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  • il y a 12 heures
De plus en plus de personnes se tournent vers l'intelligence artificielle pour demander des conseils, se confier ou trouver du réconfort. Où se situe la frontière entre un simple outil et un compagnon du quotidien ? Dans cette interview, le psychiatre et psychanalyste Serge Tisseron décrypte les mécanismes qui favorisent cet attachement et livre ses conseils pour utiliser l'IA avec recul et esprit critique.

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Transcription
00:00Il y a une chanson qui dit « Je peux rien faire sans ma maman ».
00:02Et on voit maintenant des gens qui disent « Sans mon nia, je suis perdu ».
00:13J'interviens dans des écoles, dans des collèges, dans des lycées,
00:16et très vite, il y a une question qui est venue dans la bouche des jeunes que j'avais devant
00:20moi.
00:21Cette question, c'est « Est-ce que c'est la même chose d'avoir une relation avec une vraie
00:26personne
00:26et avec une intelligence artificielle ? »
00:28Et là, j'ai compris que beaucoup de jeunes aujourd'hui se confient à leur IA,
00:33demandent des conseils de vie à leur IA,
00:35prennent leur IA comme un compagnon, une compagne privilégiée.
00:38Et là, j'ai compris que l'IA, c'était peut-être pour travailler,
00:41mais ça allait bouleverser notre vie personnelle et même notre vie intime.
00:47Quand j'ai fait mes études de psychiatrie, mes études de psychologie,
00:50nous apprenions évidemment tout ce qui concernait la relation d'un humain avec un autre humain.
00:56Et puis, je me suis aperçu que, en fait, des gens parlent à leurs plantes vertes,
01:01des gens parlent à leurs animaux domestiques,
01:03et donc je me suis dit « Mais il faut vraiment travailler sur cette relation que nous avons
01:07avec les objets de notre environnement. »
01:09Et chacun voit bien qu'avec l'intelligence artificielle,
01:12il y a quelque chose de complètement nouveau,
01:13c'est qu'un objet, une technologie, arrive à se faire passer pour un humain.
01:18Elle nous parle, elle utilise des pronoms personnels,
01:21elle peut même dire qu'elle a des pensées, qu'elle a une vie autonome.
01:24Ça donne à la psychologie, à la psychiatrie un nouvel objectif,
01:28c'est de comprendre les relations que nous avons avec ces objets
01:31qui, de plus en plus, vont tendre à se substituer à des humains.
01:37On demande quoi faire si le chien a un problème,
01:42comment faire les couches du bébé,
01:44les problèmes émotionnels avec le couple,
01:46les problèmes professionnels,
01:47donc vraiment la machine à tout faire.
01:49Et vous savez, il y a une chanson qui dit
01:51« Je ne peux rien faire sans ma maman ».
01:52Et on voit maintenant des gens qui disent
01:54« Sans mon IA, je suis perdu ».
01:57Et il y a un concepteur d'intelligence artificielle,
01:59c'est le patron d'une IA qui s'appelle Caractera
02:01et qui a très bien formulé les choses.
02:03Il a dit « Nous ne cherchons pas à remplacer un moteur de recherche,
02:07comme Google, c'est déjà fait d'ailleurs avec l'IA,
02:09nous cherchons à remplacer votre maman ».
02:12Et ça, ça a vraiment été un déclic pour moi.
02:14Je me suis dit « Ils y ont pensé, ils y travaillent,
02:17et bien il faut prendre ça au sérieux, il faut y réfléchir ».
02:22Il y a des éléments liés à leur technologie,
02:25mais il y a aussi beaucoup d'éléments liés à leur modèle économique,
02:28parce qu'après tout, elles ne sont pas obligées
02:29d'utiliser des pronoms personnels comme des humains.
02:32Et puis, quand elles ne connaissent pas une réponse,
02:34elles ne nous disent jamais qu'elles ne savent pas.
02:36Elles nous flattent sans arrêt la moindre de nos questions.
