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Née dans une famille très croyante, Catherine Draveil rentre au couvent à l’âge de 22 ans. Sous emprise de la mère supérieure du monastère pendant près de 40 ans, elle en sortira à l’âge de 62 ans, avec l’envie d’apprendre enfin à vivre.
Pour Code source, Ambre Rosala a rencontré Catherine Draveil.


Direction de la rédaction : Pierre Chausse - Rédacteur en chef : Jules Lavie - Reporter : Ambre Rosala - Production : Raphaël Pueyo, Clara Garnier-Amouroux, Emma Jacob et Thibault Lambert - Réalisation et mixage : Julien Montcouquiol - Musiques : François Clos, Audio Network

#religieuse #emprise

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News
Transcription
00:02Bonjour, c'est Jules Lavi pour Codesources, le podcast d'actualité du Parisien.
00:11Catherine Draveil, 71 ans, vit à Lyon.
00:14Elle a été religieuse dans un monastère de la région parisienne pendant 40 ans,
00:18période pendant laquelle elle a été sous emprise de la mère supérieure.
00:22Suite à une prise de conscience, elle a décidé en 2016, à l'âge de 64 ans,
00:26de quitter le couvent et d'entamer une nouvelle vie.
00:30Catherine Draveil a raconté son histoire pour la première fois dans un livre publié en mai
00:34et elle témoigne aujourd'hui dans Codesources, au micro d'Ambre Rosalin.
00:46Je rencontre Catherine Draveil chez elle à Lyon.
00:48C'est une petite femme aux cheveux blancs, coupée au-dessus des épaules,
00:52très souriante et très bavarde.
00:54Catherine est née en Savoie, à Chambéry en 1952.
00:57Mais très vite, sa famille déménage à Versailles, en région parisienne.
01:01Catherine est la quatrième d'une fratrie de dix enfants.
01:04Leur père est ingénieur à EDF et leur mère ne travaille pas pour s'occuper de toute la famille.
01:08À la maison, la religion catholique est omniprésente.
01:11Dans ma famille, Dieu était toujours présent partout.
01:15Le matin, on commençait par une prière en famille, à genoux devant une statue de la Vierge.
01:21Le soir, on finissait la journée par une prière.
01:24Avant et après les repas, bénédiction et grâce.
01:27Première communion à cinq ans.
01:29Et du coup, si elle est une petite fille de cinq ans, il faut qu'elle trouve des péchés à
01:32dire pour se confesser.
01:34Alors, toutes les petites bêtises deviennent des péchés.
01:36Et ça, je pense que ça, c'est quelque chose qui a ancré la culpabilité en moi.
01:39Parce que, du coup, comme il fallait se confesser,
01:42toutes les petites broutilles que tous les enfants ont coutume de faire devenaient dans ma tête des péchés.
01:51Quand elle a huit ans, Catherine est une enfant malheureuse et elle fait une dépression infantile.
01:55La vie ne m'intéressait pas.
01:57Je disais, moi, on m'a mis dedans, ça me demandait la permission.
02:00Si je pouvais partir, je partirais parce qu'elle ne m'intéresse pas.
02:03Mais je ne peux pas partir.
02:04Donc, il faut bien trouver une solution.
02:06Et la solution, j'ai trouvé dans ce que je connaissais, la religion.
02:09J'avais appris au catéchisme, parce que j'avais été créée pour louer Dieu, l'adorer, le servir.
02:12Et obtenir ainsi le bonheur du ciel.
02:15Donc, le bonheur, c'est pour le ciel.
02:16Donc, c'est normal qu'on ne soit pas heureux sur la terre.
02:18Voilà, il faut y passer pour un hypothétique bonheur du ciel.
02:21C'est de là que me vient cette petite voix intérieure
02:24qui m'a poursuivie toute ma jeunesse, mon adolescence,
02:27qui me disait qu'il fallait que je sois religieuse.
02:33En grandissant, Catherine essaye de faire taire cette petite voix
02:36en se rebellant contre ses parents et leur éducation stricte.
02:39Elle fait beaucoup de bêtises à l'école,
02:41à tel point qu'à 13 ans, elle est envoyée en pension.
