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  • il y a 2 jours
Ce vendredi 17 avril, Audrey Maubert a reçu Vincent Chabault, sociologue, auteur de "Sociologie du luxe", et Patrick Frey, directeur de la maison Pierre Frey, dans l'émission Iconic Business sur BFM Business. Retrouvez l'émission le mardi et réécoutez la en podcast.

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00:02Générique
00:07Iconique Business, le luxe by BFM Business, Audrey Maubert
00:12Fabriquer du luxe, vendre du luxe, consommer du luxe, c'est davantage que délivrer un produit.
00:17C'est au-delà d'une fonctionnalité, c'est un partage de rites, c'est un transfert symbolique de valeurs,
00:22un affichage social, une distinction, un instant d'apesanteur social.
00:27Vincent Chabot, sociologue, livre dans Sociologie du luxe, une approche scientifique du luxe et de ses enjeux.
00:33Il est aujourd'hui dans Iconique Business.
00:36Dans un instant également, la maison Pierre Frey, une histoire de famille autour du savoir-faire,
00:41étoffe, papier peint tapis et mobilier d'exception.
00:44Son directeur Patrick Frey sera avec nous dans quelques minutes.
00:48C'est Iconique Business, bienvenue.
00:54Vincent Chabot est aujourd'hui avec nous.
00:56Il est celui qui décrypte, bonjour, auteur de ce que sais-je, Sociologie du luxe.
01:02Vous avez un peu le goût du défi quand même pour vous lancer sur un tel ouvrage,
01:05sans tenir à une approche scientifique.
01:08Alors clairement, le luxe déborde de partout.
01:11Tous les secteurs, toute la rhétorique, c'est partout.
01:13C'est partout.
01:14En 30 ans, le marché du luxe, sa valeur a quintuplé.
01:17Et puis les discours, vous avez raison, les discours sur le luxe inondent l'espace médiatique.
01:22Alors voilà, moi j'ai voulu proposer une synthèse des connaissances sociologiques sur le luxe,
01:26loin des discours moraux aussi, des postures morales.
01:29Oui, loin de la petite musique, loin du discours commercial et marketing.
01:35Ce qui ne change pas et ce qui frappe dans cet ouvrage, ce que vous faites ressortir,
01:39ce sont les principes, les fondements presque d'autorité et de hiérarchie, je trouve.
01:44Est-ce que c'est constitutif au luxe ? Est-ce que c'est presque structurant pour le luxe ?
01:48C'est structurant, c'est-à-dire que définir le luxe,
01:51bon, on a tous effectivement la magnificence, le faste, etc. en tête.
01:55Et il faut savoir d'abord que les premiers sociologues ont été assez précoces dans leur approche du luxe.
02:02Et finalement, ce qui les intéresse, ce n'est pas la fonction matérielle du luxe.
02:05Le luxe, ça ne sert pas à grand-chose, en fait, si vous voulez, quand on réfléchit.
02:07Mais c'est plutôt la finalité sociale du luxe qui les a intéressés.
02:11Et là, c'est très structurant, vous avez raison, le luxe, pour les sociologues,
02:13c'est une croyance de plus en plus partagée qui attribue aux biens et aux services du luxe
02:18la capacité à vous faire appartenir à une élite, au bon goût, à une élite raffinée.
02:22Oui, c'est ça. Et dans votre ouvrage, c'est ce qu'on ressent.
02:24En fait, toutes ces questions, qui doit faire autorité ?
02:27Quel goût fait autorité ?
02:28La notion de prescription et de prescripteur, celui qui sait.
02:31Et puis, il y a toujours l'idée d'une organisation verticale aussi, dans la fabrication et la relation client.
02:38Oui, la relation client, le service personnalisé, c'est évidemment ce qui est essentiel dans le luxe,
02:45ce qui montre évidemment que les marques contrôlent, bien entendu, leur distribution,
02:50forment leur personnel, etc., à travers le monde.
