00:00Je ne me suis jamais senti tout à fait médecin.
00:02Je me suis senti plutôt quelqu'un qui interrogeait la médecine.
00:11J'ai fait mon stage interné en Savoie.
00:13Après, je suis allé à l'hôpital psychiatrique de Morlaix,
00:17où j'ai fait un peu de psychiatrie.
00:18Et après ça, je suis parti au Maroc, en coopération, à la place de l'armée,
00:22où je suis resté deux ans comme médecin dans un hôpital d'une petite ville du nord-est.
00:26Après, je suis revenu en France.
00:27Et puis, je suis reparti aux États-Unis, où j'ai appris un peu la santé publique.
00:31Ça m'a fait entrevoir quelque chose de tout à fait extraordinaire,
00:35qui était qu'on peut penser la santé autrement qu'en termes de corps et de maladie.
00:39On peut penser la santé en termes de quelque chose de public et en termes de quelque chose de social.
00:44Et puis, je suis revenu à Paris.
00:45Et là, j'ai fait un DEA de sociologie, socio-économie, du développement,
00:49à l'école des hautes études en sciences sociales.
00:54La pratique médicale, c'est du concret.
00:56C'est des gens, c'est des relations, c'est des paroles.
00:59C'est toucher l'autre.
01:00La sociologie, c'est placer l'autre dans des catégories.
01:04Pour bien comprendre ce qui se joue chez un être humain,
01:07il faut aussi comprendre ce qui se joue dans sa vie,
01:10ce qui se joue dans sa famille, ce qui se joue dans son milieu social,
01:13ce qui se joue dans son environnement, dans son métier.
01:18Le premier jour de la première année de fac,
01:22le doyen de la faculté de médecine est venu nous parler.
01:24Vous êtes 600, il y en aura peut-être une cinquantaine, voire une centaine qui deviendront médecins.
01:30Je me suis retrouvé à dire, mais qu'est-ce que je suis là ?
01:32Plutôt que de nous accueillir en disant, vous avez fait vraiment un bon choix,
01:37vous allez voir le métier de médecin, c'est formidable, etc.
01:40Non, vous ne deviendrez pas médecin, vous ne faites pas d'illusions.
01:43Et puis, c'était l'année 1971, de l'introduction du numerus clausus.
01:49Et on a fait une grande grève qui a duré trois mois.
01:51Ils ne savaient pas du tout comment sortir de la grève, les officiels.
01:55Ils nous ont fabriqué des groupes de paroles, animés, si je peux dire,
02:00parce qu'ils ne disaient rien, par des psychanalystes.
02:03Ça a été une espèce de révélation.
02:04Je dis, oui, on peut dire des choses.
02:07Il y a des gens qui ne vont pas nous juger.
02:09Dans une université, dans un milieu médical,
02:12où écouter l'autre, ce n'est pas vraiment leur fort.
02:15Ils sont souvent des très bons techniciens,
02:17mais des gens à l'écoute des patients, pas trop, trop.
02:21Et ça s'est confirmé les années d'après.
02:23J'ai rencontré beaucoup de gens qui n'écoutaient rien du tout,
02:26et en tout cas pas leurs étudiants.
02:31Je pense qu'on y retrouve une philosophie générale de la médecine,
02:34de la relation à l'autre, du respect, de l'écoute,
02:38de tout ce qui peut faire qu'un patient,
02:41ou des patients, ou des populations,
02:44puissent se construire leur propre démarche de santé,
02:48puissent avoir confiance dans ce qui les attend,
02:50et puissent aussi accepter que la médecine ne peut pas tout faire,
02:54accepter l'impuissance.
02:56Tout ce qu'on a appris dans la médecine,
02:58tout ce qui se passe, tout ce dont on parle,
03:00cette espèce d'hubris médical,
03:02tout nous dit que la médecine va tout guérir, tout résoudre.
03:06Je suis dans une espèce de position presque inverse,
03:10mais sans du tout renier ou nier la médecine.
03:13Je suis un médecin.
03:14Je suis un médecin qui pratique la médecine classique,
03:17mais la médecine classique en renversant la question de la relation médecin-patient.
03:25La première, c'est qu'en général, on dit faire médecine.
03:28Et moi, bien sûr, j'ai fait médecine,
03:30mais après, j'ai fait médecin.
03:31Après, faire médecin, c'est différent qu'être médecin,
03:35parce que moi, je ne me suis jamais senti tout à fait médecin.
03:38Je me suis senti plutôt quelqu'un qui interrogeait la médecine
03:41et qui essayait de voir comment, étant médecin,
03:45on pouvait pratiquer une médecine un petit peu différente.
03:50Cette histoire, par exemple, du service de chirurgie à Paul-Bruce,
03:54ou un chirurgien par ailleurs, excellent chirurgien,
03:57qui, un jour où j'étais assistant opératoire,
04:01j'étais absolument incompétent, je ne savais rien faire.
04:03J'étais en première année d'externat.
04:05Et puis, le patient est mort sur la table d'opération.
04:08Et le chirurgien, à la fin de l'opération,
04:11m'a jeté ses instruments à la figure en me disant,
04:14c'est de ta faute.
04:14C'était un peu compliqué.
04:16J'avais 20 ans d'encaisser un truc.
04:19Moi, j'étais responsable de la mort d'un patient,
04:23alors que je suis absolument incompétent,
04:25et que je ne faisais rien, surtout, dans cette salle d'opération.
04:31L'alpinif, c'est un exercice où on est en équipe,
04:35où un chef d'équipe ne décide rien sans parler aux autres,
04:39où le but est décidé en commun.
04:41À ces conditions-là, on va au sommet et on revient vivant.
04:44C'est un monde de solidarité, d'écoute.
04:47C'est un monde de coopération.
04:49Et alors, cette idée de la coopération, d'aller ensemble,
04:52c'est exactement ça qui a guidé ma pratique médicale.
04:58Il est fondamental d'écrire l'histoire de notre histoire,
05:02de la transmettre.
05:03Même les expériences un peu négatives
05:05que je peux relater dans certains chapitres
05:07sont tout à fait essentielles à comprendre et à transmettre,
05:10parce que je pense quand même
05:13que les jeunes étudiants en médecine
05:16subissent toujours la même chose,
05:18la même violence.
05:19On les formate à quelque chose
05:20qu'ils n'avaient pas prévu du tout.
05:26Sous-titrage Société Radio-Canada
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