- il y a 3 mois
Septembre rime avec Paris Design Week et France Design Week. Pour l’occasion, la grande interview d’EXPERIENCES est consacrée à Mathieu Lehanneur, connu du grand public pour le design de la flamme et de la vasque olympique des Jeux de Paris 2024. Ces créations, vues par plusieurs milliards de personnes, ont contribué à démocratiser le design. Avec lui, nous explorons comment les Français vivent le design, s’y intéressent et y prennent goût.
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00:00Bonjour Mathieu Lohaner, merci beaucoup de nous accorder cette interview et du temps dans votre
00:08atelier que vous nous recevez ici. Donc vous êtes designer, votre nom a quand même résonné dans
00:16les cœurs de beaucoup de français parce que vous avez réalisé la vasque olympique et la flamme
00:21olympique qui justement vient juste d'être descendu, ça vous a fait un petit pincement au cœur ?
00:28Ça m'a fait un petit pincement au cœur mais déjà le fait qu'elle revienne c'était une chose qui n'était
00:33pas du tout prévue, qui était assez inespérée donc oui à un moment il faut que ça s'arrête et puis ça va
00:40revenir l'été prochain donc donc ce serait ce serait malvenu de se plaindre. En tout cas nous sommes en
00:46septembre et c'est le mois du design, il y a eu la Paris Design Week, il y a aussi la France Design Week,
00:51vous êtes le parrain de cette édition. Est-ce que vous pouvez nous dire rapidement qu'est-ce que la France
01:00Design Week, qu'est-ce que ça représente et bien sûr qu'est-ce que c'est pour vous d'être parrain de cette édition ?
01:05Alors sur la question du parrain...
01:09Ça ne change pas grand-chose ?
01:11Non, c'est pas que ça ne change pas grand-chose, je suis très flatté, je suis très honoré. Ensuite, activement, je n'ai pas fait grand-chose.
01:23Sur ce que ça provoque, je crois que sans doute ça aide le public, le grand public à y voir plus clair sur ce grand champ assez vaste du design qui peut aller du design industriel,
01:42ça veut dire en général produit par l'industrie, en général en grande quantité en termes de production, jusqu'à des pièces qui sont plus des pièces d'auteur,
01:52qui sont parfois des pièces uniques ou des pièces en édition limitée ou très limitée. Donc ça donne une visibilité qui aide à dissiper un peu le brouillard.
02:02Et la France Design Week en règle générale, qu'est-ce que c'est pour ceux qui ne connaissent pas ?
02:07C'est une succession de moments, d'événements, d'expositions qui mettent en scène des designers, leur production, leurs pratiques, leurs recherches,
02:18parfois sur des objets qui vont être disponibles pour le grand public, parfois sur des choses qui sont encore en développement.
02:26Donc c'est vraiment un moment... Alors si on prenait une comparaison, on connaît tous à peu près la Fashion Week,
02:34qui sont des événements très commerciaux, portés par des marques, qui font leur défilé de vêtements qui seront en général ensuite disponibles en boutique.
02:41Là, c'est une chose qui est un peu plus ouverte, un peu plus vernaculaire et sans doute moins commerciale.
02:49Et c'est quand même un événement qui a lieu en France entière, jusqu'en Martinique, donc vraiment la France dans sa globalité.
02:56Est-ce que le design est saisi de manière différente selon les régions ? Est-ce qu'il y a des designers partout ?
03:03Il y a des designers en gros partout et depuis, je crois, la nuit des temps.
03:08Je pense que le premier homme ou la première femme dans sa caverne, à l'état homo sapiens, taillant son silex...
03:18On peut dire déjà que c'est un acte de design ?
03:20Oui, bien sûr.
03:21...était déjà une forme de designer.
03:24Parce qu'un silex, vous l'avez en main, c'est un objet absolument sublime.
03:27Vous allumez un feu, vous allez chasser.
03:31Donc, il a une fonction qui est incontestable.
03:34Donc, ça a toujours été là.
03:36Ensuite, aujourd'hui, effectivement, ça prend de multiples formes.
03:41Donc, des événements comme ça, encore une fois, permettent de faire une sorte d'arrêt sur image,
03:45de là où en est la création en France, dans ce domaine-là, là où en sont les recherches des designers.
03:51Donc, non, non, c'est plutôt une chose qui est assez nécessaire et qui est plutôt assez gaie, en fait.
03:55Et le fil directeur de cette France Design Week, c'est le design utile.
