00:00Alors, première remarque, j'ai eu l'occasion d'en parler hier avec quelques amis,
00:04il disait « Ah, il était encore vivant ».
00:05Donc, on ne savait plus, l'homme avait 97 ans, c'est quand même sérieux,
00:09j'espère me rendre là.
00:10Donc, le type était encore vivant.
00:13Or, il participait encore à la vie publique.
00:17Ses textes, des textes brillants, doctrinaux, intelligents,
00:20étaient parus il y a quelques années à peine.
00:21L'an passé, il y en avait un, il y a deux ans, il y en avait un autre.
00:23Donc, l'homme avait encore toute sa tête.
00:25Ça vaut la peine de le dire.
00:27Donc, il continuait de contribuer à la vie publique.
00:30J'ajouterais que la petite nostalgie mélancolique que j'ai entendue hier,
00:34c'est-à-dire qu'on est peut-être passé à côté de quelqu'un d'important,
00:37on l'entendait depuis longtemps.
00:39Et je me permets de me prendre comme témoin ici,
00:42parce que j'ai commencé à entendre cette petite musique pour moi-même,
00:45il y a des années déjà.
00:461995, je me souviens, j'ai 14 ans à ce moment-là,
00:49et je suis passionné par Chirac.
00:51Je me dis « formidable » de mon côté de l'Atlantique.
00:53Chirac, c'est notre homme, il y a un côté insurrectionnel,
00:56il est charismatique, il est goyeur,
00:58c'est le rebelle du moment contre la fracture sociale,
01:01il est flanqué sur sa gauche de Philippe Séguin,
01:04sur sa droite d'Alain Madeleine,
01:06c'est celui qui envoie paître le système,
01:08c'est celui qui dit « la politique a ses droits »,
01:10non à l'esprit technocratique,
01:12vive Chirac, on était passé du « tché » au « tché ».
01:15Bon.
01:16Baladure, dans les circonstances, qui est-il ?
01:18C'est l'homme du cercle de la raison,
01:20de la rationalité gestionnaire,
01:21l'homme de la pensée unique,
01:23le candidat des satisfaits,
01:25l'homme qui semble avoir une certaine morgue
01:26et qui regarde de haut avec une distance aristocratique
01:29le commun des mortels.
01:31Donc on se dit à ce moment-là,
01:33la possibilité d'une insurrection démocratique, républicaine,
01:36tout ce qu'on veut,
01:37c'est contre Baladure.
01:39Être capable de défier le système,
01:40c'est battre Baladure,
01:41et c'est ce qui se passe.
01:43Chirac l'emporte,
01:44et je me permets de dire,
01:44il y avait chez lui une vraie gouaille.
01:46On a une forme de nostalgie chiracienne un peu bizarre aujourd'hui.
01:48Elle porte peut-être moins sur son bilan que sur le personnage.
01:51Il était charismatique,
01:52il aimait la tête de veau,
01:53il aimait les femmes,
01:54il y avait même des formules qui étaient liées à ça,
01:56deux, trois minutes de douche comprise.
01:58C'était un homme, autrement dit,
02:00qui était profondément vivant.
02:02Un peu dépressif apparemment, cela dit,
02:03parce que c'était un homme qui adorait conquérir le pouvoir,
02:06mais l'exercer l'ennuyait.
02:08C'était d'une certaine manière un conquérant vigoureux
02:11et un roi fainéant.
02:12Donc c'était quelqu'un qui,
02:13ayant pris le pouvoir,
02:15ne savait pas exactement qu'en faire.
02:17D'ailleurs, quand on fait le bilan des années chiraciennes,
02:19on se dit, mais finalement,
02:21il n'y a pas fait grand-chose,
02:22sauf se s'opposer aux Américains en 2003.
02:24Alors ça, c'était bien.
02:25Mais pour le reste, c'est quoi le bilan ?
02:26C'est une France qui,
02:28en fait, la question de l'endettement
02:29était commencée sous Mitterrand,
02:30mais endettement accéléré,
02:32l'assistanat, la submersion était là,
02:35et aussi, soit dit en passant,
02:36une France politiquement paralysée.
02:38On regarde les années chirac,
02:39on se dit, mais à quoi ça a servi tout ça ?
