00:00France Inter, la grande matinale.
00:03Benjamin Duhamel, vous recevez une championne d'échecs franco-iranienne.
00:07Le 25 décembre 2019, devant les caméras du monde entier, elle a défié par son courage le régime des Mollahs.
00:13Ce jour-là, et pour la première fois au championnat du monde d'échecs, elle refuse de porter le voile.
00:18Contrainte à l'exil, naturalisée française, elle raconte ce parcours exceptionnel dans ce livre,
00:22la joueuse d'échecs aux éditions Albin Michel. Bonjour Mitra et Jazipour.
00:26Bonjour.
00:27Merci d'être avec nous ce matin sur France Inter.
00:29Alors que votre pays a vécu plusieurs semaines de répression d'une violence inouïe, on va en parler dans un instant.
00:35Mais d'abord, je voudrais qu'on revienne sur ce jour où votre vie a changé.
00:38Fin 2019, vous écrivez dans votre livre, ouvrez les guillemets, tandis que les pièces s'entrechoquaient.
00:43Je me disais qu'aujourd'hui, à des milliers de kilomètres de l'Iran, le moment était venu de gagner ma liberté.
00:49Qu'est-ce qui s'est passé dans votre tête ce jour-là, où vous avez décidé d'apparaître devant les caméras du monde entier sans voile ?
00:56Écoutez, quand je suis arrivée dans la salle, j'étais déterminée.
01:02J'ai pris mon décision. En fait, c'était un acte contre le hijab, c'était contre le régime islamique, parce que le hijab, c'est un symbole de ce régime islamique.
01:13En fait, quand je participais dans les compétitions internationales, je représentais mon pays, je représentais également le régime islamique.
01:21Donc, quand on garde le silence, qu'on ne dit rien, c'est-à-dire qu'on est d'accord avec ce régime, avec toutes ces lois misogynes, avec tout ce qu'ils font.
01:28Ce régime criminel, pendant 47 ans, ils ont tué les gens, ils ont torturé les gens, ils ont emprisonné les gens arbitrairent.
01:36Donc, c'était vraiment le moment que je voulais gagner ma liberté et de montrer mon opposition contre ce régime.
01:43Quand vous faites cela, quand vous apparaissez sans voile, vous pensez à toutes les femmes opprimées, à ces citoyennes de seconde zone.
01:51Et vous vous dites, je ne peux plus participer, c'est ce que vous nous dites, à la propagande du régime, dont vous étiez, à votre insu, l'une des porte-paroles, c'est cela ?
02:00Exactement, je me sentais un peu comme leur marionnette qui jouait avec moi, j'étais comme un instrument qui jouait avec moi, parce que je représentais avec le hijab,
02:15en fait, je ne rebellais pas, je ne disais rien, donc c'était comme si je participais dans la création de ce monstre, qu'on voit maintenant qu'il est en train de massacrer les gens.
02:27Et à ce moment-là, les autorités iraniennes évidemment réagissent, vous êtes contraintes à l'exil.
02:34Ici en France, je voudrais qu'on revienne à l'origine de votre histoire stupéfiante.
02:37Vous apprenez les échecs à l'âge de 5 ans, à 7 ans, en Iran, à Machad, là où vous grandissez, vous battez déjà tous les adultes qui vous font face.
02:45Et vous expliquez dans les colonnes de l'Express que ce jeu, les échecs, était un bouclier pour vous contre le régime.
02:51Pourquoi un bouclier ? Parce que les échecs, c'est un jeu rationnel face à un pays que vous qualifiez de fou ?
02:58Effectivement, dans mon livre, je raconte mon histoire. J'ai découvert le jeu d'échecs quand j'avais 4 ans.
03:05Mon père s'était passionné par le jeu d'échecs. Et petit à petit, quand j'ai pu gagner contre mon père et ses amis,
03:11il m'a inscrit dans un club. Très tôt, j'ai pu gagner la médaille dans les compétitions internationales.
03:17Et c'est comme ça que ma carrière a commencé. Le jeu d'échecs, c'était toujours le corps de mon histoire.
03:24Et parce que, en fait, c'est un jeu très rationnel qui marche avec les règles.
03:27Et dans une société très religieuse qui ne marche pas avec les règles, tout est arbitraire.
03:33Le jeu d'échecs, c'était toujours mon inspiration.
03:36Et comme ça, parce que tout se joue sur la stratégie, sur les règles, sur le calcul.
03:43Et comme mon père disait toujours, tu peux prendre ton dessin dans ce jeu, tu peux écrire ton dessin.
03:51Ce sont tes pièces et c'est toi qui joues.
03:54Il n'y a pas d'autres facteurs qui jouent dans ce jeu.
03:56Il n'y a pas de chance, il n'y a pas quelqu'un d'autre qui va changer ton dessin.
04:01C'est toi qui prends en main ton dessin.
04:03Oui, les échecs face à l'arbitraire.
04:06Vous grandissez dans une famille où on ne parle pas de politique, où on obéit aux ordres de son père sans scier.
04:11Et puis, vous avez un certain nombre de déclics en grandissant, notamment quand à 16 ans, en cachette, vous lisez 1984, de George Orwell.
04:19Là encore, qu'est-ce que vous découvrez en lisant ce livre sur la société iranienne dans laquelle vous êtes en train de grandir ?
04:26Effectivement, je parle dans mon livre de cette prise en conscience, que j'ai compris que petit à petit, en grandissant, grâce à mes voyages à l'étranger, j'ai découvert différentes cultures.
04:39J'ai compris qu'il y a de la différence entre l'Iran et d'autres pays étrangères.
04:43Je trouvais qu'on n'a pas la liberté, la même liberté que les autres pays démocratiques ont.
