- il y a 2 heures
Ce dimanche, dans la Matinale de France Inter, à 8h20, Robert Malley, ex-envoyé spécial américain pour l'Iran, sera l'invité de de Marion L'Hour et Ali Baddou
Retrouvez « L'invité de 8h20 » sur France Inter et sur : https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/l-invite-de-8h20-le-grand-entretien
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00:01France Inter, Alibadou, Marion Lourd, le 6-9
00:06Et un invité exceptionnel ce matin dans le grand entretien avec Marion Lourd,
00:10nous recevons un ancien conseiller pour le Moyen-Orient du président américain Barack Obama,
00:15ancien envoyé spécial pour l'Iran du président Joe Biden jusqu'en 2023.
00:20Il enseigne les relations internationales à la très prestigieuse université de Yale sur la côte est américaine.
00:27Son regard, son expérience sont extrêmement précieux pour tenter de comprendre à la fois les buts et les risques de
00:34cette guerre
00:35dans laquelle sont engagés les Etats-Unis et il est de passage à Paris et donc au micro de France
00:41Inter.
00:42Robert Mallet, bonjour.
00:43Bonjour.
00:44Et bienvenue. Merci infiniment de répondre à nos questions.
00:47Vous aurez l'occasion de dialoguer avec les auditeurs de France Inter qui peuvent nous appeler au 01 45 24
00:537000
00:54ou nous écrire sur l'application Radio France.
00:57Robert Mallet, on vous connaît parce que vous êtes l'un de ceux qui avait le plus travaillé sur la
01:06question du Moyen-Orient à la Maison-Blanche.
01:08Ça fait deux semaines maintenant que l'offensive menée par Israël et les Etats-Unis est en cours.
01:13Le guide suprême Ali Khamenei, plusieurs figures proches du dirigeant, ont été tuées en Iran.
01:19Le président Donald Trump a affirmé hier que l'Iran était, je cite, complètement vaincu.
01:2690% des capacités balistiques ont été détruites selon le Pentagone.
01:31Quel regard portez-vous, Robert Mallet, sur ce qui se passe en ce moment dans cette région du monde que
01:36vous connaissez parfaitement ?
01:37Comme vous le dites, j'ai observé cette région depuis pas mal de temps et rarement j'étais aussi inquiet
01:42qu'aujourd'hui.
01:43Parce que nous faisons face à une guerre entre un président américain qui ne considère qu'il n'a aucune
01:50contrainte légale ou autre.
01:52Sa seule contrainte, il le dit lui-même, sa seule limite c'est sa moralité.
01:56Ce qui quand même porte à... on peut être assez effrayé à entendre ses propos.
02:00Et de l'autre côté un régime iranien qui joue son vatou, qui estime qu'il n'a plus rien
02:04à perdre,
02:04et qui donc mène une politique de la terre brûlée à échelle globale.
02:08Alors quand vous voyez ces deux adversaires avec cet état d'esprit, on a de quoi s'inquiéter.
02:15Vous avez accompagné deux présidents, Barack Obama et Joe Biden,
02:19qui eux aussi ont été confrontés aux questions les plus dures et les plus cruciales au Moyen-Orient,
02:24et notamment dans les relations avec l'Iran.
02:27Il y a un mois, vous disiez la chose suivante,
02:29je ne serais pas surpris de me réveiller un matin et d'apprendre que les Etats-Unis ont bombardé les
02:34installations militaires en Iran.
02:36Est-ce que, malgré tout, vous vous attendiez à une opération de cette ampleur-là, Robert Mallet ?
02:42C'est... rétrospectivement, c'est difficile de le dire.
02:44Je pense que lorsqu'on a vu l'armade américaine se concentrer juste en dehors de l'Iran,
02:50et lorsqu'on entendait un peu les... ce qu'on entendait sur les négociations irano-américaines,
02:55je m'attendais à une opération militaire de grande envergure.