02:41Le type était charismatique,
02:43mais il était charismatique à la manière
02:44d'une forme de grand impuissant.
02:47Et on regarde ça aujourd'hui
02:48avec quelques tristesses.
02:50Donc, devant cela,
02:51certains se disent,
02:51mais il y avait qu'un autre candidat en 95.
02:53Non, pas Jospin, on s'en fout, lui.
02:56Balladur, c'était qui ce type
02:57qui a continué à participer
02:59à la vie publique pendant des années ?
03:01Et on commence à se demander
03:02si c'est la gouache chiracienne.
03:03On ne préférait pas, par exemple,
03:06l'élégance, la courtoisie,
03:07l'intelligence, le sens de la décision
03:09de Balladur.
03:10Et on redécouvre, je le dis,
03:11ce paradoxe.
03:12Les vertus nécessaires
03:13pour la conquête du pouvoir
03:14en démocratie
03:15ne sont pas les vertus nécessaires
03:17à son exercice redécouverte Balladur.
03:20Alors, qu'est-ce que se serait-il passé ?
03:22Et ne se pensons-t-on pas
03:23à les mêmes questions aujourd'hui,
03:24peut-être pour François Fillon ?
03:26Je crois que ça fait partie
03:27de la liste des occasions manquées.
03:29Probablement plus à droite qu'à gauche.
03:31J'ai l'impression que la gauche
03:31ne pleure pas l'inachèvement
03:33d'Édouard Balladur.
03:34Mais une certaine droite
03:35qui a l'habitude de perdre
03:37en toutes circonstances,
03:38je crois que c'est des termes
03:39qui viennent ensemble.
03:40Défaite, droite,
03:41en échange, on dit qu'on a de l'honneur.
03:42Donc, oui, on a de l'honneur,
03:43mais on est des perdants,
03:44mais on a de l'honneur.
03:45À gauche, on n'a peut-être pas d'honneur,
03:46mais ils ont le pouvoir, c'est mieux.
03:48Quoi qu'il en soit,
03:49imaginons que Balladur
03:50l'emporte en 1995.
03:52Je précise,
03:52c'est pas l'homme charismatique
03:53et l'homme providentiel
03:54qui aurait tout changé.
03:55C'est pas De Gaulle II.
03:56Mais c'est quand même
03:57une autre trajectoire historique
03:58qui s'annonce.
03:59Probablement que la France
04:00aurait eu un petit coup de blouse quand même.
04:02L'insurrection chiracienne
04:03aurait échoué.
04:05Le pouvoir se serait maintenu.
04:07Les installés auraient conservé le pouvoir.
04:09Mais cela dit,
04:10le résultat de la gouvernance
04:11aurait été probablement différent.
04:13Premier élément,
04:14je pense qu'à la question
04:14des finances publiques,
04:15il y aurait une gestion
04:16beaucoup plus rigoureuse
04:17des finances publiques
04:17dans un esprit libéral nécessaire.
04:19On recevra Sarah Knafo
04:20dans un instant.
04:21Elle se veut libérale.
04:23Eh bien, Balladur était quelqu'un
04:24pour qui le libéralisme
04:25est une technique
04:26de gouvernement intelligente
04:27pour permettre à un pays
04:28de respirer,
04:29de ne pas être écrasé
04:30sous l'étatisme.
04:31Donc, il lui-même
04:32se réclamait de ce libéralisme
04:33à la française.
04:34Donc, probablement un pays
04:35plus vigoureux économiquement,
04:36moins écrasé par la dette,
04:38moins écrasé par les impôts,
04:39moins écrasé
04:40par la fonction publique.
04:41Premier élément.
04:43Deuxième élément,
04:43peut-être le plus important,
04:44la France aurait évité
04:46la dissolution de 1997.
04:48Ah oui.
04:48Ça, ça veut dire...
04:49Je ne l'imagine mal
04:51avoir Dominique de Villepin
04:52à ses côtés
04:53comme conseiller
04:54lui dire
04:55« Édouard, Édouard,
04:56il faut tout dissoudre,
04:57il faut tout faire exploser
04:57et tu gagneras tout. »
04:59Bravo.
04:59Le résultat est merveilleux.
