Passer au playerPasser au contenu principal
Didier Fassin, anthropologue, sociologue et médecin, est professeur au Collège de France où il occupe la chaire Questions morales et enjeux politiques dans les sociétés contemporaines. Il est également professeur à l’Institute for Advanced Study de Princeton.
Dans cet échange sur la chaîne Blast, le souffle de l’info, il analyse la fascination contemporaine pour la violence, la circulation des images sur les réseaux sociaux, la jouissance face à la souffrance d’autrui et l’instrumentalisation politique de la violence.
Il revient sur les théories de Freud et de Konrad Lorenz, critique l’idée d’une nature humaine violente et défend le rôle des sciences sociales face aux accusations de wokisme, de censure et de domination idéologique.
Une réflexion essentielle sur pouvoir, médias, inégalités et violence politique aujourd’hui.

#politique #societe #violence #actualite #debat

Catégorie

🗞
News
Transcription
00:00Il y a eu des exécutions aux États-Unis qui ont été filmées
00:05et qui ont donné lieu à des manifestations par écrit,
00:14par les commentaires qui étaient mis en ligne,
00:17des manifestations de plaisir, de joie d'avoir assisté
00:26à la mort d'un homme qui était accusé d'avoir lui-même tué, par exemple.
00:39Est-ce que ça, ce n'est pas précisément un problème très contemporain
00:42que, de par la présence des écrans, des réseaux sociaux,
00:46qu'on ait un accès à la violence en direct sur son smartphone,
00:50en tout cas des représentations de la violence,
00:52est-ce qu'il n'y a pas ce risque de tomber dans ce que vous appelez
00:54la pornographie de la violence, d'être complètement...
00:57d'avoir quelque chose qui est très malsain, finalement.
01:01Donc, comment est-ce qu'on peut et on doit représenter la violence ?
01:04Et là, je vais au-delà des chercheurs.
01:06C'est même dans le monde des journalistes, le monde artistique.
01:09Comment est-ce qu'on peut et on doit représenter la violence
01:12sans basculer dans ce côté, oui, fascination un peu morbide,
01:16qui est une question qu'on se pose tout le temps en tant que journaliste.
01:18Qu'est-ce qu'on montre jusqu'où ?
01:20Et c'est des écueils dont, parfois, les journalistes sont accusés.
01:24Est-ce qu'il y a une manière de faire ?
01:27Est-ce qu'il y a des critères ? Comment est-ce qu'on peut faire ?
01:29Alors, on parlait tout à l'heure de la jouissance de produire de la violence,
01:32mais il y a la jouissance aussi de voir de la violence.
01:35Et, par exemple, il y a eu des exécutions aux États-Unis
01:43qui ont été filmées et qui ont donné lieu à des manifestations
01:52par écrit, par les commentaires qui étaient mis en ligne,
01:56des manifestations de plaisir, de joie d'avoir assisté à la mort d'un homme
02:08qui était accusé d'avoir lui-même tué, par exemple.
02:13Et c'est ce qu'on a vu aussi avec la circulation par les soldats israéliens,
02:20des violences, des humiliations, des crimes qu'ils avaient commis à Gaza,
02:25qu'ils mettaient en ligne sur des vidéos qui circulaient très largement,
02:34qui devenaient même, il y a des articles dans Haaretz, par exemple,
02:38qui ont étudié la manière dont ces vidéos et cette présentation de soi
02:47par les soldats israéliens devenaient un argument dans des échanges amoureux,
02:52par exemple, pour séduire des jeunes femmes.
02:57Et puis, on sait que c'est des images, des tortures subies par les prisonniers
03:07palestiniens dans les prisons et les camps israéliens,
03:12et bien passaient à la télévision avec des commentaires extrêmement enthousiastes
03:17de la part de journalistes et ensuite, en retour, de la part de ceux qui voyaient.
03:24Donc, il y a là quelque chose qui est un phénomène, effectivement.
03:29Mais comment est-ce qu'on en arrive là ?
03:31Parce qu'il y a évidemment un phénomène d'indifférence générale à la violence
03:33qui est, pour le coup, dont on ne parle plus, cette espèce d'apathie.
03:37Là, ce que vous décrivez, c'est encore autre chose.
03:38C'est vraiment une jouissance de la souffrance d'autrui.
03:41Et ça, qu'est-ce qui produit ça ?
03:45Est-ce que c'est vraiment une déshumanisation de l'autre extrêmement aboutie,
03:49extrêmement poussée ?
03:50Est-ce que vous décrivez monstrueux de jouir comme ça de la violence d'autrui ?
03:53D'où est-ce que ça vient et comment est-ce qu'on l'empêche ?
03:55Alors, il y a des théories que j'ai étudiées dans ce livre
04:01qui sont des théories du côté de l'éthologie,
04:03donc l'étude des comportements animaux,
04:05et de la psychanalyse,
04:08et donc l'étude des pulsions humaines.
