00:00Et l'archive ce matin est une colère, peut-être l'une des plus belles colères du cinéma français.
00:04Je suis heureux de vous la faire, si ce n'est réentendre, en tout cas découvrir ce matin,
00:09parce que je crois que jamais il n'a fait partie des morceaux, des extraits diffusés ce matin, à cette
00:13heure-ci.
00:14Le coup de gueule donc d'un homme à bout qui en quelques secondes dit tout,
00:18mais alors tout ce qu'on ne dit jamais, le prix caché du bonheur des autres.
00:34Nous sommes en 2017, un château du XVIIe siècle, un mariage, 200 invités, des luzes, des fleurs, une robe blanche,
00:40du champagne.
00:41La fête en théorie parfaite, celle dont on rêve, et celle dont en théorie on se souviendra.
00:45Mais le film de Toléna Donakash, les réalisateurs d'Intouchables, ne regarde pas la fête, il regarde les coulisses, l
00:51'envers du décor, le sens de la fête.
00:54Ce qu'on ne voit jamais, les serveurs, les cuisiniers, les plongeurs, le photographe, le DJ, tous ces gens de
00:58l'ombre,
00:58qui pendant qu'on danse, s'épuisent pour que la magie tienne debout.
01:01D'ailleurs, avant de faire du cinéma, Toléna Donakash ont été, eux, serveurs dans les mariages.
01:06Ils savent donc de quoi ils parlent.
01:07Et au milieu de tout ça, au milieu de leur film, au milieu de leur idée, un homme, Max.
01:12Max, c'est Jean-Bierre Bacry, organisateur de mariages depuis 30 ans.
01:15Il en a fait des centaines, il est fatigué, il est usé le pauvre.
01:19Au bout du rouleau, miné par une vie sentimentale en miettes et la peur d'un contrôle fiscal, il songe
01:23à raccrocher.
01:24Mais ce soir encore, il assure, comme toujours, il rattrape les erreurs des uns,
01:28calme les angoisses des autres, éteint les incendies à mesure qu'ils éclatent.
01:31Car ce soir, tout va de travers, les tuiles arrivent en escadrille, un peu comme les emmerdent, aurait dit Chirac.
01:36Et puis, vient le moment, celui qu'on attend depuis le début du film sans même le savoir.
01:40La colère de Max qui explose face à son équipe débordée, épuisée, qui a multiplié les bêtises.
01:44Il craque, il leur jette à la figure cette vérité magnifique.
01:48Car Jean-Bierre Bacry, c'était cela.
01:49Selon la rumeur, le plus grand râleur du cinéma français, le bougon national,
01:53l'homme qui grognait, qui rouspétait, qui ne supportait ni le mensonge, ni l'affrime, ni les faux-semblants,
01:58mais dont la mauvaise humeur, toujours cachée une tendresse immense,
02:00une exigence de vérité, un cœur énorme, planqué sous la rochonnerie.
02:04Deux, on connaît la chanson au goût des autres.
02:06En passant par un air de famille, il leur a passé sa vie, avec sa compagne de toujours,
02:09à Néjaoui, à débusquer nos petites lâchetés, nos vanités, nos façons de nous mentir.
02:13Toujours juste, toujours vrai, jamais dupe, Jean-Bierre Bacry.
02:16Et puis, il y a quelque chose de bouleversant, à le voir ici incarner cet artisan invisible du bonheur,
02:20lui qui aura fait rire et pleurer la France entière sans jamais tricher,
02:24comme si à travers Max, il nous parlait de tous ceux qui, dans l'ombre,
02:27se donnent chaque jour pour la joie des autres, les vrais,
02:29ceux qui jouent leur vie à chaque représentation.
02:31Cette scène, que vous allez entendre dans quelques secondes,
02:33il ne lui a fallu qu'une prise pour la tourner.
02:35D'ailleurs, durant le tournage, les personnes présentes des techniciens aux autres acteurs
02:39raconteront que quand il n'était pas devant la caméra,
02:42il se réfugiait derrière pour observer Bacry jouer
02:45et pour choper un peu de cette justesse qui le caractérisait.
02:48Écoutez donc cette colère de mon matin,
02:50parce que c'est plus qu'un monologue, c'est un adieu qui s'ignore.
02:53Le sens de la fête, 2017, Jean-Bierre Bacry.
02:55Qu'est-ce que je vous ai dit ?
02:57Putain, mais c'est pas possible.
02:59J'ai dit, on se coordonne.
03:01Je l'ai dit ou je l'ai pas dit ?
03:03Mais évidemment, personne n'écoute personne dans cette équipe.
03:06Moi, je me fais chier à récupérer les conneries des uns et des autres.
03:09Je fais des kilomètres pour sauver la soirée.
03:11On se débat, on rame, mais on y arrive.
03:15Et en une minute, vous avez tout foutu en l'air.
03:17Mais vous voulez que je vous dise ?
03:19Ça fait des mois, ça fait des années
03:21que vous me faites chier tous, autant que vous êtes.
03:23Toi, là, avec tes embrouilles à la con,
03:26100 fois je t'ai parlé.
03:28100 fois je t'ai demandé de donner l'exemple, bordel.
03:31Tu oses venir me parler de respect et d'honneur ?
03:33Mais il est où ton respect pour moi, Adèle ?
03:35Il est où votre respect ?
03:37Ah ça, pour venir me demander un camion,
03:40un congé du pognon,
03:41un cousin à embaucher.
03:43Ah là, il est gentil, Max.
03:44Oh, Max, il est utile, Max, là.
03:47Mais vous, qu'êtes-vous fait pour moi ?
03:49En quel honneur, je suis censé me faire chier, moi,
03:51avec vous, pendant toute la vie.
03:53Non, mais vous, vous êtes dans un camp de vacances, ici.
03:56Toi, là,
03:57à bouffer comme un porc au buffet,
04:00à insulter les clients,
04:02c'est ça que t'as trouvé comme manière
04:03de me témoigner ta reconnaissance ?
04:05Tu veux que je te dise la vérité, Guy ?
04:07Il n'y a plus un mec en France
04:08qui veut travailler avec un cinglé comme toi.
04:11Il y a un autre imbécile, là,
04:13qui drague la mariée.
04:15Mais ça ne va pas, la tête.
04:16Vous êtes tous une bande de bras cassés,
04:18de losers.
04:21Il n'y a personne qui comprend que je joue ma vie, moi.
04:24À chaque soirée, je joue ma vie.
04:26Vous n'en avez rien à foutre de moi.
04:27Personne n'en a rien à foutre, ici, de moi.
04:30Hein, les patrons, c'est des cons.
04:31Hein, c'est ça ?
04:33Vous en avez marre de ma gueule ?
04:35Ah putain, mais je vais vous apprendre
04:36une super bonne nouvelle.
04:37C'est fini.
04:38Vous ne la verrez plus, ma gueule.
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