00:00On entend malheureusement trop souvent dire qu'il n'est plus possible de penser en
00:13entreprise. Comme si le temps de réfléchir venait à manquer dans une société vouée
00:18au diktat de l'urgence et de l'accélération. Pourtant, s'il y a bien un lieu où il semble
00:24nécessaire de penser, c'est bien l'entreprise. Mais parler, n'est-ce pas déjà, qu'on
00:30le veuille ou non, traduire une pensée ou trahir une absence de pensée ? Parler pour
00:35ne rien dire signe toujours une défaite de la pensée. Je ne parle pas ici du bullshit
00:41et de la dégoulinade de bons sentiments qui ponctue les pauses café et autres moments
00:45partagés dans les tisanneries. Il n'y a pas que le moi qui soit haïssable, il y a
00:50aussi les mots que nous employons machinalement dans les conversations quotidiennes. Ces mots
00:56qui sont devenus toxiques à force de tourner dans toutes les bouches. Ces mots qui empêchent
01:02de penser et auxquels Samuel Piquet, talentueux journaliste à Marianne, consacre un savoureux
01:08dictionnaire, le dictionnaire des mots haïssables. On y trouve bien évidemment « overbooker
01:14», symbole par excellence des futilités de pensées parasites et d'anglicisme inutiles.
01:19Ou bien « présentiel », calqué sur l'anglais « presential » et qui n'est employé que
01:26par des gens avec qui on ne devrait avoir des conversations qu'en distanciel.
01:30Mais aussi ces mots dont on ne sait plus ce qu'ils signifient. Ainsi iconique, cet adjectif
01:37servant la plupart du temps de béquille rythmique à une phrase qui manque cruellement d'intérêt
01:43et dont le sens demeure nébuleux. D'où pour l'auteur son caractère particulièrement
01:48utile pour essayer de donner du crédit à une personne complètement fade et sans intérêt.
01:53Il y a aussi ces mots qui parlent à notre insu. Ainsi « co-construire », qui signifie
01:59se mettre d'accord avec d'autres personnes qui ne savent pas plus que vous ce qu'elles
02:04veulent construire. Serait-ce le mot idéal pour faire oublier qu'on est en train de
02:09tout détruire, l'enseignement, l'industrie, les services publics ? Il est commode en tout
02:13cas pour diluer les responsabilités. Ou bien encore le mot écoresponsable pour parler
02:20de quelqu'un capable de brasser plus de vent qu'un parc éolien. On y trouve aussi
02:26ces mots dont le sens s'est inversé au cours du temps. Ainsi l'agenda, qui signifie
02:31originellement agir et qui désigne désormais un espace théorique servant uniquement à
02:38tenter de prouver son intense activité et à justifier sa paresse tout en reportant
02:44au calendre grec tout embryon de réflexion et toute vélité d'action. Et puis l'incontournable
02:51anthropocène dont l'emploi en dit en réalité moins long sur notre planète que sur ceux
02:57qui pensent pouvoir la protéger et qui s'estiment plus éclairés et plus à même de changer
03:02le monde que tous leurs prédécesseurs. N'oublions pas le si précieux authentique.
03:08Tellement usité de nos jours que l'adjectif, on arrive à signifier exactement l'inverse
03:14de son sens étymologique. Car ce qu'on attend d'un objet, à l'instar de votre
03:20amour pour votre conjoint, c'est uniquement qu'il fasse authentique.
03:23La toxicité des mots se joue aussi dans leur détournement. Ainsi le mot bienveillance
03:29est utilisé de plus en plus souvent, non pas dans le sens de vouloir le bien d'autrui,
03:35mais dans celui de voir le bon, le positif chez l'autre. Il n'est d'ailleurs pas
03:39rare, lorsqu'on enquête sur les nouvelles formes de management, de rencontrer des employés
03:44à qui l'on n'avait jamais osé formuler le moindre reproche par bienveillance et qui
03:49ont été licenciés du jour au lendemain. De la même façon, le terme capital qui pouvait
03:55désigner le pécule que les particuliers parvenaient à amasser au fil des ans et
03:59de leurs patientes économies. Le capital désigne désormais l'apparence de culture que vous
04:05parvenez péniblement à contrefaire auprès de vos proches, si bien que n'importe quel
04:10mot peut désormais lui être accolé, et que le nom commun désigne de moins en moins
04:15souvent la richesse d'une entreprise ou d'un individu, et encore moins l'ensemble
04:20de ceux qui les possèdent ainsi que les moyens de production.
04:23Passons sur l'incontournable engager, qui qualifie une attitude consistant à dire
04:29de ce que tout le monde considère comme intolérable que c'est intolérable. Or, engager signifie
04:36à l'origine mettre en gage, lier par une promesse, faire entrer dans une situation
04:41qui ne laisse pas libre. On a pourtant rarement vu aussi peu engageants que les engagements
04:46pris de nos jours par les entreprises. Cela correspond à la dépréciation des valeurs,
04:53des principes qui varient encore plus que les valeurs boursières en fonction de l'époque,
04:58de la conjecture, mais surtout de l'identité des personnes qui les convoquent dans leurs
05:02discours pour mieux vous faire croire à leur loyauté.
05:05Mais rassurez-vous, il est possible de s'extraire de ce gloubi-boulga linguistique que constitue
05:12notre novlangue quotidienne. Vous pouvez d'abord positiver, c'est-à-dire reprendre à votre
05:18compte le slogan d'une marque d'enseigne signe que vous êtes sur la voie de la sagesse
05:23de la pensée complexe. Et à défaut, si vous restez convaincu que vous n'avez pas
05:28de véritable talent, ne lisez aucun livre et n'avez rien d'intéressant à dire,
05:33il ne vous reste plus qu'à vous muer en influenceur. À défaut d'exercer une influence
05:38sur la vie des autres ou le cours de l'histoire, vous pourrez vous vanter d'en avoir une
05:43sur l'algorithme.
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