04:00Est-ce que le design est forcément utile ?
04:04Est-ce qu'il y a une notion d'utilité, forcément, dans l'acte de design ?
04:09Oui, historiquement, il y a une notion d'utilité.
04:11Et c'est un des éléments qui pourrait le différencier d'une production purement artistique,
04:18d'un objet sculptural ou d'une peinture, etc.
04:20Donc, celui-là, l'objet de design, en général, rentre dans vos vies et ne demande pas uniquement à ce qu'on l'admire comme une œuvre d'art,
04:29mais que vous viviez avec, qu'on s'assoie dessus, qu'on mange dessus, qu'on s'éclaire avec, ou qu'on roule dedans.
04:37Mais alors ensuite, la notion de fonction, et même elle, elle est assez vaste.
04:42Vous évoquiez la vasque olympique.
04:45La fonction de la vasque olympique, elle est discutable.
04:49À quoi ça sert, ce truc ?
04:51On pourrait se dire pas à grand-chose.
04:53Ça sert pas vraiment à éclairer, mais un peu.
04:56Ça sert surtout à fédérer, provoquer de l'émotion, rassembler les personnes, être porteur d'une sorte de message,
05:06presque de liturgie, si on prend un terme presque religieux.
05:08Mais la fonction, c'est aussi une donnée qui est un peu élastique.
05:15Mais derrière design utile, vous avez, en tout cas France Design Week, souhaité mettre en avant quelque chose en particulier ?
05:23Non, pas spécifiquement, mais probablement, quand ils choisissent ce thème-là,
05:28c'est une façon aussi de commencer à donner une définition ou un morceau de définition de ce que serait le design.
05:36Est-ce que, je vous ai parlé justement de cette vasque olympique qui touche les cœurs, qui a une notion d'émotion,
05:44est-ce que vous avez l'impression que le design évolue dans la perception que les Français ont ?
05:53Je pense que la vasque a aidé.
05:55En tout cas, c'est le témoignage que j'ai entendu de multiples reprises de designers me disant,
06:01ben voilà, grâce à ça, je peux expliquer à ma mère, à mon père, à ma grand-mère ou à mes amis à peu près ce que c'est.
06:10Parce qu'effectivement, c'est une notion un peu fourre-tout.
06:15Personne n'est vraiment capable de donner une définition claire et définitive de ce métier-là.
06:21Personnellement, c'est sans doute pour ça que je l'ai choisi d'ailleurs.
06:23C'est que ça laisse une très grande liberté.
06:26Donc oui, il y a une notion esthétique.
06:28Oui, il y a une notion émotionnelle.
06:30Oui, il y a une notion d'utile.
06:31Ensuite, ça peut prendre de multiples formes, de multiples matériaux à de multiples échelles.
06:39Mon projet de diplôme en fin d'école de design, c'était sur le design des médicaments.
06:43Comment faut-il dessiner un médicament pour que la relation entre un patient comme vous et moi et son traitement soit la plus optimale possible ?
06:52Donc, on est vraiment sur une échelle très petite.
06:57Donc, ça se joue à tous ces niveaux-là.
07:01D'accord.
07:03Mais est-ce que vous essayez d'apercevoir l'émotion ?
07:10Enfin, en tout cas, à chaque fois que vous créez, vous essayez de penser à l'émotion que ça va générer chez la personne ?
07:15Alors, en ce qui me concerne, je le mets tout en haut de ma liste de fonctions.
07:20D'accord. C'est la première chose de laquelle vous pensez.
07:22Oui, parce qu'en fait, on n'est plus dans les Trente Glorieuses.
07:28On n'est plus juste après la guerre.
07:29Ce que je veux dire par là, c'est qu'on n'est plus à un moment où, l'histoire du design l'a connu ce moment-là,
07:34mais où on a besoin de mettre une table, quatre chaises, une lampe, un canapé dans tous les foyers.
07:42Parce qu'effectivement, il n'y a plus grand-chose et donc, il faut repartir de la base.
07:45Aujourd'hui, on a à peu près tous chez nous une table, deux, trois, quatre chaises, une lampe pour lire.
07:54Donc, tout ce qu'on va continuer d'apporter n'est plus là forcément pour répondre à des besoins, je dirais, primordiaux, fondamentaux de nos vies.
08:03Donc, ça se joue sur d'autres paramètres, sur effectivement une donnée émotionnelle, sur une donnée affective.