02:43À 18 ans, elle choisit de faire des études de médecine.
02:46Sa mère, qui trouve que la médecine est un milieu athée et donc dangereux,
02:50n'approuve pas du tout.
02:52Catherine poursuit quand même ses études,
02:54et en entrant en quatrième année de médecine,
02:56elle n'est toujours pas débarrassée de cette petite voix intérieure
02:58qui lui intime de devenir religieuse.
03:02Régulièrement, elle revenait dans ma tête en me disant
03:03« Et ta vocation ? Et ta vocation ? »
03:06Et un jour, j'en ai eu assez d'être un peu tiraillée entre les deux.
03:10J'ai décidé, au mois de mars, d'arrêter médecine
03:13et de rentrer dans un monastère.
03:15Alors évidemment, j'ai cravaché pour avoir mon examen
03:18parce que j'avais un peu d'amour propre.
03:19Je ne voulais pas qu'on dise que j'étais rentrée au couvent
03:21parce que j'avais raté médecine.
03:22Et je suis rentrée au monastère à 22 ans et demi.
03:25Le 6 janvier 1975,
03:28Catherine entre dans un monastère très strict.
03:30Comme une autre sœur porte déjà le prénom de Catherine,
03:33elle est obligée d'en changer.
03:35Elle se fait désormais appeler Sœur Marie-Pia.
03:37Elle doit couper ses cheveux à rat
03:39et porter un habit monastique.
03:41Elle doit obéir à l'abaisse du couvent,
03:43mère édite.
03:44La première année, Catherine est postulante.
03:46Elle a un an pour s'initier à la vie monastique
03:49et savoir si cette vie est faite pour elle.
03:51La première année, c'est une année de discernement.
03:54Est-ce que je suis vraiment faite pour cette vie-là ou pas ?
03:57Très très vite, la supérieure m'a dit
03:59« Mais si vous vous posez des questions,
04:02c'est le diable, vous savez, c'est la plus belle vocation.
04:04Si vous souffrez, c'est normal.
04:06Plus vous souffrez, plus vous sauverez d'âme,
04:08plus vous sauverez le monde,
04:09plus vous aiderez votre famille. »
04:12Donc, on a tout de suite l'interdiction
04:13de se poser les vraies questions.
04:20En rentrant au couvent, Catherine n'a pas eu le droit
04:22de garder de photos de ses proches avec elle.
04:24Elle peut leur écrire, mais ils ne peuvent lui rendre visite
04:27que quelques fois dans l'année,
04:28dans une pièce qui s'appelle le parloir,
04:30sans la possibilité de s'embrasser
04:32ou se prendre dans les bras.
04:34La première année, Catherine est très malheureuse
04:36et pleure beaucoup.
04:37Mère édite lui dit que c'est normal.
04:40Tous les jeudis, elle la reçoit pour un entretien spirituel
04:43d'une demi-heure pour lui apprendre la vie monastique
04:45et savoir comment elle va.
04:47Et un jeudi de juillet, elle me dit « Écoutez,
04:50les foins ne sont pas rentrés, il y a un risque de pluie,
04:53est-ce qu'il ne vaut pas mieux aller rentrer les foins ? »
04:55Bon, moi bien sûr, novice, je vais rentrer les foins.
04:57Mais dès que je reviens, elle m'appelle,
04:59elle me dit « Alors, vous avez préféré aller rentrer les foins
05:01plutôt que votre avancement spirituel ? »
05:03Je la cache, je dis « Mais c'est vous qui m'avez dit.
05:05C'était pour voir ce que vous choisiriez.
05:07Et vous avez choisi le matériel plutôt que le spirituel. »
05:11Et à partir de ce moment-là, quand elle va me poser une question,
05:14au lieu d'y répondre naturellement vraiment ce que je pense,
05:17à chaque fois, je vais être obligée de chercher
05:18qu'est-ce qu'elle veut que je lui réponde,
05:20qu'est-ce que ça veut dire,
05:21est-ce qu'elle veut que je dise oui,
05:22est-ce qu'elle veut que je dise non ?
05:23Et comme dans sa tête, comme dans la mienne,
05:25elle tient vraiment la place du Christ,
05:27je vais tout faire pour rentrer dans ses bonnes grâces.
