00:00La grande matinale sur France Inter
00:05Eh oui, il est 9h49 et dans quelques secondes il sera 9h50 puisque nous sommes toujours en direct dans le
00:11studio de la grande matinale de France Inter
00:12et ma nouvelle tête ce matin s'appelle Arielle Beck, elle est pianiste.
00:16A ce niveau-là, on se dit qu'ils se sont choisis pour la vie, elle et le piano.
00:21C'est pas une lubie passagère, c'est pas une crise d'ado avec des fumigènes et des portes qui
00:25claquent comme Charline Badonecker, non !
00:26C'est une histoire qui commence à 4 ans, poursuivie avec une constance presque inquiétante pour le reste d'entre
00:32nous.
00:33A 17 ans, elle vient d'être sacrée révélation soliste instrumentale aux victoires de la musique classique.
00:38En octobre dernier, elle faisait déjà ses débuts en récital au Théâtre des Champs-Elysées avant de partir en tournée
00:43dans toute la France
00:43et aussi en Corée du Sud, au Japon, au Mexique.
00:46Son premier disque s'appelle « Des lunes et des feux » et il associe Robert Schumann, Johan Brahms ainsi
00:52qu'une œuvre composée par elle.
00:53A 17 ans, certains apprennent à plier une housse de couette et elle, elle dialogue déjà avec le romantisme allemand.
00:59Bonjour Arielle Beck, bienvenue sur France Inter.
01:01Bonjour Daphné.
01:02Je suis ravie de vous accueillir et vous avez entendu ?
01:05Je me suis bien gardée d'utiliser le mot « prodige » qui vous gonfle ce mot.
01:10Merci beaucoup.
01:11Pourquoi il vous gonfle ce mot « prodige » ?
01:13Non, je ne dirais pas qu'il me gonfle. Je le prends comme un compliment. Si on me l'attribue,
01:18je trouve ça parfaitement charmant.
01:21Mais il est vrai que j'apprécie aussi qu'on ne me présente pas comme une prodige.
01:26Vous êtes une telle.
01:27Finalement, ça m'est tout à fait égale et je le prends bien dans les deux sens.
01:31Je pense que le public et les commentateurs l'ont souvent utilisé ce mot, notamment lorsque vous avez remporté à
01:379 ans.
01:37Le concours international Jeune Chopin, présidé par Marta Argerich, qui est une immense star mondiale du piano, souvent considérée comme
01:46l'une des plus grandes interprètes vivantes.
01:47A 9 ans en général, on a un sourire de petit poivreau avec des dents en moins et vous, vous
01:53l'avez gagné ce concours.
01:54Pas moi. Par les points.
01:55Est-ce que vous avez conscience de ce que cela représentait à l'époque ? Vous avez un souvenir de
02:00ce moment-là ?
02:01Non, je crois que c'est plutôt bien de ne pas tellement avoir conscience de ce qu'on fait, tout
02:07simplement pour avancer en pensant à l'essentiel.
02:10Personnellement, je crois qu'il faut avoir un minimum conscience des enjeux, mais pas trop.
02:15Parce que sinon...
02:16La compétition, ça vous est égal finalement ?
02:19Ah oui, vraiment. Mais vraiment. Je pense que c'est l'une des choses qui m'apporte le moins.
02:25Ce qui vous rend le plus heureuse, j'ai l'impression, c'est de jouer pour le public. En fait,
02:28c'est d'apporter une émotion.
02:30Mais vous le savez, je crois que je joue, je travaille tous les jours juste pour ça. C'est mon
02:36unique motivation. Il n'y a rien d'autre qui fait que je travaille. Sinon, je le ferais pour qui
02:43? Pour moi, ça n'a aucun intérêt.
02:45Je vous encourage à avoir des vidéos d'Ariel Bec. C'est très impressionnant, la façon dont vous jouez.
02:51À quel moment vous avez compris que vos doigts pouvaient devenir des individus autonomes ? Que chacun devait avoir sa
02:57propre vie ?
02:59Cette technique que vous avez.
03:00Oui, au piano et même je crois que dans tous les autres instruments, c'est l'indépendance des doigts, l
03:05'indépendance des mains.
03:06Finalement, des voies aussi, des dynamiques. Le fait de créer du relief avec notre corps qui est naturellement assez inégal,
03:16soyons honnêtes.
03:18Et finalement, ce n'est pas naturel au départ de rendre les doigts égaux.
03:22D'ailleurs, est-ce finalement si important ? Parfois, il faut jouer aussi avec les inégalités du corps.
03:28Mais c'est une pratique qu'on apprend dès le début. Et ensuite, ça devient un atout pianistique, interprétatif.
03:38Mais je ne m'en suis pas tellement rendue compte.
03:41Ah si, c'est impressionnant.
03:42Si, je dois vous dire que la première fois que j'ai commencé à ressentir au piano la possibilité d
03:48'arriver à créer des nuances, des dynamiques, du relief, tout simplement.
03:52J'étais vraiment très joyeuse parce que j'ai senti un cap arriver.
03:58Et puis, je pouvais faire de nouvelles choses avec mes doigts.
04:00Donc oui, je sentais parfois des caps. Et c'était toujours une grande joie.
04:03Oui, parce qu'il y a des caps à l'adolescence. On se rend compte qu'on a les doigts
04:06qui bougent.
04:07Bon, on peut faire des doigts d'honneur, par exemple. Et on est vachement heureux de ça.
04:10Mais vous, c'est quand même très différent. Et d'ailleurs, quand on vous regarde jouer, il y a parfois
04:13une vitesse complètement folle.
04:14On va entendre un extrait, justement, de votre prestation aux victoires de la musique.