02:58Maintenant, est-ce que je m'attendais à celle-ci ?
03:01Personnellement, je ne sais même pas si le président Trump lui-même l'envisageait,
03:04parce que maintenant, ça fait deux semaines et je pense qu'il espérait une guerre de beaucoup plus courte durée.
03:09Vous ne savez pas quels sont ses buts de guerre ?
03:12Mais lui, il ne le sait pas. Il suffit de l'écouter, non pas seulement de jour en jour, mais
03:16d'heure en heure.
03:17Ses objectifs varient. Vous l'avez dit, il déclare victoire.
03:19Ben, s'il déclare victoire, qu'il arrête cette guerre.
03:22Parce que le paradoxe, c'est que Donald Trump, on l'a présenté comme le maître des horloges,
03:25on a l'impression aujourd'hui qu'il subit des événements.
03:28Oui, parce qu'il n'a pas pris soin d'essayer de comprendre un peu la psychologie iranienne,
03:33les dynamiques politiques géostratégiques.
03:35Et donc, il est lancé dans une guerre vraiment qu'il espérait de courte durée.
03:39Et chaque jour, il semble de plus en plus frustré.
03:42Et donc, il déclare victoire un jour.
03:44Il dit que la guerre va se terminer.
03:45Un autre jour, il dit qu'elle va se continuer aussi longtemps qu'il en a envie.
03:49Et vous-même, Robert Malé, vous avez déclaré récemment que cette guerre,
03:52elle n'était ni nécessaire, ni justifiée, ni légale.
03:56Ça veut dire quoi ?
03:56Ça veut dire qu'il ne fallait pas la faire et qu'il fallait finalement garder en place
04:01Ali Rahmenei et le régime d'Ebola qui a réprimé des manifestations dans le sang au mois de janvier ?
04:06Mais vous pensez que cette guerre va faire chuter ce régime ?
04:08Je ne pense pas, je vous pose la question.
04:09Mais non, donc je ne comprends pas.
04:11D'abord, théoriquement, il n'y a pas de guerre qui soit justifiée par ce que vous dites.
04:16Maintenant, en tout cas, même si on estime, bon, il n'y a ni l'égalité, ni urgence,
04:22parce que l'Iran ne présentait pas un danger pour les États-Unis.
04:26Ça, c'est imprésemblable.
04:27Maintenant, même si on estime qu'il fallait faire chuter ce régime...
04:30Malgré les discours des dirigeants américains et israéliens.
04:33Mais ces discours disent quoi ?
04:34Ils disent qu'il y a une bombe atomique.
04:36Ça fait 20 ans qu'on entend que la bombe atomique, on y est à une semaine près.
04:40Non, ça, ce n'est pas sérieux.
04:41Ce n'est certainement pas le cas que cette guerre a été menée pour aider le peuple iranien.
04:45On entend le président Trump dire...
04:47Qui disait « l'aide arrive », c'est ce qu'il disait.
04:49Et en même temps, il évoque le scénario à la Venezuela,
04:52où il ferait un accord avec un dirigeant iranien qui ne changerait pas sa politique intérieure,
04:57mais qui ferait des deals avec les États-Unis.
04:59Donc, c'est une guerre pour le pétrole ?
05:00Non, honnêtement, je ne sais pas quel est l'objectif aujourd'hui de cette guerre.
05:04Parce que cet objectif, soit c'est de dégrader les capacités militaires de l'Iran,
05:09auquel cas, mission accomplie.
05:11Soit c'est de faire chuter ce régime, auquel cas, mission impossible.
05:15Ou alors, c'est peut-être de simplement faire durer cette guerre jusqu'au jour
05:20où le président Trump se décidera qu'il en a assez et qu'il veut passer à autre chose.
05:25Le président américain a annoncé dimanche dernier, on va toujours essayer de comprendre
05:29non pas sa psychologie, parce que c'est impossible, mais sa manière de mener cette politique.