05:29Et ça, c'est, voilà, la manipulation est en marche.
05:32Et vous perdez à ce moment-là tout jugement personnel.
05:35Elle m'a mis sous emprise tout de suite.
05:42Malgré sa tristesse qui perdure,
05:44Catherine reste dans le couvent.
05:45Après la première année, elle devient novice.
05:48C'est encore un temps d'épreuve
05:49avant de prononcer ses voeux définitifs.
05:52Et le 8 décembre 1980,
05:54après presque six années dans le couvent,
05:56Catherine fait sa profession de foi.
05:58Elle intègre définitivement le monastère
06:00et prononce des voeux de pauvreté,
06:02chasteté et obéissance.
06:04Il n'y a aucun doute.
06:06Je ne suis pas heureuse,
06:07mais c'est normal de ne pas être heureuse.
06:09La vie n'est pas faite pour être heureux.
06:10Le bonheur, c'est pour le ciel.
06:11Je crois que plus je souffre,
06:13plus je vais sauver d'âmes.
06:15Donc accroche-toi,
06:16parce que quand tu vas arriver au ciel,
06:17le nombre d'âmes qui vont t'accueillir
06:19en disant que c'est grâce à toi
06:20que je suis au ciel,
06:22c'est ça qui me permettait d'avancer.
06:25Donc je ne me pose pas de questions.
06:26Une fois qu'elle devient officiellement religieuse,
06:29une vie bien réglée commence pour Catherine.
06:31Le matin, on va à l'office.
06:33Il y a 6 heures d'office par jour, en latin.
06:35Et puis il y a 4 à 5 heures de travail.
06:38J'ai beaucoup travaillé dehors,
06:40à la ferme, dans les champs,
06:41à conduire le tracteur, faire les foins.
06:43Et puis il y a toute la maison à entretenir.
06:46Donc il y a celles qui sont à la cuisine,
06:47il y a toutes celles qui sont dans les lingeries,
06:50les habits.
06:51Ce qui est fatigant,
06:52c'est que les activités s'enchaînent sans trêve.
06:55Il faut passer de l'une à l'autre.
06:56On se change 4 fois par jour.
06:57Parce qu'on va à l'office.
06:59Ensuite, il faut se changer pour aller travailler.
07:01On se rechange pour l'office du milieu de la journée,
07:04plus le repas.
07:05On se rechange pour retourner dehors.
07:07On se rechange pour l'office.
07:09Si on a un service au dîner du soir,
07:11de nouveau on se met à tenue de travail.
07:12J'ai eu l'impression d'être tout le temps en train de courir.
07:14Quand on se couche à sommet le soir,
07:17on ne réfléchit plus.
07:18On ne se pose plus de questions.
07:20C'est un engrenage, c'est sa vie.
07:22Donc c'est normal.
07:27Pendant 16 ans,
07:28Mère Edith continue de superviser le couvent
07:30et Catherine et les autres sœurs
07:31doivent lui obéir sans discuter.
07:33En 1996,
07:35un autre couvent qui appartient à la même communauté
07:37est ouvert dans les Pyrénées.
07:39Il est toujours sous la supervision de Mère Edith
07:41et Catherine y est envoyée à contre-cœur.
07:45Là-bas,
07:45elle ne travaille plus dehors.
07:47Elle est nommée à l'économat.
07:48Avec d'autres sœurs,
07:50elle est chargée de la gestion financière du couvent.
07:52Mais elle ne peut jamais prendre d'initiative
07:54et doit seulement se contenter d'obéir à Mère Edith.
07:58La moindre démarche,
07:59il fallait demander une permission.
08:01Mais la moindre démarche,
08:02et tous les documents qui arrivaient à l'économat
08:05devaient être montés chez la baisse
08:07avant que nous puissions les consulter.
08:08Et le jour où j'attendais une réponse rapide
08:11et où je l'ai regardé la réponse avant de le monter,
08:13je me suis fait descendre.
08:15Et c'est ça qui est infantilisant.
08:17C'est une soumission.
08:19Voilà, du matin au soir et du soir au matin,
08:21ça empêche de réfléchir.
