- il y a 3 ans
Avec cette période de forte chaleurs on ne cesse de le répéter il faut s’hydrater, l’eau est centrale dans nos vies mais c’est aussi une ressource limitée. Un tas de questions et de défis se posent dans le contexte climatique actuelle et nous en discutons avec notre invitée Emma Haziza.
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00:00 Thomas Aziza, bonjour. La canicule est de retour en France.
00:03 19 départements placés en vigilance orange alors que l'état des nappes phréatiques est très préoccupant.
00:08 Un chiffre l'illustre. En août, 72% des niveaux de ces nappes sont inférieurs au normal de la saison.
00:14 Et ce qui peut inquiéter et surprendre, c'est que les précipitations du mois de juillet ont été plutôt bonnes,
00:19 notamment à l'ouest de la France ou dans le nord, et pourtant ça n'a eu presque aucun impact sur l'état des nappes.
00:26 Comment c'est possible ?
00:27 C'est possible parce que la recharge des nappes phréatiques se fait à une période très particulière,
00:32 en moyenne entre le mois de novembre et le mois de mars. Les sols sont froids, rétractés, il y a peu de végétation.
00:39 Cette végétation est gourmande en eau, donc lorsqu'elle est présente, c'est elle qui va vouloir récupérer cette eau en priorité.
00:45 Mais durant l'hiver, étant donné que la végétation est moins présente, l'eau a le temps de pénétrer et de rejoindre les nappes phréatiques.
00:51 À partir du mois de mars, débute la vidange des nappes phréatiques. C'est ce qui se passe actuellement lorsque vous avez des pluies très importantes.
00:58 Elles restent en général en surface, elles sont récupérées par les premières couches de sol, elles ne peuvent plus rejoindre les nappes.
01:05 Et surtout, il y a énormément d'utilisateurs sur son passage puisqu'il va y avoir les rivières qui ont besoin de beaucoup d'eau de ces nappes phréatiques
01:13 et donc qui vont continuer cette vidange et notamment cette végétation qui reste luxuriante lorsque ces pluies sont présentes.
01:19 La conséquence des fortes chaleurs actuelles, c'est la sécheresse évidemment. 32 départements sont en crise en ce qui concerne l'eau, sont interdits, on le sait,
01:28 désormais l'arrosage des pelouses, le lavage des voitures, le remplissage des piscines et l'irrigation des cultures.
01:33 Est-ce que cette liste de 32 départements peut s'allonger dans les prochains jours ?
01:37 Oui, ça pourrait être le cas. Ça l'a été par exemple en 2018, on avait eu un hiver et un printemps très pluvieux, voire même historiquement pluvieux.
01:47 Et malgré tout, trois semaines de canicule avaient suffi pour faire basculer la France dans une forme de sécheresse éclair.
01:53 Lorsque vous avez une canicule, le premier élément qui est directement sensible à cette température, c'est le cycle de l'eau.
02:02 Donc il va y avoir beaucoup plus d'évaporation et cette évaporation peut être tellement massive qu'elle peut accélérer d'un coup une sécheresse, on parle même de sécheresse éclair.
02:10 Alors dans le détail justement, 85 communes sont en pénurie d'eau. J'aimerais vous montrer une image, celle d'une commune, il y en a 18 au total, qui est alimentée par des bouteilles d'eau.
02:21 C'est une image surprenante. Est-ce que c'est une image à laquelle il va falloir s'habituer ? Nous sommes dans les Pyrénées-Orientales, c'est un pack par semaine et par personne.
02:29 Alors malheureusement, on risque de devoir s'habituer effectivement à ce type d'image. C'est quelque chose qui semblait absolument inimaginable il y a encore 5 ou 6 ans.
02:39 L'année dernière, 1300 communes ont connu des ruptures d'alimentation en eau potable et 700 ont été alimentées par des camions super.
02:46 Cette année, ça va un peu mieux.
02:47 Donc cette année, on est tout de même dans une situation moindre et puis les années qui passent montrent que parfois, c'est un problème de réseau, de canalisation.
02:56 À d'autres moments, c'est une fragilité de la nappe et puis à un moment donné, on cherche des solutions d'une année sur l'autre.
03:02 Ce ne sont pas toujours les mêmes communes qui sont directement concernées mais on est tous plus ou moins vulnérables et on n'est pas égaux face à la ressource en eau.
