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Dans ce nouveau numéro de Droit de Suite, Public Sénat s'est installé au coeur de la Maison des femmes de Saint-Denis (93) qui accueille, depuis 10 ans, les femmes victimes de violences. En France, une femme meurt tous les trois jours sous les coups de son conjoint. Les chiffres des féminicides sont à la hausse, le constat est très inquiétant. Et pourtant, les progrès sont là depuis le déclenchement du mouvement #MeToo et le Grenelle des violences conjugales en 2019. De très nombreuses lois ont permis la mise en place des téléphones "grave danger", des bracelets "anti-rapprochement", la formation des policiers et des gendarmes s'améliore... Entre reportages et témoignages poignants, Wendy Bouchard reçoit de nombreuses actrices de la lutte contre les violences conjugales, notamment la sénatrice et ex-ministre Laurence Rossignol, pour comprendre pourquoi, malgré cela, toujours plus de femmes sont tuées. Année de Production :

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Transcription
00:19Bonjour à tous et merci de nous rejoindre dans Droit de suite, au cœur d'un grand sujet de société,
00:24la lutte contre les violences conjugales.
00:26Nous sommes ici à la maison des femmes à Saint-Denis, qui depuis dix ans accueille ces femmes victimes de
00:31violences, mais aussi une permanence policière qui leur permet de déposer plainte.
00:35Comment la loi, justement, tente de les protéger des coups de leurs conjoints ? Comment expliquer que les textes, finalement,
00:42ne suffisent pas à éviter le pire ?
00:44Une femme meurt tous les trois jours en France de ces féminicides.
00:48Nous allons commencer ce droit de suite à Valenciennes, où Flora Sauvage a rencontré une brigade de police en charge
00:54de la lutte contre ces violences.
01:00Je vous appelle suite à un message reçu de la part de votre ex-conjointe. Est-ce que vous pourriez
01:06me rappeler sur ce numéro ?
01:07À Denain, dans le Nord, les six policiers de la brigade des violences conjugales croulent sous les dossiers, avec sept
01:13plaintes par jour en moyenne.
01:14Ça, c'est les dossiers qui sont dernièrement arrivés et que je vais affecter aux membres du groupe. Là, c
01:19'est les dossiers de Mélissom. On est à peu près allé entre 70-80 dossiers par personne. Il y a
01:24un risque de féminicide derrière chaque dossier.
01:26Passé à côté d'un potentiel féminicide, c'est la hantise de ces policiers.
01:30On essaie de prioriser, mais on peut prioriser un dossier où une dame a été très, très violentée, avec des
01:37séquelles quand même assez marquantes sur sa personne.
01:40On va dire, regarde, t'as vu comment elle a été arrangée. Il faut faire ça urgemment parce que la
01:45prochaine fois, il va la tuer.
01:46Puis en fait, sur le féminicide, ça sera peut-être la femme qui a certainement été une fois bousculée ou
01:50qui lui a dit, ouais, tu vas voir ce qui va t'arriver.
01:52Il n'y a jamais subi de violence en amont et que malheureusement, voilà, ça sera féminicide.
01:57Ce jour-là, après la plainte d'une femme contre son ex-mari, les policiers vont mener une enquête de
02:02voisinage.
02:03Vous avez déjà assisté à des scènes de violence ou quelque chose entre elle et son conjoint ?
02:07Alors qu'est-ce qu'il y a eu ?
02:09En fait, une fois, son conjoint est venu complètement au courrier un soir.
02:14Sa plus grande, elle est directement venue toquer chez moi en me disant qu'en gros, sa mère, elle était
02:19en sang dans le couloir.
02:20Le père était au-dessus d'un en train de la frapper.
02:22C'est vrai que je l'ai vue actuellement.
02:24Elle a l'arcade là, ici, fissurée, elle a une cicatrice et tout.
02:28Et ça, c'est vrai que je l'ai vue.
02:29Retour au commissariat.
02:31Après avoir entendu les enfants, les enquêteurs convoquent la mère de famille pour corroborer les faits.
02:36Je lui demande si elle a déjà assisté à des scènes de violence entre vous.
02:39Elle me dit que papa buvait et prenait de la drogue.
02:42Du coup, il était méchant avec maman.
02:44Elle me dit aussi qu'un jour, papa avait bu, il a claqué la tête de maman contre une fenêtre.
02:48Il lui a claqué le téléphone dans la tête.
02:51Elle a eu l'arcade ouverte.
