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  • il y a 1 heure
Brexit, réélection de Trump, fièvre woke, fuite en avant migratoire, capitalisme 3.0… De tous temps, le monde anglo-saxon nous fascine et n’a pas fini de nous étonner. L'essai d'Hadrien Monville "Le capitaliste, le woke et le geek" alerte sur les dynamiques profondes qui animent le monde anglo-saxon et sur l’ensemble des mouvements sociétaux en gestation qui, pour finir, vont bouleverser bien plus que les seuls pays anglophones. Quelle est cette pensée de l’action, qui préside à la domination anglo-saxonne depuis des siècles ? Les pays anglophones sont-ils condamnés au wokisme et au "grand remplacement " ? Entre culture du changement et individualisme tout-puissant, quel est ce monde nouveau que les capitalistes et les géants de la tech s’emploient à construire ? L'invité de TVL propose un regard original et éclairant, ainsi que des clefs de compréhension inédites sur un monde anglo-saxon en pleine transformation.

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00:00– Bonjour à tous et bonjour à notre invité, Adrien Monville.
00:09– Bonjour Pierre, merci de me recevoir.
00:11– Adrien, vous êtes diplômé de l'ESCP, l'École supérieure de commerce de Paris.
00:16Vous êtes financier, entrepreneur et vous vivez depuis 15 ans
00:19entre l'Angleterre et les États-Unis, actuellement l'Angleterre.
00:23Et vous venez nous présenter votre essai,
00:26le capitaliste, le woke et le geek, essai sur le monde anglo-saxon
00:33à retrouver comme d'habitude sur la boutique de TV Liberté.
00:36Alors Adrien Monville, vous commencez par expliquer que ce monde anglophone
00:41a permis de bâtir la prospérité, de civiliser l'humanité et de vaincre la tyrannie.
00:49Alors certains pourront vous répondre que pour la prospérité,
00:53des dizaines de millions d'Américains vivent aujourd'hui, se nourrissent grâce au gouvernement,
01:00que pour son action civilisatrice, les Vietnamiens, les Serbes, les Irakiens
01:05ont un souvenir un petit peu mitigé de cela.
01:09Et quant à sa lutte contre la tyrannie, combien de morts et de milliards de dollars
01:14cela a coûté aux contribuables américains ?
01:16Alors qu'est-ce que vous leur répondriez à cela ?
01:19– Alors tout d'abord que ces points sont tout à fait pertinents.
01:22Je précise que je relaie ici la pensée de Churchill plus que je ne me l'approprie.
01:27Je crois qu'il y a dans le monde anglo-saxon depuis de nombreux siècles
01:30une certaine idée d'eux-mêmes, comme la France a eu une certaine idée d'elle-même.
01:36Une idée notamment que les pays anglophones ou que l'Angleterre a inventé la liberté
01:41puis l'a apportée au monde, d'où aussi une forme d'arrogance et d'hypocrisie
01:47depuis des siècles, puisqu'on voit bien que ce n'est pas exactement comme ça
01:49que ça se passe dans la réalité.
01:50Si on fait un petit peu d'histoire et qu'on s'intéresse à la colonisation anglaise,
01:56on voit bien qu'elle n'a pas été qu'une question d'action civilisatrice.
02:00Loin de là, je dirais même qu'encore les Français avaient une volonté de civiliser.
02:04Les Anglais se sont contentés de formes de cohabitation,
02:08voire de ségrégation dans leur colonie.
02:12Donc on voit bien déjà qu'il y a un rapport un peu ambigu, je dirais, à la liberté.
02:16Et puis je dirais également qu'aujourd'hui, plus que jamais,
02:20la tentation impériale, en tout cas chez les États-Unis, est toujours très présente.
02:24Certes, les valeurs sont invoquées, parfois la liberté,
02:27mais on voit bien que ces valeurs sont très souvent instrumentalisées
02:30au service précisément d'un projet encore largement impérial.
02:35Et puis je terminerai sur la question de la prospérité,
02:37qui est extrêmement intéressante, puisque je pense qu'il ne faut pas oublier
02:40que dans le monde anglo-saxon, prospérité ne veut pas dire absence de toute pauvreté.
02:44Il y a, je dirais, un rapport assez clair à la responsabilité individuelle,
02:49qui est largement le fait de l'héritage protestant également des pays anglophones,
02:52et je pense qu'on reviendra sur ce sujet-là.
