00:07C'est le réganisme dans les années 80 qui va faire aussi un bouleversement,
00:12notamment une explosion des inégalités aux États-Unis.
00:15Donc là vous voyez, là c'est sur la répartition des revenus,
00:17cette fois-ci c'est pas sur le patrimoine,
00:19donc normalement sur la répartition des revenus,
00:21je disais tout à l'heure, en France actuellement,
00:24les 50% des revenus les plus faibles vont avoir 20% du revenu total,
00:27alors que les 1% les plus élevés vont avoir, mettons, 10%,
00:31donc ils sont plus riches évidemment, puisqu'ils sont 50 fois moins nombreux,
00:34mais en part dans le revenu total, c'était un peu comme aux États-Unis dans les années 70,
00:38ils vont quand même pas avoir plus à eux tous seuls que les 50% les plus faibles.
00:41Et bien c'est ce qui est arrivé aux États-Unis en termes de répartition des revenus,
00:44puisque maintenant on a, en gros les 1% les plus riches sont passés à peu près 20% environ,
00:50et les 50% les plus pauvres se sont effondrés dans leur part du revenu total en direction de 10%.
00:57Alors, cet effondrement des bas revenus aux États-Unis,
01:00bon, si tout ça était survenu avec une croissance extrêmement forte,
01:04bon, à la limite, vous pouvez avoir une part plus faible d'un gâteau qui a énormément progressé,
01:08ça pourrait être plus ou moins acceptable.
01:10Et c'était d'ailleurs la promesse réganienne dans les années 80,
01:13c'était de dire, écoutez, on a été trop loin aux États-Unis dans la réduction des inégalités,
01:18en particulier Roosevelt et son New Deal,
01:20avec tous ses impôts progressifs sur les hauts revenus et les hautes successions,
01:23ont ramolli les entrepreneurs anglo-saxons,
01:25nous ont ramolli dans notre lutte contre le communisme,
01:27on est presque devenus communistes nous-mêmes,
01:29on va bazarder tout ça.
01:32Les inégalités vont peut-être augmenter,
01:34il y aura peut-être plus de milliardaires, plus d'entrepreneurs qui font fortune,
01:37mais à la fin des fins, ça va tellement dynamiser la croissance,
01:41on va avoir tellement d'innovations, de brevets dans tous les sens,
01:45que, voilà, l'économie va se croître comme jamais,
01:48les revenus, les salaires vont se mettre à croître à un rythme comme vous n'avez jamais vu,
01:52et donc, finalement, ce n'est pas si grave.
01:54Alors, le problème, c'est qu'en fait, la croissance, elle a été divisée par deux,
01:57c'est-à-dire que, si vous regardez,
01:59donc là, c'est la courbe en vert,
02:00bon, c'est les comptes nationaux officiels américains,
02:02il n'y a pas de dispute sur ces chiffres,
02:04simplement, je les mets en forme par période historique longue
02:07pour pouvoir faire des comparaisons qui ont un sens,
02:09parce que, des fois, quand les gens font les comparaisons de taux de croissance,
02:12Europe-États-Unis, par exemple,
02:13bon, déjà, ils vont oublier qu'il y a de la croissance de la population aux États-Unis,
02:15bon, donc là, c'est le revenu national par habitant,
02:17ce qui a un peu plus de sens,
02:18et puis, surtout, si vous comparez juste des périodes de 2-3 ans les unes aux autres,
02:23évidemment, vous pouvez obtenir n'importe quelle conclusion,
02:24parce que ça dépend beaucoup de la conjoncture.
02:25Là, je compare des périodes assez longues,
02:2740 ans, 1870-1910,
02:2940 ans, 1910-1950,
02:3140 ans, 1950-1990,
02:3330 ans, 90-2020,
02:34ce serait pareil si je mettais 1950-80 et 80-2020,
02:37si vous préférez,
02:38ce qu'on est à peu près, enfin, quasiment identique.
02:40Ce que vous voyez, c'est qu'entre 1950 et 1990,
02:44vous étiez à 2,2 % par an de croissance,
02:47de rythme de croissance du revenu national par habitant,
02:48et c'est passé à 1,1 % entre 1990 et 2020.
02:53Alors, moi, il se trouve que le taux supérieur appliqué aux revenus les plus élevés
02:58était de plus de 70 %,
02:59et était divisé par 2 aussi, et passait à 35 ans.
03:01Alors, je ne dis pas du tout que c'est la division par 2 du taux supérieur
03:04qui a divisé par 2 le taux de croissance.
