00:00L'art de raconter à la radio, ça va pour moi avec la voix.
00:11Alors je dirais inspirant, parce qu'ils vous font remarquer souvent des choses très justes,
00:16c'est-à-dire par exemple des petites fautes de français, des erreurs de liaison ou des erreurs de fond.
00:21Parfois contraignant, peut-être pas le mot, mais parfois un peu désagréable.
00:25Les gens ne sont pas toujours très aimables.
00:27Et moi j'ai une règle, c'est toujours répondre.
00:28Et les gens souvent s'adoucissent en disant « mais je ne pensais pas que vous me répondriez ».
00:32Donc je trouve ça important d'entretenir ce lien avec les auditeurs.
00:36Et je me souviens d'avoir eu une discussion passionnante avec un auditeur sur l'utilisation du mot « ghetto ».
00:41Le ghetto de Varsovie, est-ce qu'on peut dire « ghetto » ?
00:43Est-ce que les ghettos, ce n'est pas les anciens cartés juifs ?
00:45On avait eu toute une conversation assez passionnante.
00:48Donc l'auditeur peut nous enrichir et nous apporter pas mal de choses.
00:55C'est absolument impératif.
00:56Moi j'ai appris ça avec un des plus grands qui s'appelle Gérard Courchelle,
01:01qui a été longtemps le présentateur du journal de 8 heures sur France Inter
01:04et qui était un de mes premiers professeurs de radio.
01:06Il y avait une très grande exigence sur la qualité des mots qu'on emploie,
01:12la rigueur journalistique.
01:13Et pour moi ça va de pair, c'est-à-dire quelque chose qu'on maîtrise bien,
01:17on l'énonce bien, on l'énonce clairement.
01:19Donc la précision du mot avec la précision de l'information.
01:23Et il y a quelque chose de l'idée du non-relâchement.
01:26C'est-à-dire, on ne va pas parler à l'auditeur comme on parlerait à son conjoint, à ses amis.
01:31On se tient.
01:32En même temps, il faut y avoir de la proximité.
01:35Donc tout ça doit être allié à une grande rigueur.
01:37Je déteste tout ce qui est les synonymes un peu faciles qu'on emploie pour ne pas répéter.
01:44La cité fosséenne pour parler de Marseille,
01:46le locataire de Matignon pour parler du Premier ministre.
01:49Ça, ça m'insupporte parce que c'est des mots qu'on n'emploiera jamais dans la vie.
01:52Si vous parlez du Premier ministre, vous allez dire, vous allez répéter peut-être Premier ministre.
01:56Vous allez peut-être dire son nom, Sébastien Lecornu en ce moment.
01:59Marseille, vous allez répéter Marseille.
02:01Personne ne dit, tu sais, j'étais dans la capitale des Bouches-de-Rhône.
02:03Non, c'est un peu grotesque en fait.
02:05Donc ça, c'est vraiment des choses que je m'interdis, tout ce qui est facilité, je dirais, de langage.
02:14Alors, voilà, je commence par alors, exprès, parce que c'était vraiment,
02:17quand j'ai commencé à la radio à France Inter, j'étais toute jeune.
02:20J'avais 23 ans, je suis arrivée en stage ici.
02:22Et je me suis retrouvée assez vite dans le 13-14 de Jean-Lucas,
02:25où on faisait des interviews en direct.
02:26Moi, j'étais au service culture.
02:29Et je pense, pour me donner une contenance, à chaque fois qu'il me donnait la parole,
02:31je ne commençais pas.
02:32Alors, c'était vraiment, c'était comme la respiration.
02:36Et je pense qu'on me l'a fait remarquer,
02:38ou que moi-même, je m'en suis rendue compte.
02:39Et j'ai essayé de couper ce alors qui était vraiment un énorme tic,
02:45mais qui était pour moi une forme de réassurance, clairement.
02:51Alors, c'est une question très compliquée.
02:52Je ne pense pas avoir de mots préférés.
02:54En revanche, quand je suis à l'antenne,
02:56j'aime assez, c'est un petit peu un défi,
02:58mais prononcer les noms compliqués en essayant de ne pas me tromper.
