00:00Le grand entretien ce matin, je suis ravie d'accueillir Valérie Urbain, directrice générale d'Euroclear.
00:04Bonjour, merci d'être sur le plateau de la matinale de l'économie.
00:09Euroclear, groupe international fondé en 68, basé à Bruxelles, on l'appelle le notaire de la finance mondiale,
00:16pilier du fonctionnement des marchés. Est-ce que vous pouvez nous rappeler déjà le spectre de vos activités ?
00:23Euroclear, c'est effectivement une infrastructure de marché qui s'assure que les fonds qui existent auprès des investisseurs
00:31sont distribués auprès de ceux qui ont besoin de financement.
00:36Et donc Euroclear, c'est 45 000 milliards de titres qui sont détenus dans nos coffres.
00:41Bien sûr, on parle d'actifs dématérialisés.
00:46Chaque mois, nous dénouons des opérations pour l'équivalent du PIB mondial.
00:52Nous sommes actifs dans plus de 50 marchés et nous avons plus de 3 500 clients qui sont tous des
00:58institutions financières.
00:596 000 employés, 330 millions de transactions par an, c'est absolument gigantesque.
01:05À travers votre métier de conservation d'actifs, vous avez un point de vue global sur les transactions de marché.
01:10Le marché obligataire est très dynamique en termes d'émissions et 2026 s'apprête à être une année record,
01:17grâce notamment à la tech américaine qui va émettre près de 300 milliards.
01:21Est-ce que c'est une opportunité de croissance pour vous ?
01:23Oui, bien sûr. Et effectivement, comme vous le disiez, 2026 est une année record.
01:29Une année record parce que finalement, malgré la situation géopolitique et macroéconomique,
01:34les marchés financiers sont très très actifs.
01:37Et donc, nous, généralement, nous bénéficions de la volatilité,
01:41puisqu'en fait, plus il y a de volatilité, plus il y a de transactions.
01:44Mais aussi, les valorisations, en fait, des obligations et des actions se portent relativement bien.
01:50Donc oui, c'est une année très importante.
01:51Et comme vous le soulignez aussi, on voit effectivement les grosses entreprises tech,
01:58non seulement se financer, bien entendu, à travers le capital,
02:02mais aussi maintenant faire appel à la dette.
02:04Donc oui, il y a effectivement une année record en termes d'émissions d'emprunts.
02:10J'ai envie de vous parler de cette situation avec la Russie,
02:14parce qu'Euroclir, au départ, n'était pas très connu.
02:17Et ce qui l'a rendu connu, c'est ce conflit en Ukraine.
02:20Parce que finalement, les sanctions contre la Russie, voilà, ont eu des conséquences.
02:27Vous vous occupez notamment de gérer les actifs russes qui ont été gelés en Europe, au Japon, aux Etats-Unis.
02:33Ils sont, chez Euroclir, sur le sol belge.
02:37J'en parle ici de quoi ? 180 milliards d'euros, à peu près ?
02:40Oui, c'est bien ça, effectivement.
02:42Et donc, c'est vrai qu'Euroclir, on a une très grosse franchise auprès des banques centrales.
02:46Donc, beaucoup de banques centrales utilisent Euroclir pour déposer leurs réserves internationales.
02:51Et c'était bien entendu le cas de la Banque centrale de Russie.
02:54C'était une relation que nous avions depuis une quinzaine d'années.
02:57Oui, parce qu'elle déposait ses actifs aussi chez vous.
02:59Tout à fait, absolument.
03:00Tout comme plein d'autres banques centrales.
03:02Alors, c'est vrai que, bien entendu, nous sommes soumis aux sanctions internationales,
03:05et en particulier européennes.
03:06Et donc, depuis les décisions, enfin, depuis l'entrée en guerre de la Russie,
03:11ces actifs ont été gelés.
03:14Et donc, aujourd'hui, Euroclir, nous avons d'un côté, ce qu'on appelle, dans le passif,
03:20on a donc une obligation un jour de rendre les biens à la Banque centrale.
03:24Qui sont gelés.
03:25Qui sont absolument gelés.
03:27Tout à fait.
03:28Et d'un autre côté, nous avons effectivement du cash.
03:29Et pourquoi du cash ?
03:30Parce que les titres qui étaient déposés auprès d'Euroclir,
03:33petit à petit, sont arrivés à échéance, et donc ont été transformés en cash.
03:38Et lorsque les clients déposent des titres chez nous,
03:41ils ne font pas partie du bilan d'Euroclir.
03:43Lorsque le titre devient du cash, à ce moment-là, le cash rentre sur le bilan d'Euroclir.
