00:03Bonjour, c'est Jules Lavi pour Codesources, le podcast d'actualité du Parisien.
00:11Le président américain Joe Biden s'est rendu en Israël le mercredi 18 octobre.
00:15Il a soutenu l'État hébreu, tout en appelant les Israéliens à ne pas se laisser emporter par la rage
00:21et à ne pas commettre les mêmes erreurs que les États-Unis après les attentats du 11 septembre 2001.
00:26Une visite intervenue au lendemain du bombardement d'un hôpital à Gaza,
00:31bombardement dont ni l'origine ni le bilan ne sont établis à ce jour.
00:35Aujourd'hui, après notre épisode sur Israël, en deuil et en guerre depuis l'attaque meurtrière du Hamas,
00:40qui a principalement tué des civils, Codesources a choisi de faire témoigner un habitant de Gaza sur son quotidien.
00:47Ambre Rosala a réussi à joindre au téléphone Ziad Medouk, un professeur de français âgé de 57 ans.
00:54Sa famille s'est réfugiée au sud de la bande de Gaza, mais lui a préféré rester dans son appartement
01:00dans la ville de Gaza.
01:07Je contacte Ziad Medouk par téléphone au 11e jour d'affrontement entre Israël et le Hamas.
01:13Allô ?
01:13Il est enfermé chez lui dans la ville de Gaza, et pendant notre conversation, j'entends parfois des bombardements à
01:19travers le téléphone.
01:21Donc comme vous entendez, un barou est très fort, ça c'est le quotidien.
01:26C'est difficile de dire qu'on est habitué, mais voilà, c'est le quotidien difficile.
01:32Ziad n'a pas hésité une seconde à témoigner.
01:34Il m'explique que c'est très important pour lui de pouvoir raconter ce qu'il vit à Gaza.
01:38A travers le témoignage, je m'exprime, j'essaie d'exprimer mes ressentis, surtout je sors ma colère.
01:44Je calme ma colère en témoignant.
01:47J'essaie un peu de sortir mon isolement, même si difficile, avec la poursuite des bombardements intensifs et la poursuite
01:55de la catastrophe humanitaire.
01:57Ziad est né en 1966 dans la ville de Gaza.
02:00L'année d'après, le 5 juin 1967, la guerre des Six Jours éclate.
02:06L'État d'Israël s'empare de la bande de Gaza et occupe militairement le territoire.
02:11Ziad grandit donc dans cette atmosphère d'occupation militaire.
02:15De la fenêtre de notre maison, on voyait les soldats.
02:18Et on voyait les colons qui contrôlaient les meilleurs terrains, les meilleurs puits d'eau.
02:23Notre enfance était triste parce qu'il n'y a pas vraiment des souvenirs, à part la révolte, la violence,
02:30les attaques, les arrestations, les morts, les blessés.
02:33Donc ce n'est pas une vie normale.
02:35Le 9 décembre 1987, la première intifada, soulèvement en français, éclate dans la bande de Gaza.
02:42De jeunes palestiniens se révoltent contre l'armée israélienne en leur jetant des pierres et de violentes émeutes éclatent.
02:49Ziad a 21 ans.
02:50Dans le lycée où j'ai étudié, il y avait des soldats qui entraient, qui tapassaient des gens, qui arrêtaient
02:58des gens.
02:58Mais moi, je n'étais pas avec les jeunes révoltants.
03:01Moi, je lisais beaucoup, je lisais beaucoup la littérature française et en arabe, traduite en arabe.
03:06Et j'étais très impressionné par la littérature française.
03:11C'était une littérature plus ou moins engagée.
03:13C'était une littérature de Victor Hugo Molière en quête de justice, en quête de liberté comme moi.
03:20La langue française, pour moi, c'est une langue de paix, voilà.
03:28Ziad suit d'abord des études de sciences économiques en Algérie.
03:31Il rentre à Gaza en 1994, quand il a 28 ans, puis il reprend des études pour devenir professeur de
03:37français dans sa ville natale.
03:38En 2006, à 40 ans, il prend la direction du département de français à l'université de Gaza.
03:45La même année, le Hamas, dont l'acronyme signifie « Mouvement de résistance islamique », remporte les élections législatives.
03:52Le mouvement, qui prône la destruction d'Israël, administre désormais le territoire de Gaza.
03:58Considéré comme une organisation terroriste par les États-Unis et l'Union européenne,
04:03le Hamas multiplie les prises d'otages, les attentats suicides et les tirs de roquettes sur le sol israélien.
04:10Le samedi 27 décembre 2008, Ziad est à l'université pour préparer les examens, qui doivent avoir lieu dans quelques
04:17semaines.
04:18L'armée israélienne lance une offensive contre le Hamas et bombarde la bande de Gaza.
04:22Il y avait au moins une organisation de la part de la société civile, des organisations internationales,
04:28des activistes sur place, qui s'occupaient de tout le monde.
04:32Donc il y avait des distributions, des couvertures, des matelas pour les déplacer dans les écoles.
04:37Il n'y avait pas l'eau pour boire, mais on se débrouillait.
