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  • il y a 10 heures
Avec Marie-Clémentine Dusabejambo, réalisatrice, Caméra d’or du 79ème Festival de Cannes pour son film “Ben’imana” acclamé par quinze minutes de standing ovation lors de sa présentation.

Retrouvez « Nouvelles têtes » présenté par Daphné Bürki France Inter et sur : https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/nouvelles-tetes

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Transcription
00:00Une nouvelle tête et pas n'importe laquelle.
00:02Ah ouais, je suis trop fière. Il est presque 9h50, nous sommes en direct dans le studio de la grande
00:05matinale de France Inter.
00:07Ma nouvelle tête ce matin s'appelle Marie-Clémentine Dussabé-Jambo.
00:10Elle est réalisatrice, elle est née à Kigali, au Rwanda.
00:13Elle avait 7 ans lorsque le génocide des Tutsis a fait près de 800 000 morts en une centaine de
00:18jours.
00:18Son film raconte, alors que les corps sont encore quelque part sous la terre,
00:22comment les villages continuent d'exister, comment les survivants et les assassins doivent malgré tout
00:26continuer à se regarder, à se croiser et parfois même à libérer la parole.
00:30Son film, que j'ai trouvé personnellement absolument magnifique,
00:34Benny Mana, a été présenté pour la première fois au Festival de Cannes dans la catégorie Un certain regard.
00:39Et il y a eu 15 minutes de Standing Ovation.
00:47Je suis très heureuse de recevoir cette femme qui se destinait d'abord aux mathématiques
00:51avec des études d'électronique et de communication,
00:53comme quoi un esprit très rationnel peut aussi être connecté à l'invisible.
00:58Bonjour Marie-Clémentine Dussabé-Jambo, bienvenue sur France Inter.
01:01Bonjour, merci beaucoup pour cette invitation.
01:04Et bravo !
01:05Et bravo encore !
01:06Merci !
01:06Allez, 15 minutes d'applaudissements !
01:08Oui !
01:09Parce que ça, c'était juste pour la présentation, pendant la semaine.
01:12Évidemment que je vais le mettre cet extrait, je vous demande comment ça va ce matin.
01:15Mais parce que samedi soir, il était un petit peu plus de 21h,
01:18la présidente du jury Un certain regard, Monia Chokri, prend le micro pour annoncer
01:22qui a remporté la caméra d'or.
01:25La caméra d'or est remise au film.
01:28Marie-Clémentine pour Benny Mana.
01:35C'est rattrapé, elle a dit votre nom, bien évidemment.
01:37Qu'est-ce qu'on se dit à ce moment-là ?
01:39Qu'est-ce qui se passe ?
01:40Je sais que ça paraît une question bateau, mais qu'est-ce qui se passe ?
01:43C'est un soulagement mélangé de joie, mais qui ne se prononce pas, qui ne se dit pas en mots.
01:53Et voilà, je disais à toutes mes collaboratrices, c'est quand on met au monde d'un enfant
02:00et qu'on te dit qu'il est normal.
02:04C'est ça le sentiment.
02:05C'est ça le sentiment, le temps de monter sur scène ?
02:07Oui, et on se dit Dieu honneur avec toutes ces années de travail.
02:12On va en parler, parce que ce film, il se passe en 2012.
02:16À la fin des procès Gachacha, ce sont des tribunaux populaires
02:21qui sont organisés après le génocide des Tutsis en 1994.
02:25Ce sont des procès qui se passent dehors, sur l'herbe des collines.
02:28Il n'y a pas d'avocat.
02:29Et parfois, les assassins sont à quelques mètres des survivants.
02:33Comment continuer à vivre quand les morts, des enfants, des femmes,
02:36des maris assassinés sauvagement sont quelque part sous la terre,
02:38mais que les vivants doivent continuer donc à se regarder ?
02:41Vos parents, vous, n'ont jamais voulu que vous assistiez à ces procès ?
02:45Oui, évidemment.
02:47Et je ne suis pas la sœur dans ma génération.
02:50Quand on se partage comment on a vécu ces moments,
02:54je ne suis pas la seule qui est des parents,
02:57ou bien ce qui avait remplacé leurs parents,
02:59parce qu'il y avait beaucoup de désorférants après le génocide des Tutsis,
03:05on avait la même impression.
