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  • il y a 6 semaines
Dans son édito du 13/12/2025, Mathieu Bock-Côté revient sur [thématique de l'édito]

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Transcription
00:00Oui, alors je ne ferai pas semblant, comme d'autres peuvent le faire, de me transformer en spécialiste de l'agriculture ou en vétérinaire. Je n'ai pas cette prétention. Ce qui m'intéresse, et si c'est la dimension politique et sociologique de cette crise, ce qu'elle dit de l'évolution de nos sociétés, parce qu'on ne fera pas l'erreur, évidemment, de voir dans cette crise, une crise simplement circonstancielle, n'ayant rien à voir avec le cadre plus large des évolutions historiques, sociologiques que nous connaissons.
00:26Pardonnez-moi. Alors, le premier élément, il faut voir la portée. À l'échelle de l'histoire, la sortie de la civilisation paysanne est une chose relativement récente.
00:37Longtemps, l'agriculture dans nos sociétés n'avait pas été un secteur de l'économie. C'était le mode de structuration de nos sociétés. L'agriculteur, l'individu, le citoyen, c'était la norme pour l'ensemble, en fait, je dirais presque à la grandeur du monde, et dans le monde occidental aussi.
00:52Et la révolution industrielle, qui a changé ça évidemment, la révolution industrielle qui accélère un mouvement qui s'était déjà engagé d'urbanisation des populations, d'exode rural, non seulement d'urbanisation, mais de métropolisation de l'existence,
01:06a laissé néanmoins une très forte empreinte de l'imaginaire rural, l'imaginaire de la paysannerie dans nos sociétés.
01:14C'est-à-dire que nous avons encore porté pendant longtemps, pendant des siècles, l'imaginaire de la paysannerie, l'imaginaire du monde rural, l'imaginaire de l'enracinement,
01:23dans des sociétés qui, sociologiquement, fonctionnaient sur un autre mode aujourd'hui.
01:27C'était celle, justement, de l'urbanisation et différencier de l'urbanisation qui produisait un tout nouveau type de société.
01:34Alors, il y a eu un problème à travers tout ça, c'est qu'il fallait quand même continuer de manger.
01:38Donc, que s'est-il passé? L'agriculture est devenue une fonction spécialisée dans nos sociétés.
01:42Une fonction spécialisée, mais qui cadrait de moins en moins avec les attentes de la vie urbaine contemporaine.
01:48Donc, il y avait de moins en moins de volontaires, il y avait de moins en moins de gens qui voulaient poursuivre ce métier absolument difficile,
01:55ce métier qui ne correspond pas du tout à la civilisation du loisir, ce métier qui ne fonctionne pas du tout avec l'idéal d'une retraite rapide,
02:02ce métier qui appartit finalement au monde d'hier, à tout le moins dans le désir de l'homme contemporain.
02:07Donc, il fallait protéger ce secteur.
02:10Et ce qu'on a vu, on pourrait dire maintenant ces dernières décennies parce qu'il y a eu un effet d'accélération,
02:14c'est que le secteur de l'agriculture a connu une réduction toujours plus grande dans un contexte,
02:20et là on touche aux dimensions clairement politiques, de celui de la mondialisation avec une espèce de concurrence généralisée des produits à travers le monde.
02:28Et qu'est-ce qu'on a vu? Les pays européens, les pays occidentaux, inondés non seulement par l'agriculture,
02:35mais des produits venus d'ailleurs, souvent dans des conditions sanitaires bien moins grandes,
02:40souvent dans des conditions économiques bien moins grandes.
02:42Donc, l'agriculture européenne était de moins en moins concurrentielle, et la française aussi en particulier,
02:48parce que n'oublions pas que dans la construction européenne version de Gaulle à Denauer, et de Gaulle et à la suite,
02:52la France avait l'agriculture, l'Allemagne, l'industrie, mais chacun devait conserver son statut de superpuissance en ce domaine.
02:59Donc, le monde s'est transformé. Je dirais que ce qui s'est passé, soit dit en passant, pour l'agriculture,
03:03s'est passé aussi, plus tardivement, pour l'industrie.
03:06On a parlé de la désindustrialisation de la France depuis une trentaine d'années,
03:09mais c'est un mouvement semblable. Les conditions de production étaient plus faciles ailleurs, étaient plus aisées ailleurs.
03:15Et à travers cela, on a vu en France apparaître, mais partout en Occident, apparaître une forme de peuple nouveau, en quelque sorte.
