticiper ce
02:55qui allait m'arriver dans ce village, dans cette ville.
02:58Et cette peur, cette anticipation, c'est ce petit papillon poilu et froid qui se posait sur mon cœur de
03:07temps à autre. Il le fait toujours. Mais maintenant, nous sommes amis.
03:12Vous êtes amis. Dans ce roman, il est question de cette relation avec votre mère. Il y a cette figure
03:19paradoxale où vous racontez la fusion physique.
03:22Ma réponse était toujours la même. Je vais respirer pour toi, maman. C'est ce que j'essayais de faire.
03:28Respirer pour elle. Je suis devenu ses poumons, son corps.
03:32Je me suis attachée à elle d'une façon dont elle n'avait pas conscience. Vous lui avez insufflé la
03:38vie. Au-delà du deuil, c'est ce que permet l'écriture à Ronda Tiroi.
03:46Oui. Elle était très gravement asthmatique, ma mère. Et donc, voir votre seul parent, même cruel, même imprévisible, l'avoir,
04:01avoir du mal à respirer, elle me disait ça tout le temps.
04:03« Je vais mourir et toi, tu feras quoi ? » Alors, je lui disais « Je respirerai pour toi
04:09». Je me voyais comme une sorte de paire de poumons supplémentaires à son service.
04:18Et donc, j'étais attachée à elle d'une manière très particulière. Moi, quand j'étais petite, je me disais
04:23« Bon, si elle meurt, je devrais mourir aussi ».
04:27Quand je suis devenue adolescente, puis que je suis partie à Delhi pour étudier l'architecture, mes poumons ont réintégré
04:33mon corps.
04:34Et j'ai compris que je pouvais survivre sans elle. Et elle aussi l'a compris. Elle a compris que
04:38cette dépendance était terminée.
04:41Et c'est devenu une relation très stressante pour elle. C'est presque comme si je m'étais réapproprié mon
04:48corps.
04:49Et vous avez des phrases très fortes sur ces petits flotteurs dans vos veines, sur ces hameçons encore accrochés au
04:55tissu,
04:55tandis que votre cœur, votre sang circule vers et hors de votre cœur. C'est ce qui vous a permis
05:02aussi la prise de distance, l'écriture ?
05:04Vous parlez de votre mère. L'expression est très marquante dans le livre. C'est un sujet d'étude le
05:09plus passionnant. Il est inépuisable pour vous ?
05:14Toute ma vie, en dehors de cette peur et de tout ce qu'on vient d'évoquer, ma mère m
05:25'a aussi fait beaucoup de cadeaux.
05:27Et l'un de ces cadeaux, c'était le cadeau de la littérature.
05:31On a grandi dans un petit village où il n'y avait pas de commerce, pas de cinéma, pas de
05:36théâtre.
05:37Mais tous les quelques mois, une cargaison de livres arrivait. Je lisais Shakespeare, je lisais Kipling, et tout ça avec
05:43elle.
05:44Pour survivre à mon enfance, j'ai dû quelque part m'en éliminer par l'écriture, m'en sortir par
05:54l'écriture.
05:55Une partie de moi vivait cette vie et l'autre partie l'observait comme si j'étais au plafond et
06:03que je me regardais faire à mes pieds.
06:04Et c'est en écrivant que je me suis sauvée. L'écriture m'a sauvée de tout.
06:10Ça m'a permis d'être à la fois une personne qui existe, qui vit dans le monde, mais en
06:15même temps, les écrivains, on le sait, sont aussi des gens complètement déracinés.
06:20Et dans le livre, vous me verrez détruire un tas de choses fabuleuses parce que j'avais besoin justement d
06:27'espace, de vide pour écrire.
06:30Donc j'ai passé mon temps à détruire mes refuges pour devenir l'écrivaine que je suis.
06:33Alors ça n'excuse pas votre mère, mais ce qu'elle faisait à l'époque, c'était impensable en tant
06:38que femme divorcée.
06:39C'était une marginale, elle était vue comme une marginale dans un pays à une époque où les femmes n
06:43'avaient pas de statut, à part celui de mère et d'épouse.
06:46Vous racontez, vous, comment aller travailler à vélo, pour vous, était très différent que d'aller travailler pour les hommes.
06:53Cela impliquait d'être poursuivie, sifflée, dévisagée. Ma seule option était de subir les attouchements deux fois par jour dans
06:59un bus bondé.
07:00Est-ce qu'on pourrait encore dire ça aujourd'hui ?
07:07Ce qui est assez remarquable, c'est que ma mère n'était pas une outsider.
07:17Elle était membre de sa communauté, mais elle était traitée comme telle à cause de son divorce.
07:22Alors que mon frère et moi, nous n'avons jamais vécu cette sensation d'appartenance à la communauté.
07:28Mais les gens comme nous n'avaient pas l'occasion de vivre la vie que nous menions au village, de
07:35comprendre le système de caste, de classe.
07:37Et quand je suis arrivée à Delhi, j'arrivais du sud vers le nord.
07:39Donc encore une fois, je venais d'ailleurs et en même temps, je vivais dans la rue, dans des rues
07:45où d'autres personnes n'avaient pas accès.