02:52Elle dit maman, elle avait porté plainte.
02:54Et depuis ce temps-là, ils sont séparés.
02:56Mais depuis ce jour-là, il revient et il frappe toujours maman pour avoir de l'argent.
03:00Voilà.
03:00Donc ça, c'est les déclarations de vos enfants.
03:03Donc nous, au moins, on a la certitude.
03:05Maintenant, on va faire bouger les choses.
03:07D'accord ?
03:08Donc là, j'attends le compte-rendu de la psychologue que vous verrez jeudi.
03:11Et dès que j'ai ces comptes-rendus-là, je clôture la procédure et je vais la transférer au gendarme
03:17de Bouchin
03:17en leur demandant de procéder à l'interpellation et à son placement en garde à vue pour l'audition.
03:23Pour cette mère de cinq enfants, la démarche de déposer plainte contre son ex-conjoint n'a pas été facile.
03:29Ma plus grande, quand il a levé la main dessus, j'ai dit stop.
03:33C'est surtout ça qui m'a fait venir ici.
03:37Et encore, quand je suis venue, je n'ai pas tout dit.
03:39J'ai juste dit pour moi, parce que je ne voulais pas mêler mes enfants.
03:42De base, elle ne m'avait pas dit que monsieur s'en était pris à sa fille parce qu'elle
03:47avait honte.
03:47Elle dit déjà, moi, je me fais frapper.
03:49Et en fait, l'élément déclencheur, ça a été le fait que monsieur lève la main sur sa propre fille
03:54et que la madame, elle dit stop.
03:57Si la parole se libère, la honte empêche encore beaucoup de victimes de parler.
04:02À Valenciennes, un nouveau lieu vient tout juste d'ouvrir pour leur venir en aide.
04:06Cette femme vient de pousser la porte de l'accueil de jour.
04:09Elle raconte son calvaire.
04:11En fait, il ne m'a pas montré son vrai visage tout de suite.
04:14En parole, c'est tout dénigration.
04:19C'est des paroles très méchantes.
04:23Je ne veux pas te frapper, je vais te voir souffrir.
04:28Je veux que tu grèves.
04:33Mais ça fait longtemps, ça fait longtemps que je dis, il faut que je parte, il faut que je parte.
04:38La difficulté pour les victimes, c'est déjà de trouver le bon lieu qui va les accueillir, qui va les
04:44écouter.
04:45Bien souvent, elles vont, par exemple, dans un guichet où il y a des personnels administratifs de la CAF ou
04:52du département.
04:53Elles vont expliquer leur parcours.
04:56On va les envoyer vers une autre association.
04:58Elles vont réexpliquer leur parcours.
05:00On va les renvoyer encore vers une autre association.
05:04Là, le but, justement, de cet accueil, c'est d'arriver, d'expliquer le parcours et d'être tout de
05:10suite prise en charge.
05:12Un lieu unique pour une prise en charge globale des victimes.
05:15Aides juridiques, psychologiques, hébergements d'urgence sont proposés.
05:19Dans le Valenciennois, on compte 1900 plaintes pour violences conjugales en moyenne par an.
05:23Dans 80% des cas, les victimes sont des femmes.
05:30Elles nous rejoignent dans ce droit de suite, le lieutenant-colonel Clémentine Bord.
05:33Bonjour.
05:34Bonjour, madame.
05:35Vous êtes madame référente nationale de la gendarmerie dans la lutte contre les violences faites aux femmes.
05:40Que vous inspire d'abord ce que nous venons de voir ?
05:43Le travail de vos collègues policiers, ces accueils de jour, ces dossiers qui n'en finissent pas, finalement, qui est
05:50leur quotidien ?
05:50C'est une réalité pour nos gendarmes que, quotidiennement, ils traitent de manière prioritaire les violences intrafamilaires.
05:58C'est un fait, c'est acté.
05:59Ça, c'est un fait, c'est acté.
06:01Et c'est à la fois une obligation de recueillir les plaintes, une obligation de mener les enquêtes avec célérité
06:08et une obligation d'intervenir systématiquement en cas de suspicion de violences intrafamilaires.
06:13Vous appuyez sur un réseau de brigades, sur des réseaux de protection des familles.
06:16Vous avez une maison de protection des familles par département.
06:21Aujourd'hui, on peut considérer que l'ensemble du territoire, justement, est couvert et peut protéger les femmes qui y
06:28habitent.