03:21C'est le peuple des consommateurs qui remplaçait le peuple des producteurs.
03:25Un peuple de consommateurs obsédés par une chose, avoir des produits à petit prix,
03:30d'autant que leur capacité d'acheter, la capacité d'achat du commun immortel, était de moins en moins élevée.
03:35Donc, un peuple de consommateurs, un peuple de consommateurs obsédés par les produits jetables.
03:40Un peuple de consommateurs obsédés par l'obsession de la consommation en elle-même.
03:45Étrangers au rythme de la Terre, comme on aurait dit autrefois, étrangers au rythme des saisons,
03:49étrangers même au goût des saisons, quelquefois.
03:52Un peuple urbain qui est obsédé désormais par une forme de consommation névrotique,
03:57détaché du souci de la qualité, en fait de tout ce qui faisait autrement dit
04:00une forme de cohérence organique de nos sociétés.
04:03Donc, un peuple de consommateurs flottant, évoluant essentiellement dans le secteur des services.
04:08Et qu'est-ce qu'on voit aujourd'hui?
04:09Eh bien, nos sociétés constatent qu'elles sont de moins en moins capables de se nourrir elles-mêmes.
04:12La souveraineté alimentaire devient, était une évidence.
04:16On a voulu en faire un horizon et maintenant c'est une nostalgie.
04:20Donc, c'est la lumière, je pense, de cette dynamique lourde
04:22qu'il faut penser l'effondrement avenir et contemporain de l'agriculture française.
04:27Et avec ce paradoxe que nous sommes dans le pays qui autrefois avait fait cette agriculture
04:31une marque distinctive de son identité et qui voit cette marque aujourd'hui s'effacer.
04:35La question de l'alimentation n'est-elle pas devenue une question de souveraineté
04:38et de civilisation, Mathieu Bocoté?
04:40C'est ce que dit souvent une journaliste au point, Géraldine Vosner,
04:43qui est une journaliste qui s'intéresse à ces questions,
04:45on peut être d'accord ou non, mais avec une réflexion de grande qualité sur ce thème.
04:49Et je mettrai le thème sur la dimension de civilisation,
04:52au-delà même de souveraineté, c'est presque de la politique publique.
04:55L'effondrement de l'alimentation, ça touche tous les domaines de la vie aujourd'hui.
05:00L'invention ces dernières décennies du fast-food,
05:03la diffusion des fast-food en général, quel que soit l'enseigne,
05:07est quand même le signe d'une civilisation du jetable,
05:10d'une vite produit, du vite consommé,
05:12avec des effets sur la santé publique qui sont majeurs.
05:16L'épidémie d'obésité qui frappe l'Amérique du Nord
05:18et qui traverse l'ensemble du monde occidental aujourd'hui.
05:20L'épidémie d'obésité qu'on connaît est inséparable de cet effondrement de l'alimentation,
05:27de cet effondrement des filières agricoles,
05:29de cet effondrement d'un certain art de la table.
05:31Donc l'épidémie d'obésité, c'est la conséquence sociale et physique et morphologique
05:36la plus visible d'un monde qui a artificialisé intégralement son rapport à la nourriture.
05:43De la même manière, on peut dire que même le rapport au vivant s'est brisé,
05:45avec l'animalisme. Vous avez cette espèce de mode bizarre occidental
05:49qui consiste à considérer qu'aujourd'hui, exploiter les animaux,
05:52c'est une forme de néocolonialisme d'une part du vivant contre une autre part du vivant,
05:57du spécisme, nous disent certains, dont on devrait se détacher
06:00pour être capable de libérer le monde animal.
06:02Et de ce point de vue, je me permets de référer à deux auteurs
06:04qu'on a reçus ici sur ce plateau il y a peut-être deux ans, je crois.
06:07Vincent Pied-Noir et Hubert Rambaud qui avaient écrit
06:10« L'ouverture de la chasse », un livre très beau
06:12qui, parlant de la question de la chasse, parlait plus largement
06:15de notre rapport au vivant aujourd'hui.
06:17Il dirige une revue qui s'appelle « Jour de chasse », que je lis.
06:19Alors moi, ce n'est pas exactement un grand chasseur,
06:21vous me confiez un fusil, je risque de me tirer sur moi.
06:23Mais par ailleurs...
06:24Vous portez des lunettes.
06:24Mais je regarde, cela dit, je serais plutôt maladroit à la chasse.