02:54Donc il ne faut pas oublier que certes, il y a beaucoup de pauvres aux États-Unis,
02:57mais ce sont des pauvres qui travaillent.
02:59Et ça, dans le monde anglo-saxon, c'est absolument capital.
03:01– Alors vous faites remarquer qu'en France, notre culture, notre économie,
03:06notre manière de penser, tout cela est colonisé par l'influence anglophone.
03:11Alors pourquoi ce monde que vous décrivez dans votre ouvrage
03:16a-t-il toujours voulu s'expatrier à ce point ?
03:19– Excellente question. Alors je crois qu'il y a plusieurs facteurs.
03:22Il y a un premier facteur que je note dans l'introduction du livre,
03:24qui est un facteur géographique.
03:26C'est l'insularité du monde anglo-saxon,
03:29et puis à commencer par la Grande-Bretagne, qui a toujours été une île.
03:32Et je crois que cette insularité a forcé l'Angleterre à bâtir une marine puissante
03:37pour se protéger, pour commercer.
03:40Si bien que le monde anglophone en est devenu la civilisation marchande par excellence.
03:45Celle qui se projette, celle qui exporte, celle qui colonise.
03:50Je pense qu'il y a un deuxième facteur, qui est un facteur culturel,
03:53que je développe dans un des chapitres du livre.
03:55Je pense qu'il y a une véritable culture et pensée de l'action.
03:59Quand on vit dans le monde anglo-saxon, ce qui est mon cas,
04:02on se rend compte à quel point la pensée est tournée vers l'action,
04:05vers l'intérêt, vers le pragmatisme, et en quoi cette pensée, ce paradigme mental
04:10favorise la transformation, la disruption, la conquête, l'esprit d'entreprise.
04:15On intellectualise beaucoup moins dans le monde anglo-saxon,
04:17on est davantage dans l'action.
04:18Regardez les films, lisez les livres, parlez à des anglo-saxons.
04:22Donc je pense que ce paradigme mental a favorisé l'exportation et l'esprit de conquête,
04:29et a aussi fait que, je dirais qu'il y a un certain simplisme parfois
04:33à la culture anglo-saxonne qui fait qu'elle a pu être reçue aussi de manière assez claire.
04:37La culture française peut être davantage élitiste.
04:40Et puis enfin, je crois qu'il y a un facteur anthropologique et politique
04:44qui est que, je parle dans le livre de matrice libérale protestante.
04:49Je pense que si on a ces deux termes à l'esprit,
04:52on peut très bien comprendre ce qui se passe en général en Angleterre
04:55et aux États-Unis ou dans les autres pays anglophones,
04:58si bien que cette double matrice explique assez bien finalement
05:04pourquoi le monde anglophone a construit un rapport au monde
05:12fait de désintermédiations, fait d'absence de limites parfois,
05:18si bien que la Terre était un monde à conquérir.
05:20Et on reconnaît là une partie de l'éthos des protestants original.
05:22– Alors, on a vu Donald Trump, dès son arrivée, son retour,
05:27plutôt à la Maison-Blanche, expliquer au monde entier
05:30qu'il allait retourner vers une politique d'expansion territoriale.
05:35Il l'a démarré d'une certaine manière avec ce qui s'est passé au Venezuela.
05:40Il parle déjà maintenant de poursuivre avec le Groenland
05:44et peut-être pourquoi pas l'Iran.
05:46Pourquoi vous dites qu'il a plus à perdre
05:48et qu'à gagner dans ce genre d'aventure ?
05:50– Alors, je crois que la dialectique isolationnisme-expansionnisme,
05:54elle n'est pas nouvelle dans le monde anglo-saxon.
05:56C'est un petit peu lié à sa géographie, comme je le disais.
05:58Elle est plus que jamais d'actualité depuis une décennie.
06:00On l'a vu avec le Brexit.
06:03Le Royaume-Uni qui se retire de l'Union européenne
06:06mais qui se rêve comme puissance globale, Global Britain.
06:09On le voit aujourd'hui avec les États-Unis,
06:11qui d'un côté nous disent America first
06:13et puis qui de l'autre ont du mal à résister à la tentation impériale.
06:17Je crois que pour comprendre Trump, il faut quand même comprendre
06:20qu'il ne pourra pas se détacher de sa base MAGA,
06:22la fameuse base Make America Great Again.
06:25C'est elle qui l'a élue.
