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La France ne s'est pas taillée toute seule : il a fallu compter sur ses carrières pour que se façonnent, au fil des siècles, ses plus belles créations architecturales. C'est au coeur du Minervois, dans le sud du pays, que se cache l'une des pierres les plus raffinées au monde. Le marbre de la montagne noire, bien connu à partir du XVIIe siècle, est extraite par le Roi Soleil pour construire les colonnes du château de Versailles et célébrer le luxe à la française. En parallèle, on taille dans les carrières de Paris pour ériger les monuments de la capitale. Au Moyen Âge, les sites d'extractions s'enterrent
et dessinent peu à peu les plans des futures catacombes de Paris. Année de Production :
et dessinent peu à peu les plans des futures catacombes de Paris. Année de Production :
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00:00Générique
00:38C'est un discret village de l'Aude, en plein pays cathare.
00:45Un village comme beaucoup d'autres, à la différence que Cône-Minervois
00:50semble tout entier composé d'un des matériaux les plus nobles au monde.
00:55Sur chaque place, dans chaque ruelle, autant que dans les intérieurs,
01:00le marbre rouge impose son éclat.
01:03J'aime le marbre parce que c'est très tactile, on a vraiment envie de le toucher, de le caresser.
01:08Le marbre a plutôt une destination à paraître froid,
01:12mais du fait de cette couleur rouge, ça lui apporte une chaleur.
01:16Je pense que pour les Cônois, le marbre est quelque chose d'important,
01:19ça fait partie de leur identité, parce que c'est rare, c'est luxueux et c'est connu mondialement.
01:26Car ce marbre rouge tacheté de blanc est celui qui orne les plus beaux monuments de la planète.
01:32Des colonnes du Grand Trianon à Versailles, à l'Arc de Triomphe du Carousel du Louvre,
01:37le marbre de Cône Minervois sert aussi d'écrin aux plus grands édifices religieux,
01:43comme la basilique Saint-Pierre de Rome et au fastieux palais de Saint-Pétersbourg en Russie.
01:51Mondialement réputé pour ses qualités de taille et surtout la rareté de ses coloris,
01:56le rouge de France, ou Grand Incarnat, est devenu dès le XVIIe siècle
02:00un des piliers du luxe à la française, au même titre que le parfum ou la cosmétique.
02:10Ce précieux minéral, qu'on dit fait d'écume et de sang mêlé,
02:14raconte l'histoire d'une terre généreuse et de ceux qui la peuplent.
02:32Pour caresser le célèbre marbre du Minervois dans son état naturel,
02:37il faut pénétrer dans un territoire réputé mystérieux, la Montagne Noire.
02:46Sur les contreforts du massif central, cette montagne tapissée de garrigues et de vignes
02:51abrite aussi des forêts denses et des falaises calcaires abruptes qui ont nourri l'imaginaire local.
03:01Autre fois, on disait aussi, pour celui qui osait traverser la Montagne Noire,
03:04que si jamais tu ne te faisais pas égorger par les faussonniers,
03:08peut-être que c'est les bandits qui t'attraperont.
03:09Si les bandits ne t'attrapent pas, peut-être que c'est les loups qui te mangeront.
03:12Et si ce ne sont pas les loups qui te mangent,
03:15à ce moment-là, c'est dans le brouillard que tu ne te perdras jamais.
03:17Et si dans le brouillard, tu ne te perds pas, peut-être de froid, tu mourras.
03:20Bienvenue dans la Montagne Noire.
03:26Aux intrépides qui osent la traverser,
03:28cette montagne offre alors volontiers ses richesses.
03:36Dans les gorges du ruisseau du Croc, le marbre est à portée de main.
03:44Quand on la voit comme ça, on n'imagine pas.
03:47Puis en fait, on s'aperçoit aussi de près à la regarder, en la touchant.
03:51On a cet aspect un peu plus marbré, ce polissage,
03:54parce que les roches qu'on disait marre ou qu'on appelait marbre,
03:57c'était les roches qui étaient en fait tout simplement polies.