08:22Et là, le fait de ne plus être du tout,
08:24enfin très peu dans les travaux manuels
08:27et être beaucoup à l'économat
08:28avec des grosses responsabilités,
08:30ça n'a rien arrangé.
08:31La loi canonique demande aux abbés et aux abbesses
08:34de présenter leur démission au pape
08:35à l'âge de 75 ans.
08:37Ce que Mère Edith ne fait pas.
08:38En 2010, à l'âge de 80 ans,
08:41elle finit par remettre sa démission
08:43et une nouvelle abesse est élue.
08:44Mère Edith part du couvent pendant quelques mois,
08:47mais elle prévient qu'elle reviendra
08:48quelques semaines plus tard
08:49pour aider la nouvelle abesse.
08:51On prépare partout sa place.
08:54Elle va être vénérée un peu comme l'ancienne
08:55qui peut donner des bons conseils.
08:57Et puis en réalité,
08:58la prieure qui a été élue à besse
09:01à ce moment-là,
09:02au bout de quelques semaines,
09:05réalise que si l'ancienne abesse revient,
09:07elle reprendra le gouvernement.
09:09Elle, elle ne pourra rien faire.
09:10Donc elle en parle à l'évêque
09:11qui interdit à Mère Edith de revenir.
09:13Quand elle l'annonce à la communauté,
09:15c'est un premier tsunami
09:15parce qu'elle était devenue,
09:16avec le temps,
09:18la manipulation, l'emprise,
09:19c'était vraiment aggravé.
09:21Et elle était devenue comme un gourou.
09:22Et donc là,
09:23quand vous tenez à elle
09:24et que votre gourou s'écroule,
09:25il y a quand même eu 20 dépressions
09:27dans la communauté.
09:28Et à ce moment-là,
09:29il y a quelques sœurs qui partent.
09:30Et l'abesse qui a été élue,
09:32au bout de 18 mois,
09:34donne elle-même sa démission,
09:35s'en va et nous dit
09:36« Je ne reviens pas,
09:36je repars dans le monde ».
09:37Donc deuxième tsunami,
09:39d'autres sœurs partent.
09:40Et là, moi,
09:41je suis en burn-out complet,
09:43je ne comprends plus rien
09:43à ce qui se passe,
09:44je ne sais même plus
09:44pourquoi je suis là.
09:46Quand je parle de burn-out,
09:47c'est surtout un disque mental
09:48qui tourne sans arrêt,
09:49avec des questions sans réponse
09:50et je n'arrive pas à l'arrêter.
09:52Jour et nuit.
09:59Après 35 ans de vie monastique,
10:01Catherine commence à remettre en question
10:02sa place au sein du couvent.
10:04Une nouvelle abesse,
10:05Mère Gertrude, est élue.
10:06C'est la troisième supérieure de Catherine
10:08depuis qu'elle est entrée
10:09dans le monastère.
10:10Et elle a le même fonctionnement
10:11très strict que les anciennes.
10:13En mars 2013,
10:15à l'Economa,
10:15un projet de gros travaux
10:16dans le couvent est étudié.
10:18Catherine trouve que
10:19ce n'est pas une bonne idée.
10:20Elle pense qu'après
10:21les nombreux départs de sœurs,
10:23la communauté est en grande souffrance
10:24et que ce n'est pas le moment
10:26de se lancer dans de gros travaux
10:27qui vont coûter très cher.
10:29Et elle organise une réunion
10:30pour en discuter.
10:32et la veille de la réunion,
10:33la supérieure,
10:33Mère Gertrude,
10:35m'appelle dans son bureau
10:36et me dit,
10:37vous avez dit,
10:37je ne sais pas quoi,
10:38c'est une bêtise à une sœur,
10:39ça l'a beaucoup choqué.
10:40Donc, avec mon conseiller,
10:42nous avons décidé
10:42que vous n'arriiez pas
10:43à la réunion de demain matin.
10:44Mais à cette époque-là,
10:45je suis complètement blindée.
10:46En fait,
10:47j'ai une telle souffrance intérieure,
10:48mais que je ne veux pas voir,
10:49que j'ai tout blindé.