05:37Lui, qui se présentait comme isolationniste, se retrouve aujourd'hui sur plusieurs fronts,
05:42simultanément ou quasiment, et sur des terrains qui n'ont rien à voir les uns avec les autres.
05:47Ce qui est assez paradoxal, c'est qu'il n'a pas été élu sur cet agenda, Robert Mallet, Donald
05:54Trump.
05:54Et aujourd'hui, on a l'impression qu'il rend le sourire aux néo-conservateurs,
06:00à ceux qui pensaient que dans le camp des Républicains, il fallait intervenir dès qu'on le pouvait,
06:08dès que les intérêts américains étaient concernés, qu'il fallait intervenir à l'étranger,
06:13même avec les boots on the ground, les bottes sur le terrain.
06:18Écoutez, vous m'avez demandé si je suis surpris par l'ampleur de cette guerre,
06:21je vous ai dit, si vous m'avez demandé il y a trois, quatre semaines, j'aurais dit non.
06:24Je ne suis pas surpris.
06:26Si vous m'avez posé cette question juste au moment où le président Trump avait été élu,
06:30j'aurais dit, pas possible.
06:32Ça va à l'encontre de tout ce qu'il nous a dit, de tout ce que ses conseillers nous
06:35ont dit.
06:36C'est dire vraiment, là, quand on demande d'essayer d'analyser cette guerre,
06:40on a beau être spécialiste du Moyen-Orient, connaître un peu l'Iran, cela ne sert à rien.
06:44Il faut connaître la psychologie du président Trump.
06:47Vous l'avez dit vous-même, c'est un art que je ne connais pas.
06:50Moi, je ne le connais pas lui-même et je ne suis pas psychologue.
06:52Mais vraiment, que la destinée de cette région du monde soit aux mains d'un homme tel celui-ci,
06:58à ce moment-là, c'est effrayant.
07:00Et quand vous entendez, on parlait de l'ampleur de cette guerre qui est surprenante,
07:03quand vous entendez que les gardiens de la révolution ce matin jurent de traquer et tuer
07:07le Premier ministre israélien, Benyamin Netanyahou, qu'il qualifie de tueur d'enfants.
07:11C'est des menaces ad hominem.
07:13Qu'est-ce que ça dit de la violence de cette guerre au Moyen-Orient ?
07:16Oui, bon, des menaces de ce genre, ils en ont proféré depuis très très longtemps
07:19et ils ne les ont pas mises à exécution.
07:21Ça ne veut pas dire qu'ils ne l'essayent pas.
07:23Mais réellement, moi, je vois l'Iran aujourd'hui, je pense qu'il mène une guerre de guérilla à échelle
07:28globale.
07:29C'est quand même une guerre unique.
07:30D'un côté, je l'ai dit, vous avez un président qui a des pouvoirs inouïs,
07:33avec l'intelligence artificielle, avec la puissance américaine, avec l'absence de contraintes,
07:38l'hyperpuissance américaine, pour reprendre le propos.
07:40Et de l'autre côté, un pays, évidemment, qui fait face, ou un régime qui fait face à une guerre
07:44asymétrique,
07:45mais qui joue son va-tout et qui est prête donc à mener une guerre de guérilla à l'échelle
07:49globale déterritorialisée
07:52en frappant tous les maillons faibles de l'économie mondiale et de la sécurité américaine,
07:57en cherchant justement à faire augmenter le coût de cette guerre pour les Américains et pour les autres.
08:02Robert Malet, vous écriviez avant cette guerre que toute offensive serait nécessairement une défaite pour le peuple iranien.
08:08On a vu l'écrasante force israélo-américaine à l'œuvre.
08:14Mais est-ce que le peuple iranien n'est pas justement le grand oublié de cette guerre ?
08:18Que répondez-vous à ceux qui y ont vu ou peuvent y voir aujourd'hui, au contraire, l'occasion de
08:24la libération ?