04:18Mais vous avez un visage presque impassible. Il se passe quoi, en réalité, à l'intérieur de vous, Ariel Beck
04:23?
04:23Je crois qu'il se passe beaucoup de choses. Mais ça ne se voit pas du tout.
04:29J'ai l'impression que quand je joue, je suis un peu de marbre. Mais c'est un peu ma
04:33façon de m'exprimer, si vous voulez.
04:34Je n'irai pas jusque-là, Ariel. Je n'irai pas de marbre. Mais c'est vrai que...
04:37Il y a quelque chose de cet ordre, quand même. Quand je joue, la concentration est telle que j'ai
04:42l'impression qu'il y a...
04:44C'est très difficile à dire parce que ça bouillonne en moi.
04:49Mais en même temps, ça ne bouillonne pas tellement parce qu'il y a un contrôle énorme qui s'ajoute
04:56à ça.
04:57Surtout en public, évidemment. Vous pouvez l'imaginer.
04:59Comme ce jour-là, au contraire de la ministre.
05:01L'équilibre entre contrôle et laisser-aller, c'est la perpétuelle question.
05:06Mais il ne faut pas que ça devienne question, justement.
05:08Quand ça devient une question, c'est là qu'on commence à y réfléchir.
05:11Et c'est foutu.
05:12Voilà. Il ne faut pas y réfléchir. Il faut juste s'intéresser à ce qu'on fait sur le moment.
05:18Le moment présent, Victoire de la Musique, ça a donné ça.
05:43Ça va vite quand même. Ça va très très vite cette histoire.
05:45Je vous ai demandé, et je demande souvent à mes invités, qui était votre premier crush ?
05:50Réel ou fictif, je ne rentre pas dans l'intimité.
05:53Certains répondent Pedro Pascal ou Hermione Granger dans Harry Potter ou Timothy Chalamet.
05:57Vous, vous avez répondu...
06:00Zviatlov Slav Richter.
06:02La légende du piano du XXe siècle.
06:05Admirée pour sa puissance et sa profondeur de jeu.
06:08Est-ce que vous aviez des posters de lui dans votre chambre ?
06:11Non, non, pas du tout.
06:12Non, non, mais vous savez, on parle de crush, mais c'était plus une énorme admiration que j'avais pour
06:18lui.
06:19Vous savez, je l'écoutais, je pense, presque tous les jours quand j'étais petite.
06:25Alors, vous ne faisiez pas que ça.
06:26Vous êtes officiellement une adolescente à 17 ans, mais donc avant-hier, vous étiez une enfant.
06:32Et une enfant qui aimait, par exemple, Buster Keaton.
06:35Vous vouliez épouser aussi Laurel et Hardy sans savoir qu'ils étaient morts, mais vous vouliez vraiment les deux ?
06:41Non, non, non, mais c'est des fadaises, vous savez.
06:44J'aimais leur humour, mais il ne faut pas non plus...
06:50Non, mais moi, je trouve que c'est moderne.
06:52Allez vous construire quelque chose après ça.
06:56Une carrière brisée après cette déclaration.
06:59Vous dites qu'à 7 ou 8 ans.
07:00En tout cas, c'était clair.
07:02Ce serait votre métier d'être pianiste.
07:04À 14 ans, vous entrez au Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris.
07:09Et avec le CNED, en parallèle.
07:11C'est-à-dire que vous avez fait un choix, parce qu'il y avait un rapport très difficile à
07:15l'école, de faire des cours par correspondance.
07:17Vous avez subi du harcèlement scolaire.
07:19Est-ce que le piano, ça a été un refuge, ça a été un ami fiable pour vous ?
07:24Vaguement, oui, effectivement, un petit peu.
07:26Mais honnêtement, ça ne m'a jamais rien fait.
07:29Je crois qu'effectivement, c'est la musique qui m'a sorti de ça.
07:33Je n'ai même pas eu besoin de sortir de ça, puisque la cour de récréation, pour moi, ce n
07:38'était même pas mon monde réel.
07:40Pour moi, c'était un simulacre d'une petite société.
07:43Mais finalement, je crois que grâce au piano, grâce à la musique, j'avais conscience que ce n'était pas
07:48la société.
07:49Enfin, elle peut l'être, finalement, mais ce n'était pas ma société à moi, en tout cas.
07:54Et donc, effectivement, grâce à la musique, grâce aux personnes que je côtoyais dans le monde de la musique, et
08:00grâce au piano, etc., finalement, ça m'est passé au-dessus de la tête.
08:05C'est quoi votre rêve aujourd'hui, Ariel ?
08:07Juste pour suivre ce que je fais, et continuer à être curieuse, toujours, et à découvrir plein de choses au
08:17piano, et me renouveler dans mes interprétations, et toujours faire plaisir au public.
08:22C'est tout.
08:23Voilà.
08:23C'est juste ça.
08:24Vous avez une dédicace en particulier au micro de France Inter ?
08:27Oui, je pensais peut-être à faire un coucou à mon frère et à ma sœur, parce que je n
08:33'en parle pas souvent, mais ils sont très importants pour moi.
08:36Il faut penser quand même que c'est grâce à mon frère que j'ai commencé, finalement.
08:41Et donc, je les embrasse tous les deux.
08:43S'ils m'entendent, je ne pense pas, mais ce n'est pas grave.
08:45Dis donc, ils ont intérêt à vous entendre, et sinon, vous pouvez toujours aller sur l'appli Radio France, qui
08:50est très bien foutue.
08:51Merci beaucoup, Ariel Becht, d'avoir été avec nous.
08:53Vous pouvez la suivre sur ses réseaux sociaux pour connaître toutes les dates de concert, parce que vraiment, c'est
08:57à voir, c'est magnifique à voir et à ressentir.
09:00Merci infiniment.