10:51Donc, ça,
10:51ça glisse sur moi
10:52comme sur les plumes d'un canard.
10:53Je dis,
10:54très bien,
10:54je n'irai pas.
10:56Et puis,
10:56je vais me coucher comme ça.
10:57Et le lendemain matin,
10:58au moment où le réveil sonne
11:00pour aller à l'office,
11:01je vais m'assier sur mon lit
11:01et je vais m'entendre dire tout haut.
11:03J'ai dit oui,
11:0435 ans.
11:05Aujourd'hui,
11:06je dis non,
11:06je refuse que l'on me traite
11:07comme un enfant
11:08que l'on mette au coin.
11:10Mais moi,
11:10je suis moi-même stupéfaite.
11:12Je me dis,
11:12mais qui parle ?
11:13Qu'est-ce qui se passe ?
11:13Et de me dire,
11:14Catherine,
11:14aujourd'hui,
11:15c'est un genre capital.
11:17Tu ne peux plus rester là,
11:18sinon tu meurs.
11:24Catherine demande à partir
11:25se reposer dans une autre communauté
11:27pendant un mois.
11:28Comme elle angoisse à l'idée
11:29de retourner dans sa propre communauté,
11:31elle finit par y rester un an.
11:33Pendant cette année,
11:34elle entre en contact
11:35avec un prêtre
11:36qui est un ami de sa famille.
11:38Il discute par mail tous les jours
11:39et Catherine lui fait part
11:41de ses doutes
11:41et de ses questionnements.
11:43Elle va ensuite
11:44le rencontrer
11:44dans sa communauté.
11:45Un jour,
11:46il me dit,
11:46mais Catherine,
11:47tu me parles toujours
11:48de retourner là-bas.
11:49Qu'est-ce que tu ressens
11:51à cette idée ?
11:53Et à ce moment-là,
11:54je lui réponds
11:54quelque chose
11:55auquel je n'ai jamais pensé,
11:56mais qui vient du plus profond
11:58de mon être.
11:59Je lui réponds
12:00une immense angoisse,
12:01bon, ça je le savais,
12:02comme si je repartais en prison.
12:04Alors il me répond,
12:05mais Dieu veut
12:06que tu sois heureuse.
12:07Ah tiens,
12:08bon,
12:08première nouvelle.
12:09Et il ajoute,
12:10la vie religie
12:11n'est peut-être
12:11plus en chemin.
12:12Et à ce moment-là,
12:13j'explose en sanglots
12:16et je lui dis,
12:17mais si je suis plus religieuse,
12:18qu'est-ce que je suis ?
12:19C'est la crise existentielle.
12:20Je dis,
12:21je suis en mille morceaux
12:21par terre,
12:22la largeur,
12:22c'est en mille morceaux
12:23par terre,
12:23mais qu'est-ce que je deviens ?
12:25Et il me pose sa main
12:27très délicatement
12:27sur l'épaule.
12:28Il me dit,
12:29mais Catherine,
12:29celle qui est en miette
12:30par terre,
12:30ce n'est pas toi.
12:31C'est quelqu'un
12:32qui était conditionné
12:33et formaté.
12:34On va t'accompagner,
12:35tu vas te construire,
12:36tu vas devenir toi-même.
12:39En 2014,
12:41à 62 ans,
12:42Catherine demande
12:42à vivre dans le monde extérieur
12:44pendant un temps défini,
12:45sans pour autant
12:46quitter la vie religieuse.
12:47La permission lui est accordée
12:49et Catherine trouve
12:50une chambre
12:50dans l'appartement
12:51d'une vieille dame
12:52où elle peut vivre.
12:53En échange,
12:54elle s'occupe quotidiennement
12:55de cette dame.
12:56Catherine revoit sa famille
12:57et redécouvre
12:58le monde extérieur.
13:00Toutes les voitures,
13:01quand je suis partie,
13:01elles étaient de toutes les couleurs.
13:03Puis là,
13:03je ne trouvais que des voitures.
13:04Je me rappelle,
13:05j'étais dans le métro aérien.
13:06Ce n'était que des grises,
13:07des blanches et des noires.
13:08C'est quand même triste
13:09parce qu'avant,
13:10c'était plus amusant
13:10quand il y avait toutes les couleurs.