02:52Et l'idée, c'est évidemment de ne pas fournir uniquement une marchandise ou un service,
02:56mais d'accompagner ceux-ci par un service personnalité haut de gamme et adapté aux clients.
03:01Il y a un accès pour tous aux rêves et aux désirs.
03:05Ça, c'est indispensable aussi.
03:07Mais en fait, dans la concrétisation, c'est surtout pas pour tous.
03:10Non, c'est pas pour tous.
03:11Alors, le luxe reste hiérarchisé, c'est évident.
03:15Moi, je dissingue le luxe exceptionnel d'un luxe intermédiaire et d'un luxe accessible.
03:19Mais il faut reconnaître, effectivement, en 30 ou 40 ans, pour toute une série de raisons,
03:23pour, évidemment, l'espace médiatique et ses discours dont on a parlé,
03:27eh bien, le désir de luxe a pénétré toutes les couches sociales.
03:30Et le luxe est aujourd'hui aussi arrivé, eh bien, dans l'ordinaire de la consommation,
03:35dans l'ordinaire du quotidien.
03:36C'est ça, le paradoxe, de toute façon.
03:38Un paradoxe qui est même presque cultivé.
03:41Cultiver l'exclusif en accroissant toujours le marché, d'ailleurs,
03:44la base de consommateurs et la visibilité du luxe.
03:47Donc, ça revient à ce qu'on disait.
03:49Il faut cultiver cette relation, cette expérience si particulière
03:54et toujours, finalement, accroître la base potentielle de consommateurs.
03:58C'est toute la tension.
03:59C'est-à-dire que le luxe artisanat est devenu un luxe marketing.
04:02Aujourd'hui, tu reprends la formule de Gilles Ippovetsky, qui est assez parlante.
04:05On voit, effectivement, des groupes multimarques se sont constitués
04:09depuis les années 80, 90, avec, évidemment, des groupes français.
04:12Et, évidemment, les stratégies de développement financier sont venues élargir les gammes,
04:18créer des nouvelles marques, etc., attirer une nouvelle clientèle,
04:21tout en leur faisant croire, évidemment, qu'ils appartiennent à l'exception.
04:26On en revient à cette idée d'autorité et d'hierarchie.
04:29Il y a l'idée, évidemment, intrinsèque de la distinction et de la domination sociale.
04:35Ça fait partie, aussi, du discours qui est transmis, qui est installé.
04:40Oui, bien sûr.
04:41C'est-à-dire que, là, les premières fonctions sociales du luxe sont toujours évidentes.
04:44Aujourd'hui, le luxe sert à afficher son statut et sert à se distinguer des autres
04:48au sein même d'un même milieu social.
04:50C'est-à-dire que vous allez avoir des micro-variations
04:52qui vont, évidemment, faire appartenir certains à un groupe très exclusif.
04:57Et puis, ils vont être, effectivement, un peu dénigrés par d'autres groupes
05:01au sein même d'une classe sociale.
05:03Il y a cette idée, également, de transmettre des codes,
05:06d'appartenir à un système de valeurs, lors de rites, presque.
05:10Il y a une expérience d'achat, une expérience dans la consommation.
05:14Et, finalement, ce que sont devenus ces groupes de luxe, aussi, à présent,
05:18l'idée de devoir et de vouloir transmettre des rituels, des codes et des valeurs.
05:23Oui, c'est-à-dire que le magasin, la boutique, comme on dit, évidemment,
05:27est un cadre de socialisation, d'acculturation au luxe.
05:32Ce qui est très intéressant, aujourd'hui, c'est qu'il faut aller chercher,
05:34notamment, les 18-25 ans, au-delà des magasins, au-delà de la publicité,
05:38sur les réseaux, dans le sport, dans la culture de masse, dans le divertissement.
05:43Donc, on voit, effectivement, à quel point, aujourd'hui, les griffes, les marques,
05:47sortent, justement, des boutiques pour aller capter une clientèle,
05:50capter l'attention d'une clientèle, pour ensuite, finalement, les conduire vers leurs produits.