06:26C'est elle qui va continuer de le porter dans les années à venir.
06:29Je crois beaucoup plus à un Trump qui va en permanence
06:32trouver un point d'équilibre entre des politiques un peu brutales,
06:36pragmatiques et puis de l'autre flatter sa base.
06:39C'est pour ça que je crois davantage à une logique de coût d'éclat
06:43ou de coût de pression qu'à des investissements militaires
06:47et l'investissement de ressources importantes à long terme.
06:50On l'a vu sur le Venezuela où finalement Trump a utilisé l'argument du pétrole,
06:55donc de la prospérité et puis l'argument de l'immigration pour parler à sa base.
06:59On l'avait vu sur les frappes en Iran, je crois moins à une expédition militaire.
07:02En revanche, un coût de pression, faire des deals,
07:05ça c'est tout à fait, je pense, dans l'ADN de Trump.
07:08Et puis je finirais en disant que Trump, tout versatile qu'il soit,
07:14n'a pas oublié qu'il a été élu contre le bilan de Bush,
07:18contre la guerre en Irak.
07:19Et ça je pense que c'est encore extrêmement présent à son esprit.
07:22Trump a aussi envie d'être populaire.
07:24N'oublions pas le bonhomme, c'est un fou des foules, un fou de popularité.
07:30Il n'a aucune envie de terminer comme Macron et Hollande,
07:33à la fois isolé et détesté.
07:34Donc je pense qu'il ne faut pas oublier ces paramètres-là.
07:37– On a l'impression dans l'histoire du monde anglophone
07:40qu'il n'y a que la loi du plus fort qui l'emporte.
07:45On peut le voir avec l'histoire américaine en général depuis sa fondation.
07:51Qu'est-ce que vous pouvez nous dire de son rapport à la violence, à ce monde-là ?
07:56– Excellente question.
07:58Je pense qu'il faut un petit peu faire le distinguo aujourd'hui
08:00entre les États-Unis et l'Angleterre par exemple, ou même le Canada.
08:02C'est-à-dire qu'il y a une violence, un rapport à la violence
08:05qui est particulièrement endémique et constitutif de la nation américaine.
08:09Comparé les films américains et les films anglais,
08:11on n'est pas du tout dans le même registre par rapport à la violence.
08:14En revanche, je crois en effet qu'il y a une longue histoire,
08:17je l'ai évoquée avant, notamment par le biais de la colonisation.
08:21On a bien vu que la colonisation anglophone a été relativement violente,
08:25parfois très violente même.
08:26Elle a été faite de politiques d'élimination, de politiques de ségrégation.
08:30On pourrait redire des choses sur la colonisation française,
08:32mais en tout cas, je crois que c'est un point fort de la colonisation anglophone.
08:37Et c'est sans doute assez lié au fait que dans le monde anglophone,
08:40dans l'Angleterre d'autrefois, et plus que jamais aujourd'hui en Amérique du Nord,
08:44il y a vraiment l'idée qu'on se construit en société
08:46à partir d'appartenances particulières, communautaires,
08:50et puis on assume tout à fait la logique d'intérêt.
08:52C'était ça la colonisation britannique,
08:54ça reste ça encore la grille de lecture numéro une des relations internationales.
08:58Les valeurs sont reléguées extrêmement loin derrière les intérêts,
09:00et c'est plus que jamais la grille de lecture de Trump.
09:03Donc il y a des intérêts, on ne s'en cache pas, c'est assumé,
09:06ça peut amener à la violence, ça peut amener au commerce,
09:08ça peut amener à d'autres choses.
09:10Et puis enfin, je dirais qu'il y a également une forme de violence sociale
09:13qu'on perçoit un petit peu depuis la France,
09:16qui est liée au fait que oui, l'héritage protestant,
09:20la matrice libérale dans les pays anglophones,
09:23fait qu'on assume que la pauvreté est d'abord un problème individuel
09:27et que les individus sont responsables de leur sort.
09:32On est loin du monde catholique qui fait davantage de place
09:34aux solidarités institutionnelles.
09:37L'Église était davantage, bien sûr, centralisée dans les pays catholiques.
09:41Donc je crois qu'en effet, il y a une forme de loi du plus fort
09:43ou de formes de violence qui peuvent s'exprimer.
09:46Il y a également des formes de tolérance,
09:48une culture de la liberté d'expression qui viennent contrebalancer, je dirais.