03:48Donc, c'est assez technique.
03:48Mais donc, effectivement, vous avez tout à fait raison que, d'être très discret,
03:53une infrastructure de marché très discrète, nous sommes malheureusement,
03:57ou heureusement, je ne sais pas, devenus un sujet d'intérêt général.
04:02Ce qui vous met effectivement au cœur des débats juridiques avec la Russie,
04:07notamment depuis cette période.
04:09En revanche, Euroclir s'était opposé à l'utilisation de ces fonds russes
04:13pour garantir un prêt de réparation à Kiev.
04:15Est-ce que vous pouvez nous dire pourquoi c'était important de défendre cette position-là ?
04:20Alors, d'abord, première chose, Euroclir, nous ne sommes pas du tout les décideurs là-dedans.
04:23Donc, en fait, nous sommes vraiment à l'infrastructure de marché
04:25qui, à un moment, se conforme aux décisions politiques.
04:31D'un autre côté, je considère que notre rôle en tant que practitioner du marché,
04:36donc vraiment en tant qu'expert dans les marchés des capitaux,
04:42c'est important que nous informions les décideurs sur les conséquences.
04:47Les conséquences juridiques, les conséquences opérationnelles,
04:49les conséquences en termes de risques aussi.
04:53Et donc, c'est ce que j'ai fait, en fait, tout au long de l'année passée,
04:57c'était vraiment de travailler avec toutes les différentes autorités
05:03à bien cerner les risques relatifs à des décisions X ou Y.
05:07Alors, je n'ai pas dit que ce n'est pas à nous d'aller contre les décisions,
05:12mais c'est quand même à nous d'avoir ce devoir d'éducation.
05:16Oui, clarifier un peu la situation.
05:17Exactement, tout à fait.
05:19Et donc, les raisons pour les risques que l'on a mis en avant,
05:21c'était vraiment les risques, d'abord juridiques.
05:24Donc, il y a un régime très particulier qui s'applique aux actifs des États
05:30et un risque de perte de confiance dans les marchés européens.
05:35En fait, les marchés des capitaux européens bénéficient d'une très grande confiance
05:39de la part des investisseurs internationaux
05:41parce qu'il y a toujours eu un respect des principes de l'État de droit.
05:45Et à partir du moment où ces principes sont mis à mal,
05:49la confiance s'effrite.
05:51Or, je pense que l'Europe a besoin quand même beaucoup,
05:54a des gros besoins de financement.
05:55Et donc, il est très important de garder des marchés européens attractifs
05:59pour les investisseurs internationaux.
06:01Et je voyage énormément.
06:03Et effectivement, c'est un sujet qui est chaque fois abordé
06:06lors de mes voyages au sein de l'Europe,
06:09mais aussi en dehors de l'Europe,
06:11ce respect des principes de l'État de droit.
06:14Ne pas faire n'importe quoi.
06:15Et ne pas faire n'importe quoi, effectivement.
06:17Quoi qu'il arrive.
06:17On parle beaucoup dans cette émission des taux.
06:20Le 10 en français au-delà des 4,68,
06:22un plus haut depuis 2008.
06:23Vous ne conservez, vous, une partie des 3 600 milliards
06:26de la dette publique française.
06:28Est-ce que vous craignez un risque systémique
06:30par rapport à cette situation, une crise de la dette ?
06:34Alors d'abord, nous détenons toute la dette
06:36puisqu'en fait, nous sommes le dépositaire central français.
06:39Donc effectivement, toute la dette française se trouve sur nos livres
06:42et donc toutes les opérations, toutes les transactions
06:44se dénouent sur nos plateformes.
06:47Alors, le risque systémique, non,
06:50parce qu'en fait, les infrastructures de marché,
06:53justement, un de notre rôle est d'être là,
06:55notamment lorsqu'il y a énormément de volume.
06:59Et donc, non, je pense que justement,
07:02je crois que c'est une des qualités principales
07:04des infrastructures de marché,
07:05c'est d'assurer que nous sommes là,
07:07quels que soient les volumes.
07:08On est passé par des crises, comme la crise de 2008,
07:11on est passé par des crises comme celle du Covid.
07:14Voilà, mais c'est notre rôle intrinsèque.
07:16C'est l'atteinture même de notre rôle.
07:20La dette française,
07:21est-ce que vous remarquez un changement
07:23au niveau de la détention de cette dette ?
07:24Est-ce qu'elle est devenue plus spéculative ?
07:27Je ne dirais pas spécialement plus spéculative.
07:29Non, je ne pense pas.
07:30Je pense qu'effectivement, non,
07:32je pense qu'il y a...