08:26Je l'ai écrit dans l'article que vous avez évoqué, j'ai écrit également que le peuple iranien,
08:30et c'est une autocritique, a été l'oublié de la diplomatie avec l'Iran également.
08:34C'est vrai qu'on y pense rarement.
08:36De la diplomatie américaine ?
08:37Oui, de la diplomatie américaine, les négociations, on ne faisait pas vraiment attention à ce qui se passait en Iran.
08:42Même quand vous étiez aux responsabilités à la Maison Blanche ?
08:44Oui, bien sûr.
08:45Et que vous négociez sur le nucléaire iranien, puisque les négociations avaient cours à ce moment-là ?
08:50Oui, précisément. Mais cette guerre, je l'ai dit à l'époque, je ne vois pas en quoi elle peut
08:55aider le peuple iranien.
08:57D'abord, le peuple qui subit les bombes aujourd'hui, même si certains, j'entends, sont satisfaits de cette guerre.
09:03Mais l'après-guerre, c'est quoi ?
09:05Même si le régime s'écroule, vous imaginez un régime démocratique, représentatif, libéral qui va lui suivre ?
09:13Non, on aura une guerre civile, on aura des violences inouïes.
09:16Et si cette guerre se termine avec ce régime toujours en place, il sera d'autant plus répressif, d'autant
09:23plus dur,
09:23à la fois à l'égard de son propre peuple et possiblement à l'égard du monde extérieur.
09:28Et vous parliez du nucléaire tout à l'heure, puisque vous êtes un des principaux, le principal artisan de cet
09:32accord de 2015.
09:34Est-ce qu'il n'y avait pas justement un risque nucléaire ?
09:36Parce que vous dites, on dit tout le temps ça, une semaine avant de frapper, il y a un risque
09:40nucléaire.
09:41Est-ce qu'il n'y en avait pas quand même un ? Parce qu'ils ont 440 kg d
09:44'uranium enrichi, les Iraniens.
09:46Ce n'est pas une façon de contrecarrer ce risque d'intervenir à l'intervention américaine ?
09:50D'abord, on ne sait toujours pas où ils sont, ces 400 kg.
09:53Ils sont peut-être fictionnels ?
09:54Non, non, ils ne sont pas fictionnels.
09:55Ils existent ?
09:57Oui, je n'ai aucun doute qu'ils existent.
09:59Mais entre avoir 400 kg d'uranium enrichi à haut niveau et avoir une bombe nucléaire, il y a pas
10:04mal de temps, il y a pas mal d'étapes qu'il faut franchir.
10:09L'Iran n'y était pas, l'Iran était loin d'avoir une bombe atomique.
10:11Lorsque je dis loin, je dis s'ils avaient essayé, mais ils avaient tout lancé là-dedans.
10:15Peut-être 6 mois, 1 an, mais Israël et les Etats-Unis, ils auraient vu qu'ils s'y lançaient.
10:22Et là, ils auraient pu faire quelque chose.
10:23C'est une guerre préventive et donc par définition illégale.
10:27Et n'oublions pas qu'il y avait des négociations sérieuses en cours juste à la veille de cette guerre.
10:32Et pour une seconde fois, le président Trump interrompt ses propres négociations pour aller à la guerre.
10:38Ce qui est impressionnant avec vous, Robert Mallet, c'est que vous avez à la fois une connaissance intime de
10:43la West Wing,
10:44l'aile ouest de la Maison Blanche, celle où se prennent les décisions.
10:48Et vous enseignez dans l'une des plus prestigieuses universités au monde, la question des relations internationales.
10:56On a aujourd'hui envie de savoir s'il y a quelque chose comme, comment dire, où est-ce que
11:05j'en étais ?
11:06J'essaie de retrouver la question que je voulais vous poser.