09:51On voit des places financières beaucoup regroupées dans ce monde anglophone
09:59et vous dites que cela vient en échange du financement de nos entreprises.
10:06Mais en fait, qu'est-ce que vous auriez à dire sur ces crises financières
10:12comme celles déclenchées après la chute de Lehman Brothers
10:15ou le rachat d'entreprises stratégiques de pays réputés amis
10:20comme la France avec l'exemple d'Alstom ?
10:23– Alors je peux bien en témoigner parce que je travaille moi-même
10:25dans le monde des affaires, dans le monde anglo-saxon.
10:30Je crois qu'il y a une vraie appétence pour le risque
10:32et l'esprit d'entreprise dans les pays anglophones.
10:35Ça remonte à de nombreux siècles, c'est plus que jamais vrai aujourd'hui aux États-Unis.
10:39Une appétence pour la prise de risque, une appétence pour l'entrepreneuriat,
10:43une appétence pour les affaires.
10:45Et je pense que cette appétence est indissociable des phénomènes
10:49de bulles financières, d'endettement, d'optimisme démesuré
10:53parfois des marchés financiers.
10:55Ce sont ces phénomènes-là qui sont au cœur des grandes crises que vous avez décrites.
11:00On est très loin par exemple du monde germanique.
11:01Vous prenez l'Allemagne où les taux d'endettement privé et public sont faibles,
11:05parmi les plus faibles de l'Occident.
11:06Dans le monde anglophone, on assume tout à fait de s'endetter.
11:09On va rechercher l'endettement.
11:10Aujourd'hui, l'Angleterre et les États-Unis ont les taux d'endettement public
11:13parmi les plus élevés au monde.
11:15Donc je crois que ça, c'est vraiment quelque chose qu'il faut prendre en compte
11:17quand on pense aux crises financières.
11:19On assume le risque et la disruption.
11:24Un deuxième point, c'est qu'en effet, le capitalisme anglo-saxon
11:27n'hésite pas à investir, à racheter nos entreprises.
11:30C'est bien sûr lié à l'immense puissance industrielle et financière des États-Unis,
11:34également à la manne financière.
11:37On pense toujours aux bourses et aux marchés financiers
11:39quand on pense aux pays anglophones.
11:40Il y a plus généralement une immense disponibilité du capital,
11:44aussi grâce aux fonds de pension.
11:46Et puis, qui se combine à cette éthique expansionniste
11:49qui fait que c'est vrai que les grandes sociétés
11:52ou les grandes sociétés d'investissement anglo-saxonnes
11:55ont le réflexe d'aller à l'étranger
11:56et d'aller investir de manière, je dirais, tout à fait pragmatique
12:01dans les marchés qui méritent leur attention.
12:04– Alors, je vous cite Adrien Monville,
12:06le monde anglo-saxon est la pointe avancée d'un Occident
12:10qui accélère toujours, sans toujours savoir où aller.
12:15Alors, cette fuite en avant, ça correspond à quoi
12:17dans l'esprit du monde anglo-saxon ?
12:20– Alors, je parle dans le livre de religion du changement.
12:22Je crois que le capitaliste, le woke et le geek
12:24illustrent parfaitement cette religion du changement.
12:27changement économique, changement technologique, changement sociétal,
12:31comme si finalement le but, c'était le changement et la transformation
12:34plus que la préservation des équilibres
12:36ou le bien-être individuel et collectif.
12:38Je crois que le phénomène de déconstruction, on le connaît,
12:41ça fait des siècles qu'il est établi,
12:43il est parfaitement raconté et compris en Occident.
12:45Je crois qu'il peut prendre des formes un peu différentes
12:48ou un peu plus poussées parfois dans le monde anglo-saxon
12:50du fait de l'héritage protestant en grande partie
12:53qui s'est construit en faisant tomber les barrières,
12:56en faisant tomber les autorités centrales
12:58contre l'autorité du pape.
13:01Et je parle dans le livre de la civilisation du jeu,
13:04J.E., qui fait que sans doute dans les pays anglophones
13:06encore plus qu'en France ou dans le reste de l'Occident,
13:10l'individualisme et l'obsession du moi
13:13dictent absolument toutes les évolutions sociales, économiques et sociétales.
13:18– Est-ce que quelque part les Américains ne sont pas encore en train
13:22d'en revenir justement de cet état d'esprit hyper-individualiste ?
