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Après deux épisodes consacrés à La Famille, Code source a recueilli le témoignage de ce trentenaire qui a grandi dans une fratrie dissidente de la tribu parisienne. Un petit groupe très fermé, implanté en Haute-Loire depuis les années 1970.


Dans cette vidéo : le village de Malrevers en Haute-Loire abrite une petite communauté religieuse d'une centaine de membres elle a été créée en 1972 par des anciens de la famille cette communauté secrète parisienne dont nous vous avons parlé
dans les deux précédents Code Source. A Malrevers le chef de la collectivité est accusé d'avoir commis des sévices sur plusieurs enfants l'un d'entre eux devenu adulte raconte son histoire

aujourd'hui dans Code Source.
Joseph Fert a 31 ans il habite à Dijon il a accepté de recevoir Ambre Rosala...


Direction de la rédaction : Pierre Chausse - Rédacteur en chef : Jules Lavie - Reporter : Ambre Rosala - Production : Clara Garnier-Amouroux, Timothée Croisan et Thibault Lambert - Réalisation et mixage : Julien Montcouquiol - Musiques : François Clos, Audio Network, Epidemic Sound - Identité graphique : Upian.


#malrevers #lafamille #secte #hauteloire

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Transcription
00:03Bonjour, c'est Jules Lavi pour Codesources, le podcast d'actualité du Parisien.
00:12Le village de Malrevers, en Haute-Loire, abrite une petite communauté religieuse d'une centaine de membres.
00:17Elle a été créée en 1972 par des anciens de La Famille, cette communauté secrète parisienne dont nous vous avons
00:25parlé dans les deux précédents Codesources.
00:27A Malrevers, le chef de la collectivité est accusé d'avoir commis des sévices sur plusieurs enfants.
00:33L'un d'entre eux, devenu adulte, raconte son histoire aujourd'hui dans Codesources.
00:38Joseph Ferre a 31 ans, il habite à Dijon, il a accepté de recevoir Ambre Rosalin.
00:52Joseph Ferre vient me chercher à la gare de Dijon en voiture.
00:55Il nous conduit jusqu'à son appartement, où il habite avec sa compagne.
00:59Il a les cheveux châtains, une barbe et des yeux clairs.
01:03Il est souriant et a la discussion facile, mais il m'avoue que ce n'est pas quelque chose d
01:07'inné chez lui.
01:08Mon vécu a des conséquences quotidiennes, parce que la personne que je suis aujourd'hui est le résultat de ces
01:15diverses choses qui me manquent.
01:16Et ces choses-là, je ne les récupérerai pas.
01:18Joseph est né le 14 novembre 1989 à Malrevers, un petit village de Haute-Loire,
01:23au sein d'une communauté religieuse à mi-chemin entre le christianisme et le judaïsme.
01:28Ce groupe d'une centaine de personnes a été créé en 1972 par une poignée de familles et refuse depuis
01:34d'intégrer des membres extérieurs.
01:36Tous travaillent dans l'entreprise familiale, un atelier textile, installé dans le château de Boissier, où ils vivent tous ensemble.
01:46On est sur une grande bâtisse avec un parc.
01:49C'est une bâtisse qui était une ancienne colonie de vacances, qui a été rachetée dans les années 70,
01:54et qui elle-même, avant d'être une colonie de vacances, était une sorte de retraite pour Bonne Sœur.
01:59Donc on est sur quelque chose d'assez grand.
02:01De toute façon, il y a une centaine de personnes qui y vivent, avec...
02:04Enfin voilà, salle-repas, salon, salle-télé, bibliothèque, des chambres, beaucoup de chambres,
02:11une salle de classe, une nurserie, des sous-sols, une salle de prière, bien évidemment.
02:16Et puis après, un grand parc arboré, avec des petites allées, quelque chose d'assez calme.
02:27La propriété est sain d'un mur d'enceinte, et effectivement, on ne sort pas.
02:32On ne sort pas de cette propriété comme bon nous semble.
02:35Dès sa naissance, Joseph est retiré à ses parents.