08:10Qu'est-ce qui fait que vivre avec tel ou tel objet, je vivre un peu plus, je me sens un peu plus vivant.
08:17Et peut-être d'ailleurs, je le transmettrai à mes suivants.
08:22Et vous faites attention à ce que ça intègre du coup le quotidien ?
08:26Ou vous pensez que c'est plutôt un aspect de luxe, mais pas forcément dans le terme financier du terme,
08:32mais plus, par exemple, quelqu'un qui choisirait une œuvre pour mettre chez lui ou l'intégrer dans son quotidien
08:38et justement avoir plusieurs œuvres, qu'il soit une œuvre d'art en fait ?
08:42Alors, il y a une chose intéressante, c'est que souvent, vous regardez dans les musées ou les expositions d'art,
08:51l'art est souvent assez vertical.
08:52Oui.
08:52On le met au mur, c'est une statue, totémique, etc.
08:55Donc souvent, c'est une chose qui est face à vous, droite, et qui vous demande implicitement de l'admirer.
09:02Presque de vous prosterner devant sa beauté, son importance.
09:06Le silence des musées, etc.
09:07Le design joue sur une autre stratégie.
09:10Le design est en général beaucoup plus sur le plan horizontal.
09:14Donc, il rentre dans nos vies de façon plus humble, plus discrète, plus stratégique aussi sans doute,
09:23parce qu'il n'arrive pas justement avec ses grands sabots.
09:25Il ne vous demande pas de l'admirer, mais il rase le sol, si je peux dire.
09:29Et une fois qu'il est chez vous, c'est là où vous en profitez pleinement.
09:36Donc, je crois vraiment à cette capacité du design, quel que soit le type d'objet,
09:42à rentrer dans nos vies de cette manière-là.
09:44Et une fois qu'il est dedans, comme un cheval de Troie,
09:47c'est là où il va s'ouvrir et révéler tout ce qu'il avait à vous donner.
09:50Et peut-être que c'est là où ça rejoint le design utile,
09:52parce que peut-être que l'utilité, la fonctionnalité,
09:55permet de rassurer, d'avoir cette fonction cheval de Troie.
09:58Parce que si le design n'est pas utile, peut-être que ça met trop en avant cet aspect très cathédral, très luxe.
10:07Moi, la première chose, quand on finit de faire une pièce ici,
10:12de voir les premiers prototypes, la première chose que je regarde,
10:14c'est est-ce que les gens ont envie de la toucher ?
10:16Et ça, pour moi, c'est le premier mouvement presque un peu primal,
10:21presque un peu instinctif de l'enfant,
10:25devant lequel vous mettez un objet, quel qu'il soit,
10:27et il a envie de le toucher et de le prendre.
10:29Et donc, si on finit une pièce, un prototype,
10:33quelle que soit la fonction, pour le coup,
10:34et que les gens croisent leurs bras et prennent un air pénétré en disant
10:38« Mais mon Dieu, ce que c'est beau, mon Dieu, ce que c'est intelligent,
10:41mon Dieu, ce que c'est élégant, etc. »
10:43Ça vous barbe.
10:44Je me dis « C'est raté ».
10:45Je me dis « C'est raté ».
10:46Si, à l'image d'un enfant, leur premier mouvement,
10:49c'est de tester, de toucher, de s'asseoir,
10:54et quitte à dire après « Oh, pardon, je ne sais pas si j'avais le droit »,
10:56là, je me dis « Là, on a touché déjà quelque chose,
10:59parce que instinctivement, biologiquement, physiologiquement,
11:03l'objet est venu au contact de l'être humain. »
11:06Et ça vous est déjà arrivé ?
11:07Vous avez souvent des moments où vous devez repenser un objet
11:11parce que vous avez l'impression que ça ne touche pas les tripes
11:14de celui qui le regarde ?
11:15Alors, oui, mais en général, d'abord, je travaille là-dessus
11:20dès les premières réflexions, les premiers dessins.
11:24C'est une chose qui est pour moi très importante.
11:26Ensuite, parfois, on modifie une chose, on modifie une forme,
11:28on modifie une matière pour, effectivement, arriver à toucher cette chose-là
11:32et toucher le noyau primitif et émotionnel.
11:36Et justement, comment est-ce que vous travaillez ?
11:38Quelles sont, tout d'abord, vos inspirations ?
11:41Est-ce que vous mettez un mot dessus ?
11:44Est-ce que vous savez ce qui vous inspire ?