06:29La force de la gendarmerie, c'est d'être présente sur 96% du territoire.
06:33Et effectivement, vous parlez de nos 100 maisons de protection des familles qui ont à la fois un rôle de
06:38prévention.
06:39Ces maisons de protection des familles vont aller dispenser des formations et des sensibilisations auprès des publics,
06:45notamment des publics scolaires, pour les sensibiliser à toutes les formes de violences
06:50et à la fois appuyer les unités et les brigades en matière d'audition.
06:55Quand les auditions sont les plus complexes, notamment les auditions de mineurs victimes,
06:58quand il y a beaucoup de mineurs à entendre sur un même dossier,
07:01on va pouvoir mobiliser des enquêteurs spécialisés de nos maisons de protection des familles.
07:06Est-ce que vous protégez aujourd'hui, vous pouvez nous le dire,
07:10vous protégez chaque jour davantage de femmes victimes ?
07:13L'année dernière, on a eu 196 000 dossiers de violences intrafamiliales à traiter.
07:21Pour la gendarmerie ?
07:21Pour la gendarmerie, tout à fait.
07:23On ajoute ce chiffre-là à ceux de la police ?
07:25À ceux de la police.
07:26Mais ça veut surtout dire que c'est en augmentation, ça c'est une réalité,
07:31et ça veut surtout dire qu'il y a une libération de la parole.
07:34Notre objectif, c'est de montrer que ces femmes victimes peuvent faire confiance à nos enquêteurs.
07:41Nos gendarmes sont bien formés, sont très bien formés.
07:44Ils travaillent en réseau avec un certain nombre de partenaires,
07:48partenaires associatifs, les partenaires des travailleurs sociaux.
07:51Nous avons des intervenants sociaux en gendarmerie également.
07:54Et tous ces partenaires sont en mesure de proposer un accompagnement global
07:58pour ces femmes victimes de violences intrafamiliales.
08:01Des chiffres tragiques, je les rappelais en préambule,
08:03une femme qui continue de mourir tous les trois jours
08:06sous les coups de son conjoint ou de son ex-conjoint face à cette réalité.
08:11Quelles évolutions vous appelez vos voeux, colonel, pour la gendarmerie ?
08:14Ce qui est important de dire, c'est qu'il faut continuer à porter plainte,
08:19il faut continuer à oser.
08:21Nous aussi, on fait cet effort de rendre accessible la prise de plainte à toutes les femmes.
08:28notamment, on a la capacité, nous, de se déplacer.
08:32On peut aller au domicile des victimes.
08:34Ça, ça a changé.
08:35Les plaintes hors les murs ont changé beaucoup de choses.
08:38Comme dans cette maison des femmes aussi à Saint-Denis.
08:39Comme dans cette maison des femmes à Saint-Denis pour la police nationale, effectivement.
08:43Et le fait que nous travaillons davantage en réseau avec nos partenaires,
08:48ça nous permet d'aller recueillir des plaintes à l'hôpital.
08:51Ça nous permet de recueillir des plaintes dans des mairies.
08:53S'il est nécessaire, nous venons prendre les plaintes en civil, en tenue civile.
09:00S'il y a un danger particulier, on peut évaluer, on peut faire du cas par cas.
09:04Merci, colonel.
09:05Merci pour ce travail mis en lumière du côté de la gendarmerie.
09:09Il est important que nous regardions ensemble où en est justement cet arsenal juridique
09:13qui n'a cessé d'évoluer face aux violences conjugales
09:17depuis le Grenelle qui a été consacré à ce sujet, notamment.
09:21Regardez.
09:22Une hausse inquiétante.
09:24Si la législation s'est considérablement enrichie ces dernières années,
09:28167 féminicides ont été recensés en France en 2025.
09:32Un chiffre en nette augmentation.
09:34C'était la grande cause du quinquennat et on avait vu que ce n'était pas suffisant
09:37pour faire baisser les chiffres.
09:39Donc il faut continuer à sensibiliser encore, encore et encore.
09:42Après l'onde de choc de l'affaire Weinstein en 2017
09:45et l'apparition du mouvement MeToo,
09:47le gouvernement organise à l'automne 2019 le premier Grenelle contre les violences conjugales.
09:52Pour lutter contre les féminicides,
09:54le législateur crée le bracelet anti-rapprochement,
09:57le téléphone grave danger
09:58et renforce l'ordonnance de protection pour mettre les victimes à l'abri.