13:12Et puis,
13:13il y avait des mots.
13:15Moi,
13:15j'employais toujours le mot
13:16la place de publicité,
13:17c'était réclame.
13:19Alors ça,
13:19c'est explosé de rire
13:20mes neveux.
13:22Ou chandail.
13:23Mais non,
13:23c'est un pull.
13:24Puis je me faisais expliquer
13:25les mots que je ne connaissais pas.
13:26Facebook,
13:28Twitter.
13:29Mais qu'est-ce que ça veut dire ça ?
13:30Catherine s'adapte bien
13:31au monde extérieur,
13:32sauf sur un point.
13:34Réussir à prendre
13:34des décisions toute seule,
13:36ce qu'elle n'a jamais fait
13:37en étant au couvent.
13:38On me proposait quelque chose.
13:39J'en discutais avec mes amis
13:41ou mes cousines.
13:42Et puis,
13:42alors je dis oui,
13:43je dis non.
13:44Mais Catherine,
13:44tu prends ta décision.
13:45Mais à tel point
13:46qu'un jour,
13:47j'ai été tentée
13:47de retourner au monastère.
13:49Je me rappelle,
13:49j'étais dans le métro
13:49et j'avais une petite voix
13:51qui me disait
13:51« Écoute, là-bas,
13:55tu n'es pas toute seule. »
13:56Et puis on te dit,
13:57on te dit du matin en soir
13:58ce que tu as à dire,
13:59fais-vous penser.
14:00Retourne-y.
14:01Et à ce moment-là,
14:01mon regard tombe
14:02sur une phrase.
14:04Alors dans le métro,
14:04elle était inscrite comme ça.
14:06De ce qu'il y avait marqué
14:07« La plupart des gens existent,
14:09très peu vivent. »
14:10Et c'est là que je comprends
14:11que je suis en train
14:11de faire ma métamorphose.
14:13Je suis en train de passer
14:14de mon existence
14:15qui était plus ou moins larvée
14:16à ma vie de libellule
14:18qui va découvrir le monde
14:19et qu'il ne faut surtout pas
14:21que je lâche le morceau,
14:21même si c'est des passages difficiles.
14:28En plus de s'occuper
14:29de la vieille dame
14:29chez qui elle habite,
14:30Catherine devient aumônière
14:31à l'hôpital Saint-Antoine
14:33où elle propose
14:33un accompagnement religieux
14:35aux patients.
14:36Un jour,
14:36après son service à l'hôpital,
14:38elle décide d'aller se balader.
14:40« Je passe la journée
14:41au jardin des plantes,
14:42j'adore voir les enfants
14:42parce que ça a été
14:43un de mes deuils ça
14:44de ne pas avoir eu d'enfants.
14:45Et puis je rentre,
14:46je m'occupe de la vieille dame
14:48et puis le soir,
14:48je m'aperçois
14:48qu'on est dimanche
14:49et que je ne suis pas allée
14:50à la messe.
14:51Normalement,
14:51rater la messe du dimanche,
14:53c'est un grave péché.
14:54Il faut se confesser
14:54avant de recommunier
14:56ou de retourner à la messe.
14:57Et là,
14:58je suis dans une paix profonde
14:59et je me dis
14:59c'est curieux.
15:00Donc toute culpabilité est partie.
15:02Et moi,
15:03de voir à quel point
15:04j'étais dans la paix
15:05et donc que j'avais dépassé
15:07toutes ces normes,
15:08toutes ces obligations,
15:09toutes ces croyances,
15:10ça m'a fait un bien extraordinaire.
15:12J'ai vu que c'était
15:13un vrai chemin.
15:14Le 2 août 2016,
15:15après 40 ans de vie religieuse,
15:17Catherine prend sa décision.
15:19L'Église me dit
15:20qu'est-ce que vous faites ?
15:21Est-ce que vous restez ?
15:23Est-ce que vous retournez
15:23dans votre communauté ?
15:24Est-ce que vous allez
15:25dans une autre communauté ?
15:25Est-ce que vous avez
15:26encore besoin de réfléchir ?
15:27Et là, non.
15:27C'est extrêmement clair.