02:38Car au sein de la communauté, tous les enfants sont élevés en commun.
02:41Petit, il grandit dans la nurserie, à l'étage du bâtiment, à l'écart des adultes et des enfants plus
02:47grands.
02:48Seuls quelques membres, qu'on appelle des oncles et des tantes, ont le droit de s'occuper des plus petits.
02:53Les parents n'ont pas le droit de passer un moment avec leurs enfants,
02:57sauf le vendredi soir, après la prière d'entrée dans le Shabbat, que le groupe religieux fête le samedi.
03:03Il y a, en fait, à la fin de cette prière, la bénédiction des enfants.
03:07Et c'est une des rares fois, en fait, si ce n'est la seule fois,
03:10où vraiment les parents ont un rôle en tant que parents, en tant que tels.
03:15Chaque père de famille a ses enfants qui viennent se mettre en rang devant lui,
03:19et il va les bénir à tour de rôle, avec la main au-dessus de la tête.
03:23C'est une petite prière qui dure deux minutes, même pas.
03:26Les parents remontent chacun dans leur chambre et ils ont un petit temps,
03:31ces quelques minutes, où les enfants de la nurserie vont également avec eux dans leur chambre.
03:36Et là, il y a un petit moment privé avec les petits-enfants et leurs parents.
03:40Pour être tout à fait sincère, ce fameux petit moment, on va dire,
03:44en tête-à-tête entre parents-enfants, j'en ai zéro souvenir.
03:47Ça ne représente pas forcément quelque chose pour moi.
03:52Donc non, il n'y a pas de relation, parents-enfants.
03:55On ne les considère même pas comme nos parents, en fait.
03:57Bon, on sait ce que ça veut dire, un père ou une mère.
04:00Voilà, on les identifie, on sait qui c'est, mais le lien est inexistant, en fait.
04:05Si on a un lien, il est avec la personne qu'on côtoie quotidiennement, en fait, et qui s'occupe
04:09de nous.
04:12Joseph est l'aîné de sa fratrie.
04:13Il a un petit frère, Mathieu, et deux petites sœurs.
04:16Laetitia et Cynthia, avec qui ils ne nouent pas non plus vraiment de relation.
04:20En 1996, alors que Joseph fête ses 7 ans, il quitte la nursery pour aller vivre au rez-de-chaussée
04:27avec les adultes.
04:28Mais Joseph se tient à l'écart de ses parents, de peur d'être réprimandé.
04:33Nos parents, en fait, il vaut mieux s'en méfier qu'autre chose.
04:36Il ne peut pas y avoir, entre un individu et un autre, on va dire, un lien spécifique, essentiellement par
04:43le sang.
04:44Donc, soit enfant, parent, ou soit frère, sœur.
04:47C'est quelque chose qui est, comment dire, instauré dès notre naissance, en fait.
04:52Donc, en soi, quand on ne connaît que ça, c'est la normalité, en fait.
04:56On ne se pose pas la question de, est-ce que mes parents me manquent, ou est-ce que, bah,
04:59lui, c'est mon frère, machin.
05:01Non.
05:03Joseph se souvient d'une éducation très stricte.
05:06La semaine, il ne va pas à l'école, mais fait classe avec les autres enfants de la communauté, au
05:10sein même du château de Boissier.
05:12Le dimanche, après le jour chômé du samedi, Joseph doit réaliser tout un tas de corvées,
05:17comme le nettoyage des voitures ou le ramassage des feuilles, en automne.
05:22Albert, le chef de la communauté, surveille tout le monde et dépare son bras droit Chantal,
05:26et son fils, Joël Fer, qui porte le même nom de famille que Joseph,
05:31sans que ce dernier ne connaisse leur véritable lien de parenté.
05:35C'était un grand brin avec un regard sévère, des lunettes à gros carreaux, là,
05:40et son ceinturon en cuir noir avec une boucle en métal.
05:45Le lien que j'avais avec lui, il est assez simple, c'est un lien parent-enfant, un lien paternel.
