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En 1946, la Martinique devient un département français. Mais deux ans plus tard, les grèves meurtrières des habitations Lajus et Leyritz révèlent que l’égalité juridique n’a pas fait disparaître les rapports de domination coloniaux.

À travers Paulette Nardal, Aimé Césaire et l’affaire des seize de Basse-Pointe, Annette Joseph-Gabriel montre les espoirs, les contradictions et les échecs de la départementalisation, jusqu’au scandale du chlordécone.

📖 Source : Annette Joseph-Gabriel, Imaginer la libération. Des femmes noires face à l’empire, Éditions Rot·Bo·Krik, pages 150 à 156.



#Martinique #BassePointe #PauletteNardal #HistoireColoniale

Catégorie

Personnes
Transcription
00:00Département, mais toujours colonie ? On leur avait promis l'égalité.
00:04Deux ans plus tard, des ouvriers agricoles martiniquais se retrouvaient face aux armes, aux arrestations,
00:11et à une justice encore trop imprégnée, traversée par l'ordre colonial.
00:15En 1946, la Martinique devient officiellement un département français, comme d'autres territoires.
00:21Sur le papier, les anciens sujets coloniaux deviennent des citoyens français.
00:26Le droit français, lui, doit remplacer normalement l'ancien système colonial en place.
00:32Pour aimer Césaire, comme pour aussi Paulette Nardal, les précurseurs de la négritude,
00:38cette départementalisation pouvait offrir aux travailleurs pauvres comme un recours contre l'exploitation,
00:46la violence policière, ainsi que l'impunité des grandes familles béquées.
00:49Mais, en septembre 1948, à l'habitation l'hérite, cette promesse même se fracasse contre la réalité.
00:56Des ouvriers sont en grève.
00:58Guy de Fabrique, donc l'administrateur créole blanc de l'habitation, se rend sur place,
01:03accompagné de gendarmes et d'un revolver.
01:06Selon le récit rapporté par l'ouvrage Imaginer la libération des femmes noires face à l'Empire,
01:13d'Anette-Joseph-Gabriel publié aux éditions Rod Bocric,
01:15il aurait tiré en direction des travailleurs.
01:18De ce fait, la confrontation dégénère.
01:21Fabrique, lui, est poursuivi dans les champs de cannes puis tué.
01:2516 ouvriers agricoles sont arrêtés.
01:27Leur procès, déplacé à Bordeaux en 1951, devient ce qu'on appellera plus tard l'affaire des 16 de basse
01:33-pointe.
01:34Et ce procès dépasse largement et très vite le seul meurtre de Guy de Fabrique.
01:40Les avocats de la défense dénoncent directement le rôle de la police, les irrégularités,
01:46je le précise, irrégularités dans la procédure, les dépositions forcées et les preuves disparues.
01:53À la barre, nous avons Pierre Trouillet, premier préfet de la Martinique,
01:57qui parle encore comme un gouverneur, comme au temps des colonies.
02:01Autrement dit, le territoire a bien changé de nom, de statut.
02:05Mais dans certains imaginaires et esprits, la colonie existe toujours.
02:11Comme l'écrit, par exemple, Annette Joseph-Gabriel dans l'ouvrage, à la page 151, je cite,
02:15« Pour bien des observateurs, c'était le colonialisme lui-même qui était en procès. »
02:19Et les rites n'étaient pas un cas isolé, n'étaient pas un événement tout seul, non.
02:24Six mois plus tôt, à l'habitation Lajus, des travailleurs en grève aussi,
02:28avaient été attirés dans un guet-apens sous prétexte de recevoir leur salaire impayé.
02:33Des agents, des forces de l'ordre, avaient ouvert le feu.
02:37Trois ouvriers avaient été tués et plusieurs autres avaient été blessés.
02:42Aimé Césaire lui parle alors d'une atmosphère, comme une ambiance de terreur est présente.
02:47La violence des 16 de basse-pointe, comme une contre-violence née d'un système beaucoup plus ancien.
02:55Paulette Nardal, elle, adopte au contraire une position profondément contradictoire.
03:00Elle condamne sévèrement effectivement les ouvriers de l'hérite et refuse de légitimer le passage à la violence.
03:06Mais elle reconnaît également d'un autre côté que leurs conditions de vie sont épouvantables
03:11et que l'exploitation héritée de l'époque coloniale n'est plus supportable.
03:16C'est là toute la tension et l'ambiguïté de la départementalisation.
03:21Concrètement, croire que la citoyenneté française peut devenir une arme contre le colonialisme
03:27tout en constatant directement que l'égalité juridique ne détruit pas malheureusement automatiquement les rapports de domination.
03:34L'ouvrage prolonge encore d'ailleurs cette vision, cette histoire jusqu'au scandale du Chlordécone
03:40qui lui, pour ceux qui le savent très bien, autorisait aux Antilles pendant des années après son interdiction en hexaco.
03:46Annette Joseph, Gabriel écrit ceci, je cite, à la page 154.
03:49Les ouvriers agricoles n'ont eu de cesse de payer les frais des échecs répétés de la départementalisation
03:54comme en témoigne encore le scandale du Chlordécone.
03:57Pour être plus clair, voilà ce que raconte cette histoire.
04:01On peut remplacer le mot « colonie » par le mot « département »
04:06sans pour autant faire disparaître, du jour au lendemain, je le précise,
04:10la violence et la condition économique, raciale, politique et sociale qui structuraient la société.
04:16La pleine citoyenneté n'était pas un cadeau, c'était une promesse qu'il fallait encore arracher.
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