00:00Bienvenue, aujourd'hui on s'attaque à un sujet fascinant et complexe, la sorcellerie.
00:06On va essayer de voir ça sous plusieurs angles, avec des textes d'historiens, des travaux d'anthropologues
00:12et aussi ce qu'en dit par exemple la tradition islamique.
00:15Oui, bonjour. L'idée c'est vraiment de démêler ce qui est de l'ordre du vécu, des pratiques réelles
00:21et ce qui relève plus du fantasme de l'imaginaire collectif.
00:25Et il y a de quoi faire. Déjà, l'islam reconnaît le sire, la sorcellerie, mais attention, c'est pour la condamner très fermement.
00:33C'est vu comme une faute grave et la foi c'est la protection. C'est un point important.
00:38Tout à fait. La sorcellerie est toujours un peu à cheval entre ces réalités sociales, parfois très terre à terre,
00:44et puis des constructions imaginaires hyper puissantes qui peuvent avoir des conséquences bien réelles.
00:49Et en parlant de conséquences réelles, on peut difficilement éviter les grandes chasses aux sorcières en Europe.
00:54On parle du XVe au XVIIIe siècle, c'est ça ?
00:57Oui, voilà. Une période sombre. Les chiffres sont effarants. On estime entre 50 000 et 60 000 personnes exécutées.
01:0550 à 60 000, c'est énorme. Et surtout des femmes.
01:09Majoritairement des femmes, oui. C'est le résultat de plusieurs choses qui se croisent tragiquement.
01:14Il y a le contexte de l'époque, les guerres de religion, la réforme, la contre-réforme, les famines.
01:19Ça crée un climat d'angoisse terrible.
01:21On cherche des coupables, quoi.
01:22Exactement, des boucs émissaires. Et puis il y a cette construction idéologique, cette image de la sorcière comme alliée du diable.
01:30Des livres comme le Malleus Maleficarum, le marteau des sorcières, ont beaucoup aidé à diffuser cette idée.
01:35Ce livre, le Malleus, il a vraiment lancé le truc ou il a juste surfait sur la vague ?
01:39C'est plus complexe. Il n'a pas tout inventé, mais il a, disons, théorisé, donné une légitimité théologique et juridique à la persécution.
01:48Et surtout, il transpire la misogynie.
01:51Ah oui, on a.
01:52Ben oui, les femmes visées, c'était souvent celles qui sortaient un peu du cadre.
01:56Les veuves qui géraient leurs biens, les guérisseuses, les sages-femmes dont le savoir dérangeait.
02:01L'indépendance féminine faisait peur.
02:04D'accord.
02:05Ça, c'est la réalité historique, brutale.
02:07Mais l'image qu'on a tous en tête, la vieille, au nez crochu, le chaudron, le balai, elle sort d'où cette caricature ?
02:15Alors ça, c'est intéressant parce que c'est un agrégat.
02:17Ça puise dans des figures de folklore très anciens.
02:21On peut penser à Circé, à Baba Yaga.
02:23Des figures puissantes, un peu ambiguës déjà.
02:26Voilà. Mais l'image s'est vraiment figée et diffusée en masse avec l'imprimerie, les gravures des Sabahs, qui étaient souvent très spectaculaires, très fantasmées.
02:35Et après, la littérature, les contes et plus tard le cinéma, Disney, Harry Potter.
02:41Tout ça a recyclé et simplifié cette image à l'extrême.
02:45Et ça masque complètement la diversité des situations réelles, j'imagine ?
02:48Complètement. C'est un stéréotype puissant.
02:51Mais justement, si on sort de l'Europe, l'anthropologie nous montre des choses très différentes.
02:55Chez les Azandés, en Afrique centrale, par exemple.
02:58Oui, j'ai lu quelque chose là-dessus.
03:00C'est pas du tout le diable ou les pactes, c'est ça ?
03:02Pas du tout. Pour eux, la sorcellerie, le mango, c'est presque une substance physique qu'on a dans le corps, qu'on hérite.
03:08Parfois, on peut même être sorcier sans le savoir.
03:10Ah oui, quand même. Et ça sert à quoi alors dans leur vision du monde ?
03:13Ça sert à expliquer le malheur.
03:15Pas le comment technique, pourquoi le toit s'est effondré, mais pourquoi il s'est effondré sur ces personnes-là, à ce moment-là.
03:21C'est une logique pour expliquer l'infortune, la maladie, les accidents.
03:26Et c'est un système social pour gérer les tensions, avec des oracles, des rituels.
03:30C'est une sorte de système de causalité sociale, en fait.
03:33On peut le voir comme ça, oui. Une rationalité propre à leur culture.
03:37Sous le mot sorcellerie, on a des réalités hyper diverses.
03:42Et aujourd'hui, au XXIe siècle, ça ressemble à quoi ?
03:45Ben, c'est très éclaté. D'un côté, on a des mouvements comme la wicca, le néo-paganisme, qui réhabilitent complètement la figure de la sorcière.
03:53C'est vu comme une spiritualité positive, connectée à la nature.
03:56Et le féminisme aussi, non ? La sorcière comme symbole de résistance.
04:00Tout à fait.
04:00C'est devenu une figure très forte d'émancipation, de reprise de pouvoir face au patriarcat.
04:06C'est la sorcière réappropriée, revendiquée.
04:09Mais, et c'est crucial, il ne faut pas oublier l'autre face.
04:12Laquelle ?
04:13La persistance tragique des accusations de sorcellerie dans certaines parties du monde.
04:18En Afrique, en Asie, parfois même en Océanie.
04:21Des gens, souvent des femmes âgées, des enfants, sont encore accusés et victimes de violences terribles, de lynchages.
04:29Mais pourquoi ? Quelles sont les raisons aujourd'hui ?
04:31C'est souvent lié à des stress modernes.
04:34Des épidémies comme le sida, des conflits pour la terre, la misère économique.
04:40La sorcellerie redevient une explication facile et un moyen de désigner des boucs émissaires.
04:45Et puis, Internet joue aussi un rôle, pour le meilleur et pour le pire, en créant de nouvelles communautés, de nouveaux fantasmes, mais aussi en propageant parfois la haine.
04:54C'est fou, ce contraste.
04:56D'un côté, la réappropriation presque pop, et de l'autre, des violences archaïques qui persistent.
05:01Exactement. On a tout ça. La mémoire des persécutions en Europe, les systèmes de croyances qui ont leur logique propre dans d'autres cultures, les stéréotypes ultra-puissants de la pop culture, et puis ces réalités contemporaines très contrastées entre spiritualité, politique et violence.
05:19C'est vraiment un sujet où le fantasme et la réalité sont constamment en tension.
05:23Tout à fait. Et ça nous amène peut-être à une question pour réfléchir, non ?
05:28Quand on voit comment ces fantasmes, ces stéréotypes, ces peurs collectives, peuvent facilement masquer ou déformer des réalités humaines complexes, des logiques culturelles différentes,
05:40Comment on peut faire, nous, individuellement, collectivement, pour essayer de comprendre ces systèmes de croyances, qui nous paraissent peut-être irrationnels de l'extérieur, mais qui ont un sens profond, une réalité vécue pour des millions de gens ?
05:55Comment dépasser nos propres cadres pour comprendre l'autre sans le caricaturer ? C'est un vrai défi, je trouve.
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