05:51Quand on est enfant, la personne à qui on pense tout le temps à faire plaisir,
05:55ou du moins qu'il ait une bonne image de nous, pour n'importe quel gamin, c'est son père,
05:58normalement.
05:58Mais il y a ce même genre de relation qui se met en place, en fait, entre les enfants et
06:02lui.
06:03Albert, le chef de la communauté, tombe malade et ne sort plus de sa chambre jusqu'à sa mort en
06:071999.
06:08Joël prend alors une place de plus en plus importante dans la communauté et dans l'éducation des enfants.
06:14Il instaure un système de cahiers de notes dans lequel sont inscrits les résultats scolaires des enfants,
06:19mais aussi leurs notes de comportement.
06:21Tous les vendredis midi, Joël inspecte le cahier et sanctionne les mauvais élèves.
06:26En fonction de la note, ça pouvait aller d'une gifle à une volée, des coups de poing,
06:31ça pouvait être des coups de bâton, ça pouvait être une fessée déculottée,
06:34ça pouvait être diverses choses, mais des sévices physiques, de toute façon, quoi qu'il arrive.
06:41À partir du moment où il y a eu ce système qui a été mis en place,
06:43je n'ai pas connu un vendredi, pas un seul, où personne ne se faisait tarter.
06:47C'est jamais arrivé. Il y en avait toujours au moins un dans le lot qui y passait.
06:52Arrivé à 11h, on tous, par magie, on avait tous envie de pisser, on voulait tous aller aux toilettes.
06:59C'était la peur, en fait, bien sûr, on avait tous la boule au ventre et on regardait l'horloge,
07:04on savait que vers 11h30, midi, on ne savait pas trop exactement à quelle heure,
07:09mais dans cette tranche horaire-là, il allait débarquer et relever le carnet de notes,
07:12et on se pissait littéralement dessus.
07:15À chaque mauvaise note, ou à chaque fois que Joël juge son comportement déplacé,
07:19en plus d'être frappé, Joseph est puni.
07:22Parfois, il doit copier des centaines ou des milliers de lignes.
07:26Il pouvait aussi être décidé des punitions, on restait au coin, à genoux par terre, les mains sur la tête.
07:32Et puis après, ils se sont dit, on peut encore corser un petit peu la chose,
07:35c'est-à-dire qu'on va les mettre à genoux, mais à genoux sur le tapis de la salle
07:39de classe.
07:40Vous savez, les vieux tapis marrons, bien rêches, et après le tapis, ils se sont dit,
07:45mais on peut en faire encore mieux que ça, on va les mettre à genoux sur des graviers.
07:51Ce n'était pas cinq minutes, ni même une heure.
07:53Moi, j'ai passé des journées, des semaines, et j'ai passé comme ça.
07:58Et quand ils estimaient qu'on faisait des caprices, ou qu'on répondait, ou qu'on n'était pas sage,
08:03ça se terminait enfermé à la cave.
08:05C'était, on se part un bras, puis on descend à la cave, et puis on t'enferme dans la
08:08pièce,
08:08on ferme la clé, et puis ciao, bonsoir, quoi.
08:10Donc, ça pouvait être quelques heures, juste le temps que le gamin se calme.
08:14Ça pouvait être, ensuite, beaucoup plus long.
08:17J'ai eu droit à des séances à la cave, où on était enfermé la journée entière,
08:21où on nous ressortait en toute fin de journée, le soir, pour manger, faire la prière, aller se coucher,
08:27et puis le lendemain, rembolote, on nous redescendait là-bas.
08:29Joseph sort pour la première fois du château de Boissiers à sa rentrée de sixième, l'année de ses 11
08:33ans.
08:34La communauté lui dit de se méfier du monde extérieur, et lui interdit de côtoyer les autres enfants.
08:39Alors Joseph s'isole, et ses camarades s'en prennent régulièrement à lui.
08:43En cinquième, il est placé en pension, et rentre chez lui le week-end, où les sévices continuent.
08:48Un dimanche après-midi de novembre, il doit aller ramasser des feuilles mortes avec son père et son cousin Daniel.