13:25– Tout à fait, j'y revenais, ça ne veut pas dire
13:27qu'il n'y a pas des possibilités de rebond
13:29ou qu'il n'y a pas des tensions qui peuvent en effet déboucher
13:32sur des contre-révolutions.
13:35Et c'est un petit peu ce qui se passe aujourd'hui avec le trumpisme.
13:39On voit bien qu'il y a un besoin d'enracinement,
13:42on voit bien qu'il y a un besoin de fierté nationale
13:45et que par exemple la fuite en avant migratoire et multiculturelle
13:50qui avait caractérisé les États-Unis pendant des décennies
13:53ont fini par ahorter la population américaine.
13:56Donc je crois tout à fait que l'histoire n'est pas faite
13:57que de grandes tendances de long terme.
14:00Trump c'est une fenêtre dans une histoire beaucoup plus longue
14:04qui est celle notamment du capitalisme américain
14:08et de cette grande terre d'immigration que sont les États-Unis.
14:11Pour autant, on voit aujourd'hui des tensions à l'œuvre
14:13et des phénomènes assez nouveaux avec notamment le trumpisme.
14:17– Vous expliquez bien aussi que la contestation de l'immigration
14:20et le populisme de droite viendront s'entrechoquer
14:24avec la logique capitaliste.
14:27Comment, de quoi ça peut accoucher ce choc ?
14:30– Tout à fait.
14:31Alors je crois qu'on l'avait vu il y a quelques mois
14:37après la réélection de Trump où il y avait eu une tension
14:41entre Elon Musk et Trump sur le sujet des visas aux États-Unis,
14:45les fameux visas HB1 qui constituent une grande partie aujourd'hui
14:48des forces vives de la Silicon Valley.
14:53Je pense que ce qu'on voit à l'heure actuelle aux États-Unis,
14:56en tout cas avec l'administration Trump,
14:57c'est une volonté de rééquilibrer un petit peu le capitalisme
15:01et de réinventer des formes de capitalisme d'État
15:04ou en tout cas de patriotisme économique.
15:06On l'a vu avec cette image extrêmement frappante,
15:08c'était encore il y a quelques mois,
15:09où Trump avait réuni tous les barons de la tech autour d'une table
15:12et leur a demandé un peu à la Poutine
15:13combien vous allez investir dans l'IA
15:15et puis ils étaient tous là à raconter
15:17qu'ils allaient mettre des centaines de milliards.
15:19Ça c'est assez nouveau aux États-Unis.
15:21Donc là on voit bien que le politique cherche
15:22à se réapproprier du pouvoir par rapport à l'économique.
15:26Je crois également qu'à plus long terme,
15:31les majorités politiques et démocratiques
15:33risquent de changer aux États-Unis.
15:34En revanche, le capitalisme, lui, il ne changera pas.
15:36Il s'installe dans la durée.
15:38Donc bien sûr, il continuera d'avoir des tensions
15:41entre la politique migratoire d'un côté
15:42et les besoins de l'économie de l'autre.
15:45Je crois fortement qu'en démocratie,
15:48l'économie et le niveau de vie des gens
15:51font largement les élections.
15:54Donc les capitalistes s'accorderont finalement
15:56des politiques de Trump assez agressives
15:58sur le plan migratoire,
15:59tant que les profits sont au rendez-vous,
16:02tant que les taux de croissance sont là.
16:04Et j'ai presque envie de dire les électeurs également.
16:07Donc il est fort possible qu'à certains moments,
16:09on assiste à un rééquilibrage.
16:11Je pense que Trump, qui est très opportuniste,
16:13n'hésitera pas lui-même à adapter ses politiques
16:16à l'évolution de l'économie.
16:19D'ailleurs, il n'est absolument pas anticapitalisme.
16:22S'il y a une chose qu'il cherche à développer,
16:24c'est une forme de protectionnisme à l'américaine
16:26et des formes de patriotisme économique.
16:29Donc je pense que la logique capitaliste,
16:30elle est là, elle est partie pour durer très longtemps aux États-Unis.
16:32– Et sur le plan sociétal, vous vous semblez persuadé
16:35que le wokisme est voué à décliner.
16:39Qu'est-ce qui vous fait penser ça ?
16:40Est-ce que c'est Trump et son administration
16:42qui peuvent amener le wokisme à sa fin ?
16:45– Alors, en effet, ce qui est très intéressant
16:49dans le cas de Trump, c'est qu'on a là
16:52la traduction presque institutionnelle
16:54d'un ras-le-bol dans la société américaine.