11:46Je ne sais pas très bien ce qui m'inspire.
11:48Je suis assez contemplatif.
11:53Je regarde le monde tel qu'il avance, et ça, depuis que je suis enfant.
11:57J'essaie de comprendre ce qui se joue en termes de relationnel, comportemental, etc.
12:05J'essaie de sentir la psychologie du monde dans lequel je vis.
12:10En fait, je suis un peu comme une sorte de...
12:14Si j'ai une expertise ou un micro-talent, c'est comme si j'étais une sorte de membrane
12:19extrêmement réactive et qui va se mettre à vibrer en fonction de ce qui se produit.
12:24Et donc, le travail, c'est de se dire, qu'est-ce qui se passe ?
12:29Qu'est-ce qui se produit ici, maintenant, dans ce monde, dans ce pays, etc.
12:33Et comment, en tant que designer, je peux amener, si ce n'est une solution, en tout cas une réponse, à cette chose-là ?
12:41Du coup, c'est très large ou vous regardez plus particulièrement le goût, l'évolution du goût des personnes envers, justement, le mobilier, etc.
12:54Ou vous regardez vraiment, même la géopolitique, les aspects très larges de la vie ?
12:58Je préfère la géopolitique que le goût. Le goût, il bouge, il évolue. Et puis lui, alors effectivement, il y a des mouvements un peu forts.
13:09Mais pour le coup, il est plutôt lié à chacun en fonction de son expérience, sa subjectivité, sa culture, sa provenance, etc.
13:17Mais je pense que c'est plus intéressant de dézoomer. Il y a un an pile, je travaillais, par exemple, sur le mouvement des survivalistes.
13:28Le survivalisme, on a tous entendu parler de ce truc un peu bizarre, de personnes craignant, à un moment, une sorte d'effondrement politique, géopolitique, économique, environnemental, etc.
13:41Et il prend de multiples formes. Il prend des formes un peu paranoïaques, de l'autre côté de l'Atlantique, aux Etats-Unis, où je vais faire des réserves de nourriture, je vais trouver des armes, je vais creuser un bunker, etc.
13:52Et puis il prend aussi des formes, parfois plus poétiques, en disant, mais en fait, je n'ai pas besoin de tout ça, je n'ai pas besoin de tous ces objets, toutes ces choses, tous ces gadgets.
13:59Et donc, j'ai envie d'avoir une autre vie, plus simple, plus en lien avec la nature.
14:03Mais donc, finalement, c'est des choses qui commencent à émerger, qui se produisent. Et ça, c'est des domaines, par exemple, qui sont passionnants pour un designer, en se disant, mais effectivement, c'est un vrai sujet.
14:14Si je devais créer un habitat réduit au minimum, qui reste confortable, mais où finalement, je me déleste de beaucoup, effectivement, de choses dont je me suis entouré et qui, finalement, ne sont que des boulets,
14:27à mon mouvement, à ma créativité, à mon bien-être, qu'est-ce que ça doit être ?
14:34Et donc, voilà, ça, c'est typiquement des sujets de design.
14:37Donc, ça va effectivement au-delà des questions de tendance qui ne m'intéressent pas du tout, au-delà des questions de goût, mais pour répondre à votre question,
14:47oui, je trouve plus d'inspiration en ouvrant un quotidien de géopolitique qu'en ouvrant un magazine de design.
14:53Est-ce que vous, même si ce n'est pas votre inspiration, est-ce que vous constatez une évolution de la manière dont les personnes, dans leur quotidien, consomment le design ?
15:08C'est-à-dire qu'on l'a vu historiquement. Je vous donne un exemple très concret. Dans les années 70, c'est là où on a vu, par exemple, un moment où les canapés se sont mis à être beaucoup plus bas.
15:20Beaucoup plus bas, beaucoup plus confortables, beaucoup moins formels.
15:24Et c'était aussi un mouvement qui correspondait à un moment où on ne voulait plus s'asseoir comme papa et maman, encore moins comme grand-père et grand-mère, de façon très formelle,
15:33essayant de montrer une sorte de statut social, d'embourgeoisement un peu triste, en fait.
15:39Et donc, tout le mouvement de la société a commencé à changer.
15:43Et les designers qui ont été les plus intéressants, c'est ceux qui, justement, ont senti ça et ont commencé, du coup, à dessiner des objets qui vont accompagner ça.
15:53Et c'est souvent ça qui se passe.
15:54Les designers ne changent pas les comportements.