08:54Il travaille dans la bonne humeur, et les deux enfants chahutent dans le camion qui leur sert à débarrasser les
08:59gros sacs de feuilles.
09:00Joël les observe par la fenêtre, depuis le bâtiment.
09:04Je descends du camion, je vois qu'on me fait signe d'approcher, j'avance, et au moment où je
09:09me retrouve devant lui,
09:11ça a été tellement fort, en fait, la tarte, que pour le coup, je ne l'ai même pas sentie.
09:16Je vois juste un geste qui part, et je me retrouve par terre.
09:19Ensuite, Joël, il me chope par un bras, il me force à me remettre debout.
09:22On rentre dans la cuisine, et puis on descend en direction de la cave.
09:25On est à peine en bas de l'escalier de la cave, qui me jette, qui commence à me foutre
09:30des coups de pied,
09:31qui me fait me relever, après c'est des coups de poing.
09:33À force de me malmener comme ça dans tous les sens, à me tirer, à me taper, à me faire
09:37tomber,
09:38je me retrouve à moitié déshabillé, je n'ai plus de t-shirt, je n'ai plus rien.
09:41À ce moment-là, il me demande de déshabiller totalement, en fait.
09:45Je ne veux pas, il force, et il continue à me tabasser.
09:50Et à un moment donné, il me laisse par terre, et je le vois qu'il s'éloigne,
09:54et après il revient avec son gourdin, et il recommence à me taper dessus avec le bâton.
10:00Je ne peux même plus crier, pleurer, rien.
10:05À ce moment-là, c'est une des premières fois où je me mets à penser à la mort,
10:09et du coup, l'image qu'on peut se faire de l'enfer, en fait.
10:13Pour moi, j'ai comme une absence, en fait, à ce moment-là.
10:20Je reviens à la réalité brusquement, quand je sens une douleur encore plus vive qu'une autre,
10:25à l'arrière-train, en fait, on va dire ça clairement,
10:27parce qu'en fait, cette espèce de cinglé n'a pas trouvé mieux
10:30que de me faire une pénétration anale avec son gourdin.
10:33Et là, je commence à entendre, dans des vociférations,
10:38des débuts d'explications, du style,
10:41mais c'est donc ça que tu apprends au pensionnat.
10:46Tu veux que je demande à tous les hommes de la communauté de défiler devant toi
10:50en te jetant leur slip dessus ?
10:51Et au travers de diverses vociférations, j'entends les mots « pédale ».
10:55En fait, il m'était tout simplement reproché d'avoir eu un comportement homosexuel avec mon cousin.
11:00Parce que quand on est monté dans le camion et qu'on a chahuté,
11:04et qu'en chahutant, on s'est retrouvé l'un sur l'autre, c'était homosexuel.
11:08En septembre 2003, Joseph rentre en troisième.
11:11Quelques semaines plus tard, un des professeurs de son cousin Franck,
11:14qui subit lui aussi les sévices de Joël, remarque des traces de coups sur son corps.
11:19Le soir même, Franck est placé dans un foyer et une enquête est ouverte.
11:23Joël et sa mère Chantal demandent aux parents de Franck et à ses frères et sœurs de quitter Malrevers.
11:28Mais aussi à Joseph, ses parents et ses frères et sœurs,
11:31accusés d'avoir aidé Franck à déstabiliser la communauté.
11:33Il s'installe alors à Dijon, Joseph a 14 ans et il vit ce départ forcé comme une injustice.
11:39Il ne veut pas vivre avec cette famille qu'il ne connaît finalement pas vraiment
11:42et demande à être placé en foyer.
11:47Là, j'ai de la colère, vraiment beaucoup de colère en moi.
11:50Les quelques gamins qu'il y a dans le foyer, il y a de la petite délinquance.
11:53Je commence à aller côtoyer un peu, je découvre l'alcool, la drogue.
11:59Moi, le seul cadre éducatif que j'ai connu,
12:02c'est la peur de la punition et la peur des coups.
12:04Et on y était habitué, ça nous faisait marcher droit.
12:07Sauf que là, le monde dans lequel je viens, on ne frappe pas un enfant.