07:49Ça a été ça, mon histoire d'écrivaine.
07:51J'étais toujours complètement à l'extérieur et complètement à l'intérieur en même temps.
07:57Et c'est une place très privilégiée pour un écrivain.
08:00Et complètement engagée parce que ce livre est d'un courage inouï comme beaucoup de vos textes.
08:05En l'occurrence, est-ce qu'il vous arrive de perdre espoir ou même d'avoir peur à Rundhati Roy
08:10?
08:10Vous racontez une scène inouïe des membres de la milice du parti au pouvoir de Narendra Modi qui hurle autour
08:16de vous.
08:17« Rundhati Roy est une traîtresse, c'est une amie du Pakistan. »
08:22Vous n'avez cessé depuis des années de dénoncer, de vous engager contre le nationalisme hindou et l'islamophobie dont
08:29vous parlez dans votre livre.
08:33Il y a eu une période, celle où j'ai écrit « Le dieu des petits riens », où j
08:39'ai été célèbre, j'ai fait la couverture des magazines.
08:43Et les nationalistes ont revendiqué mon appartenance.
08:48Et il a fallu que je me distingue d'eux, il a fallu que je me détache, je ne suis
08:51pas d'accord avec eux.
08:52Et là, j'ai commencé à écrire ces textes politiques.
08:55« Vous avez fait sécession. Pardon, je vous interromps. Vous avez fait sécession. Je déclare mon indépendance et je me
09:03constitue en république ambulante. Je n'ai ni territoire ni drapeau. Vous êtes une république ambulante. »
09:11« Oui, j'ai fait ça. Et tout de suite, j'ai été insultée. Tout de suite, on m'a
09:18dit de partir, de quitter l'Inde, d'aller au Pakistan. »
09:22« Et c'était quelque chose de très familier parce que toute ma vie, ma mère m'avait dit «
09:27Mais sort de là, quitte la maison. »
09:29Donc j'étais tout à fait à l'aise quand on essayait de me chasser. Et j'ai dit «
09:32Mais non, je reste. Et vous allez devoir faire avec. »
09:35Et le gouvernement hindou, le gouvernement nationaliste, vous ne cessez de le dénoncer, celui de Narendra Modi, avec les lynchages
09:44publics, avec les flagellations publiques.
09:47Notre président, Emmanuel Macron, doit se rendre en Inde la semaine prochaine parce qu'il y a un sommet mondial
09:51de l'intelligence artificielle, sans doute aussi pour une commande d'avions de combat Rafale français.
09:56Quel regard vous portez sur ce genre de déplacement, sur ces pays occidentaux qui essayent de se rapprocher de ce
10:03gouvernement que vous dénoncez ?
10:09Emmanuel Macron est déjà allé souvent en Inde. Il a souvent été voir maudit. Il essaie de travailler avec lui,
10:19même s'il connaît la vérité sur lui. Il sait que cette personne est pratiquement un criminel.
10:27Encore la semaine dernière, le gouvernement Modi a signé un accord avec les Etats-Unis, qui est une rédition totale.
10:36Mais vous dites qu'il est fasciste, ce gouvernement ?
10:37C'est un renoncement à la dignité de l'Inde.
10:41Oui, c'est un gouvernement fasciste, qui est dirigé par une organisation fasciste.
10:48Et cet accord qu'ils ont signé avec les Etats-Unis vend littéralement le pays, le met presque dans une
10:58forme d'esclavage, qui pour moi est presque pire que l'époque coloniale.
11:01C'est une vraiment... On dirait presque le résultat d'un chantage.
11:07Je ne sais pas quelles sont les motivations, mais par exemple, les associés les plus proches de Modi.
11:14Adani, qui est un industriel qui fait partie des proches de Modi, il avait été inquiété aux Etats-Unis pour
11:24des pots de vin.
11:26Et dès qu'on a vu cette information, on a compris qu'il y aurait un accord qui serait signé.
11:31C'est parce que Modi et cet industriel sont extrêmement proches, ils viennent du même Etat.
11:38Ils possèdent les aéroports, les ports, les mines.
11:41C'est l'homme le plus riche d'Inde, en tout cas il l'a été à un moment.
11:48Aujourd'hui, la politique internationale, elle est vraiment dirigée par le chômage, par le chantage.
11:56Et donc je sais que Macron le sait.
12:02Je sais qu'il sait à qui il a affaire, mais la politique internationale, c'est ça.
12:07Il n'y a aucune morale qui gouverne la politique internationale, uniquement des petits arrangements.
12:12Et c'est extraordinaire de raconter cette grande histoire géopolitique et votre histoire intime avec l'histoire de votre mère.
12:20Mon gangster, elle va vivre.
12:23Elle était mon refuge et mon orage, Arunda Tiroi.
12:26Arunda Tiroi, vous signez donc chez Gallimard ce récit magnifique.
12:29Mon refuge et mon orage.
12:30Merci beaucoup de nous avoir répondu ce matin sur France Inter.
12:33Merci infiniment.
12:34Et merci à Marguerite Capelle pour la traduction.
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