03:10 Certains vont être très riches en eau, d'autres vont avoir sous leurs pieds des nappes très fragiles, très réactives et qui peuvent se vider très vite.
03:17 La solution des bouteilles d'eau, ce n'est pas viable, c'est du bricolage.
03:20 La solution des bouteilles d'eau, ce n'est pas viable pour tout un tas de raisons, ne serait-ce que par le plastique qui est généré.
03:26 Donc il va falloir effectivement réfléchir autrement et réfléchir à la manière dont on utilise notre eau.
03:32 Pour notre jardin, pour nos toilettes, on n'est pas obligé d'utiliser de l'eau potable.
03:36 Donc il faudrait qu'on puisse massivement récupérer de l'eau de pluie à l'échelle de tous nos bâtiments.
03:42 C'est ce qui est d'ailleurs prôné par le plan eau du gouvernement mais il faut le mettre en œuvre de manière massive parce que c'est le meilleur moyen d'utiliser intelligemment le cycle de l'eau.
03:50 Pourquoi ? Parce que lorsque cette pluie, elle tombe, le 2/3 repart tout de suite dans l'atmosphère.
03:55 Si vous le récupérez, à ce moment-là vous allez pouvoir l'utiliser pour des usages autres et donc essayer de préserver la ressource en eau.
04:02 L'usage de l'eau, c'est un enjeu majeur, le partage de l'eau aussi. Est-ce qu'il faut mieux le partager ? Comment et qui prioriser ?
04:10 Oui et surtout il faut comprendre que derrière la question de l'eau se cache une question économique.
04:15 Toutes les richesses de tous les pays dans le monde ne sont dues qu'à l'eau.
04:19 Si aujourd'hui on a de la croissance, c'est derrière de l'eau qui se cache.
04:23 Pourquoi ? Parce que lorsque vous avez des vêtements qui sont produits, des objets derrière de la nourriture,
04:29 et bien derrière se cachent des litres et des litres d'eau.
04:32 Et donc en réalité, on est riche en croissance lorsqu'on est très riche en eau.
04:38 Donc chacun veut récupérer cette eau pour soi.
04:40 On en a conscience ça suffisamment ?
04:42 Je ne pense pas.
04:43 Que l'eau est notre plus grande richesse ?
04:44 Non, je pense qu'on est très loin d'avoir tous conscience qu'en tant qu'Européens moyens,
04:49 on consomme 5000 à 7000 litres d'eau par jour cachés derrière tous nos usages,
04:53 3000 derrière notre assiette, à peu près 2000 derrière tous vos vêtements que vous achetez,
04:59 votre puce microélectronique de votre téléphone portable.
05:02 En réalité tout ça a besoin d'eau.
05:03 Donc ça signifie qu'aujourd'hui les tensions qui sont en train de monter,
05:06 sont surtout en train de monter parce que les économies se confondent les unes avec les autres.
05:10 Certains agriculteurs veulent continuer des productions,
05:13 notamment pour une exportation qui derrière génère des rendements
05:19 et derrière une rentabilité où ils n'ont pas envie de changer de système.
05:23 Vous avez des systèmes industriels qui n'ont pas envie de changer,
05:25 et malgré tout on va tous devoir travailler à notre échelle et faire des efforts.
05:29 On parle des méga-vaccines d'ailleurs,
05:30 il y a un convoi qui part aujourd'hui de Sainte-Soline pour rejoindre Paris.
05:34 J'aimerais vous parler de vous parce que dans une interview à Make Sense,
05:37 au début du mois de juillet, vous avez dit ceci,
05:39 "J'ai eu peur pour la première fois il y a 2-3 jours,
05:42 je ne vois pas comment on peut s'en sortir."
05:45 Oui, j'ai eu peur parce que ça fait 20 ans que je suis toutes les données
05:50 hydrométérologiques dans le monde et en France,
05:52 et c'est vrai qu'à chaque fois on atteint un grade supplémentaire.
05:55 Alors j'avais déjà eu peur en 2021 quand j'avais vu la ville de Litton,
05:59 vous savez, qui avait été ravagée par les flammes en l'espace de 3 heures.
06:03 C'est presque des images qui deviennent normales aujourd'hui,
06:05 mais lorsque j'ai vu qu'on commençait déjà dès le mois de juin,
06:09 à partir du mois de juillet, on dépassait la température moyenne planétaire,
06:13 record de tous les temps jamais atteinte.
06:16 C'est la même chose actuellement, on est en train de dépasser
06:19 le record de température sur tous nos océans.