04:00Donc on en prend un petit peu, puis on...
04:02Voilà, on la mouille la pierre, on voit, ça donne cet aspect brillant.
04:06Puis on voit là, d'un coup, il y a des petites veines qui apparaissent.
04:10Donc ça, c'est les petites surprises.
04:12On se dit, bah en fait, ouais, sous cette fine pellicule de lichen, de mousse et d'herbe,
04:16on a cette roche qui reluit et qui nous dit tout simplement qu'on marche sur un trésor.
04:26Et dans les tréfonds de la montagne, la roche calcaire constituée de cristaux de calcite
04:32dévoile toutes ces nuances de couleurs.
04:39On en dénombre pas moins de 30 dans cette montagne.
04:42Et les tons pourpres qui ont fait la réputation de la région
04:46sont observables dans de nombreuses cavités.
04:50Dans la roche, il y a ce qui va donner cette coloration.
04:53C'est les minéraux qui sont à l'intérieur et qui vont s'oxyder.
04:57Dans les minéraux, on peut retrouver par exemple du fer.
05:01Et ce fer, justement, en s'oxydant, ça fait comme la rouille, ça rougit.
05:04Et c'est ça qui va donner la coloration à l'intérieur.
05:08Ces cavités naturelles servent d'abri aux chasseurs-cueilleurs du néolithique
05:13qui taillent leurs outils dans la roche colorée qui les entoure.
05:19L'extraction et le commerce du marbre démarrent à l'époque romaine.
05:24Mais ce n'est qu'au XVIIe siècle que le marbre de la montagne noire devient célèbre.
05:30Ces terres appartiennent alors aux moines bénédictins.
05:34Et le marbre devient l'emblème de tout un village.
05:43Comme un hommage aux cavités rocheuses,
05:46ce village situé au pied de la montagne prend le nom de Cône,
05:49qui signifie grotte en occitan.
05:55Traversé par la rivière de l'Argent-Double,
05:58il s'est construit autour d'une abbaye bénédictine fondée en 780.
06:07Ce qui fait la célébrité de l'abbaye aujourd'hui, c'est le chevet romand.
06:11Il date du XIe-XIIe siècle.
06:13Il est même classé par les historiens comme l'un des plus beaux chevets du Languedoc-Roussillon.
06:17Mais le vrai trésor de l'abbaye se cache à l'intérieur.
06:22Ici, on peut voir un très bel exemple d'objet liturgique réalisé avec le marbre de Cône.
06:28Il s'agit ici de ce lutrin, réalisé encore avec un marbre de Cône particulier,
06:33un petit pot orangé véné de gris.
06:35D'habitude, les lutrins sont réalisés en bois, avec plein de peintures dorées.
06:39Notre lit en marbre, ce qui est quand même plus original.
06:41Et puis, c'est un autre avantage, c'est que personne ne peut nous le voler du fait de son
06:45poids incroyable.
06:48L'église abbatiale offre un condensé de ce que l'homme a façonné grâce à la nature.
06:56Donc, le maître tel, on peut voir se compose de différents marbres, du jaune, du vert, du violacé.
07:02Tout ça provient de Cône, mais on a aussi du marbre noir, du marbre gris, du marbre rouge foncé qu
07:07'on appelle le marbre griotte.
07:08On a vraiment toute une palette de couleurs.
07:10Ce visage unique, l'abbaye le doit à un homme, l'abbé Jean d'Alibert.
07:17Vers 1613, cet abbé laïque, originaire du village, est prêt à tout pour faire connaître le marbre local
07:24et se tourne vers les spécialistes en la matière, les Italiens.
07:28Et donc, il a eu l'idée, d'Eugénie, d'inviter des marbriers génois
07:32pour constater si, en effet, il y avait possibilité de faire quelque chose de ce marbre.
07:37Ces marbriers génois, les frères Sormano, ont récupéré quelques blocs de marbre qu'ils ont amenés en Italie.