10:02Nous inscrirons aussi dans le code civil et dans le code pénal la notion d'emprise.
10:06L'emprise conjugale, c'est la prise de possession d'un membre du couple par l'autre.
10:10Une prise de possession qui s'installe de manière progressive et implacable.
10:13Autre avancée récente, la reconnaissance par la jurisprudence du contrôle coercitif
10:18qui se définit par une relation de domination d'un homme sur sa compagne,
10:22réglementant par la peur chaque moment de sa vie quotidienne.
10:26Il y a quand même une grosse évolution.
10:28Il y a une certaine époque où on parlait d'emprise.
10:31Là, on parle de contrôle coercitif.
10:33C'est-à-dire que par exemple, un conjoint qui va prendre le téléphone portable
10:39pour vérifier ce qu'elle fait ou qui questionne sur tu vas où, avec qui,
10:44pourquoi, tu reviens à quelle heure, ça s'appelle du contrôle coercitif.
10:48Et ça, c'est pris en compte maintenant dans les violences conjugales.
10:51Si depuis MeToo, des avancées ont été obtenues, elles restent encore fragiles.
10:55Une pétition pour une loi intégrale contre les violences sexistes et sexuelles
10:59a franchi le cap des 100 000 signatures, car il manque en France
11:02une politique publique cohérente dotée de moyens conséquents.
11:05L'Espagne consacre 16 euros par habitant à la lutte contre les violences faites aux femmes,
11:10contre 5 euros en France, et a réduit drastiquement le nombre de féminicides.
11:16Et au cœur de la Maison des femmes à Saint-Denis, qui depuis 10 ans
11:20recueille la parole de ces femmes victimes de violences,
11:22assure aussi une permanence policière pour leur permettre de porter plainte.
11:26J'accueille une femme dont c'est un combat depuis des années maintenant,
11:30la sénatrice du Val-de-Marne, Laurence Rossignol.
11:33Bonjour, Laurence Rossignol.
11:34Vous êtes présidente de l'Assemblée des femmes
11:36et vous avez porté ces sujets comme ministre des familles et des droits des femmes
11:40aussi pendant de longs mois.
11:42Est-ce que vous diriez clairement, d'abord, que le Grenelle des violences conjugales
11:45a été une bascule, une charnière, pas seulement médiatique,
11:47mais aussi dans la prise de conscience juridique de ce sujet ?
11:51Le Grenelle, c'est le moment où le Premier ministre obtient la mobilisation
11:56de tous les ministères.
11:57Et c'est vrai que c'est un moment de bascule, les choses ont changé.
12:00J'ai quelques souvenirs, par exemple, il y a 10 ans,
12:04on se battait contre la manière dont étaient racontés les féminicides dans la presse.
12:10Voilà, c'était des gros titres.
12:12Le steak n'était pas assez cuit, il la tue.
12:15Et il y avait toujours une responsabilité de la victime
12:17dans la manière dont c'était raconté.
12:19Donc rien qu'imposer le mot féminicide, ça a été une bataille d'opinion,
12:24une bataille, effectivement, gouvernementale ensuite.
12:27Donc oui, ça a changé.
12:28Une parole qui se libère.
12:30270 000 plaintes enregistrées l'an passé pour violences conjugales.
12:34Est-ce que vous diriez clairement que sur ce point-là,
12:36le bilan est positif, Laurence Ansignol ?
12:38Oui, le bilan est positif parce que, d'abord,
12:42on pense qu'il y a plus de femmes qui osent parler, porter plainte.
12:47Le fait d'en parler beaucoup, le fait que ça fasse la une du journal de 20 heures,
12:52avant c'était dans les faits divers, dans les pages de la presse quotidienne régionale,
12:56ça permet à des femmes de se déculpabiliser.
12:58Après, il y a une question quand même, est-ce que les violences augmentent
13:01ou est-ce que simplement les faits signalés augmentent ?
13:05C'est ça.
13:06Je ne sais pas.
13:07On n'a pas la réponse aujourd'hui.
13:08Moi, je ne l'ai pas.
13:09Je trouve qu'il y a quand même des mauvais indicateurs de la société
13:13qui me font penser qu'il n'est pas exclu,
13:16que ce ne soit pas simplement une augmentation des faits signalés.
13:19Sur le passage à l'acte, c'est difficile, aujourd'hui encore,
13:22qu'on soit policier ou gendarme, de savoir quel homme va frapper,
13:27à quel moment ça peut basculer.
