00:00Et l'archive ce matin, qui est une étincelle, celle qui naît entre deux êtres, par hasard à une table
00:05de restaurant,
00:05quand les mots disent une chose et que les yeux en disent une autre.
00:21Nous sommes en 1966, Deauville hors saison, les planches désertes, le ciel bas, la mer grise,
00:26un décor que tout le monde croit connaître et que personne n'avait encore filmé, comme ça.
00:31Derrière la caméra, qui tient lui-même à l'épaule, un jeune homme de 28 ans qui vient d'enchaîner
00:34les échecs,
00:35il a tout misé sur ce film, le dernier avant de tout arrêter, pense-t-il.
00:39Pas d'autorisation de tournage, une équipe très réduite, du noir et blanc quand l'argent manque,
00:43de la couleur quand il en reste un peu, une Mustang prêtée par Ford et deux acteurs à qui il
00:48ne donne presque rien à apprendre.
00:50Cet homme-là, c'est Claude Lelouch, qui veut à tout prix raconter une histoire d'amour comme il y
00:54en a dans la vie,
00:54et non comme il y en a au cinéma. Sa méthode, il l'appelle le reportage.
00:58Il prend Anoukémé, à part, lui souffle ce qu'elle doit dire, puis il prend Jean-Louis Trintignant, à part,
01:03lui souffle autre chose.
01:04Et il les laisse face à face, chacun ignorant ce que l'autre va lui répondre.
01:07Et ce qu'on voit à l'écran alors, ce n'est pas du jeu, c'est la surprise, c
01:10'est du vrai.
01:11Elle, Anne Gauthier, script, veuve, un mari cascadeur, mort sur un tournage.
01:15Lui, Jean-Louis Duroc, pilote de course, veuve, et une femme qui n'a pas supporté l'angoisse de l
01:20'attente.
01:20Deux solitudes, deux enfants en pension à Deauville qui se croisent un dimanche sur une autre jetée.
01:24Et qui, peu à peu, table après table, regard après regard, apprennent de nouveau à aimer.
01:29La scène du restaurant, justement, tout y est.
01:31Nous sommes dans la salle à manger de ce désormais célèbre hôtel Normandie Barrière.
01:35La salle est vide, le serveur est gênant, trop présent, trop envahissant.
01:39Mais on s'en fiche, puisque rien n'existe entre les deux êtres qui se dévorent par le regard et
01:43les mots qui chuchotent.
01:45Il y a cette pudeur, ces silences que la caméra ne fuit pas, ces sourires retenus et faussement timides.
01:50On parle de tout et de rien, de Montecar, puis de voiture.
01:52Et l'on devine, sous chaque phrase anodine, le vertige de deux êtres qui n'osent pas encore se dire,
01:57qu'ils respirent chaque seconde un peu mieux.
01:59Et puis, par-dessus cette musique, ce fameux « shabada bada, shabada bada »
02:04que tout le monde entier fredonnera bientôt.
02:06France Sicilé l'a composée à la place d'une bossa nova dont le louche n'avait pas les droits.
02:09Et quant aux fameuses syllabes, ce « shabada bada » un peu tendre et sans mots,
02:13c'est Pierre Barraud qui les a improvisés à la voix, faute de paroles.
02:16Et c'est un bricolage, il faut le reconnaître, qui est devenu absolument mythique.
02:19Le film coûte une misère, il rapportera une fortune, palme d'or à Cannes, deux Oscars,
02:24et il offrira à Deauville sa réputation éternelle de ville des amoureux.
02:2760 ans plus tard, Anoukémé est parti, Jean-Louis Trintignon aussi.
02:31Mais le louche, lui, filme encore, et toujours.
02:33Mais à cette table de restaurant, dans le grain de l'image,
02:36ils ont pour tout lourd, toujours, l'âge de l'amour qui commence.
02:39Un homme et une femme, 1966, Anoukémé, Jean-Louis Trintignon.
02:43Ce saucisson de Lyon, c'est chaud ?
02:45Ah oui, monsieur.
02:46Où ça ?
02:47C'est dans les hors-d'oeuvre.
02:50Je vois pas, il faut que je le voie.
02:52Ce saucisson de Lyon, 2000 ans.
02:53Ah oui, d'accord.
02:532000 ans, c'est froid.
02:55Ah oui, toujours.
02:56Qu'est-ce que c'est que l'escalope de saumon frais à la maréchelle ?
03:00C'est un poisson frais qui est importé de Finlande.
03:03Vous connaissez ?
03:04Non.
03:05Qu'est-ce que je prends ?
03:06Je sais pas.
03:07Je sais pas.
03:08Vous voulez une grillade ?
03:10Oui, oui, je crois que c'est mieux.
03:11Château ?
03:12Château ?
03:13Oui, nous avons aussi.
03:13Le plus tendre, c'est Château ?
03:15Bien sûr.
03:16Ah, c'est Château.
03:17Château.
03:18Oui, d'accord.
03:18Deux châteaux.
03:19Deux châteaux.
03:20Grillés, hein ?
03:20Grillés, oui.
03:21Bleu ou saignants ?
03:23Saignants, pour moi.
03:24Saignants.
03:24Saignants, aussi.
03:25Saignants, tous les noms.
03:25Chaud ?
03:26Oui, bien sûr.
03:29À quelle heure êtes-vous parti hier de Monte Carlo ?
03:31C'est parti.
03:33Vous ne le poignez rien comme votre autre ?
03:34Non, non.
03:36Je crois qu'il n'est pas content.
03:38On n'a pas appris assez de choses, non ?
03:40Vous voulez qu'on lui fasse plaisir ?
03:44Garçon !
03:44Monsieur ?
03:46Vous avez des chambres ?
03:56C'était 1966, un homme et une fac.
03:59C'était Anouk Aimé, donc, et Jean-Louis Trintinand dans ce fameux hôtel désormais très célèbre à Deauville, en Normandie.
04:06L'hôtel Barrière.
04:07Bref.
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