04:41Vous êtes coupé de monde, vous ne pouvez pas avoir les nouvelles des proches.
04:45J'étais obligé quelquefois d'aller à l'hôpital pour recharger mon portable.
04:49C'était terrible parce que je voyais les enfants, les femmes, les hommes massacrés, tués, assassinés comme ça.
04:56Donc c'était des traînes très violentes à Gaza.
05:00Pendant trois semaines, l'armée israélienne mène une attaque terrestre et aérienne à Gaza.
05:051400 Palestiniens et 13 Israéliens ont été tués.
05:09Ziad reprend son travail d'enseignant.
05:11Avec sa femme et leurs cinq fils, il décide de rester vivre à Gaza.
05:14Mais cette offensive signe le début d'une longue série d'affrontements entre Israël et le Hamas.
05:21En 2012, une nouvelle offensive sur Gaza dure pendant dix jours.
05:25En 2014, une autre dure 50 jours.
05:29Pendant toutes ces années, un blocus de la part d'Israël est instauré sur la bande de Gaza.
05:34Ziad et sa famille ont l'impression de vivre dans une prison à ciel ouvert.
05:38J'ai été plusieurs fois interdit de sortir de Gaza parce que le passage souvent était fermé.
05:44Il y a beaucoup de Palestiniens, notamment des enfants, des malades qui sont morts parce qu'ils ne pouvaient pas
05:48sortir,
05:49parce qu'il n'y a pas de médicaments.
05:50Le ciel de Gaza est contrôlé par l'aviation militaire.
05:54La mer de Gaza est contrôlée par la marine.
05:56Nous, on est enciclés dans une prison.
05:59Les deux millions qui vivent à l'intérieur de Gaza,
06:01qui sont entassés et qui se côtoient dans des bâtiments.
06:04Donc on vit, on survit. On ne peut pas dire qu'on vit, ce n'est pas une vie normale.
06:12Malgré les différents affrontements, Ziad n'a jamais pensé arrêter son travail d'enseignant à l'Université de Gaza.
06:18Je résiste par la non-violence, par l'éducation.
06:21Quand vous ouvrez un centre de langue française, ça veut dire c'est quoi ?
06:24Vous ouvrez un centre de paix, un centre d'espoir, un centre d'ouverture.
06:29C'est ça, c'est ça l'idée.
06:30Parce qu'enfermer une population chez elle, c'est terrible.
06:33Mais quand vous échangez, vous pouvez connaître la culture, vous pouvez avoir une ouverture.
06:38Et ça, ça aide beaucoup les jeunes.
06:40Nous, on enseigne les principes de la démocratie, de la liberté d'expression, de l'espoir.
06:44Ça, ça aide à avoir une ouverture vers le monde.
06:48Et surtout, créer une atmosphère de paix et d'espoir pour cette jeunesse palestinienne de Gaza, souvent désespérée.
06:56Le samedi 7 octobre 2023, vers 6h du matin, le Hamas lance une attaque surprise contre Israël.
07:03Des milliers de roquettes sont tirées sur le territoire israélien.
07:06Des combattants du Hamas réussissent à s'infiltrer en Israël.
07:10Ils attaquent des positions militaires, mais aussi des civils, et dans un festival de musique.
07:15Au moins 1 400 Israéliens sont morts, majoritairement des civils.
07:19Plus de 4 000 sont blessés, et environ 150 personnes ont été prises en otage.
07:24Le lendemain, l'armée israélienne riposte en bombardant la bande de Gaza.
07:29On était surpris à 6h du matin d'avoir des roquettes, des missiles, des bombardements.
07:34On pensait que c'était des échanges, comme d'habitude, entre les factions militaires et l'armée d'occupation.
07:40Mais ça a duré, ça a duré jusqu'à 13h.
07:43Jusqu'à maintenant, on est sur le choc, parce qu'on n'attendait pas ça.
07:45Le lundi 9 octobre, Israël impose un siège complet du territoire de Gaza,
07:49où habitent 2 300 000 palestiniens.
07:52L'eau, le gaz et l'électricité sont coupés, et les bombardements continuent.
07:57Auparavant, on a bombardé les barrages ou les routes principales entre les villes.
08:02Cette fois-ci, ils sont en train de détruire les rues entre les quartiers.
08:07Et surtout qu'après 11 jours, on ne parle ni d'ouverture de passage,
08:11ni de perspective, ni de cessez-le-feu, ni de trêve.
08:14Dans les précédentes agressions, il y avait un mois, après trois jours,
08:18un appel à un cessez-le-feu, à une trêve.
08:21Ça montre un peu que le pire attendent les 2 400 000 palestiniens de Gaza.
08:26Je sors deux fois par semaine pour acheter à quoi nourrir ma famille.
08:30Et les boulangeries sont débordées, il y a beaucoup de monde.
08:33Donc on attend une heure pour amener 3-4 baguettes.
08:37Pour l'eau, on est obligé d'acheter l'eau minérale pour boire et pour se laver,
08:41parce qu'il n'y a pas d'eau. On vive avec la peur, l'angoisse,
08:45avec le manque et la pénurie d'électricité, d'eau, de médicaments, de nourriture.