03:05Je pense que la vraie raison pour l'abaissement du taux de croissance,
03:07c'est plus la stagnation de l'investissement éducatif
03:09dont je vous ai parlé tout à l'heure.
03:11L'augmentation des inégalités n'a pas forcément aidé non plus pour d'autres raisons,
03:14mais je pense que principalement, c'est la stagnation de l'investissement éducatif.
03:18Mais au moins, ce que ça montre, disons,
03:21c'est que d'abord, des taux très élevés d'impôts sur les plus hauts revenus
03:26n'empêchent pas la croissance.
03:27On voit que, voilà, de 1950 à 1990,
03:30c'était plus de 70 % pendant 40 ans,
03:32ça n'a pas empêché la croissance,
03:33et qu'à l'inverse, le fait de diviser par 2 le taux supérieur
03:37n'est clairement pas une condition suffisante pour dynamiser la croissance.
03:41Ou alors, il faudrait trouver des raisons pour lesquelles
03:43la croissance aux États-Unis s'apprêtait à être divisée par 4
03:48et elle n'a été que divisée par 2 grâce à la dynamisation des entrepreneurs.
03:52Bon, c'est possible, moi je veux dire,
03:53mais simplement, j'invite tous ceux qui veulent tenir cette thèse
03:56à quand même bien vérifier, bien boulonner tout dans tous les sens.
03:59Il faut la défendre quand même, il ne faut pas juste dire...
04:01Parce que par exemple, les arguments consistant à dire
04:03« Regardez, il y a plein de brevets partout ».
04:04Oui, c'est vrai, il y a des gens brevettent tout et n'importe quoi,
04:07y compris des choses qu'ils n'ont pas découvert eux-mêmes.
04:09Mais à la fin des fins, si vous avez plein de brevets,
04:12y compris des connaissances scientifiques,
04:13qui ont été produites par des chercheurs,
04:15qui n'ont pas mis leur carnet de chèques en bas de chacune de leur publication,
04:18et vous vous retrouvez ça dans des brevets privés...
04:20Mais si les brevets, à la fin, ne génèrent pas plus de croissance
04:23de la productivité des salaires, des revenus,
04:25finalement, d'un strict point de vue économique, ça ne sert à rien.
04:28Donc à la fin des fins, c'est quand même très difficile,
04:31après cette division par deux de la croissance,
04:32de continuer de dire « La promesse réganienne a fonctionné ».
04:37On a parfois en Europe un argument qui est de dire
04:39« Oui, mais la période 1950-1990, en Europe, c'était particulier,
04:43c'était le rattrapage après les guerres,
04:44et c'est vrai que ça rend compliqué les comparaisons avec les périodes ultérieures. »
04:48Pour les États-Unis, cet argument est quand même beaucoup moins convaincant,
04:50parce que pour les États-Unis, la période 1950-1990,
04:53en fait, n'avait rien d'exceptionnel par rapport à la période 1910-1950, 1870-1910.
04:57Donc c'est vraiment la période récente qui est pour le coup exceptionnelle
05:00et qui quand même rend très difficile à tenir la promesse réganienne.
05:05Alors je pense que c'est d'ailleurs pour ça qu'aujourd'hui, aux États-Unis,
05:07vous avez une transformation du champ politique,
05:10c'est-à-dire que vous avez à la fois une partie des partis démocrates
05:14qui veut revenir à plus de redistribution,
05:16plus de réduction des inégalités,
05:19et à l'inverse, vous avez un parti républicain
05:21qui ne peut plus simplement miser sur la prospérité par le libéralisme économique.
05:27Et donc, parce que beaucoup de la population américaine
05:31n'a pas vu les augmentations de salaires de revenus promis par Reagan
05:34et s'est mise à douter fortement sur la mondialisation.
05:37Et c'est comme ça que Trump se retrouve à ajouter au discours du libéralisme économique
05:41une dimension identitaire nationaliste
05:43qui devient quand même vraiment de plus en plus inquiétante,
05:46qui consiste en gros à dire, en fait, la croissance,
05:49le dur travail des travailleurs américains,
05:51ça a été volé par les Mexicains, les Chinois, les Européens,
05:55enfin, le reste du monde nous a pris le produit de notre travail.
05:59Et donc, il ajoute cette dimension de clivage identitaire nationaliste très fort
06:03à un discours sur le libéralisme économique
06:05qui était plus apaisé dans les années 80 chez Reagan,
06:08qui n'était pas toujours tendre avec les minorités,
06:10mais qui était quand même beaucoup moins énervé sur le reste du monde que Trump.
06:13et tout ça exprime aussi une forme d'échec du Reaganisme.
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