03:02Je n'y arrive pas toujours.
03:03Ou les noms de villes, voilà, que ce soit dans l'Est,
03:06Anne-Zichheim, par exemple.
03:08Je demande un peu autour de moi,
03:09il y a quelqu'un alsacien, il y a quelqu'un ici.
03:12Donc, prononcez le mot correctement, avec l'accent correct.
03:15Les noms de sportifs, c'est souvent un vrai défi.
03:18Je n'y réussis pas à chaque fois,
03:19mais quand vous prononcez bien un mot compliqué,
03:21sans hésiter, c'est une grande satisfaction.
03:24Ils sont devenus des mots courants dans la langue française.
03:28On va parler de marketing,
03:29parce que c'est un mot qui est devenu un mot
03:31qui n'a pas d'équivalent dans la langue française.
03:34En revanche, éviter effectivement de parler de deadline
03:38ou de choses comme ça,
03:39où il y a vraiment des équivalents français,
03:41je vais éviter,
03:41mais je ne peux pas dire que c'est une interdiction absolue,
03:45parce que je crois qu'il ne faut jamais être radical
03:48dans aucun sens ni dans un autre,
03:50se dire jamais d'anglicisme,
03:51ou se dire l'anglicisme parce que c'est le meilleur mot.
03:54Je pense qu'il faut toujours jauger ce qui est le bon mot,
03:57et parfois le bon mot est un mot anglais.
04:02La radio, c'est le compagnon qu'on allume le matin
04:05et qui va vous suivre toute la journée.
04:07C'est quelque chose qui, pour moi,
04:08fait partie de ma vie depuis toujours,
04:10depuis l'enfance,
04:11avec cette chaleur et cette importance des voix
04:14qui ouvrent l'imaginaire.
04:15C'est-à-dire, moi, avant de commencer à France Inter,
04:18j'écoutais France Inter,
04:19j'imaginais chaque journaliste,
04:20j'imaginais son visage,
04:22j'imaginais plein de choses,
04:23et en général, il n'est pas du tout comme je l'imaginais.
04:25Il y a cette part d'imaginaire
04:26qui, pour moi, fait tout le charme et l'intérêt de la radio.
04:29La première que j'ai envie de citer,
04:35c'est Serge Sauvion,
04:37qui travaillait sur Europe 1,
04:39parce que moi, j'écoutais beaucoup Europe 1 à l'adolescence,
04:42et qui est la voix française de Colombo,
04:43donc je pense que tout le monde l'a dans l'oreille,
04:45et qui racontait des histoires de crimes sur Europe 1,
04:48et c'était absolument génial,
04:49parce qu'il faisait toutes les voix,
04:50c'est-à-dire, il faisait le policier,
04:52il faisait le voyou, le criminel,
04:54la femme du criminel,
04:55enfin, c'était dingue,
04:56c'était un peu affaire sensible,
04:57mais fait avec trois francs, six sous,
04:59tout seuls,
05:00et la voix de cet homme,
05:01son art du récit,
05:02je pense que c'est quelque chose
05:03qui m'a marquée à jamais,
05:05et qui fait qu'un jour,
05:05j'ai envie de faire, moi aussi,
05:06des chroniques judiciaires,
05:09parce que l'art de raconter à la radio,
05:11ça va pour moi avec la voix.
05:12Et si je citais une voix plus contemporaine,
05:15ce serait Rebecca Manzoni,
05:17parce qu'elle a aussi cet art du récit,
05:19cet art d'appuyer sur sa voix,
05:21d'en jouer très intelligemment,
05:23et de vous emmener ailleurs.
05:24Moi, je trouve que c'est une des meilleures intervieweuses,
05:27parce que, dans une interview culturelle,
05:29qui peut être un exercice très balisé,
05:31elle vous emmène dans des chemins de traverse,
05:32elle fait dire des choses à ses invités
05:34qui n'ont pas dit ailleurs,
05:35elle installe ce climat,
05:36donc, Rebecca Manzoni.
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