05:54Mais on voit, de plus en plus, la ficelle, le discours marketing, le storytelling.
06:00Pour autant, il y a cette obsession de profondeur culturelle, de transmission de code.
06:07Transmission de code avec d'autres ingrédients.
06:10C'est-à-dire que, voilà, l'investissement dans l'art contemporain, dans l'édition,
06:14dans la presse, dans le tourisme, sur des plages privées, même, etc.
06:17L'idée, c'est, effectivement, ou pendant les Jeux olympiques, par exemple,
06:21faire exister le luxe au-delà des boutiques, comme je disais,
06:23pour capter l'attention d'une clientèle qu'on souhaite large,
06:27avec des ingrédients un peu différents, aujourd'hui, effectivement.
06:29Et vous le disiez, c'est un luxe qui a besoin, à présent,
06:34de coloniser d'autres espaces, d'autres domaines.
06:37C'est quoi, le besoin et le côté indispensable de renouveler le discours,
06:42de renouveler les générations ?
06:44Oui, de renouveler les générations, vous avez raison.
06:46Donc, les 18-25 ans, ils seront, à l'horizon 2030,
06:50entre un quart et un tiers de la clientèle du luxe.
06:53On s'intéresse aussi à des questions de longévité, de santé, de corps, etc.,
06:58pour, évidemment, d'autres générations.
07:00Donc, l'idée, c'est, effectivement, une marque devient, aujourd'hui, un média.
07:03C'est-à-dire qu'il faut s'adresser à un grand nombre de personnes,
07:06évidemment, sur de nouveaux territoires, de plus en plus.
07:09Avec une adaptation, aussi, à de nouveaux marchés,
07:12certes, de nouveaux espaces, de nouveaux domaines.
07:15Mais une réaction différente, selon que nous sommes en Chine,
07:20que nous sommes au Moyen-Orient, ou un client aux États-Unis.
07:23Oui, c'est-à-dire qu'il faut, effectivement, développer une industrie mondialisée, mondiale,
07:27tout en adaptant le discours à toutes nos cibles de clients,
07:31quelle que soit la zone géographique.
07:32Pourtant, ce luxe, il a toujours été mondial.
07:35Le discours du luxe, sociologiquement, c'est un marché qui a toujours été global.
07:39C'est un marché qui a toujours été mondial.
07:41Alors, c'est, effectivement, les épices, la soie, etc.
07:44Enfin, c'est très ancien.
07:45Mais, aujourd'hui, effectivement, les consommateurs sont de plus en plus mobiles.
07:49Et l'idée, c'est, effectivement, d'aller les chercher chez eux,
07:52mais d'aller aussi les emmener, si on prend le cas du tourisme, de l'hospitalité,
07:55qui sont, aujourd'hui, des domaines en croissance,
07:57le service, l'expérience, etc., il faut aussi faire voyager ses clients.
08:02Et on y revient régulièrement aussi, quand on parle de tendance,
08:05la longévité en études, mais ça va aussi avec cette évolution
08:08d'être obsédé par l'expérientiel et l'émotionnel.
08:13Là aussi, c'est un luxe qui devient un tiroir.
08:15Sur ces 30 dernières années, on a évolué.
08:18Il y avait le produit, il fallait posséder, et puis peut-être transmettre.
08:22Là, il faut vivre l'expérience pour avoir un instant privilégié.
08:25Et puis, aussi, décrocher la bonne émotion.
08:29Oui, c'est-à-dire qu'en fait, depuis 2023, l'expérientiel, comme on dit,
08:33stimule un peu la croissance du marché.
08:35Mais ce qui est intéressant, donc, effectivement, c'est un luxe pour son émotion,
08:38un luxe pour soi, un luxe hédonique.
08:40Mais on voit quand même très rapidement que la question de l'affichage,
08:44de la distinction et de l'expression de cette émotion,
08:46elle arrive très vite avec les réseaux sociaux.