12:10Et on ne va pas mettre un enfant à la cave.
12:12Je ne connais pas la limite des adultes.
12:13Et en fait, je suis plutôt dans une démarche de voir jusqu'où je peux aller.
12:17Parce que je me dis même qu'à la limite, je pourrais peut-être même moi
12:21gifler un éducateur sans qu'il ne m'arrive rien.
12:23À un moment donné, c'est grisant en fait.
12:24Ça ne dure pas longtemps, mais il y a une petite période un peu de sentiment de toute puissance.
12:29Et puis en plus, je me rends compte que du fait que je suis enfant, je suis protégé.
12:33Je ne vais pas aller en prison.
12:35Je peux me permettre de faire un peu tout et n'importe quoi.
12:38C'est un choc énorme en fait.
12:40Et ça part, ça explose.
12:42Joseph ne va plus à l'école et redouble sa troisième à Chatillon-sur-Seine,
12:45à une heure de Dijon, où il est placé en famille d'accueil.
12:49Il y reste deux ans avant de trouver un apprentissage en CAP Cuisine et de revenir à Dijon.
12:54Je me retrouve lâché vraiment tout seul, autonome.
12:57Je suis en Dijon, je n'ai pas encore 18 ans, j'ai un peu d'argent.
13:01Donc ça finit dans les bars de nuit, tous les soirs, toute la semaine, tout le temps, tout le temps,
13:06tout le temps.
13:07Avec de nombreuses rencontres sexuelles diverses et variées.
13:11Jamais la même personne, toujours des soirs différents, de l'alcool, de la drogue.
13:18Pendant toute cette période-là, cette histoire de mal revers, j'y pense plus.
13:21Ou du moins, je fais tout pour ne plus y penser.
13:23Et c'est sûr qu'avoir une vie totalement débridée, ça aide à ne pas penser.
13:28Il finit par quitter son apprentissage et vit de petits boulots pendant environ deux ans.
13:33Puis il trouve un travail dans la communication qui lui plaît beaucoup et rencontre sa petite amie.
13:38Joseph a la vingtaine et trouve une stabilité en travaillant jusqu'à 70 heures par semaine.
13:43À l'été 2019, il est à quelques mois de son 30e anniversaire.
13:47Pour la première fois depuis longtemps, il se retrouve avec beaucoup de temps libre.
13:51Et décide d'aller rendre visite à ses parents, installés à Saint-Etienne, alors qu'il n'a plus de
13:56contact avec eux depuis près de 15 ans.
13:59Quand je les ai revus, je n'ai pas ressenti de bonheur ou de joie quelconque.
14:03Je revoyais mes parents.
14:05C'est juste qu'avant, j'étais un gamin.
14:08Quand je les avais côtoyés un petit peu à l'extérieur, 17 ans plus tard, je suis un adulte.
14:13Et voilà, j'ai un regard d'adulte.
14:16Donc je pouvais...
14:18Pour moi, c'était normal de le faire, humainement parlant, de renouer avec eux.
14:22C'est simplement et uniquement ça.
14:24Je ne les aime pas, je ne les déteste pas, je suis indifférent.
14:28Les parents de Joseph lui apprennent que Joël a été condamné, plus de 10 ans auparavant,
14:32à deux mois de prison ferme pour les sévices infligés à son cousin Franck.
14:35Sur un coup de tête, et sans trop savoir pourquoi, Joseph décide de se rendre à Malrevers
14:40pour la première fois depuis 17 ans.
14:42J'arrive vers 20h, il y a un gars qui passe, qui traîne dehors.
14:46Je ne le reconnais pas, c'est un gars qui a un certain âge, donc certainement que c'est
14:49quelqu'un que j'avais connu, mais je ne le reconnais pas et lui manifestement ne me
14:52reconnais pas non plus, mais bon, 17 ans c'est long.
14:54Je lui dis bonjour, il est surpris, il me sourit, et je lui dis je voudrais voir Joël.
14:59Là, le sourire disparaît brusquement et il vient dans ses yeux et il se dit mais c'est
15:02qui ce gars-là et comment il connaît Joël ?