11:09Comment est-ce que vous percevez le discours messianique, le discours biblique dans la bouche de dirigeants israéliens,
11:15mais de plus en plus dans la bouche de dirigeants américains, que ce soit le secrétaire d'État ou le
11:23ministre de la Défense ?
11:24Ou l'ambassadeur en Israël.
11:26Écoutez, c'est quand même paradoxal parce que c'est vrai qu'un des griefs qu'on fait au régime
11:31iranien, qui n'est pas faux,
11:32c'est que c'est un régime théocratique, idéologique, et ça de la part, justement, vous le dites, de deux
11:38pays qui semblent de plus en plus de gouvernements se lancer dans cette voie.
11:43C'est tout de même assez ironique, si vous le voulez, mais c'est une autre raison.
11:47Ironique, mais à quoi ça sert de mobiliser la Bible pour justifier une opération militaire ?
11:52Ah, vous me posez une question, mes connaissances en relations internationales ne peuvent pas vraiment m'y aider,
11:56parce que c'est tout de même un phénomène assez nouveau dans le monde contemporain aux États-Unis.
12:02Maintenant, il va falloir s'y faire, mais comprendre que c'est de là que vient également le danger,
12:06c'est des idéologies de puissance qui s'abreuvent de messianisme religieux de temps en temps.
12:14C'est intéressant cette question de la religion, parce qu'on entendait dans le journal de 8h un reportage de
12:18notre correspondant aux États-Unis
12:19qui racontait que le discours raciste et anti-musulman montait aux États-Unis depuis le début des frappes fin février.
12:26Par exemple, un élu du Tennessee qui dit que les musulmans n'ont pas leur place dans la société américaine,
12:29etc.
12:30Ça, c'est un fait réellement observable ? Vous l'avez constaté, vous ?
12:33Moi, je ne l'ai pas observé ces dernières semaines. N'oublions pas ce qui s'est passé après le
12:3711 septembre.
12:38Il y a également eu une recrudescence des sentiments anti-islamistes.
12:41Donc, ce n'est pas étonnant, ça s'est passé également lors de la crise des otages en 1979 avec
12:47l'Iran.
12:47Donc, c'est un phénomène, comme son pendant, l'antisémitisme également, qui est monté aux États-Unis.
12:53Ce sont des phénomènes graves, mais qui alimentent cette polarisation, ce messianisme et aujourd'hui, je dirais, la politique américaine
13:02également.
13:02Et le paradoxe, c'est que la plus grande ville des États-Unis, à savoir New York, a aujourd'hui
13:07un maire, Mandani, qui est musulman.
13:09Il y a de nombreuses questions d'auditeurs sur l'application de Radio France.
13:14Alors, il y a celle de Bérénice, par exemple, qui, parmi d'autres, se demande comment l'armée et la
13:20diplomatie américaine n'aient pas développé des stratégies plus claires pour un scénario pareil.
13:28Depuis 1979, puisqu'elle rappelle, comme vous venez de le faire à l'instant, que ça fait vraiment longtemps maintenant
13:35que les États-Unis et l'Iran sont des ennemis.
13:38Oui, et je peux dire, parmi les administrations que j'ai servies, on a regardé les scénarios.
13:43Et une des raisons pour lesquelles, il y en a d'autres, mais une des raisons pour lesquelles on ne
13:46s'est pas lancé dans cette guerre auparavant,
13:48c'est que c'était difficilement maîtrisable.
13:51Vu la géographie de l'Iran, son immensité, sa population, sa proximité de points de circulation du commerce et du
13:58pétrole en particulier,
14:00on savait bien que c'était une guerre qui serait extrêmement dangereuse et dans laquelle l'excès de puissance américaine
14:05ne garantirait pas une victoire rapide.
14:08Mais là, il semblerait réellement, et je ne veux pas caricaturer, qu'on a un président qui se considère comme
14:14empereur
14:14et auquel les gens qui le servent ne veulent pas lui faire la contradiction.
14:20Question de François, justement, sur l'empereur.