08:50Mais voilà, c'est notre quotidien très difficile à Gaza.
08:58Ziyad, sa femme et leurs 5 fils de 11 à 25 ans, restent abrités dans leur maison de la ville
09:03de Gaza.
09:04Au bout d'une semaine, le dimanche 15 octobre,
09:06Ziyad décide de faire évacuer sa femme et ses fils vers le sud de la bande de Gaza, plus en
09:11sécurité.
09:13Mon fils, le dernier, qu'il a 11 ans, il se réveillait horrifié par le bruit fort du bombardement.
09:18Donc je préfère qu'il aille là-bas.
09:20C'est difficile parce que la séparation de la famille est dure,
09:24parce que c'est la première fois que je me sépare.
09:25Moi, j'ai voyagé beaucoup.
09:27C'est la première fois que je me sépare de ma famille à l'intérieur.
09:30Mais c'est la situation qui oblige.
09:32Mais au moins, pour le moment, ils sont en sécurité, même si personne n'est à l'abri.
09:37Ziyad, lui, décide de rester dans sa maison.
09:40Je suis quelqu'un très attaché à sa ville, à sa patrie.
09:44Je prends pour une résistance pendant nos violences.
09:46Je suis fier de ma décision de rester.
09:49On est chez nous, on attend le pire.
09:51Mais on préfère mourir de beau chez nous.
09:55Nous, comme société civile, on a décidé de ne pas partir,
09:58même si on risque notre vie avec les bombardements intensifs, comme vous entendez.
10:02Mais c'est comme ça, c'est notre choix symbolique.
10:05Aujourd'hui, comment vous voyez l'avenir ?
10:07Je suis optimiste.
10:08Je vais continuer d'être optimiste, même si l'ampleur de ce que je vois est terrible.
10:13Mais à Gaza, il n'y a pas seulement des factions.
10:16À Gaza, il y a la société civile, il y a les jeunes, il y a les femmes.
10:19La seule solution, c'est la solution politique, c'est la paix.
10:23Moi, je suis optimiste que peut-être qu'il y ait un réveil de conscience,
10:26une prise de conscience pour permettre de relancer le processus de paix dans la région.
10:39Cet entretien a été enregistré avant le bombardement dont l'origine fait débat sur un hôpital palestinien à Gaza.
10:45Ambre, Ziad Medouk ne dit pas un mot sur le Hamas dans ce témoignage.
10:50Qu'est-ce qu'il pense de cette organisation et de ces attaques meurtrières
10:53qui ont visé principalement des civils le 7 octobre en Israël ?
10:57Alors, je lui ai posé clairement la question, mais il ne répond pas en condamnant fermement le Hamas.
11:02Il m'a répondu en me disant qu'il ne voulait pas critiquer ce que faisaient les autres,
11:06mais il m'a aussi répété que ce que lui, il défendait, c'était une résistance pacifique, non armée,
11:12et que la violence et la guerre ne pourraient, selon lui, jamais résoudre le conflit.
11:16Est-ce qu'il a peur de mourir en restant dans la ville de Gaza ?
11:19Je ne saurais pas trop dire. Je pense que oui, forcément, il y a un peu de peur.
11:22Mais en tout cas, pas suffisamment pour qu'il change d'avis et qu'il décide de quitter sa ville.
11:27Et ce que j'ai ressenti quand je l'ai au téléphone, ce n'est pas de la peur, mais
11:30plutôt de l'espoir.
11:32J'ai senti qu'il croyait vraiment qu'un jour, il pouvait y avoir la paix entre Israël et les
11:36Palestiniens.
11:37Dernière chose, Ambre, Ziad Medouk t'a dit à plusieurs reprises avoir le sentiment
11:40que la communauté internationale ne réagit pas assez pour arrêter cette guerre et les bombardements sur Gaza,
11:46qui tuent des hommes du Hamas, mais aussi des dizaines ou des centaines de civils, selon les autorités locales.
11:52Oui, c'est ça. Il m'a dit plusieurs fois que pour lui, il fallait à tout prix que la
11:55communauté internationale intervienne en urgence.
11:58C'est vraiment le message le plus important qu'il souhaite faire passer en témoignant.
12:02Il m'a dit qu'il acceptait de parler aux médias pour qu'il y ait une prise de conscience
12:06à l'échelle internationale
12:07et qu'il y ait une mobilisation de la communauté internationale pour faire cesser les bombardements à Gaza
12:12et mettre ses habitants à l'abri.
12:16Merci Ambre Rosala et merci à Gallagher Fenwick pour son aide.
12:20Code Source est le podcast quotidien d'actualité du Parisien.
12:23Un nouvel épisode chaque soir de la semaine, du lundi au vendredi.
12:26Si vous aimez Code Source, n'hésitez pas à nous le dire en laissant un commentaire
12:29ou des petites étoiles sur votre application audio.
12:32Et puis vous pouvez aussi écouter le second podcast du Parisien, Crime Story,
12:36un podcast consacré aux faits divers, une grande affaire criminelle, chaque samedi dans Crime Story.
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