15:04Sincèrement, je n'étais pas venu dans un état d'esprit de revanche.
15:08Mais du coup, quand je vois Joël arriver, forcément il y a des images qui reviennent,
15:13sauf que, ben voilà, je suis adulte aujourd'hui, et puis lui, bon, il a un petit peu vieilli,
15:17mais ça reste un adulte aussi, et je ne le fais pas, mais j'ai l'image.
15:22J'ai l'image, cette fois-ci c'est moi qui vais lui en coller une.
15:32Je vois qu'il ne me reconnaît pas, donc quand même je m'en amuse un petit peu, et
15:36étant donné que je connais les lieux, je dis ah bah tiens, à ton avis, il doit y avoir
15:41combien de personnes là qui sont aux fenêtres de la cuisine en train de nous regarder ?
15:43Parce que je sais que c'est ça qui se passe à chaque fois qu'il y a un événement
15:46pendant
15:46le repas, et Joël ou quelqu'un qui devait sortir, tous les petits curieux qui sortaient
15:51de table et qui vont vers la cuisine et qui vont regarder, donc je sais qu'il y a plein
15:54de gens qui regardent pas à la fenêtre.
15:55Et je lui dis ça, et là il est déstabilisé, et puis il sait pas qui je suis, donc je
16:00m'amuse
16:01un petit peu, jusqu'à ce que sa mère sorte, que je reconnais rapidement aussi, et elle
16:05me reconnaît tout de suite, et c'est elle qui dit mais c'est Joseph ça.
16:08Je suis juste là, tout seul, avec lui, et c'est l'occasion en fait d'avoir une explication.
16:14Quel est le but de cette vie ? Pourquoi ce mélange entre du christianisme et du judaïsme,
16:20enfin, des réponses, au-delà même de parler, de rentrer directement dans la vie du sujet
16:24de « vous m'avez maltraité pendant des années », même pas ça, avoir peut-être
16:28une discussion profonde, essayer de comprendre les choses.
16:30Je suis resté deux heures, mais j'aurais très bien pu rester 20 minutes, parce que
16:33ça aurait été la même chose, ils veulent pas parler, ou alors ils me prennent de haut.
16:38Enfin ça a été une discussion qui n'a eu aucun sens, aucune utilité, je sais pas
16:42ce qu'est-ce que j'étais venu chercher, en tout cas je suis reparti comme j'étais
16:47venu, c'est-à-dire sans réponse en fait.
16:50Un an après son retour à Malrevers, Joseph décide de témoigner.
16:54Il contacte d'abord le journal local Le Progrès, en juillet 2020, puis Le Parisien,
17:00quelques mois plus tard.
17:01Il parle à visage découvert pour enfin se libérer du poids de son passé et tirer
17:06un trait sur sa famille.
17:07Je suis paxé depuis le début de l'année, donc ma copine elle a des parents, donc j'ai
17:11une belle famille.
17:12Je les considérerais, oui, de ce qui pourrait s'approcher le plus d'une famille, oui,
17:17effectivement.
17:18Quand on me parle de famille, instinctivement, à l'heure actuelle, dans la vie que j'ai
17:22aujourd'hui, je vais plutôt penser à ces gens-là plutôt qu'à mes propres parents.
17:25Je ne les considère pas comme étant de ma famille.
17:27S'il advient qu'un jour je me marie, je m'empresserais de changer de nom.
17:33S'il y a bien une chose, je ne sais pas si j'aurai des enfants, parce que pendant
17:36longtemps, je n'en ai pas voulu.
17:38Après, bon, bien sûr, on arrive à un certain âge, je me dis que j'ai plus de chances
17:44d'avoir des enfants que de ne pas en avoir.
17:45Mais il y a bien une chose que je ne veux pas, c'est que mes enfants portent ce nom
17:50de famille de fer.
17:51C'est inenvisageable pour moi et que jamais de leur vie, ils entendent parler d'où
17:57ils viennent, de leurs origines, qu'ils n'entendent jamais parler de ça.