07:42Et là, ils ont commencé à le sculpter et ont réalisé qu'il y avait une veine importante,
07:46la veine incarnat, la rouge vénètre blanc, et qu'on pouvait en faire quelque chose.
07:53C'est ainsi que ce marbre bicolore se retrouve dans la basilique Saint-Pierre de Rome
07:58et devient une référence en Europe, rivalisant ainsi avec le marbre blanc de Carrard.
08:10Dès lors, la demande explose et le village s'enrichit.
08:15Au milieu du XVIIe siècle, l'hôtel particulier de la famille de l'abbé Jean d'Alibert
08:20est un des premiers à se parer de marbre.
08:27Ce bâtiment a été surnommé le Palazzo, du fait que tout est vraiment de l'époque Renaissance.
08:33Par exemple, vous avez deux galeries à double étage avec des médaillons.
08:38On est vraiment dans le style Renaissance, le style italien.
08:42Il faut s'imaginer que dans toutes les maisons du village,
08:45toutes avaient une cheminée ou deux ou trois en marbre.
08:48Il y avait les éviers en marbre, il y avait les escaliers en marbre,
08:51il y avait la cuisine en marbre.
08:53C'était vraiment le marbre, c'était le produit vraiment de qualité et de matière première.
08:59Et donc évidemment, les Connois étaient fiers de présenter dans leur domicile ce marbre.
09:05L'engouement pour le marbre est tel qu'il fait parler de lui jusqu'à la cour du roi Louis
09:09XIV,
09:10où le Bernin, sculpteur favori du roi, confirme sa qualité et vende ses mérites.
09:17L'activité marbrière de Cône-Minervois voit alors son destin bousculer.
09:28L'extraction du marbre a lieu à quelques kilomètres du village,
09:32sur les pentes escarpées de la montagne noire.
09:35L'ascension se fait alors à pied, vers les carrières à ciel ouvert.
09:41Berceau de l'extraction du précieux marbre rouge,
09:44la carrière du roi appartient alors aux bénédictins.
09:47Pour obtenir le monopole royal sur ce marbre et en faire l'emblème de son règne,
09:53Louis XIV verse des fortunes aux abbés de Cône.
09:58Louis XIV était amoureux de son pays
10:01et s'est donc orienté vers ce qui faisait l'excellence même de ce pays.
10:06C'est-à-dire les produits rares, les produits appréciés.
10:10Et le marbre de Cône faisait partie de ces produits
10:13et donc il a mis tout son pouvoir pour que la production soit la plus importante possible
10:20et puis satisfaire tous ses projets.
10:24Il y avait vraiment la volonté d'en mettre partout,
10:27c'est-à-dire plein les yeux et partout.
10:32Avec ce marbre, il fait restaurer le palais du Louvre
10:35et orne ses résidences royales de Versailles et Marlis.
10:39Le roi fait de ce marbre extrait et taillé par l'homme à la sueur de son front
10:44un des ingrédients du luxe et un symbole fort du savoir-faire français.
10:49On creusait au pic et toutes ces traces-là sont des traces de pic.
10:54Donc ça, ça permettait de creuser autour de la colonne,
10:58un berceau quelque part pour dégager la colonne qui était ici
11:02et l'extraire doucement, après rupture, j'irais du cordon ombilica de la colonne
11:09en fait de ceux qui le retenaient encore à la roche.
11:15Un labeur qui ne cesse de se réinventer.
11:18Car avec ses infinies nuances de couleurs,
11:21le marbre du Minervois s'adapte à toutes les modes.
11:25Lorsqu'au XIXe siècle, le gris devient prisé dans les intérieurs haussmanniens,
11:30l'extraction se concentre sur cette carrière de gris
11:33faisant naître ici toute une culture ouvrière.
11:38L'industrie du marbre alimentait, je dis bien, toute une population
11:44et il y avait des commerces, des artisans, des petites entreprises
11:50qui se sont développées à partir de cette activité économique.
