00:00Département, mais toujours colonie ? On leur avait promis l'égalité.
00:04Deux ans plus tard, des ouvriers agricoles martiniquais se retrouvaient face aux armes, aux arrestations,
00:11et à une justice encore trop imprégnée, traversée par l'ordre colonial.
00:15En 1946, la Martinique devient officiellement un département français, comme d'autres territoires.
00:21Sur le papier, les anciens sujets coloniaux deviennent des citoyens français.
00:26Le droit français, lui, doit remplacer normalement l'ancien système colonial en place.
00:32Pour aimer Césaire, comme pour aussi Paulette Nardal, les précurseurs de la négritude,
00:38cette départementalisation pouvait offrir aux travailleurs pauvres comme un recours contre l'exploitation,
00:46la violence policière, ainsi que l'impunité des grandes familles béquées.
00:49Mais, en septembre 1948, à l'habitation l'hérite, cette promesse même se fracasse contre la réalité.
00:56Des ouvriers sont en grève.
00:58Guy de Fabrique, donc l'administrateur créole blanc de l'habitation, se rend sur place,
01:03accompagné de gendarmes et d'un revolver.
01:06Selon le récit rapporté par l'ouvrage Imaginer la libération des femmes noires face à l'Empire,
01:13d'Anette-Joseph-Gabriel publié aux éditions Rod Bocric,
01:15il aurait tiré en direction des travailleurs.
01:18De ce fait, la confrontation dégénère.
01:21Fabrique, lui, est poursuivi dans les champs de cannes puis tué.
01:2516 ouvriers agricoles sont arrêtés.
01:27Leur procès, déplacé à Bordeaux en 1951, devient ce qu'on appellera plus tard l'affaire des 16 de basse
01:33-pointe.
01:34Et ce procès dépasse largement et très vite le seul meurtre de Guy de Fabrique.
01:40Les avocats de la défense dénoncent directement le rôle de la police, les irrégularités,
01:46je le précise, irrégularités dans la procédure, les dépositions forcées et les preuves disparues.
01:53À la barre, nous avons Pierre Trouillet, premier préfet de la Martinique,
01:57qui parle encore comme un gouverneur, comme au temps des colonies.
02:01Autrement dit, le territoire a bien changé de nom, de statut.
02:05Mais dans certains imaginaires et esprits, la colonie existe toujours.
02:11Comme l'écrit, par exemple, Annette Joseph-Gabriel dans l'ouvrage, à la page 151, je cite,
02:15« Pour bien des observateurs, c'était le colonialisme lui-même qui était en procès. »
02:19Et les rites n'étaient pas un cas isolé, n'étaient pas un événement tout seul, non.
02:24Six mois plus tôt, à l'habitation Lajus, des travailleurs en grève aussi,
02:28avaient été attirés dans un guet-apens sous prétexte de recevoir leur salaire impayé.
02:33Des agents, des forces de l'ordre, avaient ouvert le feu.
02:37Trois ouvriers avaient été tués et plusieurs autres avaient été blessés.
02:42Aimé Césaire lui parle alors d'une atmosphère, comme une ambiance de terreur est présente.
02:47La violence des 16 de basse-pointe, comme une contre-violence née d'un système beaucoup plus ancien.
02:55Paulette Nardal, elle, adopte au contraire une position profondément contradictoire.
03:00Elle condamne sévèrement effectivement les ouvriers de l'hérite et refuse de légitimer le passage à la violence.
03:06Mais elle reconnaît également d'un autre côté que leurs conditions de vie sont épouvantables
03:11et que l'exploitation héritée de l'époque coloniale n'est plus supportable.
03:16C'est là toute la tension et l'ambiguïté de la départementalisation.
03:21Concrètement, croire que la citoyenneté française peut devenir une arme contre le colonialisme
03:27tout en constatant directement que l'égalité juridique ne détruit pas malheureusement automatiquement les rapports de domination.
03:34L'ouvrage prolonge encore d'ailleurs cette vision, cette histoire jusqu'au scandale du Chlordécone
03:40qui lui, pour ceux qui le savent très bien, autorisait aux Antilles pendant des années après son interdiction en hexaco.
03:46Annette Joseph, Gabriel écrit ceci, je cite, à la page 154.
03:49Les ouvriers agricoles n'ont eu de cesse de payer les frais des échecs répétés de la départementalisation
03:54comme en témoigne encore le scandale du Chlordécone.
03:57Pour être plus clair, voilà ce que raconte cette histoire.
04:01On peut remplacer le mot « colonie » par le mot « département »
04:06sans pour autant faire disparaître, du jour au lendemain, je le précise,
04:10la violence et la condition économique, raciale, politique et sociale qui structuraient la société.
04:16La pleine citoyenneté n'était pas un cadeau, c'était une promesse qu'il fallait encore arracher.
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