14:22L'empereur que vous désignez, Donald Trump, est-ce que tout n'a pas commencé ?
14:27Et qu'est-ce qui a décidé Donald Trump à déchirer dès 2018 l'accord passé avec l'Iran en
14:332015 ?
14:34Très bonne question, et ça m'a fait beaucoup de peine parce que j'y ai travaillé, mais également parce
14:38que j'estimais que c'était un bon accord
14:41et que son déchirement allait provoquer beaucoup de dégâts.
14:45Oui, c'est difficilement compréhensible.
14:46Une des raisons, c'est que c'est un accord qui a été conclu par le président Obama, et ne
14:50serait-ce que ce fait-là.
14:51Ah, vraiment ?
14:52Ah, écoutez, là, je crois, encore une fois, sans vouloir faire de la psychologie, je crois que pour le président
14:57Trump,
14:57effacer tout ce qu'aurait fait son prédécesseur au moment donné que c'était le président Obama, c'était très
15:03important.
15:03Il voulait faire différent, il voulait faire mieux.
15:06Et l'accuser, d'ailleurs, l'accuser lui-même et beaucoup de ses conseillers ont dit que c'était le
15:10pire accord jamais conclu par les Etats-Unis.
15:13On a bien vu, lorsqu'il a déchiré l'accord, l'Iran développer son programme nucléaire à un niveau jamais
15:19atteint.
15:20Est-ce qu'il y a une doctrine américaine aujourd'hui au Moyen-Orient, Robert Mallet ?
15:24On a vu qu'il y a aujourd'hui les alliés historiques des Etats-Unis qui menacent de faire défection,
15:30qui menacent de ne plus investir aussi massivement qu'ils l'avaient promis.
15:33A la fois investissement civil extérieur aux Etats-Unis, un accord militaire.
15:38C'est le cas des Émirats arabes unis, du Qatar, peut-être même de l'Arabie saoudite.
15:44C'est assez impressionnant de voir les Etats-Unis perdre ou risquer de perdre leurs alliances avec des partenaires aussi
15:53proches d'eux.
15:55Mais ce qui est le plus paradoxal, c'est que si vous lisez la stratégie de sécurité nationale qui a
15:59été publiée par l'administration...
16:02En fin d'année dernière.
16:03Oui.
16:03Elle dit qu'il faut se désinvestir du Moyen-Orient, il faut cesser ces guerres interminables qui ne servent à
16:09rien,
16:10il faut se concentrer sur l'hémisphère des Etats-Unis et sur l'Asie.
16:16Or, quelques mois plus tard, c'est tout le contraire qu'on voit.
16:19Maintenant, je ne sais pas si ces alliances vont vraiment être remises en question,
16:23parce que où voulez-vous que ces pays du Golfe se tournent ?
16:25Mais tout de même, pour les Etats-Unis, ce gâchis de ressources humaines, matérielles, économiques, politiques, c'est tout de
16:32même extraordinaire.
16:32Et pendant ce temps-là, Robert Mallet, on ne parle plus de ce qui se passe à Gaza.
16:35Ou de Gaza, ou de Cisjordanie.
16:36Des six personnes qui sont mortes hier sous des frappes israéliennes, de la recrudescence de violences en Cisjordanie occupées, ça
16:42vous inquiète ça ?
16:43Bien sûr.
16:44Écoutez, ce qui se passe à Gaza, on ne peut même pas le décrire aujourd'hui, ce n'est pas
16:49humain.
16:50Et de plus en plus, en Cisjordanie, c'est la même chose.
16:53C'est une forme de nettoyage ethnique, je pense qu'il faut appeler les choses par leur nom, les violences
16:57des colons.
16:58Bien sûr, ça continue.
16:59Et ça s'accélère, parce que, vous l'avez dit, les Israéliens voient bien, les colons israéliens et une partie
17:05de la droite israélienne voient bien que l'œil, l'attention mondiale aujourd'hui n'est plus là.