15:29Ma décision est prise
15:31dans une sérénité,
15:32une paix.
15:33Et je dis,
15:34non,
15:34la vie religieuse,
15:35c'est fini pour moi.
15:36J'écris une lettre à Rome
15:37pour être relevée de mes voeux.
15:39Je la mets à la poste.
15:40Mais avant de la mettre
15:41dans la boîte,
15:42je m'arrête 30 secondes
15:43pour faire un acte
15:45de pleine conscience,
15:46un acte vraiment présent,
15:47de pleine responsabilité.
15:48Je sais ce que je fais,
15:50je l'ai choisi,
15:50je sais que j'ai raison,
15:51je sais que c'est juste.
15:52Je mets la lettre dans la boîte
15:53et un mois après,
15:54Rome me répond
15:55que je suis relevée de mes voeux.
15:56J'avais besoin d'être en règle
15:58parce qu'à l'époque,
15:59j'étais encore en lien
16:00avec cette église.
16:02Catherine coupe ensuite
16:03complètement les ponts
16:04avec l'institution catholique.
16:05Elle arrête d'aller à la messe
16:07et à 64 ans,
16:08c'est comme si elle recommençait
16:10sa vie de zéro.
16:11J'ai revécu
16:12toutes les étapes.
16:13J'ai été comme une petite fille
16:14de 4 ans
16:14qui découvre le monde.
16:16Il y a eu une période
16:16où j'ai fait des expériences
16:18des premières fois de tout.
16:19Le sexe, la drogue,
16:21l'alcool et tout.
16:22Comme une adolescente
16:23qui découvre
16:23soif de tendresse
16:25d'une fille de 20 ans,
16:26découvrir le monde
16:27d'une fille de 40 ans
16:29et puis la sagesse
16:30d'une fille de 60 ans.
16:32Catherine déménage
16:33pour la première fois
16:34de sa vie
16:34dans son propre appartement
16:35qui fait seulement
16:3615 mètres carrés.
16:38Elle trouve du travail
16:39en contrat d'insertion
16:40au sein de l'association Emmaüs
16:41puis elle prend sa retraite.
16:43Pour s'occuper,
16:44elle garde des enfants
16:45ou donne des cours
16:46de français à des migrants.
16:48En 2020,
16:49elle passe le confinement
16:50chez un de ses frères
16:51avec plusieurs membres
16:52de sa famille.
16:53Et quand j'en suis sortie,
16:54la solitude m'a exposée
16:55au visage.
16:56Ça faisait longtemps
16:56que mes amis me disaient
16:57« Mais tu sais,
16:58quelqu'un ne te tombera pas
17:00tout cuit du ciel. »
17:01J'avais eu des expériences
17:02mais qui avaient fini
17:03par ne pas marcher
17:04parce que j'avais envie
17:04de rencontrer quelqu'un.
17:05J'avais une tête soif
17:06de tendresse.
17:07Donc je me suis inscrite
17:08sur un site effectivement
17:09et 6 mois plus tard,
17:10j'ai rencontré Yves.
17:14Yves est un homme de 72 ans
17:16qui habite à Lyon.
17:17Il tombe très vite amoureux
17:18et Catherine emménage
17:20chez lui
17:20dans le département du Rhône.
17:22Le 22 janvier 2022,
17:24un peu plus d'un an
17:24après leur rencontre,
17:26il décide de se marier.
17:27C'est toutes mes attentes
17:29qui sont comblées
17:29et en même temps,
17:30je comble les siennes.
17:32Alors, il m'apporte
17:32la sécurité.
17:34Je ne la cherchais pas vraiment
17:35puisque depuis que je suis sortie,
17:37la vie m'a donné
17:37tout ce dont j'avais besoin
17:38mais une vraie sécurité
17:40et puis beaucoup d'amour,
17:41beaucoup de tendresse.
17:42Une famille qui fait
17:44que je peux jouer
17:45le rôle de grand-mère
17:46même si ces petits-enfants
17:48ont leur grand-mère.
17:49Quand ils sont là,
17:50je suis vraiment
17:51une grand-mère pour eux.
17:52Donc moi, ça me comble aussi.