05:01Quand on regarde
05:02le bilan
05:03de la cohabitation 97-2002,
05:05c'est probablement
05:05une des périodes
05:06d'accélération
05:07de la décadence
05:08dans l'histoire récente
05:09de la France.
05:10Cette cohabitation
05:11a été catastrophique.
05:13Pensons seulement
05:14aux 35 heures,
05:15pensons globalement
05:16à l'état d'esprit
05:17de ces cinq ans
05:18de cohabitation jospinienne.
05:19Je ne suis pas certain
05:21que la France
05:22avait absolument besoin
05:23de traverser cela.
05:25Je ne dis pas,
05:26si Baladur l'avait emporté,
05:28que la France aurait évité
05:29toutes les tendances
05:30sociétales,
05:31culturelles,
05:32économiques
05:32qui poussent
05:32partout les sociétés
05:33occidentales
05:34à la décadence
05:35aujourd'hui.
05:36Mais probablement
05:37qu'elle serait
05:38en meilleure situation.
05:39Elle n'aurait pas
05:40pris l'habitude
05:40de l'engourdissement
05:42et de la paralysie
05:43chiracienne.
05:44Vous avez posé...
05:45Autre chose,
05:46si je peux me permettre,
05:47qui est bien importante.
05:48On sait,
05:48Jacques Chirac
05:49avait une forme
05:49d'allergie physique
05:51devant la droite nationale.
05:53Il la détestait
05:54quand, en 2002,
05:55il est en débat.
05:56Il devrait débattre
05:56avec Jean-Marie Le Pen
05:57pour la présidentielle.
05:58Il considère
05:59qu'il n'accepte pas
05:59le choix des Français
06:00qui le poussent
06:01à débattre avec lui.
06:02Il dit,
06:02je ne débattrai pas
06:03avec Jean-Marie Le Pen.
06:05Donc, il y avait
06:05un mépris tel
06:06qu'il n'acceptait pas
06:07le choix des électeurs.
06:08Il n'y avait pas
06:09chez Balladur,
06:10lui qui n'était pas
06:10un homme de la droite nationale,
06:12il n'y avait pas
06:12ce mépris
06:13à l'endroit
06:14du Front national.
06:15Donc, probablement
06:15que le cordon sanitaire
06:17qui s'est développé,
06:18qui s'est radicalisé,
06:19eh bien,
06:20il n'en aurait pas
06:21été partisan.
06:22Ça, je pense,
06:22ça aurait changé
06:23la trajectoire française,
06:24notamment quand il est
06:25temps de parler
06:25d'immigration.
06:26Pour François Fillon,
06:27posons-nous la question
06:28aussi, c'est un peu
06:29plus tardif.
06:29Voilà un moment
06:30où la droite conservatrice
06:31pouvait prendre le pouvoir,
06:32avait un programme
06:33en matière d'identité,
06:34de lutte contre l'islamisme,
06:35de restauration
06:36de certains conservatismes.
06:38Il a échoué.
06:39Et qu'est-ce qu'on voit
06:39avec l'échec de Fillon?
06:40C'est l'abolition
06:41du clivage gauche-droite
06:42ensuite et le remplacement
06:43du clivage gauche-droite
06:44par le clivage
06:45entre les progressistes
06:46et les mondialistes,
06:47entre le bloc central
06:48et les extrêmes.
06:49Je ne suis pas certain
06:49que la démocratie
06:50s'en tire mieux aujourd'hui.
06:51Poussons la réflexion.
06:52Si Zemmour l'avait emporté
06:53en 2022,
06:54peut-être que le combat
06:55contre l'immigration massive
06:56serait déjà engagé.
06:57L'histoire de la Ve République
06:58est une histoire
06:59d'occasion manquée.
07:00Et quel est donc
07:01l'héritage d'Édouard Balladio?
07:03Il a tout fait
07:04pour qu'on le sache.
07:05Donc, c'est des textes
07:06au Figaro 2024-2026
07:08assez remarquables.
07:12Premier élément,
07:13mise en garde
07:14dans un grand texte
07:14du Figaro
07:15contre l'endettement
07:16désastreux.
07:17Il nous dit
07:17aucune hausse d'impôts
07:19demain,
07:19nous devons réduire
07:20les dépenses publiques.
07:21C'est une question
07:22de survie
07:23de salut publique.