17:10Elle n'est plus là depuis un certain temps, elle l'est de moins en moins, vu la guerre en
17:14Iran.
17:14Difficile malgré tout, Robert Mallet, de comprendre ou d'expliquer la proximité, l'alignement absolument total, la congruence entre les
17:23politiques de Donald Trump et de Benyamin Netanyahou au Moyen-Orient.
17:28Non, ça n'a jamais été, à ce point-là, aussi visible, aussi fort.
17:32Oui et non.
17:33C'est-à-dire qu'il y a un alignement depuis longtemps et même aujourd'hui...
17:35Non, l'alignement existe, mais aujourd'hui, c'est fascinant.
17:38Même aujourd'hui, ce qui est différent dans cette guerre, et c'est unique, c'est la première fois, à
17:42ma connaissance, que les États-Unis et Israël mènent une guerre ouverte ensemble dès le premier jour.
17:47Alors que les administrations passées faisaient très attention à garder un peu de distance avec Israël en disant, il ne
17:54faut pas que ce soit perçu comme une guerre israélienne, mais plutôt comme une guerre américaine ou autre.
17:59Et là, pour le coup, c'est vrai, le président Trump s'est dit, parmi toutes les orthodoxies qu'il
18:03aurait jetées à la fenêtre, non, pourquoi pas travailler main dans la main avec Israël ?
18:07Comme en juin dernier, par exemple, avec les frappes sur Nathan, c'est sur les...
18:11C'est d'abord Israël, puis les États-Unis, mais pas...
18:13Les infrastructures nucléaires.
18:15Quand Donald Trump appelle ce matin à l'aide les autres pays qui utilisent le pétrole qui transite par le
18:19détroit d'Hormuz, qui est passé sous contrôle iranien, c'est un aveu de faiblesse de la part des États
18:23-Unis ?
18:24Oui, c'est également un aveu qu'il aurait dû y penser plus tôt.
18:26C'est-à-dire qu'à force d'insulter le reste du monde, il va avoir du mal à les
18:29mobiliser et sans les avoir avertis, consultés avant cette guerre qu'il a menée de façon totalement unilatérale, sans avertir
18:36ses alliés.
18:37Dont les citoyens, parmi eux les citoyens français, ont été mis en danger à cause de cette guerre.
18:42Limit terms arrive, élections demi-mandat, rendez-vous important, en général compliqué pour le président en exercice.
18:51Est-ce que c'est de nature à faire changer Donald Trump de stratégie ?
18:55Est-ce qu'il faut compter finalement sur la récurrence, le renouvellement de ces élections importantes, fondamentales aux États-Unis,
19:03pour faire reculer l'offensive américaine ?
19:07En principe, j'aurais dit oui. Vous voyez le prix du pétrole qui grimpe, vous voyez l'économie mondiale qui
19:12grince, vous voyez beaucoup.
19:13Il y a très peu d'Américains aujourd'hui qui sont plus à même de voter pour le parti républicain
19:19à cause de cette guerre, alors qu'il y en a beaucoup qui sont désenchantés.
19:22Non seulement des démocrates, bien sûr, mais beaucoup de républicains, la base de Trump, on l'a dit tout à
19:27l'heure, n'a pas voté pour lui pour cette guerre.
19:30Donc, a priori, il devrait voir son intérêt politique dans la fin de cette guerre.
19:36Pour l'instant, il ne l'indique pas, mais voyons voir avec lui, il peut changer de cap du jour
19:42au lendemain.
19:42Justement, c'est ce que se demande Marianne sur l'application Radio France. Est-ce que les élus républicains sont
19:47en accord avec les actions de Trump ?
19:49On a évoqué tout à l'heure la satisfaction des néoconservateurs qui font d'une certaine manière leur retour sur
19:56le devant de la scène républicaine.
19:57Est-ce que c'est le cas des autres élus ?