08:48J'ai envie de vous dire qu'une expérience de luxe n'existe pas
08:50tant que vous ne l'avez pas publiée sur votre compte Instagram.
08:53Là aussi, cette évolution, on jouait sur quelque chose,
09:00ça allait avec la possession, d'ostentatoire.
09:03Oui, encore le cas peut-être pour une certaine couche de luxe,
09:07un luxe accessible, sans doute, on accumule.
09:10Mais ça évolue avec des ultra-riches qui ont le luxe un peu plus discret.
09:15Oui, alors il y a effectivement des nouveaux codes de la distinction
09:18qui sont observés dans des enquêtes sociologiques,
09:21par exemple dans les nouvelles élites urbaines aux Etats-Unis,
09:23où vous voyez qu'effectivement, la distinction se fait selon des nouveaux codes,
09:28l'information, le capital informationnel,
09:31des domaines aussi du côté de la parentalité,
09:33de l'alimentation, des produits, etc.
09:36de certaines, la seconde main aussi,
09:38c'est-à-dire qu'on va aussi rechercher des marques durables,
09:42des tissus, des mailles,
09:43il y a un rejet, par exemple, dans le textile,
09:45dans la mode vestimentaire, de toutes les fibres synthétiques.
09:48Voilà, il y a tout un tas de domaines
09:50où on voit effectivement que la distinction passe par de nouveaux codes
09:53un peu moins clinquants, un peu moins ostentatoires.
09:56– Mais justement, je profite de cette parenthèse,
10:01nouveaux codes, durabilité, certes, quand on se penche,
10:06comme dans votre ouvrage, Vincent Chabot, Sociologie du luxe,
10:09est-ce qu'on n'est pas sur un discours complètement marketing
10:12où vraiment les codes ont changé en termes de durabilité,
10:15d'empreinte et d'environnement ?
10:17– Ah, on voit quand même, quand on voit la seconde main, par exemple,
10:19le luxe est très touché par le phénomène,
10:21on voit qu'effectivement, alors pour des questions de prix, bien entendu,
10:23mais on peut habiller ces stratégies d'économie budgétaire
10:28par un discours écologique.
10:30Et effectivement, beaucoup de clients,
10:33notamment pour des questions d'accessibilité,
10:35vont préférer des produits de seconde main.
10:37– Et est-ce qu'on peut être quand même animé
10:39par le fait de préserver la planète, préserver l'environnement,
10:44où là aussi, on est plutôt sur un discours ambiant ?
10:46– Oui, il y a un discours ambiant, notamment celui des marques.
10:48Depuis à peu près une vingtaine d'années,
10:50on voit à quel point la communication environnementale
10:52sert d'atout concurrentiel, voilà.
10:55Mais la vraie obsession des marques, ce n'est pas le discours écologique.
10:57Alors, elles se conforment aux réglementations des pays
11:00en matière d'environnement.
11:02Elles ont affronté aussi la pénurie de matières,
11:04de plus en plus pour la fabrication de produits.
11:06Mais la vraie obsession des marques aujourd'hui,
11:09c'est le renouvellement de leur clientèle.
11:11– L'obsession aussi et l'avantage concurrentiel,
11:13est-ce qu'il est aussi à aller chercher
11:15vers une évolution des technologies, par ailleurs ?
11:17– Oui, sans doute, c'est-à-dire que pour la production,
11:20pour la vente, pour la lutte contre la contrefaçon,
11:23il y a effectivement des technologies informatiques,
11:25l'IA, etc., qui vont venir équiper les marques aujourd'hui.
11:28– Est-ce qu'on arrive à être complètement avec la bonne distance
11:31quand on se lance sur un ouvrage du luxe, justement ?
11:35– Oui, parce que justement, le métier de sociologue,
11:37ce n'est pas le métier du moraliste.
11:38Et l'idée, c'est par des enquêtes, justement,
11:40nourrir des réflexions, des analyses
11:41et proposer un autre regard entre la morale
11:44et la fascination pour les paillettes.