15:57Mais les meilleurs designers sont ceux qui vont sentir ce qu'il est en train de se produire et, justement, ne pas continuer à dessiner les canapés de papa.
16:05Donc, ne pas devancer, mais accompagner le mouvement.
16:08Exactement. Et donc, oui, ce qui se passe typiquement aujourd'hui, c'est vraiment dans une forme de continuité, sans doute, de ce qu'on a tous vécu comme une sorte de grande science-fiction,
16:20de ce confinement, en se disant, finalement, mon espace de vie, c'est mon premier épiderme.
16:31C'est mon corps un peu augmenté et où, du coup, il faut que je repense la façon dont j'y vis, la façon dont je vais interagir.
16:39Alors, parfois, dans le confinement, on était un peu forcé, mais dont je vais interagir avec ma femme, mes enfants, mes amis.
16:45Ce que je me crée et je me préserve comme zone un peu plus, comme noyau, effectivement, à préserver, qui est celui de mon intimité.
16:55Et puis, du coup, je vais aussi y travailler parce qu'on l'a vécu.
17:01Donc, tous ces mouvements sociétaux modifient forcément la façon dont je vis et, du coup, doivent, de fait, modifier les objets qu'on va produire.
17:10Et ça, vous essayez de l'intégrer dans vos créations ou vous préférez être en rupture ?
17:17Non, j'essaie d'abord de le comprendre, de l'analyser et puis ensuite d'y apporter une réponse.
17:25On est assis sur un canapé, là, que j'ai dessiné il y a quelques années, qui s'appelle Family Escape.
17:30Family Escape, paysage de famille, si on voulait le traduire en français.
17:35Et lui, je l'ai dessiné, non pas en me disant comment je vais créer un joli canapé avec des jolies formes.
17:42On s'en fiche pas mal.
17:43Et ça, finalement, c'est assez simple à faire, un joli canapé avec des jolies formes.
17:46Mais je voulais en faire un objet où, finalement, parce que, justement, dans un habitat, j'ai parfois besoin de recevoir un rendez-vous professionnel.
17:56Ça peut arriver.
17:56Donc, j'ai besoin d'être un peu formel.
17:58Et donc, j'ai une zone.
17:59C'est la zone où, là, je me trouve.
18:00Ah, vous êtes dans la zone formelle.
18:01Là, le dossier, il est un peu plus proche.
18:02Vous voyez ?
18:03Donc, naturellement, je suis un peu plus formel.
18:05Je peux prendre un café.
18:06Je me tiens bien.
18:07Je suis bien droit, etc.
18:08Et puis, mon rendez-vous est terminé.
18:10Je vous passez.
18:13Oh, la vache, j'en peux plus de ce mec.
18:15Cette interview était interminable.
18:17C'était interminable.
18:18Et puis, une fois que je me suis reposé, mes enfants viennent.
18:23Et puis, du coup, ils vont se mettre là.
18:25Et puis, ils vont discuter.
18:27Et puis, ils vont s'asseoir ici.
18:28Et donc, voilà.
18:29C'est là, typiquement, un objet comme ça.
18:32Et ça n'est qu'un canapé.
18:33Mais l'idée dans son dessin, c'est qu'il intègre, de façon la plus harmonieuse possible,
18:40plein de moments différents, qui sont les moments que je vis et le moment que vous vivez chez vous.
18:43Et comment un objet peut être un support de cela.
18:48Donc, naturellement, je me suis mis dans le côté très confortable de la chose.
18:51Oui, mais là, vous le tenez de façon très formelle.
18:52Vous pourriez être beaucoup plus chill.
18:53Vous pourriez mettre votre tête sur la couloir là.
18:56Et puis, si je partais, vous m'étiriez vos jambes ici.
18:58C'est ça.
18:58Je le ferai un peu plus tard.
18:59Exactement.
19:00Et comment, justement, ça se passe ?
19:01Est-ce que vous avez un processus créatif assez rodé ou tout est différent selon l'objet ?
19:09Alors, c'est souvent très différent, mais j'ai des processus créatifs assez rodés.
19:13qui sont, en fait, de ne pas dessiner.
19:16D'accord.
19:17Qui sont, une fois que je me dis, tiens, j'aimerais bien travailler sur ce sujet-là.
19:24On parlait d'un canapé pour vivre plein de moments,
19:26ou on parlait d'une maison minimale pour les survivalistes de nouvelle génération.
19:31Et donc, je vais commencer à réfléchir dessus.