11:55Mais avec la guerre, au XXe siècle, l'économie du pays s'effondre
12:00et le marbre ne fait plus recette.
12:02Alors que les hommes privilégient les matériaux moins chers
12:05comme le fer et le béton pour reconstruire,
12:08le végétal vient délicatement recouvrir le minéral.
12:14Aujourd'hui, le célèbre incarnat est à nouveau extrait de la terre du Minervois.
12:23Plus que jamais nécessaire à la restauration du patrimoine,
12:26il est aussi très recherché pour l'ornementation de prestige,
12:30en France comme à l'étranger.
12:36Apprécier la pierre, c'est aussi apprécier notre histoire,
12:39l'histoire de notre terre.
12:40La façon dont on peut le travailler, le façonner, le polir,
12:45rend la pierre très attachante.
12:49Le marbre pèse lourd dans le cœur des Connois,
12:52car il reste éminemment lié à ce territoire.
12:58Thierry Auneau fait partie des artistes envoûtés
13:01par les nuances uniques du marbre local.
13:05Voilà, ce qui m'a fasciné, c'est ça.
13:08Le jeu des couleurs.
13:09C'est un tableau, c'est une nature,
13:14il y a le tout dedans, suivant les éclairages,
13:17on va voir des volumes, on va voir quelque chose.
13:19C'est ça le charme de ce marbre.
13:22Depuis quelques semaines,
13:24il fait corps avec ce bloc de marbre de 12 tonnes
13:26arrivé de la carrière,
13:28dans lequel il cherche à modeler un mammifère marin.
13:32Avec la matière première que lui offre sa terre,
13:35il crée des œuvres figuratives.
13:44Ce bloc est arrivé totalement informe.
13:48Et donc, moi j'ai tracé mes niveaux,
13:51et puis ça part tout seul.
13:54Mais c'est une question de sensation,
13:57et puis quand j'ai l'émotion,
13:58je sais que ça y est, c'est bon.
14:03À l'heure où de nombreuses ressources s'épuisent,
14:06le sol de marbre du Minervois,
14:09avec ses nuances et ses aspérités,
14:12n'a pas fini d'offrir à l'homme
14:13matière à sculpter.
14:273 novembre 1793.
14:30Philibert Asper, portier du Val-de-Grâce,
14:34entreprend d'explorer un des tunnels
14:36s'enfonçant sous le vieux bâtiment.
14:38Peut-être trouvera-t-il du vin ou des liqueurs.
14:41Mais de couloir en cul-de-sac,
14:44l'homme se perd dans le ventre de Paris.
14:47Sa dépouille ne sera retrouvée
14:49qu'11 années plus tard.
14:52Âmes égarées dans le dédale
14:53des anciennes carrières,
14:55catacombes devenues le refuge
14:57du diable en personne,
14:58peu de villes ont vu leurs entrailles
15:00devenir un tel objet de peur
15:02et de fantasme.
15:04Peut-être parce qu'avec un peu plus
15:06de 300 kilomètres de galeries souterraines,
15:09Paris n'a que peu d'équivalents en Europe.
15:13Elles sont pourtant à l'origine
15:15des plus beaux monuments de la capitale.
15:18Depuis l'époque gallo-romaine,
15:20on y puise le calcaire
15:21qui a permis leur construction.
15:24Au point d'avoir fait des Parisiens
15:26des hommes indissociables de leur carrière,
15:29d'en avoir fait un peuple de la pierre.
15:33Paris est né avec sa pierre,
15:36sa pierre d'exception.
15:37Et la plupart des bâtiments
15:40que l'on voit sont en pierre de Paris.
15:42Donc ça a donné l'esthétique de la ville
15:46et Paris ne serait pas Paris sans sa pierre.
15:50Dans les entrailles de la capitale
15:52se révèle ainsi la part d'obscurité
15:55de la ville lumière.