04:14Ce qui était très frappant pour moi,
04:17en comparant notamment les deux grands noms de ces deux disciplines,
04:22à savoir Conrad Lorenz et Zingmunt Freud,
04:26c'était de voir qu'ils utilisaient,
04:28alors qu'ils sont à priori complètement à l'opposé
04:31du point de vue intellectuel,
04:34mais qu'ils utilisaient le même langage de pulsions et d'instinct,
04:38en essayant de chercher chez l'animal,
04:42non seulement l'éthologue le faisait,
04:44mais également le psychanalyse,
04:45en disant est-ce que ce n'est pas quelque chose
04:47qui appartient à la dimension bestiale de nous tous,
04:58aidant effectivement des pulsions de mort que l'on trouve chez Freud, par exemple.
05:09Alors, en sachant qu'il y a une différence très importante
05:11entre ces deux auteurs et ces deux traditions,
05:16éthologie et psychanalyse,
05:17qui est que pour les éthologues,
05:22c'est une bonne chose,
05:23cette violence,
05:26parce qu'elle permet une sélection naturelle
05:31et un renforcement des plus forts.
05:34Donc, du point de vue des animaux,
05:37c'est quelque chose qui a, de leur point de vue,
05:42une justification, non pas morale,
05:45mais une justification d'espèce et d'évolution.
05:48Au contraire, pour Freud,
05:51il s'agit là de ce qui est, au fond,
05:56la noirceur de l'être humain,
05:59de son psychisme,
06:00qui se révèle de cette façon.
06:02Alors, personnellement, je situe mes analyses et mes travaux
06:10à l'opposé du spectre que ces deux auteurs représentent,
06:18c'est-à-dire que, pour moi,
06:20la question d'une nature humaine qui expliquerait,
06:24les deux auteurs utilisent cette expression,
06:27d'une nature humaine qui expliquerait
06:30que la violence soit en nous tous,
06:32pour moi, c'est une...
06:34Il ne s'agit pas de contester cela,
06:37mais c'est une non...
06:42Ça n'a pas d'intérêt, de mon point de vue.
06:43Ce qui a un intérêt, c'est de voir comment,
06:46dans une société,
06:48on autorise,
06:49ou on facilite,
06:51ou, au contraire,
06:52on protège de cette violence.
06:55En tout cas, le rôle des sciences humaines,
06:57telles qu'elles ont évolué,
06:58telles qu'on comprend dans ce livre,
07:00désormais, c'est de décrire,
07:02de documenter,
07:02de documenter des deux côtés,
07:04du côté des victimes et du côté des bourreaux,
07:07expliquer les mécanismes.
07:08C'est vraiment ça.
07:09L'objectif des sciences sociales,
07:12c'est ce qui se passe aujourd'hui
07:13avec tout un tas de situations violentes
07:18à travers le monde.
07:19Et donc, ma question,
07:19c'est est-ce que c'est dans le destin
07:24des sciences humaines et des sciences sociales,
07:26aujourd'hui, d'être accusées de wokisme,
07:28d'être accusées d'extrême-gauche ?
07:30On sait qu'aujourd'hui,
07:31les sciences sociales sont vraiment
07:32très, très stigmatisées,
07:33de plus en plus stigmatisées,
07:35sont la cible des régimes d'extrême-droite.
07:37Est-ce que ce n'est pas, finalement,
07:40elles ne sont pas condamnées
07:41à être accusées de ça,
07:44dans la mesure où elles essaient
07:45de décrire les systèmes de violence,
07:47les systèmes de domination,
07:48et donc de désigner aussi
07:49des personnes qui commettent ces violences ?
07:52Alors, vous avez raison de souligner
07:53les attaques qui sont, aujourd'hui,
07:57faites contre les sciences humaines et sociales.
08:01Vous en avez fait les frais
08:02à titre personnel, aussi ?
08:04J'en ai fait les frais,
08:05mais je dirais que, plus largement,
08:07vivant une partie de l'année aux États-Unis,
08:09je vois à quel point
08:13les mesures qui sont prises
08:15et les restrictions qui sont faites
08:19dans les universités, notamment,
08:22conduisent à ce que des mots comme inégalité,
08:25comme discrimination,
08:27comme genre, comme race,
08:29deviennent interdits
08:31dans les travaux de recherche.
08:35Alors, certains continuent, bien sûr,
08:37à mener des enquêtes
08:40sur ces questions,
08:41mais les financements fédéraux
08:44et même souvent universitaires
08:49ne les accompagnent plus.
08:50Parce que moi, c'est l'impression que j'ai eue
08:51en lisant votre livre,
08:52c'est qu'on est parti de...
08:53On n'étudie pas cette question de la violence,
08:54c'est vraiment pas du tout assez documenté.
08:57Petit à petit, ça va de mieux en mieux,
09:00ça gagne en complexité,
09:02ça devient de plus en plus riche,
09:03et là, j'ai la sensation
09:04que depuis pas très longtemps,
09:05finalement, on est re-en train
09:06d'aller dans l'autre sens.
09:10Alors, je parlais des États-Unis,
09:12mais bien sûr, on sait aussi
09:13qu'en France, il y a eu toute une...
