00:00Il est 7h25 sur Sud Radio ce matin et l'archive est historique.
00:05L'homme dont je vais vous parler ce matin n'était pas seulement un grand écrivain,
00:09il était aussi une voix, un timbre, un homme politique,
00:12une façon de dresser la phrase comme on dresse une cathédrale par moment,
00:15par bloc, par souffle et par fulgurance.
00:18Romancier de la condition humaine, ministre du général de Gaulle,
00:21orateur du Panthéon au moment où entre Jean Boulin.
00:24André Malraux a aussi laissé une grande série d'entretiens télévisés,
00:27la légende du siècle conçue par Claude Santelli et François Verny,
00:31qui sera diffusée en 1972.
00:33On parle très souvent à Malraux de son verbe,
00:36on devrait également parler de son exigence,
00:38parce qu'à l'heure où l'on confond souvent nuance et faiblesse,
00:41accommodation et intelligence, compromis et grandeur,
00:44il est bon de réentendre ce que fut chez certains hommes la dignité du refus.
00:48Ce nom, vous savez, qui est parfois capable d'engager la vie,
00:51le nom qui coûte, le nom qui sépare les caractères des figurants.
00:54Alors que nous célébrons cette année le cinquantenaire de sa mort,
00:57dans l'extrait que vous allez entendre, Malraux prononce cette phrase
01:00« Rien n'est plus important dans l'histoire du monde
01:03que de faire partie des gens qui ont été capables de dire non. »
01:06Et là tout revient.
01:07Les résistants et les dissidents, les consciences solitaires,
01:10tous ceux qui un jour ont préféré perdre plutôt que de se renier.
01:13Plus largement dans cette période, marquée par la violence des plus forts,
01:16par une perte de repère de tout ce que certains avaient bâti
01:19dans ce qu'on aimait appeler l'ordre international,
01:22les institutions balayées, les convictions envolées,
01:25les certitudes fracassées.
01:27Il est important d'écouter cette pensée d'outre-tombe
01:29qui porte dans sa voix tout le poids de l'histoire.
01:33À travers ces lignes, il faut imaginer ce vieil homme,
01:37les yeux un peu embués, recroquevillés comme un avocat,
01:41pourrait, sur une barre, faire une dernière plaidoirie.
01:44Costume noire, cravate nouée impeccablement autour du cou
01:47et son visage qui se glisse dans ses mains
01:49quand il se met à chercher la citation exacte d'un auteur
01:52dont il souhaite absolument retranscrire le verbe.
01:54Et ce n'est pas du tout une pensée de salon,
01:56ce n'est pas une formule pour livre de citation.
01:58C'est une phrase bâtie par un homme qui a traversé le siècle,
02:01ses guerres, ses idoles et ses ruines
02:02et qui sait que l'histoire, avec un grand H,
02:04n'avance pas seulement grâce aux vainqueurs,
02:06mais aussi grâce à ceux qui ont su opposer une limite.
02:09Pour lui, cette pensée complexe, cette intelligence
02:13se trouve et se refuge dans la littérature.
02:15Et c'est peut-être cela qui fait la grandeur de cet archive.
02:18Elle ne nous demande pas forcément d'admirer,
02:20elle nous demande presque autre chose,
02:21d'écouter attentivement pour mieux nous situer.
02:23Avec ces grandes questions philosophiques
02:25que de temps en temps nous nous posons,
02:27aurions-nous su dire non à temps, au bon prix ?
02:31Et avec quoi dans le ventre ?
02:32André Malraux, La Légende du siècle, 1972.
02:36Rien n'est plus important dans l'histoire du monde
02:39que de faire partie des gens qui ont été capables de dire non.
02:45Le plus grand personnage de l'histoire du monde, c'est Antigone.
02:49Vous vous souvenez, comment on lui dit,
02:51créant, enfin, de quel droit es-tu venu enterrer tes frères
02:56contre la loi, puisque l'un a combattu pour la cité
03:00et l'autre contre elle, donc, il y en avait un qui avait tort ?
03:04Et elle répond, je ne suis pas venu sur la terre pour partager la haine,
03:08je suis venu pour partager l'amour.
03:10Et vous avez la tue !
Commentaires