20:00Je ne pense pas. Non, je pense que la plupart des élus doivent s'arracher les cheveux en se disant,
20:04mais pourquoi aujourd'hui, alors qu'on veut parler d'économie, on veut parler de la lutte contre l'inflation,
20:09on veut parler d'autres choses.
20:10Il a été élu pour ça aussi, d'ailleurs.
20:11Oui, et l'inflation, c'était son cheval de bataille. Et maintenant, les prix se remettent à grimper.
20:17Attention, on va voir les prix alimentaires et autres, parce que le prix du transport, le prix du fioul, ça
20:22a des effets secondaires.
20:23Donc, c'est vraiment une guerre qui est incompréhensible au niveau stratégique, qui n'a pas de sens illégal et
20:29qui n'a pas de sens politique non plus.
20:31Vous savez que c'est la guerre la plus impopulaire de l'histoire contemporaine aux États-Unis.
20:37C'est la première fois qu'il n'y a pas une majorité qui, au lendemain de la guerre, quand
20:41même soutient...
20:43L'élan patriotique, comme au moment de la guerre d'Irak.
20:45On n'en voit pas.
20:46Vous disiez que les alliés, comme la France, n'avaient pas été prévenus.
20:49Vous avez dit aussi, dans une interview, trouvé inexplicable qu'il n'y ait pas plus d'opposition européenne à
20:54cette guerre.
20:54Mais qu'est-ce qu'elle peut faire, l'Europe ?
20:56Au moins, hausser le ton.
20:58Parce que je ne comprends pas.
20:59Je pense que c'est un président, on l'a bien vu.
21:02Lorsqu'on lui jette des compliments, ce n'est pas comme s'il va changer de politique.
21:06C'est seulement quand on lui résiste qu'il doit changer de cap.
21:10Or, là, pour le coup, je pense que l'Europe peut-être commence à prendre un peu de voix.
21:14Mais il aurait fallu lui dire, c'est une guerre illégale, qui n'est pas nécessaire, qui n'est pas
21:18justifiée.
21:18Il faut qu'elle s'arrête.
21:19Nous ne pouvons pas être de votre côté.
21:21D'autant plus qu'elle pose des dangers très réels pour l'économie européenne.
21:28Demain, peut-être un flot de réfugiés.
21:30On a vu des blessés et même un mort français.
21:34Et peut-être une recrudescence du terrorisme.
21:37Enfin, tout ça.
21:37On ne peut pas ouvrir une boîte de Pandore et puis s'étonner de ce qui en ressort.
21:41Et je pense que les Européens auraient dû, comme l'avait fait la France en 2003, vraiment hausser le temps
21:48au moment de la guerre en Irak.
21:49La seule chose qui reste dans la boîte de Pandore après qu'elle l'ait ouverte, c'est l'espoir.
21:54Aujourd'hui, est-ce qu'on peut parler d'espoir ? Je ne sais pas.
21:57En revanche, les complotistes et d'autres disent que cette guerre est peut-être un écran de fumée pour masquer
22:03une affaire qui n'a absolument rien à voir, mais qui est une affaire de mœurs.
22:08Et au-delà, l'affaire Epstein, vous y croyez à ce type de manipulation ou pas ?
22:15Je ne suis pas complotiste par nature, donc non.
22:17Tant que je n'en vois pas la preuve, je pense qu'il y a d'autres explications qui ne
22:21sont pas vraiment bien meilleures pour cette guerre.
22:23Elles ne sont pas beaucoup plus logiques, mais pour l'instant, je ne me prête pas à ces théories.
22:28En tout cas, c'était passionnant de vous recevoir et de vous entendre, Robert Mallet.
22:32Merci infiniment d'avoir été l'invité de France Inter et bon séjour à Paris.
22:36Vous repartez mercredi aux Etats-Unis.
22:38Bon séjour et bon voyage.
22:39Merci.
22:40Merci.