11:45– Bon, dans tous les cas, c'est à consommer sans modération.
11:48Vincent Chabot, auteur de ce « Que sais-je ? »
11:49sociologie du luxe, pour voir comment ce secteur
11:52qui inonde désormais tous les domaines
11:55et tous les discours a évolué sur ces 30 dernières années.
11:59Merci d'avoir été dans Iconic Business.
12:01Tout de suite, dans les désirables de la semaine,
12:03d'une entreprise familiale fondée en 1935.
12:08Pierre Fré.
12:09– Dans les désirables de la semaine dans Iconic Business,
12:15on retrouve une maison bien ancrée, je le disais,
12:18fondée en 1935.
12:19Pierre Fré, à mes côtés, Patrick Fré,
12:21directeur de la maison, bonjour.
12:23– Bonjour.
12:24– Cette question qu'on a dû vous poser mille fois,
12:26est-ce qu'une gestion familiale rend un peu plus agile,
12:29surtout pour une maison qui a autant de décennies ?
12:32– Agile, je ne pense pas,
12:35mais le fait de pouvoir transmettre le jour où on sait que l'on peut transmettre
12:41donne une toute autre vision de l'entreprise.
12:43– Est-ce que ça préserve un peu plus des crises ?
12:46– Des crises ?
12:47– Oui.
12:48– Oh non, ça je ne crois pas.
12:49– Vous ne croyez pas ?
12:50– Bon, dans tous les cas, Pierre Fré, c'est un positionnement très haut de gamme
12:55et vous êtes resté très haut de gamme, vous n'avez pas dérogé,
12:58vous avez déployé au fur et à mesure toujours votre savoir-faire.
13:02– Oui.
13:03– Et un public toujours de professionnels ?
13:06– Oui, nous ne vendons pas directement au public,
13:11nous passons à travers des professionnels,
13:13qui sont les décorateurs, les bureaux d'études, les archives, l'hôtellerie,
13:17et ce sont eux qui...
13:18Parce que tout simplement, ce que nous faisons n'est pas un produit fini,
13:22il est transformé, nous vendons du tissu ou du papier peint
13:26et il nous faut quelqu'un qui le mette en musique,
13:29soit en fabriquant des rideaux, des canapés, soit en les posant sur les murs.
13:33– Est-ce que vous pensez que c'est ce positionnement très haut de gamme
13:38et cette adéquation et ce ciblage vers un public professionnel
13:43qui vous a permis de résister sur tant d'années ?
13:47– C'est sûrement un des éléments.
13:50C'est sûrement un des éléments parce que je crois qu'il y a toujours des gens
13:54qui aiment les jolies choses,
13:56il y a toujours des gens qui apprécient la qualité
14:01et donc mon souci premier a toujours été très prétentieux de dire ça,
14:06mais entre guillemets de jolies choses,
14:08mais pas au sens esthétique, au sens du bel ouvrage.
14:11et d'essayer de montrer qu'un beau tissu c'est forcément cher
14:17si on veut qu'il soit beau.
14:18Et un joli papier peint c'est la même chose
14:20et qu'on ne peut pas faire quelque chose de qualité
14:23si on ne met pas derrière la puissance nécessaire
14:28pour que les gens puissent reconnaître
14:30que c'est quelque chose d'esthétiquement estimable.
14:34– Pierre Frès, ce sont depuis trois générations maintenant,
14:37tissu, papier peint, tapis sur mesure, mobilier d'exception.
14:40Est-ce qu'il y a un segment aujourd'hui qui tire particulièrement la croissance ?
14:45– Le tissu d'ameublement était et reste le premier élément
14:51du chiffre d'affaires de la maison,
14:53mais avec l'évolution on est devenu plus global.
14:56C'est vrai que le papier peint aujourd'hui, surtout depuis une dizaine d'années,
15:00alors papier peint c'est un peu limitatif, je dirais revêtement mural,
15:04parce que techniquement on a considérablement amélioré
15:08ce que l'on met sur les murs depuis dix ou vingt ans
15:11et qu'aujourd'hui c'est devenu un paramètre important
15:14de mettre soit une matière, soit un dessin sur les murs
15:18et qui aurait tendance à remplacer la peinture.