16:08Pour ne pas attirer les curieux,
16:10l'entrée de la carrière des Capucins
16:12est un secret bien gardé.
16:17Une porte dérobée sous l'hôpital Cochin
16:19dans le sud de Paris
16:20permet d'accéder 20 mètres sous terre
16:23et de faire un saut dans le passé.
16:29Dès le XIIe siècle,
16:30on exploitait ici cette pierre calcaire
16:32formée au temps géologique ancien.
16:40Il y avait une mer
16:41qui recouvrait tout le bassin parisien
16:42et au fond de cette mer
16:44se sont déposés des sédiments.
16:45Donc à la fois des matériaux en suspension,
16:47plus des coquillages,
16:48des petits micro-organismes qui mouraient.
16:50Et ces sédiments qui se sont déposés
16:51il y a 45 millions d'années
16:52ont donné naissance au calcaire
16:54que l'on voit aujourd'hui.
16:59Les Parisis,
17:01le peuple gaulois installé dans la région
17:03depuis le IIIe siècle avant notre ère,
17:05ont exploré les différentes qualités
17:07de cette pierre
17:08pour édifier l'utèce.
17:11Alors ici, on voit que le calcaire
17:13est composé en fait de différents bancs.
17:16Le banc du haut est rempli de coquillages.
17:17C'est pour ça qu'on l'appelle le banc coquillé.
17:19Celui-ci, c'est le cliquard.
17:22En dessous, c'est le banc franc.
17:24Et en fait,
17:25les bancs avaient des usages différents.
17:27Par exemple, lorsqu'on a un banc
17:29qui est considéré comme relativement tendre,
17:32on en profite pour faire de la sculpture.
17:33Lorsqu'on a un banc dur,
17:35par exemple, le banc coquillé,
17:36on le retrouve principalement
17:37sur les parapets des quais de la Seine.
17:40D'abord exploitées à ciel ouvert,
17:42les carrières deviennent souterraines
17:44à partir du XIIe siècle,
17:46rendant les conditions de travail
17:48de plus en plus pénibles.
17:50Pour sortir la pierre,
17:52de grandes roues en bois
17:53surmontaient des puits d'extraction
17:55actionnés par des hommes
17:56comme des rongeurs en cage.
18:02Les carrières étaient à la fois
18:04soumis à l'humidité,
18:05soumis à la poussière de calcaire.
18:07Ils auraient attaqué des poumons.
18:08Ils risquaient des accidents
18:09à tout bout de champ
18:10puisqu'il pouvait y avoir des blocs
18:11qui s'écroulaient sur eux.
18:12Mais ils étaient vraiment
18:13dans une obscurité
18:14qu'on ne peut pas imaginer aujourd'hui.
18:15Et ils ne pouvaient pas voir
18:16à 5 mètres de distance.
18:18Le monde souterrain,
18:19c'est vraiment l'homme
18:20qui a souffert,
18:22qui a vécu,
18:22qui s'est battu pour les carrières,
18:24qui s'est battu pour la pierre,
18:25qui s'est battu pour renforcer la ville.
18:26La carrière des Capucins
18:28aurait permis de fournir
18:29une grande partie des pierres
18:31nécessaires à l'édification
18:32de Notre-Dame de Paris
18:33au XIIe siècle.
18:35À partir de cette époque,
18:37de gigantesques chantiers
18:39parsèment le cœur de la capitale
18:40autour de l'île de la cité
18:42comme la Conciergerie,
18:44la Sainte-Chapelle
18:45ou encore le Louvre.
18:48Mère nourricière de Paris,
18:50cette pierre donne surtout naissance
18:51au style gothique
18:52qui va essaimer dans toute l'Europe,
18:55notamment grâce au liéfran,
18:56une partie plus solide que les autres.
19:01Tous les grands portails gothiques
19:03de l'île de France sont en liéfran.
19:06Les statues-colonnes aussi,
19:08les tympans,
19:09les éléments comme les galeries
19:10ou les triforiums.
