00:00 Un peu plus de 8h10, c'est l'heure de l'interview d'actualité.
00:02 Maude, vous recevez ce matin la philosophe Claire Marin.
00:05 Elle est auteure notamment du livre "Les débuts par où" recommencé par eux aux éditions autrement.
00:09 Bonjour Claire Marin.
00:10 Bonjour.
00:11 Bienvenue sur le plateau de Télématin.
00:12 Après "Rupture", vous publiez en effet "Les débuts".
00:15 C'est un récit mais une réflexion aussi sur le commencement, sur les premières fois, vos premières fois, mais aussi les nôtres.
00:21 Alors à quelques jours de la rentrée, certains vont prendre pour la première fois le chemin de l'école, que ce soit les enseignants ou les élèves.
00:28 Pourquoi vous avez voulu vous intéresser comme ça à ces premières fois ? Qu'est-ce qui vous a donné envie ?
00:34 C'est l'énergie et l'élan des premières fois dont on a l'habitude de penser qu'elles sont souvent révolues à partir d'un certain âge.
00:43 Donc la question c'était de voir comment on pouvait faire ressurgir quelque chose de cette intensité et comment d'une certaine manière,
00:51 on était parfois peut-être inattentif à des recommencements qu'on est pourtant en train de vivre.
00:56 Est-ce que c'est une réflexion que vous avez eue après la période de Covid où notre rapport au temps a été un peu particulier justement ?
01:04 Alors c'est vrai que le rapport au temps a été très modifié. On s'en rend compte notamment quand on essaie d'évoquer des souvenirs de cette période.
01:12 C'est un moment où la mémoire est très déroutée par l'absence justement de cadres habituels et fixes.
01:19 Mais c'était une question, la question de la naissance notamment, que j'avais déjà abordée mais de manière peut-être plus académique
01:26 et sur laquelle je voulais revenir puisqu'elle touche la plupart d'entre nous.
01:31 Pendant cette période de Covid, il y a beaucoup de Français et de Françaises qui ont décidé de changer de job par exemple ou de commencer une nouvelle vie.
01:40 Est-ce que recommencer c'est aussi mettre une angoisse de côté par exemple ?
01:45 Ça peut tout à fait s'inscrire dans cette idée-là de se libérer de certains points psychiques et d'entrer dans une nouvelle dynamique, oui tout à fait.
01:55 Vous parliez de l'énergie qui se dégage de ces premières fois. En quoi elles peuvent être fondatrices après pour la suite ?
02:02 Parce qu'elles peuvent être quelque chose comme une forme de matrice qui se répète par la suite à laquelle justement on va puiser cette énergie pour recommencer.
02:13 Et puis parce qu'il y a toujours, il y a peut-être aussi parfois quelque chose comme une intensification.
02:20 On pense toujours que quand on répète quelque chose, ça s'amoindrit, ça s'étiole.
02:25 Il est possible aussi que plus on répète, plus ça s'intensifie.
02:30 C'est pour ça qu'un musicien ou un sportif répète indéfiniment les mêmes gestes.
02:35 Dans votre livre, vous convoquez beaucoup d'auteurs et de philosophes.
02:38 Vous citez notamment à un moment Italo Calvino qui nous dit que le plaisir de la nouveauté c'est, et je cite,
02:44 "de te retrouver devant quelque chose dont tu ne sais pas encore bien ce que c'est".
02:47 Est-ce que c'est ça la magie des débuts justement ?
02:50 Oui, il y a quelque chose de l'ordre de l'inconnu, du mystérieux, de quelque chose qui va nous dérouter, faire surgir des nouvelles envies, des nouvelles pensées.
02:58 Donc effectivement, des choses nouvelles, on attend qu'elles nous renouvellent aussi intérieurement.
03:04 C'est pour ça qu'on a cette passion pour le nouveau qui a été évidemment très bien récupérée par la logique de consommation.
03:13 Mais au-delà de cette logique, dont il faut quand même voir les limites,
03:17 il y a quelque chose de l'ordre d'un enthousiasme qui est créé par la nouveauté dont chacun d'entre nous se nourrit.
03:25 La limite justement, ou le piège, c'est quoi ? C'est de n'aimer que les débuts ? Justement, ça peut être dangereux ça ?
03:31 Tout dépend en fait de quel type de début il s'agit, mais quand on est effectivement dans une forme de boulimie de nouveauté,
03:39 il faut bien voir que cette boulimie est dévoratrice de choses, d'objets, mais aussi elle peut abîmer les êtres qui eux veulent s'inscrire dans la durée avec nous.
03:50 Alors je le disais, ce livre c'est une réflexion, mais c'est aussi un récit, c'est votre récit à vous, de vos expériences.
03:56 Est-ce qu'il y a des premières fois qui vous ont particulièrement marquées ?
03:59 Oui, c'est celle qu'on peut retrouver là, puis il y en a d'autres, vous évoquiez la rentrée tout à l'heure, je me souviens très bien de mon premier cours dans l'AMFI.
04:07 Oui, parce que vous êtes enseignante également.
04:09 Exactement, le premier manuscrit accepté, le premier grand voyage à l'étranger, tout ça c'est des premières fois qui nous transforment, qui nous marquent d'une manière importante.
04:21 Dans votre livre, page 83, vous faites le distinguo entre les commencements et le début.
04:26 Vous dites les commencements nous échappent, mais nous pouvons cependant identifier un début. Est-ce que vous pouvez nous expliquer ?
04:32 Oui, ça peut paraître un peu obscur. Je partais de cette différence entre un début qui serait quelque chose d'assez net, assez tranché, assez vif, comme la sonorité du mot,
04:40 et du commencement qui, lui, peut être au départ peut-être moins conscient, plus latent, plus confus, et dont on va prendre conscience peut-être à un moment qui va constituer le véritable début.