15:20– Plusieurs éléments qui font votre succès et votre pérennité,
15:26est-ce que c'est aussi le fait d'oser toujours ?
15:29Vous êtes resté toujours avec cette envie
15:31et ce positionnement de créateur, de novateur ?
15:35– Vous savez, il y a une phrase célèbre qui dit « créer c'est oser »
15:40et je pense que c'est vrai, c'est-à-dire qu'à chaque fois c'est une remise en
15:44cause,
15:44à chaque fois c'est une recherche de quelque chose
15:48que l'on espère différent de ce qui existe,
15:51mais à chaque fois c'est un challenge, à chaque fois on est inquiet
15:55et ce n'est jamais, jamais, jamais gagné.
15:58– Et un savoir-faire certes, mais dans l'air du temps.
16:01– Oui, c'est vous qui le dites, quand je le fais je ne me pose pas la question
16:07et j'ai eu la chance pour répondre à ce que vous disiez tout à l'heure
16:10et je crois que c'est très important de ne pas avoir, d'avoir,
16:15on parlait de transmettre tout à l'heure, d'être fils unique,
16:18d'avoir eu la chance quand j'étais jeune de reprendre l'affaire de mon père
16:21et qu'il ait eu le courage et l'intelligence de me faire confiance.
16:27Ce qui n'était pas du tout évident dans les entreprises familiales.
16:32Et du coup j'ai été seul et quand j'avais 26 ans,
16:35il m'a dit un jour, ben maintenant à toi, le jour de son anniversaire.
16:39Je dis mais je suis incapable.
16:41Et il m'a répondu, si tu es incapable, tu n'as rien à faire chez moi.
16:44Donc c'était clair.
16:45Donc j'ai essayé d'être capable parce que le challenge m'intéressait.
16:50– Et vous l'avez prouvé.
16:51– Et j'ai eu la chance de pouvoir faire ce que je voulais quand je voulais.
16:55Et je crois que pour un créatif, c'est très très important,
17:00c'est vital de ne pas avoir en face de vous soit un barrage prix,
17:04soit un barrage marketing, soit un barrage commercial,
17:07soit un barrage etc. qui limite la création.
17:11– Et de conserver cet aspect parce que finalement on se retrouve
17:14face à beaucoup de maisons dans le luxe notamment
17:17qui jouent beaucoup sur un patrimoine très ancré,
17:21des archives, à une histoire, à quelque chose de vraiment passé
17:26et qui réédite perpétuellement.
17:28Est-ce que vous luttez contre cette facilité ?
17:31Ou alors les décorateurs, vos clients viennent chercher
17:34ce qu'on pourrait dire la patte pierre frais ?
17:36– Peut-être, peut-être.
17:40Et l'autre chose, c'est que j'ai toujours été,
17:43mais j'ai trouvé ça dans mon verso,
17:45j'ai toujours aimé l'éclectisme.
17:47C'est-à-dire que je suis aussi heureux de travailler
17:49sur un document 18e pour une jolie maison quelque part dans le monde
17:54que de faire un dessin d'enfant
17:56ou de travailler sur des œuvres très contemporaines
17:59pour les années à venir.
18:00Donc c'est plutôt une ouverture à ce qui me plaît esthétiquement,
18:06quelle qu'en soit l'origine et quelle qu'en soit l'époque.
18:08– Et donc comment vous choisissez aujourd'hui,
18:11pour vous ouvrir parfois à une autre clientèle,
18:14à un autre esprit créatif,
18:16comment vous choisissez les collaborations ?
18:18On sait qu'il y a eu des collaborations avec Castelbajac,
18:20comment vous allez chercher et dénicher
18:22celles qui peuvent fonctionner ?
18:25– Qu'une idée.
18:27Non, je pense que c'est complètement instinctif.
