00:00Alors, je vais vous avouer que depuis hier, cette formule, mais depuis bien avant, parce que ce n'est pas
00:04la première fois qu'on l'entend,
00:05cette formule, la première victoire massive de l'extrême droite en Allemagne depuis 1945,
00:11cette formule me semble, dès le début, nous condamner à ne pas comprendre ce qui se passe en Allemagne.
00:17Parce que lorsqu'on utilise cette formule, qu'est-ce qu'on nous dit ? C'est la théorie du
00:21retour de.
00:22Donc ce serait, dans les circonstances, on présente la victoire de l'AFD comme le retour du nazisme,
00:28le retour d'une force qui, d'une manière ou de l'autre, serait liée au nazisme.
00:32Donc la bête immonde aura été longtemps refoulée à l'extérieur du périmètre de l'acceptable,
00:37et aujourd'hui, le monstre hier vaincu reviendrait.
00:41Donc on est dans cette idée du retour du nazisme, tout comme, pour Mme Mélanie, on nous disait que c
00:47'était le retour du fascisme,
00:48tout comme avec Vox, on nous dit que c'est le retour du franquisme, et avec le RN, on dit
00:53que c'est le retour du maréchal Pétain.
00:54Donc c'est toujours la théorie du retour de la bête immonde qui monte et qui monte.
01:00Madame, et les politiques, je précise, sont dans ce langage-là.
01:03Valérie Ayé, figure du Parlement européen pour le Bloc central, dit
01:05« La progression électorale d'une extrême droite nostalgique du troisième Reich. »
01:10Nostalgique du troisième Reich.
01:12Jean-Noël Barrault, quant à lui, « La victoire électorale écrasante de l'extrême droite néo-nazi. »
01:19On comprend. Si c'est le retour des nazis, ce sont donc désormais des néo-nazis qui auraient percé en
01:25Allemagne.
01:26Ça va encore un peu plus loin, même des esprits normalement éclairés, comme Natacha Polony, nous dit, parlant de la
01:32FD,
01:32« Une extrême droite qui assume son positionnement néo-nazi. »
01:36Qui l'assume, donc qui revendiquerait leur néo-nazisme.
01:40Et quant à Jean Quatremer, journaliste généralement équilibré, reconnu, il nous dit, quant à lui,
01:45« Près de 45 % des voix pour la FD lors des élections régionales de Saxon-Alpes, ce parti néo
01:51-nazi,
01:52parenthèse, il veut pratiquer leur immigration. »
01:55Donc, c'est la définition du néo-nazisme.
01:58Alors là, on est devant. Est-ce qu'on est, premièrement, est-ce que la référence à 1945 est pertinente?
02:02J'y reviendrai dans un instant.
02:04Mais surtout, est-ce que nous sommes devant des gens qui seraient des néo-nazis décomplexés?
02:08Si c'est le cas, c'est très grave.
02:10Alors, Alice Weidel, la figure centrale de l'AFD, la chef de l'AFD, du nazisme,
02:17elle dit qu'à l'échelle de l'histoire, c'est une catastrophe.
02:20Elle dit « Hitler est un socialiste et un communiste », c'est son vocabulaire à elle, c'est un
02:23peu absurde.
02:23Elle dit de la Shoah, plus jamais ça.
02:25Elle dit « C'est une catastrophe. L'Holocauste est un élément absolument atroce dans l'histoire », dit-elle.
02:31Donc, elle-même, si c'est une néo-nazie, je suis étonné.
02:34Donc, elle condamne Hitler, elle condamne le Troisième Reich.
02:37Et elle dit « Cette figure, nous devons la rejeter à jamais ».
02:40Ensuite, elle dit « Il ne faut pas instrumentaliser cette référence pour faire de la politique au quotidien en Allemagne
02:46aujourd'hui ».
02:47Autre élément qu'on utilise pour dire que l'AFD serait néo-nazie ou nostalgique du nazisme,
02:53eh bien, on dit quelquefois, ils cherchent à banaliser ou à relativiser l'histoire du nazisme.
02:58C'est plus ou moins exact, pour ne pas dire surtout inexact.
03:02Que disent-ils généralement ? Je ne dis pas qu'il n'y a pas des dérapages, je ne dis
03:04pas qu'il n'y a pas des éléments toxiques,
03:06je ne dis pas qu'il n'y a pas des éléments comme ça qui traînent dans le parti.
03:09Mais globalement, ils disent « Oui, il y a une catastrophe qui s'appelle le nazisme,
03:12c'est le moment, le summum de la barbarie dans l'histoire humaine et l'histoire de l'Allemagne,
03:16mais l'histoire de l'Allemagne et l'identité de l'Allemagne ne se résument pas au nazisme ».