19:12Et ça va arriver
19:15à la cathédrale d'Auxerre,
19:17à la cathédrale de Sens,
19:18à la cathédrale de Chartres.
19:20Donc cette pierre va diffuser largement
19:22au XIIe et XIIIe siècle
19:24pour construire les cathédrales gothiques.
19:30Alors que les premières carrières
19:32appartiennent au domaine féodaux,
19:34ceux du roi bien sûr,
19:36mais aussi des abbayes,
19:37les exploitations changent
19:39progressivement de main,
19:40donnant naissance
19:41à de grandes dynasties
19:42de marchands carriers.
19:45Une économie florissante de la pierre
19:47qui participe à la richesse
19:49et au développement
19:50de la ville médiévale.
19:54Quand on progresse
19:55dans le Moyen-Âge,
19:56la propriété privée
19:59entre guillemets
19:59va se développer.
20:01Les grands domaines féodaux
20:02vont se subdiviser,
20:04il va y avoir des ventes.
20:05Donc on va avoir progressivement
20:07de petits exploitations carriers
20:09qui vont extraire
20:11et de là va naître
20:13un marché de la pierre
20:14où il y aura un prix
20:15et non plus des trocs
20:17comme précédemment.
20:20Les ducs de Bourgogne
20:22profitent de cette pierre d'exception
20:24pour ériger leur résidence parisienne
20:26sur la rive droite
20:27à l'extrémité de la capitale
20:29sur les vestiges
20:30de l'enceinte Philippe-Auguste.
20:35Il n'en reste que la tour
20:36Jean-Sanpeur
20:37du nom de ce cousin
20:39du roi Charles VI.
20:40Celui-ci s'y fait construire
20:42un escalier d'apparat
20:43coiffé d'une voûte
20:44sculptée en pierre
20:45qui en a fait sa renommée.
20:51Ici, on a une colonne,
20:53un pilier.
20:54Ce bloc monolithe
20:55en une seule pierre,
20:56il commence ici
20:57et il va constituer
21:00cette colonne
21:01jusqu'au premier palier
21:03ici.
21:04Cette pierre,
21:05elle est assez résistante
21:06pour supporter
21:07toute l'ampleur
21:09de cette voûte.
21:12Le liéfrant parisien
21:13permet d'avoir
21:14une sculpture
21:15très vigoureuse
21:16avec des arêtes
21:18très prononcées,
21:19ce qui donne
21:20un relief extraordinaire
21:21au feuillage
21:22du chêne.
21:25Cette voûte,
21:25elle montre
21:26toute la puissance
21:29du duc de Bourgogne
21:30qui était en rivalité
21:33avec le roi de France.
21:37Avec le développement
21:38de la capitale,
21:39les constructions
21:40s'étendent
21:41et les maisons
21:41recouvrent progressivement
21:43les carrières
21:43qui sont alors
21:44abandonnées
21:45au profit
21:46d'autres exploitations
21:47au-delà
21:47des frontières
21:48de la ville.
21:49Mais avec le poids
21:50des immeubles,
21:51les sous-sols parisiens
21:52se fragilisent,
21:54comme dans le quartier
21:55de Port-Royal.
21:59Le 17 décembre 1774,
22:01dans la rue d'Enfer,
22:03au sud de la place
22:04d'Enfer-Rouchereau,
22:05actuellement,
22:05il y a cette maison
22:06qui s'effondre
22:07et qui descendent
22:07tout d'un coup
22:07à 30 mètres de profondeur.
22:11Et quelques années plus tard,
22:12un peu plus au nord,
22:14là, c'est carrément
22:14300 mètres
22:15de maison
22:17et de chaussée
22:18qui s'effondrent.
22:19On appelle ça
22:20la bouche d'enfer.
22:21Enfin, il y a l'impression
22:22que Paris pourrait
22:22s'effondrer totalement.
22:23Et là,
22:24c'est vraiment
22:24la prise de conscience
22:25qu'il va falloir
22:25faire quelque chose.