07:35Je ne dirais pas que c'est plus spéculatif.
07:37Vous n'êtes pas particulièrement inquiète sur le sujet ?
07:42Pas plus que pour d'autres marchés.
07:44Oui.
07:46J'ai envie de vous parler,
07:47moi qui fais l'émission Crypto
07:48et qui regarde beaucoup ce qui se passe sur la blockchain.
07:50Vous êtes tout à fait sûr sur la blockchain vous-même chez Euroclear.
07:55La finance est en grande mutation
07:57avec la possibilité de tokeniser les actifs,
08:00de les faire migrer sur cette blockchain.
08:01Vous avez une plateforme fondée sur la blockchain
08:04et vous commencez à essayer avec divers pays
08:07des opérations, des partenariats
08:09pour faire migrer les actifs.
08:11Comment vous voyez justement la finance mondiale aller vers cela ?
08:15Aujourd'hui, elle est compliquée.
08:16Il y a beaucoup d'intermédiaires dans la finance.
08:19Elle va aller vers quelque chose de plus simple, de plus rapide.
08:22Vous voyez comment évoluent les choses ?
08:24Pour nous, toute la finance digitale
08:26fait partie de la modernisation des marchés des capitaux.
08:28Et bien entendu, on veut en faire partie.
08:30Et donc, c'est pour ça que depuis trois ans,
08:32on a déjà une plateforme d'émission de titres digitaux.
08:36On a pu attirer de très gros émetteurs
08:38tels que même la Banque mondiale
08:40ou certains États souverains.
08:43Mais c'est vrai que les investisseurs
08:45n'étaient peu au rendez-vous.
08:46En fait, ça reste encore très expérimental.
08:49Par contre, nous sommes en train de travailler
08:51avec la Banque de France
08:52sur le fameux projet Pythagore.
08:54J'avais beaucoup le nom de ce projet.
08:56Et là, je suis excessivement enthousiasmée
09:00parce qu'en fait, c'est la première fois dans le monde.
09:02Donc, on a vraiment un rôle pionnier
09:05avec la Banque de France
09:06d'essayer de bouger un écosystème sur blockchain.
09:09Parce qu'en fait, justement, souvent, le problème,
09:11c'est qu'un émetteur vient,
09:12mais les investisseurs ne sont pas au rendez-vous.
09:14Un investisseur a envie d'investir,
09:16mais il n'y a pas suffisamment de liquidité,
09:19de densité dans les titres existants.
09:22Et donc là, l'idée, c'est de prendre le marché
09:25des papiers commerciaux, une OCP,
09:28qui est en fait un marché à peu près
09:29de 300-310 milliards d'euros.
09:31Donc, ce n'est pas gigantesque,
09:32mais c'est quand même déjà significatif.
09:34Et conjointement avec la Banque de France,
09:37on est en train de travailler aussi
09:39avec les émetteurs, les traders, les investisseurs
09:42pour bouger en masse, en fait, sur blockchain.
09:46Donc, il y a beaucoup d'intérêt autour de ce projet,
09:50bien entendu en France, mais en Europe,
09:52mais aussi au-delà.
09:53Donc, c'est la première fois qu'il va y avoir
09:56ce mouvement en masse.
09:59Et donc, je pense que ça va nous amener
10:01à comprendre beaucoup plus
10:02de comment fonctionne blockchain,
10:05quels sont les bénéfices,
10:06quels sont aussi les points d'attention
10:08en termes juridiques.
10:10Parce que finalement, ici,
10:11on ne parle presque plus de la technologie,
10:13mais on parle plus de l'organisation du marché,
10:15on parle plus des pratiques de marché.
10:18Ça va simplifier aussi le système,
10:20les compréhensions du système, peut-être.
10:21Alors, ça va certainement simplifier.
10:23En même temps, il faut faire attention
10:24à ne pas refragmenter le marché.
10:25Parce que finalement, les marchés européens,
10:27on le dit déjà, ils ne sont pas encore assez intégrés.
10:29Donc, il faut améliorer la liquidité
10:32des marchés européens.
10:33Et il ne faudrait pas qu'avec la finance digitale,
10:37on refragmente parce qu'il n'y a qu'un petit club
10:41de personnes qui s'y adonnent.
10:45Donc, voilà.
10:45L'idée, c'est de quand même toujours garder
10:47le lien aussi avec les marchés traditionnels
10:50et avec les marchés aussi en dehors de la France.
10:53Merci.
10:54Merci beaucoup, Valérie Urbain,
10:55d'être venue ce matin.
10:56Avec grand plaisir.
10:57Directrice générale d'Euroclier
10:58dans la matinale de l'économie.