13:29Sur ce travail, sur cette indication des signaux faibles,
13:33vous avez aussi beaucoup à nous apporter, Laurence Ansignol.
13:35En fait, déjà, il y a une donnée, c'est que les féminicides ont lieu
13:41souvent quand les femmes quittent les hommes.
13:45Parfois, elles n'ont jamais porté plainte auparavant.
13:47Parfois, les violences étaient principalement psychologiques, coercitives.
13:53Et c'est au moment où elles disent « je m'en vais »,
13:56car là, il y a un instinct de propriétaire qui se met en place
14:00et le propriétaire tue sa femme plutôt que de la voir partir.
14:05Alors, les signaux faibles, on a beaucoup progressé là-dessus aussi.
14:09Par exemple, le contrôle coercitif.
14:12On peut dire, par exemple, que quand un homme ferme à clé le frigidaire,
14:17ça annonce des violences physiques, même si elles n'ont pas encore eu lieu.
14:21Il y a toute une série comme ça de signaux, les mots, les violences verbales,
14:26qui devraient être mieux prises en compte.
14:28Mais il faut changer la loi, dans certains cas.
14:31Aujourd'hui, clairement, en termes de moyens, on est en deçà de ce qu'il faudrait aujourd'hui
14:35pour que la loi qui existe soit suffisamment bien appliquée.
14:38On est en manque de moyens depuis le début jusqu'à la fin de la chaîne.
14:42On est en manque de moyens dans les moyens d'enquête, de police, de gendarmerie.
14:47On est en manque de moyens dans les tribunaux, bien entendu.
14:50On est en manque de moyens dans l'hébergement d'urgence des femmes victimes de violences.
14:55Donc, le manque de moyens, il n'est pas tant.
14:57Premier investissement à faire, c'est la formation.
14:59Parce qu'avec des magistrats formés, on met des femmes à l'abri.
15:03Donc, la formation des magistrats, la formation des policiers,
15:05la formation des gendarmes et l'hébergement d'urgence.
15:10Et puis après, il faut renforcer toute une série de protections sur l'anonymat.
15:16Enfin, pas l'anonymat, mais tenir secret l'école où les enfants sont scolarisés, par exemple.
15:22Ce n'est pas le cas.
15:23Le père a l'autorité parentale, donc il a le droit de savoir où les enfants vont à l'école.
15:27Donc, c'est tellement simple de retrouver la mère en pistant les enfants à la sortie de l'école.
15:32Améliorer aussi la réaction, la réactivité des professionnels de la sécurité,
15:37gendarmes policiers, quand violence est avérée.
15:42Ça, on manque encore de rapidité d'exécution, si j'ose dire ?
15:45Je pense qu'on a un très gros sujet, si je peux l'aborder maintenant.
15:49Bien sûr.
15:49On a un très gros sujet sur lequel on n'est pas encore vraiment mobilisés.
15:54C'est la question des suicides post-harcèlement.
15:58C'est-à-dire qu'actuellement, le ministre de l'Intérieur a identifié 700 tentatives de suicide et suicides
16:06qui seraient liées à un harcèlement précédant la tentative de suicide ou le suicide.
16:11Il faut traiter ces femmes-là comme des femmes mises en danger, déjà.
16:15Et je pense que là, on a un véritable angle mort parce que si on ajoute aux chiffres que
16:20l'on a sur les féminicides, les suicides qui sont dus au harcèlement conjugal et aux
16:27violences conjugales, on est à beaucoup plus que 110 féminicides par an.
16:31Il y a eu une déception encore sur le fait qu'il n'existe pas encore de grande loi
16:35cadre sur ce sujet-là, en tout cas dans cette fin de quinquennat d'Emmanuel Macron.
16:40C'est un combat que vous soutenez encore.
16:43On a très mal légiféré parce qu'on a beaucoup légiféré par proposition d'oie, par
16:47petit bout.
16:48Alors on met une disposition là.
16:49Ce n'est pas bon pour les magistrats.
16:51Ça rend le code pénal ou le code civil pas facilement lisible.
16:57On ne voit pas quelle est la globalité de la prise en charge.
17:01Et il y a depuis bientôt un an, plus de 50 associations féministes,
17:06qui se sont rassemblés, qui ont élaboré ensemble une proposition de loi cadre.
17:11Cette proposition de loi cadre, elle est reprise par des parlementaires.