06:21 Donc en fait, cette température est en train de monter partout,
06:24 on va devoir s'habituer à des 50 degrés qui se rapprochent de nous.
06:28 La Turquie, la Tunisie a atteint 52 degrés il y a encore quelques jours.
06:33 Tous les voyants sont au rouge.
06:34 On voit bien qu'à un moment donné, tout ça génère le fait
06:37 qu'on est extrêmement fragile face à cette température.
06:40 Et le cycle de l'eau derrière, on en a besoin pour tous nos usages,
06:43 et lui-même est totalement actuellement déstabilisé.
06:46 Vous arrivez à garder une distance émotionnelle
06:49 pour vous préserver aussi à titre personnel ?
06:51 Je crois que je n'ai pas le choix, et surtout j'essaye de réfléchir
06:54 tous les jours aux solutions qu'on va pouvoir mettre en œuvre.
06:57 Parce que c'est sûr qu'on se sent très incapable et très impuissant
07:01 quand à l'échelle individuelle on se dit
07:03 "mais finalement qu'est-ce que je vais pouvoir faire ?"
07:05 Mais si de manière collective on comprend, par exemple,
07:08 hier j'étudiais le cas de l'Inde, j'étais plongée dans les chiffres,
07:12 et je me dis, oui, quand on a plus de 15 millions de pluies,
07:15 de puits pardon, pas de pluie, que les Indiens vont piller
07:20 l'intégralité de leur propre nappe phréatique,
07:23 donc de leur propre futur, pour construire toute la fast fashion
07:28 que l'on peut avoir en Europe dans tous nos magasins,
07:30 eh bien si on se met à comprendre ça, et qu'on se met à comprendre
07:33 que tout est lié... - Ça vous décourage quand vous voyez ça ?
07:35 - C'est vrai que l'équation est très complexe,
07:38 et la solution encore plus, parce qu'elle demande des couches politiques,
07:42 des couches économiques, qui sont très compliquées.
07:46 Mais malgré tout, je me dis, si on comprend qu'à un moment donné
07:49 on ne pourra plus continuer à consommer comme on le fait aujourd'hui,
07:52 parce que lorsque vous voyez aujourd'hui des magasins remplis
07:55 de vêtements partout, des objets partout,
07:58 il faut savoir que c'est fait au détriment, derrière de populations
08:01 qui perdent l'intégralité de leurs ressources, qui ne se renouvellera pas.
08:03 - Vous parlez de l'Inde, moi j'aimerais vous parler de l'Uruguay.
08:06 On a, parmi des dizaines d'exemples vus dans le monde,
08:10 il y a quelques jours, que l'Uruguay était en pleine sécheresse,
08:12 et faisait boire de l'eau salée à sa population.
08:15 Nous sommes à Montevideo, la capitale de l'Uruguay.
08:19 Vous, ça vous est déjà arrivé d'avoir à boire de l'eau salée ?
08:22 - Oui, dernièrement, j'étais dans une région en Tunisie,
08:25 effectivement, on prend des douches plutôt salées,
08:28 on boit même son café un peu salé, et on s'habitue à ça le matin,
08:32 alors ce n'est pas très agréable, mais surtout, ce qu'il faut comprendre...
08:35 - C'est mauvais pour la santé, ce n'est pas seulement mauvais pour le goût.
08:38 - Exactement, c'est-à-dire qu'on a un équilibre dans le corps
08:41 en termes d'électrolyte, qui fait que, quand vous allez apporter
08:44 cette quantité de sel, nécessairement, ça va avoir un impact
08:49 sur la pression artérielle, sur tous nos équilibres intérieurs,
08:52 donc en fait, on ne peut pas aller vers cette solution.
08:55 Malgré tout, quand on voit ces pays qui n'ont pas le choix,
08:58 qui sont dos au mur, face à un problème qui d'ailleurs devient majeur partout,
09:03 ces entrées d'eau saline dans les nappes phréatiques d'eau douce,
09:06 c'est un problème qu'on a sur toutes les côtes du monde,
09:09 et plus vous allez extraire de l'eau douce, plus vous allez ramener cette eau salée,
09:13 et plus vous allez contaminer cette eau douce,
09:15 c'est pour ça qu'il faut absolument protéger nos littoraux.
09:17 - Ce n'est donc pas une solution, l'eau salée.
09:19 Merci Emma et Ziza d'être venus nous alerter ce matin.
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