19:36Et donc, je ne dessine pas du tout.
19:37Je ne dessine pas du tout.
19:38Et en général, je me renseigne même assez peu.
19:43C'est-à-dire que j'essaie de le faire de façon plus intuitive.
19:46Je ne vais pas aller dans les bibliothèques ou sur Internet essayer de trouver ou rencontrer un maximum de survivalistes
19:51ou aller interroger 6500 familles sur la façon dont ils vivent avec leurs enfants, leurs amis et comment ils travaillent chez eux.
19:56Mais, voilà, je sens, je vois, j'observe.
20:01Et donc, je vais faire travailler mon cerveau tout seul, sans m'en occuper.
20:07Et puis, je vais l'interroger tous les jours.
20:10Alors, est-ce que tu as bien travaillé ces 24 dernières heures ?
20:13Et donc, mon cerveau m'envoie des premières choses.
20:16Comme ça.
20:16Comme Minority Report.
20:18C'est des petites boules comme ça qui descendent.
20:19Et donc, vous regardez, vous faites un grand tri, ça, ça n'a vraiment aucun intérêt.
20:23Et il y en a quelques-unes, vous dites, ah, ça, c'est intéressant.
20:27Ou en tout cas, ça semble qu'il y a des choses qui sont avec un potentiel là-dedans.
20:31Et donc, vous regardez, vous réfléchissez 5-6 minutes, pas beaucoup plus.
20:35Et puis, vous renvoyez la balle à votre cerveau qui, pendant qu'on discute là, pendant qu'on va déjeuner tout à l'heure,
20:42pendant qu'on va dormir, votre cerveau, comme le mien, continue à travailler tout le temps, tout le temps, tout le temps.
20:46Et il va jouer comme un enfant qui est seul dans sa chambre et qui prend des choses.
20:50Il va mixer des choses qui n'est pas censé être mixées.
20:52Et puis, il va construire, assembler, etc.
20:54Et puis, comme ça, jour après jour, vous voyez les idées qui commencent progressivement.
20:57C'est assez lent, mais à prendre forme.
20:59Et vient un moment où, bon, les choses commencent à être assez claires.
21:04Et là, c'est le moment où, pour le coup, je prends une feuille et un crayon.
21:07Et je vais essayer de dessiner ce que mon cerveau a déjà à peu près passablement conçu.
21:12Donc ça, c'est un exercice quand même très...
21:16Enfin, il faut s'entraîner quand même pour avoir cette relation avec son cerveau.
21:23Il faut s'entraîner, mais on a tous un cerveau qui fonctionne plutôt bien.
21:27Et on a tous intérêt à le faire travailler un maximum sans que ça nous épuise.
21:33Mais prendre cette distance comme ça...
21:35Mais voilà, moi, je sépare totalement les deux choses.
21:38Et il ne m'a jamais laissé tomber.
21:41Donc voilà, pourvu que ça dure.
21:43Mais c'est surtout que je me méfie, en fait, de...
21:46C'est-à-dire que si je faisais le même processus, en prenant une feuille et un crayon,
21:50en me disant, bon sang, comment je pourrais répondre à telle ou telle problématique
21:53ou dessiner telle ou telle chose ?
21:55Ma main, mais comme la vôtre,
21:58il y a des choses qu'elle aime dessiner ou qu'elle sait dessiner plus naturellement.
22:01C'est pour ça qu'on voit, vous êtes au téléphone, je vous donne un papier et un crayon,
22:06il y en a qui vont faire des spirales, d'autres y font des ronds, d'autres y font des traits,
22:09sans réfléchir.
22:11Parce que la main, mais c'est tout le corps,
22:14a des facilités, des virtuosités, des envies de faire tel ou tel mouvement.
22:17Un designer, c'est encore pire.
22:19C'est-à-dire que si vous lui donnez un crayon et une feuille,
22:21il va dessiner ce qu'il aime dessiner, ce qu'il sait dessiner.
22:24Et donc, moi, l'intérêt, ce n'est pas de ce que j'aime dessiner ou ce que je sais dessiner.
22:27La question, c'est la réponse que je vais apporter.
22:31Donc, c'est pour ça que j'empêche ma main de prendre un crayon,
22:34tant que mon cerveau n'a pas une vision très claire de ce que je veux parvenir à faire.
22:39Et pour terminer cette partie,
22:44comment est-ce que c'est l'intérieur d'un designer ?