17:14Et puis aujourd'hui, on est en train d'apprendre qu'en fait, on ne trouvera pas l'espace
17:19dans le calendrier parlementaire pour que le gouvernement puisse la faire adopter et
17:24la faire discuter au Parlement.
17:25Tout le travail a été fait.
17:27Il est sur le bureau du gouvernement.
17:28On veut le voir arriver au Parlement.
17:30Nora de Suite vous accompagne autour d'un grand sujet de société, la lutte contre les
17:34violences conjugales, la lutte contre les féminicides, avec une rencontre qu'on vous
17:37propose désormais bouleversante, celle que Flora Sauvage a réalisée avec Sandrine Boucher.
17:42Sa sœur est morte brûlée vive par son ex-beau-frère devant sa petite-fille de 7 ans.
17:48Quelle prise en charge justement, quel avenir pour ses enfants aussi au cœur de ces tragédies.
17:53Regardez.
17:55Le 22 septembre 2017, au soir, Sandrine Boucher s'en souvient comme si c'était hier.
18:01Ce jour-là, sa vie va basculer.
18:04Ma sœur, Guylaine, a été victime d'un féminicide en présence de sa petite-fille de 7 ans.
18:11Elle était en instance de séparation.
18:14Ça faisait quelques semaines qu'elle lui avait annoncé qu'elle voulait se séparer.
18:18Et puis un soir, elle est venue la chercher à son travail.
18:22Et puis, arrivée chez eux, s'en est suivie une grosse dispute.
18:28Et elle a voulu partir.
18:30Et il ne l'a pas laissée partir.
18:31Il a violemment frappée pendant de longues minutes.
18:34Et ensuite, il l'a immolée.
18:37Deux jours plus tard, Guylaine Boucher décède de ses blessures à l'âge de 34 ans.
18:42Ma sœur n'était pas victime de violences physiques.
18:44Elle m'a envoyé quelques signaux, mais que je n'ai pas su interpréter.
18:47Et que j'ai même parfois pris pour de la gentillesse de sa part.
18:51C'est-à-dire que, quand elle me le disait, il vient me chercher tous les soirs à mon travail.
18:54Moi, je me suis dit, il est gentil, elle finit à 21 heures, il a peur pour elle.
18:59Pareil, quand elle me le disait, elle devait faire le ménage de droite à gauche et pas de gauche à
19:01droite.
19:02Elle avait perdu énormément de poids.
19:05Et plutôt que de lui dire, c'est super, je te trouve belle, je suis fière de toi.
19:10Il lui disait, maintenant, il faut que tu fasses attention de ne pas reprendre le poids que tu as perdu.
19:13C'était dans le reproche, quand elle faisait des sorties avec ses collègues du travail, il fallait qu'elle envoie
19:19une photo pour montrer avec qui elle était.
19:21Autant d'éléments synonymes du contrôle que son compagnon exerçait sur Guylaine Bouchet.
19:25Deux ans après le drame, en 2019, sa sœur Sandrine crée une association pour aider les familles des victimes de
19:31féminicides.
19:32L'association, on a décidé de la créer au moment du Grenelle des violences conjugales parce qu'on avait mis
19:37beaucoup d'espoir dans ce Grenelle.
19:39Vraiment énormément d'espoir et la déception a été d'entendre plus grande.
19:43C'est-à-dire qu'il y a eu beaucoup de mesures qui ont été prises en faveur des victimes
19:47de violences conjugales et on s'en félicite.
19:49Mais par contre, aucune mesure pour l'accompagnement des familles.
19:52Et on a eu cette désagréable sensation qu'une fois que madame est morte, tout s'arrête.
19:58Donc pas de prise en charge, rien, c'est fini.
20:00Mais pour nous, les familles, le parcours du combattant, ils commencent.
20:05Engagée à plein temps désormais dans la lutte contre les féminicides,
20:09Sandrine Bouchet se bat pour qu'un véritable statut protège les enfants.
20:14Elle a rendez-vous avec Fabienne Boulard, major de police en charge des violences conjugales,
20:18pour travailler sur une fiche de bonne pratique à destination des policiers
20:22lorsqu'ils arrivent sur une scène de féminicide.
20:25On a fait deux fiches réflexes avec Emma.
20:27Ah oui, trop bien.
20:29Une sur la prise en charge des mineurs, avec vraiment les trucs à pas oublier.
20:36Et donc ça, tout le monde l'a ?
20:37Tous les commissariats des Évelynes l'ont.