07:24Donc,
07:25contre l'endettement
07:26maladif
07:26et fou furieux
07:27qu'on connaît aujourd'hui.
07:29Donc, par ailleurs,
07:30il faut couper
07:32dans le nombre
07:32de fonctionnaires.
07:33C'était très important,
07:34ça, il le disait.
07:35Autre élément,
07:37j'insiste,
07:38parce qu'on va en parler,
07:38c'est quand même important,
07:39dégraisser la fonction publique.
07:41Et quand on croit
07:41avoir suffisamment dégraissé,
07:42il faut dégraisser encore.
07:44On en parle avec Sarah Knafoud.
07:45Deuxième élément,
07:47l'Europe.
07:47Baladio passe
07:48pour un européiste convaincu.
07:50C'est beaucoup plus compliqué
07:50que ça.
07:51Même mon souvenir
07:52était trouble là-dessus.
07:53Oui, il a voté Maestrich,
07:54mais il dit
07:54l'Europe a dérivé.
07:55L'Europe a connu
07:56une dérive fédérale.
07:57L'Europe a confisqué
07:58des pouvoirs.
07:59L'Europe a véritablement
08:00détourné des pouvoirs
08:01qui n'étaient pas les siens.
08:02Nous devons restaurer
08:04la souveraineté française
08:04dans tant et tant
08:05de domaines.
08:06Nous devons dire non
08:07au fédéralisme.
08:08Nous devons dire non
08:09à la supranationalité.
08:10Et nous devons,
08:11soit dit en passant,
08:11ramener tous les pouvoirs
08:13qui touchent à l'immigration
08:14en France.
08:15Pas dans les machins
08:16bruxellois
08:18crypto-soviétiques.
08:19En France.
08:19Et je cite,
08:21s'agissant de la réglementation
08:22de l'immigration,
08:24c'est à la France
08:24de décider souverainement
08:26qui est compétent
08:26pour ce faire.
08:27Cela ne peut être
08:28que le peuple français,
08:30auteur exclusif
08:31de nos institutions.
08:32En la matière,
08:33il n'y a de légitimité
08:34que la sienne.
08:35La décision revient
08:36au référendum
08:36afin de modifier
08:37la Constitution
08:38et de préciser
08:39les pouvoirs de chacun.
08:40Ça, je pense qu'on le traiterait
08:41d'anti-républicain
08:42et d'extrême
08:42pour avoir dit ça aujourd'hui.
08:44Contre le gouvernement
08:44des juges aussi.
08:45Il s'opposait à la prise
08:46de pouvoirs démesurés
08:47du Conseil constitutionnel
08:49et voulait le ramener
08:50dit-il à sa compétence naturelle.
08:52Autrement dit,
08:53le ramener,
08:54le Conseil constitutionnel
08:54à sa véritable vocation
08:56qui n'est pas celui
08:56d'un gouvernement
08:57des juges
08:57surveillant tout,
08:59encadrant,
08:59interdisant,
09:00finalement,
09:00confisquant la souveraineté.
09:02Et plus encore,
09:04réflexion finale,
09:05je terminerai avec cela,
09:06quel est l'enjeu
09:07pour la France aujourd'hui?
09:08Quel est l'enjeu?
09:10Finalement,
09:10de quoi s'agit-il
09:11de l'âme même
09:12de la France?
09:13Voilà 15 siècles
09:14qu'elle existe.
09:15Pas 1789.
09:17qu'elle symbolise
09:18aux yeux du monde entier,
09:19malgré son affaiblissement actuel,
09:21quelque chose d'unique
09:22s'agissant de la pensée,
09:23de l'art,
09:24de la culture,
09:25de l'organisation
09:26de la paix dans le monde.
09:27Quel Français,
09:28quelle que soit son origine,
09:29souhaiterait y renoncer?
09:30De ce point de vue,
09:31il y a véritablement
09:32un héritage,
09:33un testament
09:33d'Édouard Balladur.
09:35Et je suis de ceux
09:35qui regrettent aujourd'hui
09:36qu'il n'ait pas gagné en 95.
09:38Triste victoire
09:38que celle de Chirac,
09:40occasion manquée
09:40avec la défaite de Balladur.
09:41Sous-titrage Société Radio-Canada
09:44Sous-titrage Société Radio-Canada