03:22Donc, parler de l'histoire allemande ne devrait pas dire se concentrer exclusivement sur le Troisième Reich.
03:29On pourrait dire à l'américaine « Parler de l'histoire américaine,
03:32on pourrait ne pas parler seulement de l'esclavage ou de la guerre de sécession ».
03:36En France, ça voudrait dire ne pas parler seulement de Vichy quand on parle de la Deuxième Guerre mondiale.
03:41Donc, vous voyez, c'est cette idée de ne pas réduire l'histoire du pays
03:44à une page, par ailleurs, catastrophique.
03:47Et c'est rappelé, par exemple, aussi, que l'histoire de l'Allemagne, c'est Beethoven, c'est Bismarck, c
03:52'est Erder, c'est Kant,
03:53faites la liste de tout cela.
03:54Donc, si on doit sortir de la référence en 1945, si on doit sortir de la référence au néo-nazisme,
04:00qu'est-ce qu'on voit? Quel est le cadre de référence pour comprendre l'AFD?
04:04C'est un parti créé en 2013.
04:06En 2013, d'abord et avant tout, un parti eurosceptique, critique, dans le cadre de la crise grecque,
04:11des politiques liées à l'euro.
04:13C'est un parti qui, alors, a un score tout à fait mineur.
04:16C'est un parti libertarié avec un score mineur, pas insignifiant, mais qui ne compte pas vraiment.
04:20C'est un parti qui va percer en 2015, en fait.
04:23En 2015, pourquoi?
04:24Au moment de la crise, dans les suites de 2015, au moment de la crise migratoire,
04:27quand Mme Merkel accepte l'arrivée de colonnes de migrants,
04:35généralement mobilisant implicitement la mémoire du Troisième Reich,
04:37en disant que l'arrivée massive de ces migrants va laver pour l'honneur de l'Allemagne une fois pour
04:42toutes.
04:43Donc, l'immigration massive.
04:44Et là, puisque l'ensemble du système politique allemand applaudit,
04:47et qu'il y a très peu de gens critiques de l'immigration massive,
04:50même si la population est critique de l'immigration massive et n'en veut pas,
04:53l'AFD va occuper ce terrain-là.
04:55Donc, le contexte de référence pour parler de l'AFD, ce n'est pas 1945, c'est 2015.
05:00Donc, c'est un parti qui se constitue dans le cadre de la crise migratoire européenne aujourd'hui,
05:06et c'est à cette crise qu'il répond.
05:08Soit l'AFD n'est pas néo-nazi, mais n'a-t-elle pas des positions quand même problématiques, Mathieu
05:15Bocoté?
05:16Le RN n'a-t-il pas rompu, justement, d'ailleurs, avec elle?
05:19Alors, si on doit dire qu'on doit se méfier du nationalisme en Allemagne, je suis le premier d'accord.
05:26Les Allemands, lorsqu'ils deviennent nationalistes, m'inquiètent.
05:28Ça, mais on n'a pas besoin de passer par la case nazisme pour dire ça.
05:32On peut dire pas de passer par la case Allemagne.
05:35À l'échelle de l'histoire, c'est pas bien qu'il y a eu un certain sens de l
05:37'impérialiste.
05:38Qu'est-ce qu'on nous dit, donc?
05:39Faisons la liste des positions problématiques.
05:41L'AFD, quel est le point de départ?
05:43On dit pourquoi néo-nazique, on le dit quelquefois.
05:45On dit la conception de la nation.
05:46L'AFD n'a pas une conception strictement civique et républicaine de la nation, c'est vrai.
05:50Elle est ethno-culturelle.
05:51C'est vrai aussi.
05:52Je précise qu'une conception ethno-culturelle de la nation
05:55qui ne se réduit pas simplement à l'adhésion au texte constitutionnel,
05:59ça existe ailleurs dans le monde aussi.
06:01Donc, on peut être d'accord ou non avec cette définition ethno-culturelle de la nation,
06:05mais ce n'est pas la même chose qu'adhérer une définition, on dirait par exemple raciale.
06:10Donc, premier élément.
06:12Deuxième élément qui compte aussi, l'AFD pour la remigration.
06:15Et ça, c'était le point de rupture avec l'ERN.
06:18Donc, l'AFD dit, l'immigration civique n'est pas irréversible.
06:21Donc, on veut que ceux qui sont arrivés et qui ne sont pas, premièrement, qui n'ont pas la nationalité,
06:26plus encore, et là, une catégorie plus compliquée, s'ils ne sont pas assimilés, qu'ils repartent.