20:39D'accord, donc la personne qui arrive sur les lieux, s'il y a des enfants, elle a cette fiche
20:43réflexe.
20:43Normalement, elle a cette fiche réflexe.
20:44Souvent, les familles nous le disent.
20:46Tu sais, un t-shirt avec l'odeur de la maman.
20:48Pour les premiers jours.
20:50Ah oui.
20:51On n'avait pas pensé ça.
20:52Moi, je me souviens, j'ai récupéré ma nièce en pyjama et j'avais rien.
20:55Pas de pièce d'identité, pas de carnet de santé.
20:58Et donc là, du coup, le fait d'avoir ces fiches réflexes, ça va permettre de cocher.
21:02Allez, il y a des enfants, on prend ça, on prend ça, on prend ça.
21:05Le cartable, les lunettes.
21:08Par exemple, moi, ma nièce avait des lunettes.
21:10Les lunettes, elles sont restées dans l'appartement.
21:11Enfin voilà, tout un tas de choses.
21:13Et puis, un vêtement avec l'odeur de la maman pour faire un peu la transition, c'est quand même
21:17quelque chose d'extrêmement violent.
21:19Quand les enfants assistent en plus au meurtre de leur maman, c'est comparé à une scène de guerre, ce
21:25qu'ils vivent ce jour-là.
21:26C'est vrai qu'on les écartait très rapidement, ça c'est normal, de la scène de crime.
21:30Et tout ce dont les enfants avaient besoin après, on n'y pensait pas parce qu'on est dans l
21:36'immédiateté.
21:37Donc dans l'immédiateté, c'est les préserver tout de suite.
21:39Et puis après, il y a les scellés qui sont mis sur l'appartement ou sur la maison et on
21:43n'a plus accès.
21:43Donc ils partaient soit dans la famille, soit ils étaient placés, mais sans rien.
21:48Et le témoignage de Sandrine, elle a déjà témoigné, comme d'autres parents de féminicides, sur des interventions que je
21:55fais.
21:55Mais c'est essentiel.
21:57Un travail essentiel, à l'heure où le nombre de féminicides repart à la hausse, six ans après le grenelle
22:02des violences conjugales.
22:06Et nous sommes rejointes, Laurence Rossignol, par le docteur Frédéric Broisin-Doutaz.
22:10Bonjour docteur.
22:11Urgentiste à l'hôpital Robert Ballanger à Aulnay-sous-Bois.
22:15Vous êtes à la pointe de ce combat contre les violences conjugales et intrafamiliales.
22:19Et je voudrais que l'une et l'autre, vous reveniez, mesdames, sur ce que l'on vient de voir.
22:23Lorsque l'enfant est au cœur de ces tragédies, avec ce protocole qui, dans le détail, permet justement d'amoindrir
22:31le choc terrible quand on soustrait l'enfant à cette scène de crime quasiment.
22:36Docteur ?
22:37Écoutez, moi j'ai la chance d'avoir fait partie du premier protocole féminicide pilote pour la Seine-Saint-Denis
22:45en 2015.
22:48C'est pour vous dire qu'on avait travaillé en amont avec des gens très motivés, sans circulaire,
22:54et qui avaient envie de mettre l'enfant au cœur de ce protocole.
23:01C'est quelque chose qui est difficile à mettre en place, dans la mesure où il faut faire du lien
23:04entre la police, entre la justice, entre la ZEU,
23:08et même entre certains services de l'hôpital qui ne fonctionnent pas forcément ensemble.
23:13Alors nous sommes à Saint-Denis où il y a, et vous l'évoquiez hors antenne, un écosystème quand même,
23:17et l'énergie et l'intelligence qui est venue du terrain pour lutter contre ce sujet-là, mais ailleurs en
23:23France c'est autre chose.
23:24Tous les départements n'ont pas la chance d'avoir, entre guillemets, les ressources humaines de la Seine-Saint-Denis
23:30pour mettre en place ceci.
23:31Pour autant, les ressources humaines, ça se forme, ça se crée, ça se détecte, ça se recherche.
23:37Il faut expliquer aux jeunes étudiants en médecine que la lutte contre les violences faites aux femmes,
23:42la prise en charge des enfants dans ce type de protocole, ça fait partie du beau métier de médecin.
23:48Parce qu'on a parlé préalablement de la formation des policiers, des gendarmes, des magistrats,
23:52la formation des professionnels, des médecins que vous représentez en quelque sorte aujourd'hui.