22:46Est-ce que chez vous, vous n'avez que des meubles de design,
22:49que des meubles qui ont un intérêt particulier ?
22:51Je ne sais pas, quand on s'imagine à l'intérieur du designer,
22:53on l'imagine vraiment personnellement.
22:55Comment vous l'imaginez ?
22:55Avec que des choses designées, pensées.
22:58Alors, pas que.
23:01J'ai un silex.
23:03J'ai un silex.
23:05Mais j'ai des choses très contemporaines.
23:08J'ai des choses anciennes.
23:10J'ai des choses fonctionnelles.
23:12J'ai des choses dont la fonction n'a jamais trouvé ce que c'était,
23:16que j'ai acheté chez un antiquaire.
23:18Donc, oui, c'est des choses choisies.
23:20Ça, oui, parce que ça m'intéresse et que je crois au pouvoir des objets.
23:23Donc, effectivement, c'est des choses qui sont choisies,
23:25mais c'est des choses qui ne sont pas du tout toutes signées, loin de là.
23:29C'est des choses qui ne sont pas toutes contemporaines, très loin de là.
23:32C'est quelques petites choses que j'ai pu faire, mais pas tant que ça.
23:36Pour une raison simple, c'est qu'en fait, je n'ai pas envie de...
23:39Je passe déjà la journée avec moi-même.
23:40Avec vos objets.
23:41Donc, je ne crois pas que l'écrivain lit ses propres livres le soir quand il rentre chez lui
23:46ou que le musicien écoute sa propre musique quand il va se coucher.
23:49Ou alors, ça devient un truc d'égo un peu tordu.
23:53Donc, on est plus proche du cabinet de curiosité d'objets qui, oui, qui ont une âme,
23:59mais des âmes très, très différentes les unes des autres.
24:01Et tout ce que vous designez, c'est vos goûts ? C'est ce que vous aimez ?
24:07C'est une bonne question.
24:11Pas forcément.
24:13Pas forcément.
24:15On peut être amené à travailler sur des choses qui ne sont pas...
24:19J'ai été amené à travailler dans une église il y a quelques années,
24:23l'église romane du XIe siècle.
24:25Je ne suis pas croyant moi-même.
24:28Donc, je crois à l'inverse que c'est important qu'on puisse...
24:31Alors, j'aime ce que j'ai pu produire, mais je n'en suis pas le premier bénéficiaire.
24:36Je ne passe pas beaucoup de temps dans les églises.
24:37Mais le plus important, c'est d'apporter la réponse, la chose qui vous paraît la plus juste, la plus légitime, la plus pertinente
24:47par rapport à la personne, le cœur, l'esprit, le cerveau que vous avez envie de toucher.
24:52Alors, on va tout de suite regarder un micro-trottoir.
24:54Nous avons demandé à des passants dans la rue ce qu'ils pensaient du design et en quoi ça allait toucher.
24:59Mettre du design chez soi, c'est apporter vraiment sa signature dans son intérieur.
25:03Le design, ça permet de ne pas tout avoir de standardisé dans une ville.
25:07Quand on voit les bancs ou les lampadaires typiques de Paris, tout verts comme ça,
25:13je veux dire, ça caractérise et ça donne une signature à la ville, ça donne son identité.
25:17C'est une discipline de création et je pense que, à travers la création et la nouveauté, de l'innovation, ça fait du bien aux gens.
25:25Je pense que les gens sont mieux dans un environnement qui a été conçu et réussi.
25:32Ça régit la manière dont on se déplace, la manière dont on s'assoit, la manière dont on voit les objets
25:38et dont on utilise les objets en général et les bâtiments, etc.
25:42Le design en général, il a une influence sur la manière dont on appréhende le monde.
25:48Et donc, je trouve qu'aujourd'hui, par exemple, il y a des designs de plus en plus minimalistes,
25:53ce qui nous enferme dans une sorte de minimalisation de ce qu'on perçoit, de ce qu'on ressent.
26:00Je préfère, par exemple, les designs plus anciens, les mouvements artistiques qui étaient avant,
26:05qui donnaient plus la place aux détails et même à l'artisanat, à la production humaine poussée.
26:11Pour moi, l'espace de la maison, c'est un espace véritablement très important.
26:17Il faut qu'on y circule bien, il faut que ça soit beau, il faut qu'il y ait des objets qui vous parlent.
26:23Ce n'est pas forcément des objets design, mais ça va être des objets dans lesquels vous avez un rapport affectif.
