00:00Avec cette question, ce matin, Mathieu Jolivet, l'Assemblée nationale serait-elle plus efficace si elle comptait plus d'anciens chefs d'entreprise ?
00:08Argument qui revient régulièrement dans les milieux économiques, qui fustigent un hémicycle trop politique.
00:13Pour vous, c'est le contraire. L'hémicycle n'est pas assez politique.
00:16Oui, vous savez, cette idée reçue très populaire, comme quoi les politiques sont déconnectées du réel, c'est un faux problème.
00:22La déconnexion actuelle vient justement de la disparition du politique, mais au sens noble du terme.
00:28La politique au sens d'ancrage local, la politique en tant qu'art du compromis, la politique en tant que connaissance des corps intermédiaires.
00:35Alors, imaginons ensemble un hémicycle de chefs d'entreprise.
00:38Pas compliqué pour ça, il suffit de regarder 2017, qui a été un véritable laboratoire grandeur nature.
00:43Rappelez-vous Emmanuel Macron qui a cassé tous les codes de la Ve République, jamais élu, pas de parti traditionnel, une campagne sans appareil politique.
00:51Définant tous les pronistiques, il accède à l'Elysée avec ce message implicite que la politique à l'ancienne s'est terminée.
00:57La place à la société civile et à l'expérience du privé.
01:00Et donc, dans la foulée de son élection, on a une vague de députés tout neufs qui vient redessiner l'hémicycle, avec un visage qu'on n'avait encore jamais connu.
01:07A l'époque, trois députés sur quatre étaient élus pour la première fois de leur vie en 2017.
01:12Un phénomène sans précédent.
01:14Le profil de ces nouveaux députés, justement des anciens chefs d'entreprise, des cadres, des professions libérales, des ingénieurs.
01:19Très peu d'élus locaux aguerris, avec une volonté assumée de s'affranchir des partis, se passer des syndicats, court-circuiter les corps intermédiaires.
01:28C'est exactement ce que demandent aujourd'hui certains chefs d'entreprise.
01:31Et quel enseignement, justement, on peut tirer de cette assemblée 2017 qui était inexpérimentée politiquement, Mathieu ?
01:37Eh bien, premier enseignement, c'est qu'être chef d'entreprise, c'est pas la même chose qu'être parlementaire.
01:42La politique, ça s'apprend sur le terrain. Il s'agit de construire un rapport de force, d'amender un texte, de résister à l'exécutif quand il le faut.
01:50Mais là, sur le premier mandat d'Emmanuel Macron, on a eu une majorité disciplinée, peu de contre-pouvoirs internes,
01:55d'où l'image de ces fameux députés Godillot, qui n'étaient pas qu'un simple cliché médiatique.
01:59Un autre point qui a peut-être affaibli le rôle des députés, Mathieu, c'est le non-cumul des mandats.
02:04Ça, c'est fondamental. Depuis 2017, un député ne peut pas cumuler une autre fonction exécutive locale.
02:09Il ne peut pas être maire ou président d'agglomération.
02:12Ça partait d'une bonne intention, mais la réalité, c'est que ces cumuls, ils permettaient aux débutés d'avoir un contact quotidien avec le terrain,
02:19des alertes qui remontent très tôt.
02:21Aujourd'hui, sans ces cumuls des mandats, on a des députés qui sont un peu plus hors sol.
02:25Les signaux faibles ne remontent plus.
02:27L'exemple le plus frappant étant celui des Gilets jaunes, l'explosion d'une colère que beaucoup d'élus locaux avaient vu venir,
02:33mais mal remonté au niveau national.
02:35Après son premier mandat, Emmanuel Macron en a tiré les leçons.
02:38Il a compris que les corps intermédiaires ne sont pas des freins, ce sont des capteurs.
02:42Il a compris que gouverner directement avec les Français, ça a ses limites.
02:46Il a compris aussi que les députés ont besoin de se reconnecter avec le terrain.
02:50Il est donc revenu aux concertations, à la réhabilitation des maires, au retour des grenelles, des conventions ou des dialogues territoriaux.
02:56Et puis, il y a eu la dissolution.
02:59Et on a une assemblée plus politique, pour le coup.
03:01Oui, des oppositions qui sont plus fortes, des débats plus durs, des textes beaucoup plus difficiles à le faire passer.
03:07On le voit dans ce psychodrame budgétaire qu'on traverse en ce moment.
03:10Le problème, c'est qu'on a remis de la politique à l'Assemblée, mais souvent sous forme de casting pour la prochaine présidentielle,
03:17et pas de travail de fond sur l'intérêt général.
03:21Mais on se trompe en pensant qu'un profil de chef d'entreprise résoudrait le problème,
03:25car on ne gouverne pas un pays comme on manage un comité de direction.
03:30Le défi aujourd'hui, ce n'est pas d'importer les méthodes de l'entreprise dans la démocratie,
03:34c'est plutôt de réapprendre l'art du compromis.
03:38Et là-dessus, je pense qu'il serait intéressant de regarder plus concrètement du côté du Portugal.
03:43Parce que les Portugais, ils ont réussi à le faire.
03:46Pas de gouvernement de coalition, mais un pacte parlementaire qui permet de trouver des compromis texte par texte.
03:53Et ça fait maintenant dix ans que le Portugal vote chaque année un budget à coût de compromis.
03:59Je reviens un tout petit peu sur ce que vous avez dit, parce qu'on a un petit peu tant l'opinion dans tout ça.
04:03Il en pense quoi, Mathieu ?
04:05C'est intéressant de voir ce qu'en pensent les Français,
04:08et quelles opinions ils ont de leur Assemblée, de leur députée très rapidement.
04:12En fait, quand vous regardez les études d'opinion, vous voyez des Français qui ont une approche très paradoxale.
04:17D'un côté, il y a depuis 2017 une défiance extrêmement forte vis-à-vis de l'hémicycle,
04:24vis-à-vis des représentants de ceux qui votent la loi.
04:28Et en même temps, ils demandent plus de représentation.
04:32Donc en fait, ils veulent être mieux représentés.
04:35Ils ne veulent pas plus de chefs d'entreprise dans l'hémicycle.
04:38Ils veulent des politiques qui captent mieux les signaux faibles du terrain,
04:44qui les représentent mieux dans l'hémicycle.
04:46Ils veulent une politique qui soit amenée plus intelligemment.
04:50Oui, qui réponde à leurs besoins.
04:51Merci beaucoup Mathieu Joliv.
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