23:55Elle est lacunaire aujourd'hui ?
23:57Elle est catastrophique, elle est inexistante, il faut dire les mots.
24:01Elle est dispensée uniquement dans certaines facs, dans les cursus de médecins généralistes.
24:06Elle n'est pas dispensée au cœur des études de médecine dans le tronc commun.
24:10Les médecins sont ceux qui signalent le moins pour les enfants.
24:14Il y a vraiment un blocage que je n'explique pas pour la partie médicale, c'est très compliqué.
24:22Et les référents violences, par exemple, chez les médecins, ça existe ?
24:25C'est appliqué, pas appliqué ?
24:26Moi, j'ai fait partie du groupe de travail qui a fait le kit de formation,
24:31toujours avec Ernestine René, à l'AMIPROF.
24:33On a formé quatre sessions de médecins référents sur toute la France,
24:37ce qui représentait un certain pourcentage de médecins référents dans chaque service d'urgence.
24:42Le problème, c'est que si vous faites ça, mais que vous n'êtes pas de comité de pilotage,
24:46si vous ne faites pas de suivi...
24:47Moi, j'ai croisé dans des congrès des plus jeunes médecins
24:50qui étaient partis avec leur petit kit de formation,
24:52mais qui disent après, je n'ai personne à qui téléphoner,
24:54je n'ai personne à qui demander des conseils, je n'ai pas de plateforme.
24:58Donc voilà, la cage écossée, on a fait les médecins référents et on passe à autre chose.
25:01– En fait, ce n'est pas encore entré comme étant une politique publique
25:07de sécurité, de santé, qui soit au même niveau que les autres.
25:11D'ailleurs, je vois mes collègues parlementaires,
25:13qui sont toujours très réactifs quand il s'agit de parler de violence.
25:17À chaque fois, je me dis, ah, ils parlent de violence,
25:19ils ne parlent jamais des violences faites aux femmes.
25:21Il y a deux types de violences, il y a les violences dans la rue,
25:23il y a les braquages, il y a le narcotrafic.
25:27Et les violences faites aux femmes, elles ne rentrent pas dans ces violences-là.
25:30Elles ne sont pas intégrées dans les indicateurs de violence de la société.
25:35On en parle le 25 novembre, un peu le 8 mars,
25:38et puis après, on repart jusqu'à l'année suivante.
25:40Alors quand il y a vraiment un très gros drame, ça fait la une des journaux.
25:43Mais après, le business à Zoujo le revient et on repasse aux Zoujo sérieuses.
25:48– Mais ça veut dire quoi ? Ça veut dire que la loi est imparfaite.
25:50C'est ça, c'est aussi un problème d'imperfection de la loi,
25:52puisqu'on en parle dans cette émission de l'application de la loi et du subi de la loi.
25:55Il faut donner les moyens financiers de mettre les lois en œuvre.
25:59Et là, on est au croisement de plusieurs secteurs qui sont en souffrance.
26:04La police, on n'a pas assez d'enquêteurs, on le sait,
26:07pour lutter contre les violences sexuelles ou les violences ou les féminicides,
26:11et anticipés, on n'a pas assez de magistrats, les dossiers s'empilent.
26:15Il n'y a pas de coordination entre le pôle civil,
26:19le juge aux affaires familiales et la correctionnelle.
26:21C'est-à-dire qu'on a des affaires incroyables avec des femmes qui ont déposé plainte,
26:26qui sont en procédure de divorce.
26:28Les juges continuent d'envoyer les enfants passer le week-end chez le père,
26:31qui est un père violent.
26:33On demande depuis des années des juridictions spécialisées.
26:37Ce n'est pas juste pour embêter les ministres.
26:39C'est parce que c'est indispensable que ça se mette en place.
26:42Après, il y a l'hôpital, la santé, ça ne va pas bien non plus.
26:46Tout repose sur l'énergie et le dévouement des personnels de santé.
26:51Donc, on est vraiment sur les violences,
26:53au croisement de toutes les défaillances et de toute la misère de tous nos services publics.
26:59Il y a encore beaucoup à faire, mais merci de votre parole,
27:02cette parole qui se libère.
27:03Merci de vos actions conjuguées, mesdames docteurs et Laurence Rossignol.
27:07Merci à vous, chers amis, pour être si attentifs aussi à l'évolution de la loi, de la société.
27:12On se retrouve très rapidement sur Public Sénat pour un nouveau numéro de Droits de site.
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