26:29Ça apporte quelque chose qui n'est pas de l'ordre de l'utile, mais qui est de l'ordre du beau et qui est essentiel.
26:37Ce n'est pas utile, mais en même temps, c'est essentiel d'avoir ça dans la vie.
26:40Parce que moi, je pense que la beauté, je pense que l'art, c'est très important.
26:47Je suis très impressionné par les réponses qui sont franchement très justes.
26:54Depuis la première qui parle de quelle façon justement un objet donne une identité à une ville et où d'une ville à une autre,
27:03rien que par les objets, on peut parfois savoir où est-ce qu'on se trouve.
27:06à ceux qui parlent de la notion d'utilité qui est discutable, de ceux qui parlent du besoin de toucher aussi,
27:18et de revenir à du détail, des choses plus sensuelles.
27:22Je vais prendre leurs coordonnées pour les embaucher.
27:24Il y a une notion de collectivité qu'on a peut-être un peu moins parlé dans l'interview.
27:27Est-ce que vous... Forcément, la VASC olympique, c'était quand même le collectif, c'était ce qui avait le plus central dans ce projet.
27:36C'est ce qui vous a plu assez rapidement quand vous avez répondu à l'appel d'offres ?
27:40En fait, l'objectif, c'est de toucher chacun individuellement.
27:44Ensuite, s'il y a un seul individu, 2, 10, 100, 1000 ou, concernant la VASC, on parle de 5 ou 6 milliards,
27:54oui, sans doute c'est mieux.
27:55Mais l'objectif, c'est pas... Pour moi, l'objectif, c'est pas le nombre.
28:00On a connu une époque où, effectivement, les designers, avec une obsession, c'est de produire dans la plus grande quantité possible
28:06et être dans toutes les maisons possibles et tous les appartements possibles.
28:11C'est un égo-trip, en fait. Parce qu'en fait, on a vu un peu la limite de ça, de cette production de masse,
28:15parce qu'aujourd'hui, ça devient des déchets plastiques en flottant dans les océans.
28:20Donc aujourd'hui, je suis assez détendu avec ça.
28:22Si on peut toucher des millions ou des milliards, pourquoi pas.
28:27Mais le fait de pouvoir en toucher des milliards avec un seul objet, sans besoin de produire 6 milliards d'objets,
28:33j'aime assez l'idée.
28:34Mais après, il y a des designers qui pensent plus...
28:37Enfin, je ne sais pas, plus ou moins par rapport à vous,
28:39mais qui ont une patte plus urbaine, par exemple,
28:42qui vont vraiment designer des objets urbains dont l'objectif est de créer société, de créer le mouvement.
28:47Ça, est-ce que c'est quelque chose auquel vous...
28:49Peut-être un nouveau projet, donc vous auriez...
28:51Non, alors, j'ai travaillé sur du mobilier urbain, sur beaucoup de choses très différentes.
28:56Ce dont je suis sûr, c'est qu'il faut éviter d'être spécialiste, éviter d'être expert.
29:02Je crois que là, une certaine naïveté, une certaine candeur dans un domaine,
29:06c'est souvent là où vous allez reposer des bonnes questions et éviter d'avoir des recettes.
29:12Donc, le mobilier urbain est un sujet qui m'intéresse,
29:15mais je ne voudrais surtout pas être un designer spécialiste en mobilier urbain.
29:18Et donc là, votre nouveau projet, votre prochain projet, c'est sur quelque chose dont on ne vous attend pas du tout ?
29:23Il y en a un certain nombre sur lesquels, effectivement, on ne m'attend pas
29:27et où je ne m'attendais pas avant qu'on me demande d'y participer.
29:30Il faudra qu'on se revoie pour qu'on en parle.
29:32Ravie. Merci beaucoup, Mathieu Levaner, d'avoir participé à notre première édition d'Expérience.
29:38Merci.
29:39Je vous souhaite tout le meilleur.
29:40Et voilà, c'est déjà la fin d'Expérience, l'émission qui vous fait vivre la culture autrement.
29:45Merci à tous nos chroniqueurs, interviewers, reporters pour cette aventure collective.
29:51Merci à Jamal Gull, Laurent Mevre, Béatrice Constant et Juliette Miglierina,
29:55qui étaient derrière en régie.
29:57Et merci à vous toutes et tous de nous avoir suivis.
29:59C'était Expérience et je vous dis au mois prochain.
30:02Sous-titrage Société Radio-Canada
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