22:29Et précisément,
22:30consolider les sous-sols parisiens.
22:32Ce sera la mission
22:33de l'Inspection Générale
22:34des Carrières,
22:35cette toute nouvelle
22:36administration créée
22:38par Louis XVI.
22:39Pour s'y retrouver,
22:40les inspecteurs cartographient
22:42ce réseau labyrinthique
22:43de galeries.
22:44Un travail titanesque
22:46qui les conduit
22:47à reporter le nom des rues
22:48qui se trouve juste au-dessus.
22:50Comme une seconde ville
22:51en miroir.
22:56Mais les Parisiens
22:57ont un autre défi.
22:59Les cimetières de la capitale
23:00sont saturées
23:01et posent des problèmes
23:02d'hygiène et de sécurité.
23:05Il faut évacuer
23:06les restes humains.
23:07Une nouvelle fonction
23:08attend les anciennes carrières
23:10de Paris.
23:13Une partie du réseau
23:15devient un ossuaire.
23:21Sous la place
23:21d'Enfer-Rochereau,
23:22les premiers transferts
23:24provenant du cimetière
23:25des Innocents
23:25commencent en 1786.
23:30Ça prend deux ans
23:31quand même,
23:32c'est long.
23:32On le fait la nuit
23:33pour ne pas que ça perturbe
23:35le fonctionnement quotidien
23:36de la vie de la cité,
23:37mais aussi parce que
23:38c'est un peu choquant
23:39quand même.
23:40Il s'agit de
23:42transporter des morts.
23:44Mais en même temps,
23:45on ne le fait pas
23:45n'importe comment.
23:46Il y a des prêtres,
23:48il y a des cierges.
23:49On le fait avec précaution
23:51parce qu'on est encore
23:52très croyants
23:53et que certains
23:54crient à la profanation.
23:56Ça provoque pas mal
23:57de débats,
23:57toutes ces opérations-là.
24:01Mais avec le temps,
24:02les mentalités changent.
24:05Au début du 19e siècle,
24:07un nouvel inspecteur
24:08général des carrières
24:09très inspiré,
24:11Louis-Étienne
24:11et Ricard de Thury,
24:13décident de faire
24:14un tout autre usage
24:15du lieu.
24:20On est vraiment
24:21dans un moment
24:22où le rapport
24:23à la mort
24:23est très fort.
24:24Et donc,
24:24Éricard de Thury
24:26ouvre ce lieu,
24:27mais surtout,
24:28il l'aménage.
24:28Il met en ordre
24:29un petit peu
24:30ses ossements.
24:31Donc,
24:31il dessine
24:32une sorte de décor
24:33funèbre et macabre
24:34avec les tibias,
24:35les fémurs,
24:36les crânes
24:37qui ont forme de croix,
24:38qui miment un peu
24:39l'architecture gothique
24:40dans leur organisation.
24:42Il y a des inscriptions
24:43qui sont inspirées
24:44de la Bible
24:44ou en tout cas
24:45de la littérature
24:46un peu funèbre.
24:48Donc,
24:48on est dans cette
24:49atmosphère romantique
24:49et donc,
24:50ça attire beaucoup de gens.
24:51Dès le début
24:51du XIXe siècle,
24:52les catacombes,
24:53ça fait partie des endroits
24:54où on conseille d'aller
24:56pour avoir des sensations fortes.
25:00En dehors des visites officielles,
25:03une vie clandestine
25:04s'installe dans les catacombes.
25:06Des réunions politiques secrètes,
25:09des messes noires
25:09et toutes sortes
25:10de rassemblements
25:11qui participent
25:12à la réputation
25:13sulfureuse du lieu.
25:15L'un d'eux,
25:16plus fameux que les autres,
25:18défraie la chronique
25:19en 1897.
25:21Une quarantaine de musiciens
25:23de l'Opéra de Paris
25:24donne un concert clandestin
25:26à une centaine de convives
25:28triées sur le volet.