03:07On n'a pas participé à ces moments, et pourtant, on était là.
03:10Et je me suis dit, c'est vraiment un bloc de silence
03:13que nos parents ont construit pour éviter qu'il y ait une haine qui se transmette.
03:19Ce n'était pas évident ce qu'ils ont raconté sur les collines.
03:23C'était vraiment un moment de libération de paroles,
03:25et il fallait que leur génération rende les comptes.
03:30Et le temps, souvent, c'est un instrument de jugement.
03:34Vous avez choisi de faire ce film avec des équipes rwandaises.
03:37Il y a beaucoup de comédiens, de comédiennes non professionnelles,
03:40beaucoup de figurants.
03:41Dans certaines scènes, il faut rejouer l'innommable.
03:44Comment est-ce qu'on dirige un plateau comme celui-ci ?
03:47C'est votre premier film.
03:48J'imagine qu'il y a certaines personnes présentes
03:50qui portaient les traumatismes dans leur propre chair.
03:54Oui, évidemment.
03:55Ce n'était pas évident,
03:56parce que la plupart d'entre nous, on se disait,
04:00on avait l'impression que c'était en train de se passer.
04:05Et surtout, les figurants, on n'a pas eu le temps de leur dire,
04:07voilà, on a dit, vous allez venir jouer à un film,
04:10mais ils ne s'attendaient pas à ce que ça va être aussi vrai.
04:14Je suis trop, trop reconnaissante des actrices et des acteurs
04:18qui ont vraiment donné leur corps, leur peur, leur joie,
04:24tout était donné.
04:26Moi aussi, j'étais bouleversée.
04:29Et je me disais, c'était bien que le film se passe en Kenya, Rwanda.
04:34Et ça aussi, le fait d'avoir parlé une même langue,
04:37où souvent, on n'avait pas, on n'était qu'une équipe locale.
04:42Et les techniciens, l'audiopique, ils venaient de l'Egypte.
04:46Et donc, c'était plus facile de communiquer,
04:49sans toutefois trop parler.
04:51Ça fait 13 ans que vous portez cette histoire,
04:54où il y a eu 4 courts-métrages que vous avez réalisés.
04:57Mais ce film-là, vous avez forcément grandi avec lui.
04:59Vous avez essuyé énormément de refus pour financer ce film.
05:02Il y a certaines personnes qui vous ont même dit
05:03que ça appartenait à de l'histoire ancienne,
05:05alors que ça fait à peine une trentaine d'années
05:07qu'il y a eu ce génocide.
05:08Je me suis demandé, comment est-ce qu'on tient, vous,
05:10Marie-Clémentine, à un moment,
05:13est-ce que vous avez eu l'impression
05:14d'être portée par l'invisible,
05:16par quelque chose qui vous guidait
05:18pour tenir aussi longtemps ?
05:20Oui, parce qu'en rencontrant ces femmes
05:22pendant mes recherches,
05:23j'ai trouvé qu'elles avaient une foi.
05:25Pendant des années, vous les avez suivies, ces femmes ?
05:27Oui, je les ai suivies et je ne comprenais pas.
05:29Dans les groupes de parole, de libération de parole ?
05:30Dans les groupes de parole, de libération de parole,
05:33je me demandais quelle force qu'on peut avoir
05:36pour se lever chaque matin,
05:38pour pouvoir vivre,
05:40regarder en face
05:43le visage qui porte ton malheur
05:45et sans toutefois t'éclater
05:47ou bien se déchirer.
05:51Je pense qu'il y a une force qui nous porte
05:54et cette force, c'est le tout-puissant, comme on le dit.
05:58Je le disais, vous ne deviez pas du tout faire du cinéma.
06:01Vous étiez destinée aux télécommunications.
06:03Votre première vocation, c'était d'être mathématicienne.
06:05Pourquoi pas ?
06:06Et c'est dans un centre de jeunesse à Kigali
06:09où vous appreniez la danse traditionnelle
06:11qu'il y a des jeunes que vous avez rencontrés
06:13qui venaient de vous dire
06:14qu'on a joué dans un film
06:15qui a été présenté au Festival de Cannes.
06:17Est-ce que c'est là la révélation ?