18:30Je pense qu'il serait bien prétentieux de dire
18:33qu'on est tout seul à faire ça.
18:35J'ai d'abord une équipe avec moi, autour de moi,
18:37d'une dizaine de stylistes avec qui je travaille,
18:40même si, comme dans une cuisine,
18:42il faut un chef pour diriger la cuisine.
18:44– Et chacun à son poste ?
18:46– Et chacun à son poste, absolument.
18:48Et chacun avec ses idées.
18:49Et savoir écouter, et savoir entendre,
18:52et savoir participer, même si à la fin,
18:54on ne retient pas.
18:55Et je trouve qu'en plus,
18:58c'est bien d'aller voir en dehors de la boîte,
19:02au sens fermeture d'une boîte,
19:05et de prendre des artistes comme Isabelle Le Borgrave en Belgique,
19:09ou de prendre Astuc Vieille,
19:10qui est un styliste formidable,
19:12ou de prendre Castelbajac,
19:14ou de prendre India Madhavi,
19:16de prendre des gens comme ça,
19:19excessivement talentueux,
19:20et qui viennent apporter à la maison Pierre Fray
19:24leur savoir-faire, leurs couleurs,
19:26leurs idées, leurs matières,
19:28et leur art de vivre.
19:30– Et leur brin de folie, parfois.
19:31– Et surtout, et leur brin de folie.
19:33– On parle savoir-faire,
19:35une maison fondée en 1935,
19:37et on sait, comme il est important de parler,
19:40des gestes et des matières.
19:42La fabrication est en France,
19:43c'est toujours le cas ?
19:45– La fabrication, nous avons notre propre gros atelier,
19:49plusieurs ateliers en France,
19:52pour nos papiers peints,
19:53puisqu'on a repris une maison qui s'appelle Zuber,
19:56qui fait des panoramiques,
19:57tout ça est fait en Alsace,
19:58et c'est totalement fait à la main en France.
20:01Et puis, un gros atelier dans le nord de la France,
20:04où nous tissons nos tissus.
20:05Et 90% même plus est fait en Europe.
20:09– Donc, l'idée et l'enjeu,
20:12c'est de garder ces talents en interne.
20:14Vous transmettez, vous formez en interne ?
20:17– Oui, autant que je le peux.
20:19Autant que je le peux,
20:21et c'est pour ça que j'ai une équipe formidable autour de moi.
20:23J'ai la chance d'avoir deux fils
20:25qui travaillent avec moi,
20:26et qui sont très réceptifs.
20:28Et ça aussi, c'est dans le berceau.
20:31Parce que ça ne s'apprend pas.
20:35Et ça se ressent, mais ça ne s'apprend pas.
20:38même si on peut finir par apprendre
20:43certaines façons de travailler.
20:45Mais la folie créatrice, à un certain moment,
20:49et il faut en avoir,
20:51ça c'est totalement inné, je crois.
20:53– Il y a des entreprises, des usines,
20:54des ateliers que vous avez rachetés.
20:56Est-ce qu'il est plus difficile à présent
20:57de trouver, de dénicher une certaine qualité
21:02dans les matériaux et aussi dans la main d'œuvre
21:04en France aujourd'hui ?
21:06– Oui, c'est difficile,
21:08mais je trouve que parmi les très jeunes aujourd'hui,
21:13on est assez bluffés, assez étonnés
21:16par la passion des jeunes,
21:17qui entre 30 et 40 ans ont envie de changer de vie,
21:20et reviennent à l'artisanat,
21:22reviennent au travail du bois, du textile,
21:25du papier, et ont envie de donner à leur vie
21:29un autre sens.
21:31– Sur la répartition des chantiers et de votre clientèle,
21:35ce public de professionnels,
21:36les chantiers plutôt en France,
21:38ou c'est une marque qui se développe,
21:41qui rayonne plutôt à l'étranger ?
21:43– Oui, on exporte 80% de notre chiffre d'affaires
21:46à travers le monde.