16:56Donc Trump est venu presque sanctionner le fait
16:58que le wokisme était allé trop loin,
17:00qu'il commençait à devenir tout à fait autoritaire,
17:03voire dictatorial, et qu'il fallait à l'inverse
17:05réagir avec un contre-wokisme extrêmement puissant.
17:07D'où la fin des crédits, d'où des politiques d'interdiction,
17:10dont on peut d'ailleurs estimer qu'elles allaient un peu loin.
17:11En tout cas, elles ont eu le grand mérite
17:13de rééquilibrer le tableau.
17:15Je crois que fondamentalement, dans la riposte wokisme,
17:18il y a le fait que le wokisme aux États-Unis,
17:20dans le monde anglophone,
17:21c'était un peu la logique des faibles et des victimes
17:23au pays des winners.
17:24C'est-à-dire que dans le monde anglophone,
17:27il y a un véritable état d'esprit de conquête,
17:29de liberté et de réussite.
17:31Or le wokisme, c'est le brévière
17:33de la victime,
17:36de la repentance,
17:37de la micro-agression.
17:38Donc là, je pense qu'il y avait une contradiction
17:39beaucoup trop forte,
17:40qui a trouvé sa résolution dans la riposte anti-wok,
17:43menée par les conservateurs,
17:45menée par Trump,
17:46et menée, je dirais, par le petit peuple,
17:47à bas mot, au fur et à mesure que le wokisme
17:50a cherché à se déployer dans l'espace public.
17:52Dans le livre, je vais un petit peu plus loin
17:54et j'explique pourquoi je pense que,
17:56dans l'ADN anglo-saxon,
17:58il y a des choses qui contreviennent fondamentalement
18:00au wokisme.
18:01Et en particulier, je crois que le wokisme,
18:03en tout cas dans sa forme la plus extrême,
18:05est trop anti-libéral,
18:07anti-démocratique et anti-méritocratique.
18:11Je fais notamment écho aux propos
18:12de l'ancien candidat aux élections américaines,
18:15Vivek Ramaswamy,
18:17qui disait que finalement,
18:19les entreprises wok,
18:20parce qu'il y a eu un grand phénomène
18:21du capitalisme wok,
18:22n'avaient aucun mandat des citoyens,
18:24finalement, pour mener ces politiques sociales.
18:26Eh bien, je crois qu'en effet,
18:27s'agissant de liberté d'expression,
18:29s'agissant de méritocratie,
18:31le wokisme est allé beaucoup trop loin.
18:34Et puis, je terminerai en disant
18:35qu'on voit bien que le wokisme
18:37a aussi fini par mourir,
18:39ou en tout cas, s'affaiblir
18:40de ses contradictions,
18:42voulant lutter contre les discriminants racials,
18:44promouvant des formes de racialisme,
18:46luttant contre la discrimination de genre
18:49et puis favorisant des comportements
18:52parfois absurdes.
18:53D'ailleurs, un sondage que je cite dans le livre
18:55montre que les Américains s'identifient
18:57assez peu à leur couleur de peau
18:58quand il s'agit de définir leur identité.
19:01Morgan Freeman,
19:02l'immense acteur noir américain,
19:03disait lui-même…
19:05– Il faut arrêter de parler de couleur.
19:07– Exactement, et le Black History Month,
19:08ce qui est vachement à la mode
19:09dans les pays anglophones
19:10depuis une grosse décennie,
19:12n'a pas de sens.
19:12Les Noirs américains font partie
19:14de l'histoire américaine.
19:15Je n'ai absolument aucune envie
19:16qu'il y ait un mois de l'année
19:17dédié à l'histoire des Noirs américains.
19:19Ça ne veut rien dire.
19:20Donc je crois que oui,
19:21le wokisme, pour toutes ces raisons,
19:22aujourd'hui fait face à une vraie riposte
19:25dans le monde anglo-saxon.
19:26– C'est bien le monde anglo-saxon
19:29qui a lancé le mouvement mondialiste
19:33d'une manière assez forcenée
19:35et on assiste à socialement
19:37un retour de balancier
19:39avec les logiques nationales.
19:41On l'a vu avec le Brexit,
19:42avec l'arrivée de Trump,
19:44en tout cas la première fois
19:45à la Maison-Blanche.
19:47Comment vous expliquez justement
19:48ce retour de balancier
19:49qui vient du monde anglo-saxon ?