06:18Vous avez dit, mais en fait, pas du tout.
06:20Je vais être réalisatrice,
06:21je vais raconter des histoires.
06:22Non, parce qu'ils m'ont intéressée à faire ça, à écrire.
06:28J'avais toujours des hésitations
06:29parce que je ne voyais pas c'est quoi le rapport.
06:32Et après, quand je continuais à aller dans des festivals,
06:37je rencontrais d'autres cinéastes du continent africain
06:39qui parlaient du cinéma comme un instrument d'expression
06:43et de parler de sa communauté.
06:45Donc, c'est comme ça que je me suis intéressée au cinéma
06:48au fur et à mesure.
06:49Et il faut dire que dans ce film,
06:50la mathématique a trop joué.
06:52Ah bon ?
06:53C'est-à-dire ?
06:54Oui.
06:54Ah bon ?
06:55Dans la scène de Gatchatcha,
06:57de Victoire, sa mère et le bourreau,
07:01il y a tout un triangle entre les trois.
07:03Et aussi, dans chaque scène,
07:04il y a des triangles que je trace.
07:06Il y a des formes.
07:07Les mots vont s'envoler avec précision, avec tout ça.
07:10C'est ça, au fait, qui m'a étonnée avec les actrices
07:13qui avaient tous ces échanges bien millimétrés.
07:18La triangulaire aussi.
07:19La triangulaire.
07:20C'est génial.
07:21Et vous calculez des hypoténuses, c'est ça ?
07:24En mise en scène.
07:25C'est génial.
07:26Je me suis dit, toute la mathématique a monté.
07:28C'est génial.
07:28C'est génial.
07:29Et ce matin, je vous ai donné une carte blanche
07:32et vous avez choisi un texte de qui ?
07:34J'ai choisi un texte de Natacha Muzirama-Kinga
07:37qui est inamie,
07:39qui a participé dans la traduction en français,
07:44en kinyarwanda français, de Benimana.
07:46Et au-delà de ça, elle est une mère.
07:48Elle m'inspire beaucoup.
07:50Alors, on vous écoute.
07:51Le micro de France Inter est à vous.
08:00Quand je serai partie,
08:02j'irai m'asseoir tout près des anges
08:03pour écouter tes prières.
08:06Je plairai des rivières
08:07pour les voir exaucées.
08:10Je visiterai tes pensées,
08:12pas tout le temps,
08:13juste quand on se mettra.
08:15Et on dansera ensemble comme autrefois.
08:18Bien sûr, je n'aurai plus peur
08:20des reins ni des scélérats.
08:22Je serai libre,
08:23sans limite,
08:24sans tracasse.
08:26Surtout, ne pleure pas.
08:27Ou alors, juste une larme.
08:29Je ne veux pas que tu t'as larmes.
08:31Mon amour vit et grandit
08:33avec l'univers.
08:35Ce n'est que mon vaisseau
08:36qu'on a terre,
08:37je serai partie.
08:39Et pourtant,
08:40je serai partout.
08:41Si seulement tu penses en moi,
08:43si seulement tu pries pour moi,
08:45si seulement tu as la foi,
08:47je serai toujours tout près de toi.
08:49« Quand je serai partie »,
08:51on teste Donatacha Muziramakienga,
08:54actrice et écrivaine rwandaise.
08:56Et vous, vous êtes Marie-Clémentine
08:58du Sabé-Jambaud.
08:59Vous venez de recevoir
09:00la caméra d'or au Festival de Cannes
09:02pour ce film magnifique,
09:03Benimana,
09:04qui sortira en début 2027,
09:06a priori.
09:07Oui.
09:07Merci pour tout.
09:08Mais vous savez,
09:09quand on vous remet la caméra d'or
09:11au Festival de Cannes,
09:12ça ne veut pas dire
09:12que le film est normal.
09:14Ça veut dire
09:14qu'il est extraordinaire.
09:16Ah, il l'est.
09:17Oui, il l'est.
09:18C'est pour ça que ça devient
09:19un soulagement.
09:20Et c'est pour ça que c'est bien
09:22de rencontrer le public
09:23parce que du coup,
09:24il nous donne tout ce qu'on n'a pas pensé
09:27ou qu'on n'a pas vu
09:28dans le travail qu'on a fait.

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