21:46– La France est devenue avec le temps
21:50un petit marché,
21:51mais parce que je crois que la chance
21:54et les Français n'en sont pas assez conscients,
21:56et nos gouvernements non plus d'ailleurs,
21:57enfin nos gouvernants non plus,
21:59l'art de vivre à la française,
22:01même si c'est une phrase un peu tarte à la crème,
22:03– Oui, mais c'est un label.
22:04– Et une valeur, mais évidemment.
22:06Je veux dire, dès que vous voyagez,
22:07dès que vous allez dans des pays autres,
22:11notre art de vivre,
22:12il ne va d'ailleurs qu'avoir le nombre de touristes
22:13qui viennent en France,
22:14ils ne viennent pas pour se balader,
22:17ils viennent pour voir ce qui a été fait.
22:20Alors c'est vrai que quelquefois,
22:21c'est un côté un peu passéiste,
22:23parce qu'ils viennent voir Versailles,
22:25ils viennent voir la Loire,
22:27– Ils viennent chercher une image,
22:28– Voilà, ils viennent chercher une image,
22:29ils viennent, bon.
22:30Mais il y a quand même une évolution contemporaine formidable,
22:34et je pense qu'on a cette chance
22:36d'attirer à nous ce public mondial qui est énorme,
22:40et il faut savoir en jouer,
22:42mais surtout se déplacer et aller les voir.
22:44– Et donc un marché dynamique,
22:46un marché américain,
22:47le Moyen-Orient, le marché asiatique,
22:49c'est à peu près réparti ?
22:50– Non, le marché anglo-saxon,
22:53Angleterre-Amérique est un très gros marché,
22:56le marché du Moyen-Orient aussi,
22:59et puis toute l'Europe,
23:00on travaille très bien en Italie,
23:01on travaille très bien en Allemagne,
23:02on travaille très bien en Espagne,
23:03enfin vous voyez toute l'Europe.
23:04En fait, je peux résumer ça,
23:06on travaillait très bien en Russie,
23:09ça se résume à un public qui vit comme nous,
23:13c'est-à-dire des gens qui dorment dans un lit,
23:15qui ont des rideaux,
23:16qui mettent du papier peint sur les murs,
23:19ou qui mettent de tapis par terre.
23:20– Aidé aussi par un grand dynamisme de l'hôtellerie.
23:24– Absolument.
23:25Alors là, on pourrait en parler longuement,
23:27mais l'hôtellerie a formidablement évolué
23:30dans notre sens, si on est un peu égoïste,
23:33parce que c'est vrai qu'avant,
23:35toutes les chambres étaient identiques aujourd'hui,
23:37tous les hôtels ont des chambres différentes.
23:39– Chacun crée sa collection avec son adresse.
23:41– Le public adore avoir,
23:43même l'hôtellerie, la petite hôtellerie,
23:46chaque chambre est différente,
23:47les gens se souviennent de l'endroit où ils vont,
23:50ils ont envie d'avoir la 312 ou la 515,
23:52etc.
23:53et ça, ça donne au côté, appelons ça déco,
23:57une valeur qui n'était peut-être pas la même
23:59il y a quelques décennies, c'est certain.
24:02Et toujours, avec un mot qu'on n'a pas encore prononcé,
24:05mais je crois qu'il faut savoir rester français
24:08autant qu'on peut l'être,
24:09parce que c'est de ça que les étrangers ont envie.
24:12C'est d'arriver en France,
24:13si c'est pour se trouver dans un décor anonyme,
24:19ils auront beaucoup moins de passion et d'intérêt,
24:21envie de revenir.
24:21Merci Patrick Frey,
24:23directeur de la Maison Française Pierre Frey,
24:26d'avoir été dans Iconic Business cette semaine,
24:28le luxe par BFM Business,
24:30dès à présent en replay et podcast sur le site Elap,
24:33tous les vendredis dès 21h en télé et radio.
24:37Iconic Business, le luxe by BFM Business.
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