19:51– Alors je crois que le monde anglo-saxon
19:53a fini par comprendre,
19:54à commencer par les populations
19:56et les citoyens,
19:58que la mondialisation,
19:59l'ultra-mondialisme,
20:00avait fini par desservir les peuples
20:01et avait de surcroît généré des fractures
20:04entre élites et entre peuples,
20:07entre les gagnants et les perdants
20:09de la mondialisation.
20:09Tout ça a été extrêmement bien expliqué.
20:12Je crois que les gens finissent
20:13par se rendre compte que
20:15l'échelon national est l'échelon
20:18le plus efficace pour mener
20:19des politiques publiques.
20:21On le voit bien avec les problèmes
20:22qu'on a avec l'Union européenne.
20:24Donc le retour du politique
20:27s'exprime pleinement aujourd'hui
20:29à travers le retour des logiques nationales.
20:33Il y a aussi un besoin d'appartenance,
20:35un besoin d'enracinement
20:36qui s'exprime très fortement.
20:38Et je pense que tous ceux
20:39qui avaient caressé le rêve
20:40d'un monde sans frontières
20:42ou d'un monde très largement mondialisé
20:44où finalement l'État ne serait
20:45qu'un socle juridique,
20:47aujourd'hui,
20:48prennent en boomerang
20:50finalement ce besoin fondamental
20:52qui est le besoin d'appartenance
20:53et le besoin de politique.
20:54Donc quand bien même on est dans un monde
20:55de la civilisation marchande
20:57comme je le disais
20:58où l'économie dicte énormément de lois
21:00où finalement il y a une certaine obsession
21:01de l'argent dans le monde anglophone,
21:03il y a quand même ce retour du politique
21:04et du patriotisme.
21:06On l'a vu également en Angleterre récemment
21:07avec des phénomènes
21:09et des rassemblements nationalistes
21:12qu'on n'avait pas vus depuis
21:13je dirais presque un siècle ou plus.
21:16Français et anglo-saxons
21:18ont toujours eu
21:19cette espèce de compétitivité,
21:22se sont un peu toujours regardés
21:24en chien de faïence.
21:26Est-ce que vous voyez justement
21:27des points de convergence
21:28entre ces deux civilisations ?
21:31Ces deux civilisations passionnantes
21:33à bien des égards
21:34qui ont beaucoup de points en commun
21:36et puis aussi beaucoup de points
21:37qui les différencient.
21:39Ce sont deux civilisations
21:40qui ont porté l'exceptionnalisme.
21:42On parle souvent de l'exceptionnalisme américain
21:43et de l'exceptionnalisme français.
21:45Je pense que c'est deux civilisations
21:46qui ont eu un modèle à proposer au monde
21:48et on est encore dans cette grille de lecture
21:49malgré le déclin de la France.
21:51Je crois également que ce sont
21:52deux aires culturelles
21:54qui restent fondamentalement libérales
21:56en termes politiques et anthropologiques.
21:58On le voit bien
21:59quand il s'agit de droits de l'homme,
22:01d'avancées ou de supposées avancées sociétales,
22:03même quand le wokisme
22:04fait de la progression aux États-Unis,
22:06c'est que ça se réexporte bien en France,
22:08sachant que c'était partie de la France
22:09intellectuellement au départ.
22:11Et puis il y a aussi quand même
22:12une référence à l'État de droit
22:13qui est très fortement installée
22:15jusqu'à ce que l'État finalement
22:16devienne un État faible.
22:18Alors c'est intéressant,
22:19on voit bien qu'aux États-Unis,
22:20ça bouge un petit peu de ce côté-là.
22:22En revanche, je pense que la France
22:24est le pays de l'égalité
22:27dans cette sphère occidentale,
22:29à savoir que la France
22:31est le pays du politique,
22:32là où le monde anglo-saxon
22:33est la civilisation marchande
22:34par excellence.
22:36La France a un rapport au marché,
22:37à l'enrichissement,
22:38à la prospérité
22:39qui est plus compliqué,
22:40ça fait aussi écho forcément
22:41à ses origines catholiques
22:42par rapport au monde anglo-protestant.
22:45Je crois aussi qu'il y a en France
22:47un rapport à l'autorité,
22:48à la verticalité, aux normes
22:49qui est un petit peu différent.