17:53Il me rend heureuse
17:55et le bonheur
17:55de leur rendre heureux
17:56parce que depuis
17:57que j'ai vécu sous emprise,
17:59je sais mais du plus profond
18:01de moi
18:01qu'une relation
18:03ne peut être juste
18:03que s'il y a un partage.
18:05C'est jamais quelqu'un
18:06qui donne tout
18:07et pour tous les deux,
18:08je crois que c'est vraiment
18:08un chemin merveilleux.
18:15Mon chemin de vie
18:16ne passe plus
18:17par l'Église catholique
18:18et par les religions.
18:19Et quand on me demande
18:20si je crois en Dieu,
18:21pour moi, ce Dieu,
18:22s'il existe en tous les cas,
18:24il veut que tous les hommes
18:24soient heureux
18:25aujourd'hui dans la vie
18:26il nous laisse le choix
18:27de nos moyens
18:28pour être heureux,
18:29il nous accompagne
18:30quel que soit nos choix,
18:31il est amour,
18:32il est relation,
18:34il veut que je sois heureuse,
18:34moi je suis dans l'amour,
18:35je suis dans la relation,
18:36je suis heureuse,
18:37je ne peux pas aller mieux
18:38et je vis la minute présente
18:39et je vis la minute présente
18:56Ambre, est-ce que Catherine Draveil
18:58a l'impression d'avoir finalement
18:59perdu 40 ans de sa vie ?
19:01Non, en tout cas,
19:02ce n'est pas ce qu'elle m'a dit,
19:03elle m'a plutôt dit
19:04que c'était comme ça,
19:05que c'était son chemin de vie
19:06et qu'au contraire,
19:07aujourd'hui,
19:08ça lui permettait
19:08de vivre les choses
19:09encore plus intensément
19:10et en la rencontrant,
19:12j'ai senti que c'était
19:12plutôt quelqu'un
19:13de très positif
19:15qui était du genre
19:16à aller de l'avant.
19:17Catherine Draveil
19:17a raconté son histoire
19:18dans un livre,
19:20Métamorphose,
19:20La vie m'appelle,
19:21un livre publié en mai
19:23aux éditions Favre.
19:24On sait comment a débuté
19:25ce projet d'écriture ?
19:27Oui, elle m'a raconté
19:28qu'elle avait commencé
19:29à écrire son histoire
19:30de son côté pour elle
19:31parce que ça lui faisait du bien
19:33et une fois qu'elle a été
19:34relevée de ses voeux
19:34et qu'elle a commencé
19:35à rencontrer de nouvelles personnes
19:37et à leur raconter son histoire,
19:39tout le monde lui disait
19:40que c'était incroyable
19:41et qu'il fallait absolument
19:41qu'elle partage son histoire.
19:43Donc, elle a écrit son livre
19:45avec l'objectif
19:46d'aider d'autres religieux,
19:47par exemple,
19:48qui vivraient peut-être
19:48la même chose qu'elle.
19:50Dernière question,
19:50Ambre,
19:51Catherine Draveil témoigne
19:52de ce qu'elle a vécu
19:52mais elle tient aussi
19:53à préciser
19:54que ça ne se passe pas
19:55comme ça dans tous les monastères.
19:56Oui, exactement,
19:57c'est ce qu'elle m'a tout de suite
19:58dit quand on s'est rencontrés.
19:59Quand elle témoigne,
20:00elle parle de son expérience personnelle
20:02mais ça ne veut pas du tout dire
20:03que ça se passe comme ça partout
20:04dans tous les monastères
20:06et il y a beaucoup d'autres couvents
20:07dans lesquels
20:08il n'y a pas de relation d'emprise
20:09comme elle a pu vivre
20:10et où les religieux
20:11sont bien plus épanouis qu'elle.
20:14Merci Ambre Rosala.
20:16Cet épisode de Code Source
20:17a été produit par Clara Garnier-Amourou
20:19et Emma Jacob.
20:20Réalisation,
20:21Pierre Chaffanjon.
20:22Code Source
20:23est le podcast quotidien
20:24d'actualité du Parisien.
20:25Nous publions un nouvel épisode
20:26chaque soir de la semaine
20:27du lundi au vendredi.
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