18:08Témoignages recueillis par Ambre Rosala.
18:10On retrouve maintenant Nicolas Jacquard.
18:12Je le rappelle, c'est vous qui aviez révélé l'existence de cette communauté religieuse
18:16secrète parisienne, La Famille, en juin 2020.
18:20On vous a écouté dans les deux précédents épisodes de Code Source.
18:23Vous avez consacré un livre à La Famille.
18:25Vous avez aussi parlé dans plusieurs chapitres de Malrevers.
18:29Ces deux communautés, elles n'ont plus de lien aujourd'hui ?
18:32C'est en tout cas ce qu'on nous dit à Malrevers.
18:35Les liens sont extrêmement ténus entre ces deux communautés.
18:38Ça fait maintenant près de 50 ans que Malrevers existe, que Malrevers s'est formé.
18:43Et il y a une vraie défiance par rapport à la famille parisienne.
18:47Sachant que par contre, quand on enquête un petit peu plus, on se rend compte que derrière
18:51cette différence, derrière cette séparation de façade, il y a quand même quelques liens
18:56qui ont été conservés, notamment quand des membres de Malrevers quittent cette communauté
19:00ou en sont expulsés, on s'est rendu compte qu'à plusieurs reprises, certains d'entre eux
19:03avaient été accueillis justement par la famille parisienne.
19:05Les violences très graves que vient de décrire Joseph Fer au micro d'Ambre Rosala,
19:10est-ce qu'elles ont fait l'objet de poursuites judiciaires ?
19:12Alors pas en tant que telles.
19:14C'est justement l'un des questionnements juridiques actuels.
19:17Quand Joël Fer a été condamné en 2008 pour violences habituelles sur mineurs,
19:21il l'a été exclusivement pour des faits commis à l'encontre de Franck,
19:24qui est le cousin de Joseph, mais pour ce qui est des violences contre Joseph,
19:28Joël Fer n'a pas été poursuivi et donc pas condamné.
19:30Joël Fer, donc le chef de la communauté, qu'est-ce qu'il répond à ces accusations ?
19:35Quelle est sa version des faits ?
19:36Alors je l'ai sollicité vraiment au tout début de l'enquête,
19:39j'ai sollicité Malrevers, on a refusé à ce moment-là de s'exprimer,
19:44c'était l'été dernier, on m'a envoyé un certain nombre d'attestations,
19:48plus d'une dizaine de membres de Malrevers, en tout cas de gens qu'on me présentait
19:52comme tels, qui tous me disaient le bonheur qu'ils avaient à vivre dans cette communauté-là
19:56et qui soutenaient leur chef, ou en tout cas ce monsieur Joël Fer,
20:00tout en disant que Joseph était un affabulateur et que jamais au grand jamais
20:04ces violences ne s'étaient produites, et tout en omettant quand même la condamnation
20:07qui était intervenue.
20:08Est-ce que l'on sait si les enfants de la communauté de Malrevers
20:11sont encore maltraités aujourd'hui ?
20:14C'est ce que j'ai essayé de vérifier, comme on le disait,
20:17moi je n'ai pas eu de contact direct avec des gens de Malrevers,
20:20ou en tout cas avec ses représentants de manière officielle.
20:23De ce que j'ai pu en apprendre par des témoignages indirects
20:27ou par des confidences qui m'ont été faites,
20:29il semblerait quand même que la situation ait changé,
20:31que la communauté se soit relativement ouverte au monde.
20:34Aujourd'hui, par exemple, les enfants sont scolarisés à l'école du village,
20:37ce qui n'était pas le cas du temps de Joseph.
20:38On me dit que les choses ont évolué plutôt dans le bon sens.
20:44Merci Nicolas Jacquard.
20:46Votre livre, Les Inspirés, est sorti le 26 août
20:49chez Robert Laffont, reportage signé Ambre Rosala,
20:53production Thibault Lambert, Clara Garnier-Amourou
20:55et Timothée Croizan-Cessina, réalisation Julien Moncouquiol.
21:00Code source est le podcast d'actualité du Parisien.
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