04:49Et aussi, petit à petit, j'ai compris que c'était le guide suprême, le guide suprême, le Khamenei, qui incarnait vraiment le Big Brother.
05:00Parce qu'on était sur la surveillance permanente, exactement.
05:05Et aussi, on était entouré par les signes religieux.
05:08Où on va ? Il y avait des signes religieux.
05:10C'était à l'école, à l'université, c'était un lavage de cerveau en permanence.
05:14Donc, c'était à ce moment-là que j'ai compris que c'était vraiment...
05:21Je vivais dans un pays avec un régime dictatorial.
05:26Et vous racontez la façon dont, là encore, progressivement, vous allez participer à un certain nombre de mouvements de protestations.
05:33Je rappelle que vous êtes exilée ici en France depuis 2020.
05:36Cela fait donc six ans que vous n'avez pas pu retourner dans votre pays d'origine, en Iran.
05:41Votre pays qui est secoué depuis près d'un mois par une révolte, brutalement réprimée par le régime.
05:47Certaines organisations évoquent un bilan de 20 000 victimes.
05:50C'est très difficile de savoir ce qui s'est passé, puisque cette répression sanglante, brutale, s'est déroulée à huis clos.
05:56Est-ce que vous avez pu échanger avec votre famille, avec vos proches là-bas en Iran ?
06:02En fait, ce mouvement de contestation a commencé depuis le 28 décembre.
06:07C'est suite à l'appel de Rézapalavi, France Rézapalavi.
06:10Il y avait des millions d'Iraniens qui sont descendus dans la rue et qu'ils escondaient la fin du régime.
06:16Et aussi, ils voulaient le retour de Rézapalavi.
06:18Et la différence de ce mouvement par rapport aux dernières fois est que nous avons un leader qui est légitime,
06:24que le peuple iranien a appelé son nom, et qu'il veut instaurer un système démocratique
06:30qui peut accompagner le peuple iranien dans la phase de transition.
06:33Et depuis là, qu'il y avait des millions de gens qui sont descendus dans la rue,
06:38il y avait un coup de port massif de l'Internet et des voies de communication.
06:42Donc vous n'avez aucune nouvelle de vos proches ?
06:45De mes proches.
06:46Mais en fait, les vidéos, les images qui sortent du pays, ça montre, comme vous dites,
06:51on parle de 20 000 Iraniens qui sont tués par le régime.
06:58Ils utilisent des mitraillettes, des armes automatiques.
07:00Les gens qui vont chercher les corps de leurs proches,
07:04ils demandent de l'argent pour les balles, pour les balles qu'ils ont tuées leurs proches.
07:08Et aussi, en fait, on voit dans les images et les vidéos qu'ils utilisent les snipers,
07:13les snipers sur les toits, qu'ils visent la tête des gens.
07:17Vraiment, c'est un crime contre l'humanité, ce qui se passe.
07:20Juste avant de rentrer dans ce studio, vous me disiez,
07:22la difficulté que j'ai, moi, c'est que quand je joue aux échecs,
07:24je dois apprendre à cacher mes émotions,
07:26pour qu'on ne puisse pas voir par quel sentiment je suis traversé.
07:29Quand vous avez vu ces images épouvantables de morgues près de Téhéran,
07:33avec des corps dans des sacs, par dizaines, par centaines,
07:36qu'est-ce que vous avez ressenti ?
07:38Les images, les vidéos sont vraiment bouleversantes.
07:40C'est très triste de voir que les peuples iraniens sont en train d'être massacrés par ce régime.
07:47Mais moi, de loin d'ici en France, je ne peux pas faire grand-chose.
07:50Je relève les informations, je parle de ce qui se passe en Iran.
07:55Mais j'essaie aussi d'attirer la société internationale pour faire une action immédiate.
08:00Je suis pour une intervention militaire.
08:03Vous êtes favorable à une intervention militaire des Etats-Unis ?
08:06Oui, parce qu'ils sont en train de massacrer les gens.
08:08C'est un bain de sang.
08:10Je ne sais pas jusqu'à quand on peut atteindre.
08:13Parce qu'il y a des milliers de gens qui sont en train d'être massacrés.
08:21Vous pensez que la société iranienne souhaite, comme vous le dites ce matin, une intervention extérieure ?
08:25Oui, parce qu'en fait, je vois dans les vidéos qu'ils demandent de l'aide.
08:30Parce qu'en fait, avec des manures, ils ne peuvent pas changer vraiment le régime.
08:34Peut-être que ça arrive, parce que je sais qu'avec ce massacre, on ne peut pas revenir à l'arrière.
08:39Et qu'on ne peut pas vivre avec ce régime criminel.
08:42Et qu'on ne peut pas vivre avec ce régime.
08:45Ce sera la fin de ce régime, mais c'est juste une question de temps.
08:48Les gens demandent de l'aide.
08:51Un tout dernier mot.
08:52Est-ce que vous avez l'espoir de retourner un jour dans votre pays et d'y jouer aux échecs,
08:57la tête dévoilée, comme ce 25 décembre 2019 à Moscou ?
09:00Effectivement, c'est un rêve que je vois l'Iran libre et que sera libre.
09:05Une fois que l'Iran sera libre, c'est vraiment la question.
09:07Et qu'est-ce qu'on peut faire avec ça ?
09:09L'Iran sera un terrain vierge des investissements, notamment pour les entreprises françaises.
09:16Du coup, je ferai un rôle intermédiaire entre la France et l'Iran
09:19pour que ce soit magnifique pour l'Iran et la France.
09:22Et une fois que ce régime tombe, tout le Moyen-Orient sera en paix.
09:26Et aussi le monde entier sera en paix.
09:28Merci beaucoup Mitra et Jazipour.
09:30Je rappelle votre livre, La joueuse d'échecs, aux éditions Albin Michel.