09:16et il y a encore toute une campagne
09:18pour empêcher toute expression
09:21de réflexion autour des inégalités,
09:27des discriminations,
09:28des traitements différentiels
09:29à l'égard de certaines religions
09:31ou de certains groupes, etc.
09:33avec des accusations fantaisistes
09:35que vous mentionniez de wokisme, etc.
09:38Le travail des sciences sociales,
09:39c'est un travail qui vise à comprendre
09:41et faire comprendre.
09:42Comprendre, ça veut dire que...
09:44on va essayer de...
09:47de donner sens
09:49à un ensemble de faits
09:51qui peuvent être la violence,
09:52qui peuvent être les sentiments,
09:56qui peuvent être les émotions,
09:58qui peuvent être les rapports de pouvoir
10:00dans l'institution,
10:01mais donc, de les décrire comme vous le disiez,
10:04mais aussi de les comprendre,
10:06de voir quel sens leur est donné
10:08par les individus,
10:09mais aussi par la société plus largement.
10:11Et puis ensuite,
10:12ce qu'on pense avoir compris,
10:14le faire comprendre à d'autres,
10:15c'est-à-dire le traduire dans des livres.
10:18Alors, quand je dis comprendre,
10:19ça ne veut pas dire qu'il n'y a qu'une façon
10:21de comprendre,
10:21et bien sûr, justement,
10:23ce qui est très intéressant
10:24dans les sciences sociales,
10:25c'est qu'il peut y avoir
10:27plusieurs interprétations
10:28des mêmes faits
10:30et que c'est dans cette discussion
10:32entre des chercheurs
10:34et des chercheuses
10:35qui ont des analyses différentes
10:38que, probablement,
10:39une meilleure compréhension
10:41des faits va émerger.
10:45Donc ça, c'est le premier élément,
10:47c'est que, au fond,
10:50notre travail ne doit pas consister,
10:52par exemple, dans la violence,
10:53à dénoncer la violence,
10:55parce que ça,
10:56les associations de droits humains
11:00le font,
11:03les juristes et des magistrats le font,
11:06des politiciens le font,
11:08et c'est normal,
11:10et des citoyens, bien sûr,
11:12plus largement,
11:13mais en tant que science sociale,
11:15la contribution qu'on peut avoir,
11:17c'est cet élément de compréhension.
11:19Après, le second point,
11:21c'est celui de la critique.
11:23Je crois qu'aujourd'hui,
11:25ce qui gêne dans de très nombreux pays,
11:30c'est la démarche critique
11:32qui est celle d'une grande partie
11:34des sciences sociales,
11:35pas toutes,
11:35il y en a qui sont très dans la complicité
11:39avec le pouvoir,
11:41et qui, du coup,
11:44réussissent à faire leur place
11:47auprès des gouvernements,
11:49c'est le cas en France,
11:51c'est le cas dans des pays
11:54encore moins démocratiques que le nôtre,
11:57et donc,
11:59mais malgré tout,
12:00ce qui, je crois,
12:02fonde le travail scientifique en général,
12:04ça peut être celui d'un physicien,
12:06ça peut être celui d'un chimiste,
12:07celui d'un biologiste,
12:08et donc celui d'un anthropologue
12:10ou d'un sociologue ou d'un historien,
12:11c'est d'avoir cet esprit critique,
12:13de ne pas accepter les choses
12:15comme elles nous sont données,
12:17mais d'essayer de comprendre
12:18ce qui, par exemple,
12:20peut être caché,
12:21ce que certains ont intérêt
12:24à ne pas montrer,
12:25et donc ce travail de dévoilement,
12:30par exemple,
12:31eh bien,
12:33ça fait partie de ce que,
12:36lorsqu'on passe,
12:37comme je l'ai fait,
12:38quatre ans à étudier
12:43la vie dans une maison d'arrêt
12:47et comprendre
12:47quelles étaient les relations
12:49entre les prisonniers
12:52et les surveillants,
12:54et tout ceci dans le contexte
12:55d'une société
12:56qui devient de plus en plus punitive,
12:58eh bien,
13:00au bout de quatre ans,
13:01on comprend des choses
13:02qu'évidemment,
13:03heureusement,
13:04ceux qui n'ont jamais mis les pieds
13:05dans une prison
13:06et qui n'ont pas étudié
13:07les politiques pénales françaises,
13:09ou internationales,
13:11eh bien,
13:12ne connaissent pas.
13:12Donc,
13:13c'est ce travail critique
13:14que nous essayons
13:17de mener
13:20et ensuite
13:21de transmettre.
13:23Et on comprend,
13:24bien sûr,
13:25que dans de nombreux cas,
13:28eh bien,
13:29il ne plaise pas
13:30à un certain nombre
13:31des acteurs
13:32qui sont impliqués
13:34dans ces pratiques.
13:37Mais la question
13:37n'est pas de plaire,
13:39mais vraiment,
13:40d'essayer
13:41de gagner
13:42un peu en vérité,
13:43non pas de...
13:43Il n'y a pas de vérité absolue,
13:45mais de gagner
13:45un peu en vérité.
13:46de gagner
13:48et de gagner
14:16un peu en vérité.
14:22Abonnez-vous !
Commentaires

Recommandations