25:30Dans l'annonce
25:31qui circule,
25:33on conseille aux invités
25:34de ne pas faire arrêter
25:35leur voiture devant l'entrée.
25:37Donc,
25:38c'est probablement
25:39un employé municipal
25:40qui a été un peu
25:40soudoyé pour ouvrir.
25:43Il y a la marche funèbre
25:44de Chopin qui est jouée,
25:46une danse macabre
25:47de Saint-Sens,
25:48des textes qui sont lus.
25:50On se fait peur,
25:51on imagine des choses.
26:01Ce qui est intéressant,
26:02c'est qu'un lieu
26:03qui était exploité
26:05pour des raisons
26:06totalement pragmatiques,
26:07c'est-à-dire des carrières
26:07où on extrait de la pierre
26:08pour construire des bâtiments,
26:10est devenu
26:10un lieu de fantasme absolu.
26:16Cet univers à part
26:17fascine de tout temps
26:18les Parisiens,
26:19qu'ils soient visiteurs
26:20officiels ou clandestins.
26:27C'est désormais en périphérie
26:28de la ville
26:29qu'il faut extraire la pierre
26:31qui alimente
26:31les grands chantiers
26:32lancés par Haussmann
26:33pour assainir
26:35et moderniser Paris.
26:36Aujourd'hui,
26:38même si la capitale
26:39semble figée
26:39au siècle passé,
26:41elle continue à se développer
26:42et se reconstruire.
26:44À la basilique Saint-Denis,
26:46tombeau des rois de France,
26:48les conservateurs
26:49des monuments historiques
26:50ont entrepris
26:51la reconstruction
26:52de sa flèche.
26:53Elle avait disparu
26:54depuis plus de 170 ans
26:56dans une intempérie.
26:58La pierre
26:58provient des carrières
27:00de l'Oise,
27:00les plus proches
27:01de l'agglomération.
27:03Elles appartiennent
27:04au même bassin sédimentaire.
27:06L'identité
27:07de la région capitale
27:08est ainsi préservée.
27:09Là, on est dans des essais
27:11pour l'instant.
27:12Je me fais la main
27:13avec cette pierre dure.
27:14Mais effectivement,
27:15ce sera la même pierre
27:16qui sera posée
27:16pour la flèche
27:18de la Basique Saint-Denis.
27:21Ce sont toujours
27:22les mêmes gestes
27:23avec les mêmes outils.
27:24C'est vraiment gratifiant
27:25et satisfaisant
27:26vraiment de se dire
27:27qu'on est toujours
27:29dans cet héritage
27:31de taille la pierre
27:33et puis un héritage
27:35qu'on lèguera
27:36aussi aux prochaines générations.
27:38Des Parisiens
27:39passionnés
27:39par ces ouvrages
27:40accomplis depuis
27:41plus de 2000 ans.
27:43Et curieux
27:44d'en connaître
27:45quelques rudiments.
27:48Là, en fait,
27:48il va falloir
27:49retirer de la matière.
27:50Mais il faut savoir
27:50où est-ce qu'on s'arrête.
27:51J'incline mon ciseau
27:53et on vient
27:54d'un petit coup sec
27:55comme ça.
27:56Sans toucher
27:57au trait
27:58qu'on a fait
27:58au préalable.
28:01En perpétuant
28:02ainsi ce savoir-faire,
28:04le peuple des carrières
28:05n'aura jamais
28:05aussi bien porté son nom.
28:09quand on change
28:09une pierre,
28:10on ne peut pas dire
28:11si la pierre a été taillée
28:12il y a un quart d'heure,
28:12il y a deux jours
28:13ou il y a 800 ans.
28:14Et en fait,
28:15moi, j'ai tendance
28:16à dire que
28:16ces 45 millions d'années
28:18quelque part
28:19nous attendaient
28:20pour être taillés.
28:21Et ça,
28:22c'est assez émouvant.
28:23c'est assez émouvant.
28:27Générique
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