06:29Mais je lis cette revue avec intérêt
06:31parce que ça nous rappelle l'existence de toute une tradition
06:33qui féconde encore à tout le moins une partie de notre imaginaire
06:36et de nos désirs.
06:38J'ai parlé de la crise de l'obésité,
06:39on peut parler aussi de la crise de la santé publique
06:42qui vient aussi avec l'artificialisation intégrale de l'alimentation.
06:47On pourrait parler...
06:47Là, si on essaie d'élargir le propos.
06:50Il y a aussi...
06:51J'ai parlé du jetable.
06:53Mais la mode jetable, on a beaucoup parlé récemment
06:55d'une enseigne chinoise qui s'installe en France, clairement.
06:58Des gens qui rêvent d'acheter des produits.
07:00Finalement, achetez-vous quatre chemises
07:02pour un espace de 4 euros, 8 euros facilement comme ça
07:04pour le plaisir d'acheter de manière dévrotique
07:06des produits qui ne sont pas durables.
07:08Il y avait autrefois cette idée que vous transmettrez
07:10vos cravates et vos vestes de père en fils, et ainsi de suite.
07:14La mode jetable telle qu'elle existe aujourd'hui
07:16correspond à une forme d'effondrement esthétique.
07:19Et on peut se demander, dans l'étrange monde
07:21qui est le nôtre aujourd'hui,
07:21quel type d'humanité nous produisons.
07:24Je ne peux m'empêcher de penser que tout cela est en lien
07:27avec l'effondrement psychique et anthropologique
07:29qui marque l'Occident contemporain.
07:31N'êtes-vous pas ici, en vous suivant attentivement,
07:34en train de décrire, dessiner le portrait
07:36d'une forme de déracinement global ?
07:38Oui, je pense.
07:40C'est-à-dire que, qu'est-ce qu'on voit aujourd'hui,
07:42si on décide de regarder ça à hauteur de l'histoire ?
07:44Nous avons des peuples qui sont vidés de leur identité,
07:47de leur mode de vie.
07:48Des peuples qui sont devenus des populations interchangeables.
07:51Des peuples qui avaient des coutumes et des traditions.
07:53Des peuples qui avaient un ancrage dans le temps long
07:56et qui deviennent des populations soumises
07:58à des pratiques d'ingénierie sociale par la technostructure
08:01pour essayer de faire une forme de population optimale
08:03qui cadre avec les besoins de l'oligarchie.
08:06Donc, on vit dans un monde qui est une dynamique
08:08à broyer les identités, les modes d'être au monde,
08:10les cultures.
08:11Un monde qui détruit, en quelque sorte, les cultures.
08:14Et je sais qu'il ne faut pas dire que c'était mieux avant.
08:17Puis effectivement, les progrès des temps présents
08:19sont indéniables.
08:20Progrès médicaux, progrès...
08:21Enfin, je ne conteste pas les immenses progrès du dernier siècle.
08:24Il n'en demeure pas moins qu'il y a aussi un prix à payer
08:26pour ces progrès.
08:28Et c'est une forme de mutilation de l'âme, en quelque sorte.
08:30Et, dernier élément, je me permets de faire un lien.
08:32Vous me direz que c'est ma monomanie qui parle.
08:35Mais on arrive peut-être au bout de ce modèle.
08:37Parce que qu'est-ce qu'on voit aujourd'hui?
08:39On nous explique, par exemple,
08:40s'il faut faire venir massivement
08:42des immigrés dans nos pays.
08:44Pourquoi?
08:44C'est pour faire vivre des secteurs de l'économie
08:46qui ne fonctionnent qu'avec une main-d'oeuvre à bas salaire.
08:49Parce qu'on nous dit qu'une partie de notre économie
08:51s'effondrerait si on ne faisait pas appel massivement régulièrement
08:54presque à des esclaves.
08:56C'est-à-dire cette espèce d'idée d'une main-d'oeuvre à bas salaire
08:57qui vient d'être partout à travers le monde.
08:59Donc, au nom d'une conception désincarnée de l'économie,
09:02on vient à détruire quelquefois la société et l'identité.
09:05C'est tout un modèle de développement, en quelque sorte,
09:07qui fait faillite sous nos yeux.
09:09Et de ce point de vue, cette crise des agriculteurs
09:10peut être pensée non seulement comme une révolte du monde agricole,
09:14mais aussi comme une révolte populaire dans les temps présents.
09:21Merci.
09:22Merci.
09:23Merci.
09:24Merci.
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