22:50On le voit à travers la laïcité,
22:52on le voit à travers le concept de république,
22:54qui sont des concepts très mal compris
22:55dans le monde anglo-saxon.
22:56On le voit aussi dans l'éducation.
22:57D'ailleurs, l'éducation à la française,
22:59ce n'est pas l'éducation à l'anglo-saxonne.
23:01Et puis pour terminer,
23:02je dirais qu'il y a aussi une forme d'esprit,
23:04je m'attache beaucoup à comprendre
23:05la pensée anglo-saxonne dans le livre.
23:07Il y a une forme d'esprit en France
23:08qui est sans doute plus conceptuelle,
23:10parfois plus intellectualisante,
23:12plus raffinée, plus sophistiquée.
23:14Et je comparais à l'état d'esprit américain
23:18ou anglais qui est parfois plus pragmatique
23:20ou fait d'intérêt.
23:21C'est toutes ces choses-là
23:22qui font la beauté de la France.
23:23– On dit souvent en France
23:25que le monde anglo-saxon
23:26est le laboratoire de notre futur.
23:29Justement, comment la France peut se décrocher
23:32de cette influence du monde anglo-saxon
23:34pour retrouver ses esprits ?
23:35– Alors, je crois que la France doit tout d'abord
23:40se réapproprier son histoire et ses héritages.
23:44Ernest Ronan, que je cite dans le livre,
23:46explique comment une nation,
23:47c'est une somme d'héritages partagés
23:50qu'on cherche à faire vivre.
23:52Donc la France doit être fière de son histoire,
23:54continuer à l'apprendre,
23:55continuer à la faire vivre,
23:56faire vivre ses coutumes.
23:58Je pense que la France doit également
24:00cultiver son creuset républicain
24:04et l'existence d'une culture commune
24:06contre le wokisme,
24:08contre le multiculturalisme,
24:09contre l'atomisation et le communautarisme.
24:13Et ça, elle a tous les atouts pour le faire.
24:15Il y a des forces extrêmement fortes,
24:17à commencer par l'individualisme-consumérisme,
24:21l'américanisation de nos sociétés,
24:23l'immigration de masse, le multiculturalisme.
24:25– Tout ce qui vient du monde anglo-saxon.
24:27– Oui, ou qui vient également des choix politiques
24:30de la France depuis des décennies.
24:32– Vous pensez que la France devrait rompre
24:33les amarres avec l'influence du monde.
24:36– En tout cas, elle doit cultiver son modèle.
24:38Tout n'est pas noir ou mauvais
24:40dans ce qui vient des États-Unis.
24:41La vérité, c'est qu'on ne pourrait pas vivre aujourd'hui
24:43sans les services technologiques américains
24:45ni les plateformes technologiques.
24:47Donc il y a du bon, il y a du mauvais.
24:49Ce qui est sûr, c'est qu'il faut apprendre
24:50à cultiver notre modèle et nos héritages,
24:52mais également cultiver nos forces.
24:55Et puis je pense enfin
24:56que la France a,
25:00comme je l'ai esquissé auparavant,
25:01un rapport à l'autorité, à l'excellence
25:04qui a fait son succès par le passé
25:06et qui devrait continuer de faire son succès à l'avenir.
25:09C'est vrai dans le domaine scientifique, éducatif, ingénierial.
25:12La France a une grande tradition de grands scientifiques
25:14et de grands entrepreneurs.
25:16Encore faut-il vivre cette culture de l'excellence
25:18qui est aujourd'hui largement mis à mal.
25:20– C'est ce qui vous empêche de revenir en France d'ailleurs ?
25:22– Parce que vous êtes en Angleterre actuellement ?
25:24– Alors absolument pas.
25:24Je crois que c'est davantage ma vie familiale
25:26que j'ai entamée en Angleterre.
25:28J'ai toujours eu le goût de l'étranger et de l'aventure.
25:30Mais en tout cas, je reste extrêmement proche de la France
25:33qui est à l'évidence la patrie de mon cœur.
25:35– Vous me disiez en tout cas avoir eu le plaisir
25:37d'écrire en français pour cet ouvrage.
25:41– Tout à fait.
25:41– C'était un plaisir.
25:42Retrouver donc le Capitaliste, le Walk et le Geek,
25:45c'est votre essai sur le monde anglo-saxon.
25:48Merci à vous Adrien de Monville.
25:49– Merci Pierre.
25:49– Monville, pardon.
25:50– Merci Pierre.
25:51– Merci.
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