02:38L'IA nous répond « Génial, c'est très intelligent,
02:41très bonne question, etc. »
02:43On a tendance à être prisonnier de ces machines,
02:45mais pas parce qu'elles nous sont indispensables,
02:47parce que les concepteurs ont tout fait
02:49pour qu'elles nous paraissent indispensables.
02:52Et la grande difficulté que nous avons,
02:54c'est d'arriver à comprendre en quoi elles nous sont utiles
02:56et en quoi elles nous trompent sur leur utilité.
03:02À l'association 3-6-9-2, que j'ai fondée,
03:05c'est une association pour inviter les parents
03:07à introduire les écrans progressivement.
03:09On a conçu des balises nouvelles 3-6-12-18.
03:12Ça veut dire quoi ?
03:13Pas d'outils numériques avant 3 ans,
03:14pas de jouets connectés avant 6 ans,
03:17pas d'IA généralistes avant 12 ans révolus, avant 13 ans,
03:21mais ça veut dire éduquer les enfants à l'IA
03:23dès l'école élémentaire.
03:25Et puis, pas d'IA qui implique une relation émotionnelle,
03:28une relation affective avant 18 ans.
03:33Tout le monde utilise beaucoup les IA maintenant,
03:35mais tout le monde ressent une certaine gêne à en parler.
03:38Et il ne faut pas s'étonner que nos patients
03:39ne nous en parlent pas spontanément.
03:41En revanche, il faut leur poser la question.
03:42Et notamment, essayer de comprendre
03:44quel type de relation ils ont avec leur IA.
03:47C'est normal de correspondre avec une IA
03:49comme avec un être humain.
03:50Elle est programmée pour nous faire croire qu'elle en est IA.
03:52En revanche, si on pense qu'elle comprend nos émotions,
03:55déjà, c'est un peu plus problématique.
03:57Si on pense qu'elle a des émotions,
03:59ça devient quand même vraiment problématique
04:00parce qu'elle n'en a pas,
04:01donc il y a vraiment une confusion.
04:03Et puis, si on pense qu'elle a une vie intérieure
04:04indépendamment de nous,
04:06alors là, il y a vraiment un cap qui est franchi.
04:10Comme toute technologie,
04:12son utilisation n'est pas indépendante
04:13de l'état général de la société.
04:15Tellement de gens se précipitent sur les IA,
04:17c'est parce qu'ils se sentent seuls.
04:19Ils ont l'impression d'avoir personne à qui parler.
04:21Des gens, d'ailleurs, disent qu'ils ont recours
04:23à une IA comme psychothérapeute
04:24parce qu'ils ne peuvent pas se payer à un psychothérapeute.
04:27Les thérapeutes disponibles sont trop loin.
04:29On sait combien il y a des déserts médicaux en France.
04:32Et ce n'est pas seulement comment chacun,
04:33dans notre coin, on va utiliser l'IA,
04:35c'est aussi comment on va créer une société
04:38dans laquelle moins de gens
04:39se sentent marginalisés, isolés.
04:44Il faut les inviter toujours à utiliser plusieurs IA.
04:47Jamais une seule, au moins deux, idéalement trois.
04:49Et puis, adopter une attitude un peu offensive,
04:52vous savez, comme les adolescents,
04:54contester ce qu'elle nous dit
04:55et surtout lui demander de nous donner des preuves
04:57de ce qu'elle nous dit.
04:58Et puis, briefer un peu notre IA,
04:59vous savez, lui dire par exemple,
05:01écoute, ne me donne plus de superlatifs,
05:04génial, formidable, extraordinaire, fantastique,
05:06donne-moi des références de tout ce que tu affirmes.
05:09Et puis, quand je te pose une question,
05:10ne termine pas la question en m'invitant
05:13à cinq ou six pistes.
05:15Qui c'est nous qui commandons aux IA ?
05:16Ce n'est pas les IA qui nous commandent.
05:21Par rapport au choc, au risque, au danger de l'IA,
05:24mon meilleur airbag, c'est mon cerveau.
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