04:56 Par exemple, tomber amoureux. Il y a un jour, on se dit "oui, en fait, je suis amoureux", et puis on va s'amuser à chercher dans le passé tous les petits signes qui montrent qu'on était en train de tomber amoureux.
05:08 Vous avez un commencement avant le début. Est-ce que vous conseillez de commencer de nouvelles choses, que ce soit un sport, un instrument, à n'importe quel âge ?
05:19 Est-ce que ça peut nous apporter ces petits papillons du début ?
05:23 Oui, je crois qu'il y a quelque chose là-dedans qui nous nourrit, qui nous enthousiasme, qui stimule.
05:30 L'erreur serait, et ça a été longtemps la mienne, de croire que si on commence quelque chose sans que ce soit dans une forme de rentabilité ou d'excellence, ça ne sert à rien de commencer.
05:43 Si on commence un instrument un peu tard, par exemple, c'est ça ?
05:45 Voilà. Et je pense que le plaisir qu'on y prend, indépendamment de la qualité de la production, suffit à lui-même.
05:51 On va parler un peu de votre succès en librairie. Je vais vous donner quelques chiffres. 87 000 exemplaires vendus pour "Rupture", 62 000 pour "Être à sa place".
06:00 Comment est-ce que vous expliquez ce succès de vos livres de philosophie ? Parce que quand on rentre dans une librairie, on ne va pas spontanément vers la philo.
06:07 Oui, c'est ce qu'on me dit. En fait, je crois que les sujets que j'aborde sont des sujets qui nous touchent tous.
06:14 La question de la rupture, que ce soit des ruptures heureuses ou malheureuses, chacun en vit un certain nombre dans son existence.
06:24 Et j'ai essayé d'y répondre de manière assez simple, en évitant un jargon…
06:30 C'est très accessible.
06:32 … qui peut dérouter ou rebuter les lecteurs.
06:36 Donc je pense qu'il y a d'une part le fait que c'est la philosophie du quotidien, si on peut dire, une philosophie des émotions, de l'intime.
06:45 Et qu'en ce sens, aussi parce que ça touche à la littérature, à la psychologie, ça permet peut-être d'aborder des questions avec un angle philosophique,
06:56 mais en se nourrissant aussi de toutes ces œuvres qui rendent peut-être les questions plus abordables.
07:03 On le voit, ça, quand vous rencontrez vos lecteurs, surtout vos lectrices, quand vous faites des séances de dédicaces,
07:08 il y a une scène qui se répète assez régulièrement, c'est que vos lectrices viennent déposer leurs paroles, viennent vous confier des choses,
07:15 et on a l'impression que vous êtes émue. Est-ce qu'on se trompe en disant ça ?
07:19 Oui, bien sûr, c'est toujours émouvant, surtout dans des sujets qui touchent à la rupture.
07:25 Il y avait beaucoup de lecteurs et de lectrices qui, pendant les quelques minutes que dure la dédicace,
07:33 vont livrer une rupture qui est importante dans leur vie.
07:37 Donc, à la fin de la séance, on a comme ça tout un bagage de souffrance.
07:42 Oui, et d'histoires très personnelles aussi.
07:44 Voilà, donc c'est une confiance qui est touchante, mais c'est aussi des histoires qui sont marquantes.
07:49 Claire Marin, est-ce que vous pensez qu'il faut davantage écouter les philosophes ?
07:53 Est-ce que, par exemple, vous, vous êtes écoutée par des politiques, par des chefs d'entreprise ?
07:57 Alors ça, je ne sais pas. Et je crois que je ne le suis pas vraiment,
08:03 puisque pendant longtemps, j'ai travaillé sur la santé, sur la relation patient-médecin,
08:08 et malheureusement, tout ce qu'on peut dire, c'est que politiquement, l'hôpital est abandonné.
08:12 Donc sur ce point-là, je pense que les travaux des philosophes ne sont pas écoutés, mais pas seulement des philosophes.
08:18 C'est-à-dire que ce qui compte, c'est aussi le dialogue avec les spécialistes, les médecins, ceux qui sont sur le terrain.
08:24 Donc je crois que non, la philosophie, quand elle est sollicitée en politique, c'est ornemental.
08:30 Pour terminer, la philo, ça reste un mauvais souvenir pour beaucoup de lycéens.
08:35 Il y a beaucoup de lycéens qui ont raté leur début justement avec la philosophie.
08:39 Est-ce qu'on peut y revenir plus tard ?
08:40 Oui, bien sûr. Et ça, je le vois justement dans les rebonds avec les lecteurs.
08:45 L'intérêt pour la philosophie, c'est aussi une question de moments dans l'existence et de préoccupations centrales.
08:54 À 18 ans, on peut être préoccupé par autre chose que la sagesse, en admettant que ce soit ce que la philosophie recherche.
09:01 Et je crois que c'est l'avantage, c'est qu'on peut y revenir justement.
09:05 C'est peut-être aussi pour ça que j'écris. C'est pour que ceux qui ont raté leur rencontre avec la philosophie…
09:10 Puissent recommencer avec la philosophie.
09:11 Voilà, exactement.
09:12 Merci beaucoup, Claire Marin, d'être venue nous voir sur le plateau Télématin.
09:15 Je rappelle le titre de votre dernier ouvrage, "Les débuts, par où recommencer ?"
09:19 Merci à vous.
09:20 Merci beaucoup. Vous m'avez presque donné envie de recommencer justement la philosophie.
09:23 On n'était pas partis sur de bonnes bases.
09:24 On peut peut-être recommencer du coup.
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