06:30Ça, c'est une vraie position qui existe chez eux, on en pense ce qu'on veut,
06:33mais ce n'est pas non plus l'appel à l'extermination, je le rappelle.
06:37Ils sont-ils pro-russes, comme on l'entend?
06:39C'est beaucoup plus compliqué.
06:40Ils sont moins pro-russes qu'ils sont dans la tradition du neutralisme allemand.
06:44Ça consiste à dire que l'Allemagne doit se dégager de l'alliance atlantique,
06:47doit se dégager de la référence à l'Ouest et aux Américains,
06:50et retrouver un destin proprement européen.
06:52Et dans les circonstances, l'AFD voudrait que l'Allemagne ait un rôle davantage d'équilibre
06:56plutôt qu'un rôle de soutien à l'Ukraine dans le cadre de la guerre Ukraine-Russie.
07:00On en pense ce qu'on veut, mais ce n'est pas être exactement pro-russes sur le mode
07:04« Vive Vladimir Poutine à Moscou ».
07:06Sur l'école, j'ai entendu dire aujourd'hui que l'AFD voulait, par exemple,
07:10persécuter les enfants handicapés à l'école.
07:12Si c'était vrai, ce serait terrible.
07:13Je l'ai entendu souvent.
07:15Sauf que c'est plus compliqué.
07:16La position de l'AFD consiste à dire, un instant, l'intégration scolaire à tout prix,
07:19l'inclusion à tout prix des enfants, par exemple, handicapés,
07:22qui ont des troubles d'apprentissage, et ainsi de suite.
07:23Ça ne fonctionne pas toujours.
07:25Peut-être faut-il aussi des écoles spécialisées,
07:27des écoles orientées en fonction des besoins spécifiques de ces enfants,
07:30pour que chacun y trouve son compte.
07:32On peut être en désaccord, mais ça ne les classe pas dans la catégorie du nazisme.
07:36De la même manière, l'AFD dit que nous sommes libertariens.
07:39Les libertariens, c'est des gens qui veulent un État minimal.
07:42Encore une fois, on est un peu loin du fascisme et du nazisme,
07:44qui est la logique du totalitarisme, où l'État s'occupe de tout.
07:47Donc voilà pourquoi la manière qu'on a de raconter l'histoire
07:50ou le programme de l'AFD est un peu à l'écart de la réalité,
07:53quoi qu'on pense de ce parti.
07:55L'AFD pourra-t-elle diriger demain ce lande allemand, selon vous,
08:00et demain l'Allemagne?
08:01Alors c'est compliqué, parce qu'il y a un cordon sanitaire autour de l'AFD.
08:04Tout le monde dit qu'on ne touche pas ça, nazi, pas propre, mal propre, indécent.
08:07Donc l'AFD arrive au seuil de la majorité, mais ne l'a pas.
08:11Mais là, il y a un autre parti qui a réussi à percer dans le cadre de ces élections,
08:14c'est l'alliance, là mon Allemand est terrible,
08:16l'alliance Sarah-Wagenknecht, donc le BSW, c'est la gauche nationaliste.
08:19Et la gauche nationaliste a la balance du pouvoir.
08:23S'il y avait une alliance entre la gauche nationaliste et la droite nationaliste,
08:27l'AFD pourrait dans ces circonstances avoir une forme soit de gouvernement par alliance,
08:31soit de gouvernement par soutien.
08:32Donc globalement, la gauche nationaliste dit « je vote pour vous ce moment-là,
08:35je ne vote pas pour vous demain »,
08:37mais une forme de soutien sans participation, un peu à la danoise, ce n'est pas inimaginable.
08:41À moins qu'il n'y ait une coalition massive anti-AFD,
08:45c'est tout à fait possible aussi, cette idée qu'il faut bloquer ce parti anti-constitutionnel,
08:51et n'oubliez pas, on en parle souvent ici,
08:52la volonté d'interdire ce parti sur la base de la Constitution,
08:56les accuses de déloyauté constitutionnelle, chose certaine, et je terminerai sur cela,
09:00nous sommes devant un parti qui aujourd'hui a franchi tous les interdits idéologiques officiels
09:07de l'Allemagne fédérale, dont on disait c'est les monstres,
09:12et la population significativement vote pour eux.
09:14Donc la question qu'on peut se poser, c'est faut-il penser, comme certains le disent,
09:18les interdire vraiment, faut-il entendre cette douleur, cette colère,
09:22faut-il ouvrir au jeu démocratique de l'AFD, qu'importe,
09:25ce qui est certain, c'est que ça aura un écho ailleurs en Europe.